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Visages du passé

  • L'antimaçonnisme aux Etats-Unis au 19e siècle

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    mahabone.jpgLa franc-maçonnerie dans les pays anglo-saxons, notamment aux Etats-Unis d'Amérique, a pignon sur rue. Cette situation ne doit pas faire oublier qu'elle a bien failli disparaître outre-Atlantique au dix-neuvième siècle des suites de l'affaire Morgan. En 1826, la disparition de William Morgan, un anti-maçon actif, dans des circonstances non élucidées, a suscité une violente campagne d'opposition à la franc-maçonnerie pendant une vingtaine d'années. De nombreuses loges se sont mises en sommeil. Les effectifs se sont effondrés tout au long de cette période. Il y a même eu un parti antimaçonnique qui a présenté plusieurs candidats à la présidence des Etats-Unis.

    L'image ci-contre s'inscrit dans le prolongement de cette période de grand antimaçonnisme. Je pense qu'il s'agit d'une image de propagande qui doit dater environ des années 1850. On y voit un homme avec des décors de vénérable. Il prend la pose. A ses pieds, trois candélabres. Il y a une petite table où sont posés des objets qu'on ne distingue pas très bien (des outils ?). Derrière l'homme, une affiche qui commence avec le mot substitué. Elle annonce de terribles révélations sur la franc-maçonnerie et en dénonce les serments illégaux, immoraux et despotiques. On peut y lire que les sociétés secrètes sont une émanation de l'Antéchrist. Il est probable que cette image soit aussi une sorte de publicité pour une exposition antimaçonnique itinérante organisée par un mouvement chrétien fondamentaliste.

  • Une image de Prince Hall ?

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    hall.jpgCurieuse image publiée dans le dernier numéro de La Chaîne d'Union (n°80, p.41). Le légende indique qu'il s'agit de Prince Hall et de son épouse. 

    Peut-être mais lequel ?

    Une chose est certaine en tous cas. Il est impossible que ce soit le fondateur de la première loge afro-américaine des Etats-Unis. 

    En effet, Prince Hall est passé à l'orient éternel en 1807, donc bien avant l'apparition du daguerréotype qui faisait tant frémir Honoré de Balzac.

    Il pourrait éventuellement s'agir de Primus Hall dit encore Primus Trask, le fils de Prince Hall décédé en 1842 à l'âge de 86 ans mais le fait semble également douteux. Primus a été veuf trois fois. Sa troisième et dernière épouse est décédée en 1820, là aussi bien avant l'invention des premiers procédés photographiques.

    Il pourrait donc s'agir d'un des sept enfants de Primus Hall. L'un d'entre eux a pu recevoir le prénom de ses père et grand-père. Simple hypothèse que je n'ai pas vérifiée. Les Hall étaient mulâtres et il semble que l'homme au tablier représenté  ici ne soit pas vraiment très noir de peau.

    J'ai effectué plusieurs recherches et ne suis pas parvenu à retrouver cette image.

     

  • Photo de famille

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    Le frère Frédéric C. m'a transmis un souvenir de famille. Une nuée de canaris immortalisée dans le Grand Temple Groussier rue Cadet à Paris. Il devait s'agir de la première séance plénière du Conseil de l'Ordre en 1979. On voit que les costumes sont d'époque. On y reconnaît notamment à l'avant plan Roger Leray, Grand Maître, Jacques Mitterrand - qui n'avait aucun lien de parenté avec François Mitterrand - et l'historien Paul Gourdot.

    Roger Leray venait de succéder à Michel Baroin (le père de François Baroin ) à la grande maîtrise. L'élection du jeune Michel Baroin avait été mal vécue. Cet ancien commissaire à la D.S.T. puis sous-préfet, et enfin président de la GMF, avait succédé en 1977 à Serge Behar à la tête du Grand Orient. Il avait annoncé la couleur dès son entrée en fonction, déclarant qu'il n'était pas un homme politique et que le Grand Orient ne devait subir l'influence d'aucun parti, d'aucun groupement, d'aucun homme politique. Ambiance...

    Pourtant Baroin ne dissimulait pas ses amitiés : il était proche d'Edgar Faure, dont il fut le collaborateur. Il était également lié à Eugène Chambon, de la Grande Loge de France, qui s'appliquait, par la fraternelle du Carrefour de l'Amitié, à mettre en relation des maçons radicalisants et gaullistes... Baroin était également un ami personnel de Jacques Chirac. Il devait certainement savoir que ses fréquentations agaçaient certains dignitaires de la rue Cadet. Il n'est d'ailleurs pas incongru de penser que cela l'amusait de bousculer ainsi les habitudes des anciens. Michel Baroin, sémillant quadragénaire, avait bénéficié de la division persistante des socialistes au sein du Grand Orient. Ce qui lui avait permis de s'imposer à la surprise générale. Il s'était allié au docteur Edmond Corcos, socialiste proche de Michel Rocard, lui-même poussé par Fred Zeller l'ancien trotskiste. C'était, paraît-il, un curieux équipage.

    Bien que la photographie ne le montre pas, l'atmosphère était alors à la reprise en main du Grand Orient par l'aile gauche du Conseil de l'Ordre composée de socialistes de la tendance mitterrandiste. Il faut se rappeler du contexte. En 1979-1980, on s'acheminait péniblement vers la fin du septennat de M. Valéry Giscard d'Estaing sur fond de diamants centrafricains, d'avions renifleurs et de ministre suicidé de deux balles dans la tête. La monarchie giscardienne n'était pas encore contrariée. Le chef de l'Etat courtisait d'ailleurs ostensiblement la franc-maçonnerie. Tantôt Giscard jetait son dévolu sur la Grande Loge de France : il avait ainsi fait savoir qu'il était prêt à se faire initier mais à des conditions finalement jugées inacceptables. Tantôt Giscard donnait des signes au Grand Orient en acceptant par exemple de recevoir Roger Leray à l'Elysée.

    Cette période était aussi celle de l'union de la gauche, des grandes espérances, de l'attente des lendemains qui chantent et des mesures censées changer la vie. Au Grand Orient, certains avaient fait ce choix en faveur de la gauche tandis que d'autres au contraire, plus à droite ou plus modérés, gaullistes ou radicaux, pas forcément minoritaires en tout cas, redoutaient de voir l'arrivée des communistes au pouvoir.

    Au Grand Orient, Roger Leray, accompagné de Jacques Mitterrand, oeuvrait activement en faveur d'une accentuation de la politisation de l'obédience. Il voulait tirer un trait sur la parenthèse Baroin et souhaitait une relance de l'extériorisation amorcée par les Grands Maîtres Anxionnaz, Mitterrand et Zeller à la croisée des années 60 et 70. L'année 1980 fut donc celle des colloques organisés par le Conseil de l'Ordre à Cannes, Bourges ou Paris sur les problèmes de l'énergie, la laïcité, le travail et le chômage. 

    Parmi les canaris, il y avait Pierre C. que j'ai eu la joie de connaître dans les années 90 lorsque j'étais un tout jeune franc-maçon. J'aimais discuter avec lui parce qu'il n'hésitait pas à bousculer les brontosaures locaux. Il ne se la jouait pas vieux sage qui murmure de façon sibylline les yeux fermés : « médite... et tu comprendras ». Il avait ce côté gentiment provocateur et irrévérencieux qui le rendait immédiatement sympathique. Son passage au Conseil de l'Ordre l'avait en quelque sorte prémuni des attaques de quelques aigris du cru. Je me rappelle d'un frère qui m'avait glissé à l'oreille sur le ton de la plaisanterie : « fais gaffe, il est au RPR. » Pierre était aussi un ami de Michel Baroin disparu accidentellement en 1987. Je me souviens qu'il m'avait parlé un peu de son expérience au Conseil de l'Ordre mais sans trop entrer dans les détails, de peur peut-être de briser les illusions du jeune maçon que j'étais. Il est le seul sur la photo qui ne fixe pas du tout l'objectif. Son regard semble attiré par quelque chose d'autre. Son fils Frédéric a l'impression qu'il se marre. C'est fort possible.

    En 1979-1980, j'avais sept ans, l'âge de raison. Je venais d'entrer au CE1. Je regardais à la TV l'Ile aux Enfants et les Visiteurs du Mercredi. En ce temps, il suffisait de me donner un bâton pour qu'il devienne dans mes mains une épée, une canne, une baguette magique. J'étais loin, très loin, de ces messieurs graves que l'on voit sur la photo. La disparition brutale de mon grand-père maternel cette année-là m'avait juste fait prendre conscience que l'homme était mortel et qu'il n'y avait aucun échappatoire à ce scandale.

  • Si loin et si proche de nous

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    1302249349.jpgVoici un daguerréotype probablement réalisé entre 1845 et 1855. Il s'agit du portrait d'un homme relativement jeune, la trentaine environ, à mi-genoux, assis de face, accoudé à une table. Il est marié car il porte une alliance à l'annulaire gauche. Son regard ne trahit aucune émotion particulière. On voit qu'il n'a pas osé sourire. Il est resté concentré car la daguerréotypie était une épreuve physique. En effet, le temps de pose durait – en moyenne – une trentaine de minutes. Le moindre mouvement pouvait nuire irrémédiablement à la prise de vue.

    Il porte costume (un frac ?) visiblement neuf et soigné. On devine une montre de gousset. Ces détails laissent supposer une certaine aisance financière. Il s'agit vraisemblablement d'un bourgeois. En outre, il faut savoir qu'un daguerréotype coûtait cher et que la technique était peu accessible au grand public.

    On ne connaît pas l'identité de cet homme qui était aussi un franc-maçon. Il porte ici un sautoir de Chevalier Rose-Croix. Dix-huitième degré du rite écossais ancien et accepté. Ce cliché confirme le succès grandissant que le rite écossais rencontrait à cette époque dans les chapitres. Il y supplantera d'ailleurs complètement les ordres de sagesse du rite français dans les années 1860 suite à la réforme Murat.

    Il est probable que notre homme devait être très fier d'avoir atteint le sommet de la hiérarchie chapitrale. Peut-être était-il même devenu le Très Sage de son chapitre ? Sinon pourquoi aurait-il éprouvé le besoin d'être immortalisé avec son sautoir ?

    Cette image touchante me fait songer à ce passage de Jean-Baptiste Chemin-Dupontès (un des contemporains de cet homme) qui se désolait, dans ses Cours Pratiques de Franc-Maçonnerie, 4ème cahier (1841), que beaucoup de chapitres négligent les cérémonies et les instructions des différents degrés (cf. pp. 234 et 235) :

    "Les chap∴, sans s’imposer des frais extraordinaires, rempliraient parfaitement ainsi le vœu des rituels, en instruisant leurs membres sur l’ensemble et les détails de tous les gr∴ qui sont dans leurs attributions, et la qualité de R∴C∴ ne se réduirait pas à un vain titre, au droit de porter un cordon brillant."

    Quoi qu'il en soit, ce daguerréotype donne à voir une images très détaillée et très nette. Et cette précision rend ce franc-maçon du milieu du XIXe siècle très proche de nous, de façon assez troublante d'ailleurs.