Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

william hogarth

  • Les processions maçonniques publiques

    Imprimer

    Les guildes et autres corporations avaient l'habitude d'organiser des processions au Moyen Age. Généralement ces processions avaient lieu lors de la fête du saint patron du métier concerné. En ce qui concerne les maçons, les processions étaient organisées le jour de saint Pierre (29 juin), de saint Thomas (3 juillet) ou de saint Benoît (le 11 juillet). Les tailleurs de pierres, eux, fêtaient la saint Claude le 6 juin. Dans certains endroits d'Europe, il arrivait que toutes les guildes se réunissent pour défiler le 24 juin dans les rues avant l'office religieux le jour de saint Jean le Baptiste. On notera que cette période de l'année est proche du solstice d'été dans l'hémisphère nord. Les jours avoisinants le solstice d'été sont les plus longs de l'année. Ils sont la source de nombreuses célébrations dans différentes cultures au cours de l'histoire.

    procession maçonnique.jpg

    Dès ses origines, la franc-maçonnerie spéculative a intégré les processions publiques comme pour témoigner de sa filiation, sinon historique du moins spirituelle, avec la franc-maçonnerie opérative. De 1721 à 1728, la Grande Loge de Londres organisait deux processions par an dans les rues de la capitale britannique. La première avait lieu le 24 juin pour la saint Jean le Baptiste (solstice d'été), la seconde le 27 décembre pour la saint Jean l'évangéliste (solstice d'hiver). Les frères défilaient, dûment décorés, de Queen's Arms à Stationer's Hall dans le quartier de la cathédrale saint Paul. Ce qui représentait quand même un parcours d'environ six kilomètres, soit une heure et demie de trajet en marchant tranquillement. A partir de 1728, des coches et des chars furent introduits et les jours des processions changèrent quelque peu. Des processions eurent quelques fois lieu le 30 janvier, jour du souvenir de l'exécution du roi Charles 1er. En 1734 on agrégea une fanfare pour la première fois à une procession. En 1739, il y eut même trois fanfares dans le cortège.

    2194798522.jpgCeci dit, l'expression publique de la maçonnerie, au travers des processions, n'a pas toujours été sans violences, notamment en Angleterre. Ainsi, il est établi que cinq processions maçonniques au moins furent perturbées par des processions burlesques, voire des bagarres : en 1724, le 19 mars 1741, le 27 avril 1742, le 2 mai 1744 et le 18 avril 1745. Les journaux de l'époque en témoignent.

    En 1724, William Hogarth a ainsi caricaturé la procession burlesque de l'ordre des Gormagons (ou Gormogons). La gravure s'intitule : The Mystery of Masonry brought to light by ye Gormagons (le mystère de la maçonnerie mis en lumière par vous, Gormagons). Cette gravure a été publiée le 3 décembre 1724 dans le Daily Post. L'ordre des Gormagons avait été fondé par le duc de Wharton, ancien Grand Maître de la Grande Loge de Londres en 1723, pour tourner en ridicule la franc-maçonnerie. L'ancien dignitaire avait voulu se venger de la jeune Grande Loge qui ne l'avait pas réélu à la grande maîtrise et lui avait préféré le comte de Dalkeith. Les Gormagons avaient pour objectif de dénigrer des maçons. Ils ne dédaignaient pas non plus de faire le coup de poing.

    gormagons.jpg

    William Hogarth s'est inspiré des personnages du roman de Miguel de Cervantès, l'ingénieux Don Quichotte de la Manche, tels qu'il avaient été peints, quelques années plus tôt, par le peintre français Charles Antoine Coypel. Il existe beaucoup d'interprétations de cette gravure. Je n'en ai trouvé aucune qui me satisfasse pleinement. Certains croient même reconnaître le duc de Wharton derrière Don Quichotte et le pasteur Anderson à côté de l'âne Rucio, le dos courbé et la tête entre les barreaux de l'échelle. Ce ne sont que des hypothèses. Rien n'indique que le pasteur Anderson ait fait partie des Gormagons. Il n'était pas un obligé du duc de Wharton. Il n'était pas non plus connu pour des sympathies jacobites. On sait qu'il eut droit à des obsèques maçonniques en 1739 dont la presse britannique de l'époque se fit l'écho. Quant au duc de Wharton, celui-ci se lassa très vite de l'ordre fantaisiste qu'il avait fondé et il reprit très vite des activités maçonniques en Espagne et en France. Il devint d'ailleurs le premier Grand Maître de la franc-maçonnerie française en 1728. Ce qui montre que les relations entre les maçons britanniques et français étaient mal engagées depuis le départ...

    La procession du 19 mars 1741 a fait l'objet de satires et de caricatures. Les "mock masons" (les faux maçons, "faux" au sens où ils n'étaient pas opératifs) ont été moqués dans la presse comme en témoigne cette gravure publiée dans un journal dirigé par Anne II Dodd, fille d'Anne Dodd (une magnat de la presse de cette époque), avec un texte de Paul Whitehead et d'Henry Carey, Esq.

    grande bretagne, franc-maçonnerie, william hogarth, satire, caricature, processions, charles Coypel, Antoine Benoist

    Et celle de George Bickham l'aîné.

    grande bretagne,franc-maçonnerie,william hogarth,satire,caricature,processions,charles coypel,antoine benoist

    Le 27 avril 1742, une procession maçonnique a été perturbée dans Londres par des plaisantins et des canailles. Elle a été immortalisée par la gravure satirique d'Antoine Benoist intitulée A Geometrical View of the Grand Procession of the Scald Miserable Masons (une vue géométrique de la grande procession des misérables maçons échaudés).

    masonicprocession3.jpg

    Le London Daily Post du 28 avril 1742 note à ce sujet :

    "Hier a eu lieu la fête annuelle de l'ancienne et honorable société des francs-maçons ; ils ont fait à cette occasion une procession de Brook street à Haberdasher's hall et ont offert un divertissement élégant et la soirée s'est achevée dans cette harmonie et cette décence propres à cette société. Mais quelque temps avant que cette société n'ait commencé sa chevauchée, de nombreux cireurs de chaussures et ramoneurs, etc., à pieds ou en chariots, l'avaient devancée en se livrant à un ridicule spectacle pompeux. Ils se sont rendus en procession jusqu'à Temple Bar en plaisantant sur les francs-maçons et en jetant, d'après que nous avons appris, une centaine de livres sterlings, ce qui a provoqué d'importantes bousculades."

    Les années suivantes donnèrent lieu à des confrontations. Les autorités incitèrent la Grande Loge d'Angleterre à abandonner cette coutume sans toutefois y parvenir. En 1744, des maçons et des anti-maçons furent même traduits en justice pour des troubles à l'ordre public. En 1745, quatre processions antimaçonniques ont été organisées pour contrecarrer la procession annuelle des maçons londoniens. Il y eut des bagarres. Finalement, ces échauffourées récurrents amenèrent la Grande Loge d'Angleterre à cesser les processions publiques annuelles dans les rues la capitale britannique à partir de 1747, sans toutefois les abandonner totalement mais en les limitant à des événements exceptionnels.

    3462374464.jpg

    De nos jours, la tradition des processions maçonniques publiques demeure toujours bien vivante dans les pays anglo-saxons. Aux Etats-Unis en particulier où de grandes parades sont organisées régulièrement. Ces cortèges, généralement, ont lieu lors des fêtes d'ordre ou bien, parfois, lors d'une cérémonie de pose d'une première pierre (d'un temple maçonnique ou d'un bâtiment religieux). En Europe continentale, et plus particulièrement dans les pays de tradition catholique, cette pratique ne s'est jamais développée en raison de l'excommunication qui a frappé les francs-maçons dès 1738. Révéler son appartenance était risqué (notamment pour les prêtres membres de la fraternité). Les persécutions sous les régimes fasciste, nazi, franquiste, salazariste et vichyste n'ont évidemment rien arrangé. Les choses évoluent cependant à leur rythme. En France, il arrive ainsi de plus en plus fréquemment que les francs-maçons défilent publiquement en cordons et sautoirs à l'occasion de manifestations profanes à fort enjeu social (défense de la laïcité et du vivre ensemble, antiracisme, promotion des libertés publiques et individuelles, etc.) ou lors d'occasions particulières (par exemple, le premier mai, au cimetière du Père Lachaise, devant le mur des fédérés). Et encore ! Ces extériorisations sont essentiellement le fait des obédiences dites libérales et adogmatiques.

  • Une rue de Londres, la nuit

    Imprimer

    Les "Quatre moments de la journée" (Four Times of the Day) sont une série de quatre tableaux de l'artiste britannique William Hogarth (1697-1764). Ils ont été achevés en 1736 et reproduits en une série de quatre gravures en 1738. Ce sont des scènes de genre ou des représentations humoristiques de la vie dans les rues de Londres. L'image ci-dessous reproduit le quatrième tableau de la série. Il s'intitule "la nuit". Je vous laisse d'abord le soin de l'observer.

    Sans titre 1.jpg

    La scène se déroule dans une rue du centre de Londres. Il s'agit probablement de Whitehall qui débouche sur la place de Charing Cross où une statue équestre du roi Charles I, réalisée en 1633 par le sculpteur Hubert Le Sueur, a été placée en 1675 (on la distingue dans le fond). A l'époque, c'était une rue de petits commerçants et d'artisans comme en témoigne l'échoppe du barbier ci-dessus représentée. On trouvait notamment dans ce quartier des tavernes dans les arrière-salles desquelles se réunissaient des loges maçonniques, notamment à la Forrest's Coffee House ou à la Rummer and Grapes Tavern. 

    Les historiens de l'art pensent que cette scène se situe lors du Oak Apple Day, fête qui a lieu le 29 mai et qui célèbre la restauration de la monarchie après la guerre civile et la période Cromwellienne (de 1642 à 1662). Ce jour férié a été aboli en 1859. Les historiens de l'art pensent que cette hypothèse est notamment confortée par les branches de chêne accrochées à l'enseigne du barbier qui rappellent le chêne royal où Charles II, fils du roi Charles I décapité, se cacha après avoir perdu la bataille de Worcester en 1651.

    andrew montgomery,william hogarth,thomas de veil,londres,franc-maçonnerie,art,1736Au premier plan, on voit un franc-maçon décoré d'un grand tablier et d'un collier de tissus où pend une équerre. Il s'agit manifestement d'un vénérable maître d'une loge. Il a l'air contrarié, probablement ivre, et soutenu par un homme qui l'aide à se frayer un chemin. Le vénérable a été identifié. Il s'agit de Thomas de Veil (1684-1746), un magistrat londonien qui fut membre, comme le peintre William Hogarth, de la loge Apple Tree, l'une des quatre loges fondatrices de la Grande Loge de Londres en 1717. L'homme était impopulaire, notamment en raison de sa sévérité à l'égard des vendeurs de gin alors qu'il était lui-même un buveur invétéré. Lorsque William Hogarth a peint son tableau, le parlement britannique venait de voter le "Spirit Duty Act" afin de lutter contre l'alcoolisme qui faisait des ravages épouvantables à l'époque. Au second plan, on voit d'ailleurs un homme, la pipe à la bouche, en train de remplir un tonneau. Sans doute un vendeur d'alcool. Peut-être Hogarth voulait-il se moquer de l'attitude hypocrite Thomas de Veil ? C'est très probable.

    Dans cette scène, j'imagine que Thomas de Veil est sur le chemin du retour à la maison après une tenue dans sa loge et de copieuses agapes judicieusement arrosées de poudres fortes et fulminantes. Quand il a fallu se séparer, le vénérable a probablement éprouvé de légères difficultés à trouver la porte de sortie. C'est alors que le frère Andrew Montgomery, par ailleurs Grand Couvreur de la jeune Grande Loge d'Angleterre, s'est proposé de le ramener chez lui. Les rues, la nuit, ne sont pas sûres et fourmillent de voleurs. Il ne faudrait pas que le maître de loge fasse de mauvaises rencontres. Veil a ordinairement l'alcool joyeux. Mais pas cette nuit du 29 mai. Une fois dans la rue, Thomas de Veil, qui a oublié d'enlever les décors de sa charge, s'agite et parle fort. Arrivé à hauteur d'une diligence qui s'est renversée dans le courant de la journée, Thomas de Veil ne se contient plus. Le magistrat est furieux devant ce véhicule qui obstrue le passage. Il invective les personnes présentes, mendiants, prostituées, simples passants qui se réchauffent autour d'un feu de joie célébrant le Oak Apple Day. Veil hurle pendant que Montgomery, pas très à l'aise, le presse de continuer le chemin afin d'éviter qu'une bagarre n'éclate. Veil dérange tellement le voisinage qu'un des habitants lui jette l'urine d'un pot de chambre de la fenêtre de l'immeuble de droite (ce détail se voit mieux sur la gravure). Le barbier et le vendeur d'alcool sont indifférents à la scène et sont entièrement consacrés à leur travail.

    356989441.jpg

    Cette peinture, à mon avis, est extrêmement intéressante pour les raisons suivantes :

    1°) Elle donne un aperçu concret et "dans son jus" de la franc-maçonnerie spéculative embryonnaire à travers une des plus anciennes représentations de frère décoré. Nous sommes au coeur du quartier où la franc-maçonnerie spéculative moderne s'est structurée dans cette ville de Londres déjà industrieuse et tentaculaire. La franc-maçonnerie fait partie de la vie de la capitale britannique. Cette forme de sociabilité particulière se rencontrait dans les tavernes. Les personnages représentés ne paraissent pas particulièrement surpris de rencontrer sir Thomas Veil avec ses insignes de maître de loge. Il faut rappeler que nous sommes également en 1736. En France, les premières loges commencent à peine à s'implanter. 

    andrew montgomery, william hogarth,thomas de veil,londres,franc-maçonnerie,art,17362°) La Franc-Maçonnerie est déjà volontiers brocardée et ses secrets suscitent déjà l'attention des plus curieux (les premiers livres de divulgation sont apparus dès 1730 avec Masonry dissected de Samuel Pritchard). Pourtant, il ne faut pas s'y méprendre, il ne s'agit pas d'un tableau antimaçonnique. L'artiste est un maçon actif. En 1735, il est d'ailleurs Grand Stewart de la Grande Loge d'Angleterre. La tableau témoigne sans doute d'une profonde inimitié entre William Hogarth et Thomas Veil. Il montre que la fraternité maçonnique, depuis l'origine, n'a jamais empêché les divergences, voire les haines entre frères.

    3°) Il faut également se méfier des apparences. Thomas de Veil n'est pas présenté à son avantage dans le tableau de William Hogarth alors qu'il s'agit pourtant d'un homme remarquable dont on ne peut réduire la vie à ses deux faiblesses, la boisson et les femmes. L'Angleterre lui doit d'avoir créé le premier système professionnel de police et de justice. Il faut d'autant plus se méfier des apparences que William Hogarth, l'artiste, est un homme querelleur qui s'est brouillé avec d'autres frères tels que par exemple le peintre James Thornhill (1675-1734) et, un peu plus tard, le député John Wilkes (1725-1797). William Hogarth représente volontiers ses ennemis de façon humiliante dans ses tableaux.