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  • Une loge au travail

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    Une loge, pour moi, est un lieu initiatique où l'on peut parler de tout à la condition de ne jamais oublier les devoirs de fraternité, d'écoute et de tolérance mutuelle. Le travail maçonnique est favorisé par le rituel dont le respect scrupuleux protège le franc-maçon de tous les excès possibles. Il est cet outil qui lui permet de concilier la pensée et l'action. Il repose sur les symboles et les valeurs. Il révèle toute sa pénétrante beauté dans la maîtrise du geste et du verbe. Le rituel instaure une discipline librement consentie, encourage la prise de parole construite et favorise l'écoute active. Avec un rituel bien compris et bien exécuté, on peut évoquer tous les sujets sans problème.

    Longtemps j'ai cru que l'amélioration de soi pour améliorer le monde était un principe petit-bourgeois destiné à détourner le franc-maçon de toutes les luttes d'émancipation. Il m'arrive encore de le penser quand j'entends les pseudo-sages, les fétichistes des symboles et les gardiens obsessionnels de la tradition immuable prônant dogmatiquement la séparation hermétique de la franc-maçonnerie et de la Cité. Mais les phraseurs, les révolutionnaires de salon, parfois si remuants et si bavards en loge, dans les congrès ou les convents, sont des repoussoirs tout aussi efficaces que les premiers. L'exigeante vérité se situe donc évidemment entre ces deux extrêmes où les sophistes ont fait leurs nids depuis longtemps. 

    Il me revient en mémoire cet extrait d'un ouvrage du frère Francisco Ferrer y Gardia. Le pédagogue libertaire écrit (cf. L'Escuela Moderna, 1912, rééd. Junar, 1976, Madrid, p. 86) :

    « Nous, nous ne craignons pas de le dire : nous voulons faire des hommes capables d’évoluer sans cesse, capable de détruire, de renouveler sans cesse les milieux et de se renouveler eux-mêmes, des hommes dont l’indépendance intellectuelle sera la  force suprême, qui ne seront jamais attachés à rien, toujours prêts à accepter le meilleur, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre des vies multiples en une seule vie. La société craint de tels hommes : il ne faut pas attendre d'elle qu'elle soutienne jamais une éducation capable de les produire. » 

    J'ai connu un vénérable d'un atelier de la Grande Loge de France qui, sans être libertaire comme Ferrer, croyait, lui aussi, dans les vertus éducatives et notamment dans la capacité des loges à être la matrice du développement personnel de ses membres. Il avait ainsi mis en oeuvre une méthode de tenue à la fois originale et exigeante dont je conserve un souvenir émerveillé bien des années après. Quel que soit le sujet principal abordé en tenue - symbolique, philosophique, historique, social - il incitait les frères de sa loge à plancher en trois étapes distinctes.

    La première étape consistait pour un ou deux frères à introduire séparément ou ensemble le sujet sous forme d'un questionnement n'excédant pas cinq à dix minutes. Il s'agissait de présenter le thème et de formuler les questions les plus évidentes et les plus immédiates. L'homme, à fois citoyen et frère, confronté à une problématique qu'il ne connaît pas, doit apprendre à faire usage de sa raison.

    La deuxième étape consistait ensuite pour un ou deux frères à analyser séparément ou ensemble le sujet en tant que tel, de le vulgariser et d'en envisager sommairement les prolongements possibles pendant vingt minutes au maximum. Généralement, cette partie était dévolue aux frères qui maîtrisaient bien le sujet, soit parce que celui-ci entrait dans le cadre d'une pratique professionnelle, soit parce qu'il constituait déjà pour eux un centre d'intérêt ou une passion depuis longtemps. La difficulté résidait dans le fait de ne pas parler en spécialiste mais de se mettre à la portée des colonnes.

    La troisième étape consistait enfin pour un ou deux frères à envisager séparément ou ensemble le sujet sous l'angle maçonnique pendant cinq à dix minutes. Il ne s'agissait pas de conclure mais d'ouvrir le sujet et voir en quoi il pouvait avoir un impact sur le franc-maçon à la fois dans sa vie citoyenne et dans sa démarche initiatique. Il était possible de faire allusion aux valeurs et à l'éthique maçonniques, au rituel et au symbolisme.

    Ce schéma, bien entendu, pouvait toujours faire l'objet de légères adaptations en fonction du sujet traité mais, généralement, le principe de la réflexion ternaire était conservé. L'ensemble des prises de parole ne devait pas excéder une quarantaine de minutes pour que les colonnes puissent s'exprimer à leur tour et enrichir le débat. Pour prendre une exemple, voici une convocation que j'ai conservée. Il s'agissait de traiter le thème « Homme et Bioéthique ».

    GLDF, Francisco Ferrer, Travail, Rite, Coopération, ternaire, progrès, initiation, visite, souvenir

    Ces tenues étaient très belles, très denses et riches et se prolongeaient par des agapes qui s'achevaient souvent aux petites heures de la nuit. Comme on peut s'en douter, ces tenues exigeaient une préparation certaine et une discipline rare. C'était excellent et formateur. D'une part parce que les frères devaient se documenter (à l'époque internet n'existait pas). D'autre part parce qu'ils devaient apprendre à travailler ensemble et à confronter leurs points de vue pour être les architectes de l'ordre du jour et éviter ainsi les temps morts, les redondances et les erreurs. Je me souviens que les apprentis et les compagnons travaillaient aussi sur un schéma ternaire pour la préparation de leurs travaux d'augmentation de salaire. Je me souviens en particulier d'un banquet de la Saint-Jean d'Hiver auquel j'avais été associé et dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

    Il va sans dire qu'une telle méthode est contraignante et qu'il faut toute la force d'entrainement et de conviction du vénérable pour la mettre en oeuvre. Celui-ci y était pourtant parvenu pendant tout son triennat. Il y consacrait beaucoup de temps et une énergie peu commune. Quand un thème était annoncé, le vénérable s'arrangeait toujours pour distribuer, longtemps à l'avance, des documents et des bibliographies afin de permettre à chacun de préparer la tenue à son rythme et selon ses envies. Néanmoins cette méthode de travail ne lui a pas survécu. La loge est rentrée progressivement dans le rang. Ce qui, je m'en souviens, avait rassuré le conseiller fédéral de l'époque. Le vénérable descendant n'avait pas reçu des félicitations de l'apparatchik local, loin s'en faut, alors qu'il avait pourtant permis aux frères de sa loge d'expérimenter toutes les potentialités d'un atelier au travail.

  • Les lumières vives et pures de l'ordre maçonnique

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    4035725778.jpgJe recommande vivement la lecture de la remarquable étude de Jean-Luc Lebras sur les (grands et petits) sceaux du Grand Orient de France. Cette étude est publiée dans le dernier numéro des Chroniques d'Histoire Maçonnique. L'auteur analyse l'évolution de ces sceaux qui sont comme des empreintes laissées par l'obédience au fil du temps.

    Dans son introduction, Jean-Luc Lebras indique que les sceaux du Grand Orient de France ne semblent pas avoir fait l'objet d'études historiques et symboliques très abondantes au vingtième siècle contrairement au siècle précédent. Il rappelle que Jean-Marie Ragon de Bettignies (dont j'ai déjà parlé sur ce blog) avait étudié, en 1841, l'évolution des sceaux du Grand Orient pour souligner le suivisme politique de l'obédience.

    Je voudrais justement citer un extrait des propos de Ragon que Lebras rappelle d'ailleurs dans son étude. Le vénérable maître de la loge Les Trinosophes écrit avec une sévérité lucide (cf. Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, éd. Berlandier, 1841, p. 381) :

    « Est-ce par reconnaissance pour les services que notre institution a rendus à l'ordre civil que les puissances suprêmes des divers rites maçonniques s'occupent elles-mêmes, de temps à autre, de politique ? Ce n'est pas, toutefois, dans l'intention de voir les membres de l'ordre s'en occuper ; car la place qu'on leur laisse prendre est bien innocente mais ces hauts frères plus politiques que Maçons, et souvent plus esclaves que libres, désirent prouver au gouvernement de chaque année que l'institution qu'ils dirigent marche dans le sens de la politique du jour. Nous ne sommes pas, dans notre France, exempts de ce défaut : en révisant les anciens cachets et les timbres du Grand Orient, lesquels ne devraient offrir que les emblèmes immuables de notre Ordre on y découvre des empreintes maçonnico-profanes qui présentent à l'œil du Maçon étonné les signes variables de l'autorité civile. »

    Ce texte, je le rappelle, a été écrit il y a cent soixante-quinze ans. Il est pourtant d'une étonnante modernité. En effet, comment ne pas y songer quand on voit le Grand Maître du Grand Orient affirmer dans tous les médias, écrits ou audiovisuels, que l'obédience est la gardienne vigilante de l'éthique républicaine ? L'histoire permet de relativiser une telle posture.

    Que montre l'étude des sceaux du Grand Orient ? Que le Grand Orient fut monarchiste sous les rois, impérial sous les empereurs et républicain sous les républiques ! Ce constat devrait donc inciter les responsables de l'obédience à se montrer plus modestes et circonspects dans leur communication publique. Ce constat devrait aussi les inciter à respecter la liberté de conscience des francs-maçons du Grand Orient de France qui n'ont pas besoin qu'on pense et parle à leur place.

    1290289894.jpgCependant, il ne faut pas se méprendre : Ragon de Bettignies, lui-même, préconisait que le maçon s'intéressât à la politique et à la religion. Je dois citer ce passage que tous les francs-maçons devraient connaître et méditer, notamment ceux qui ont la lourde charge de représenter le Grand Orient (cf. op.cit., pp. 376 et 377) :

    « Quoiqu'il soit certain que le Maçon jure obéissance et se conforme exactement aux lois du pays qu'il habite, ainsi que tout sage doit faire, il n'en est pas moins de son devoir de consacrer ses veilles à s'instruire et à éclairer ses concitoyens, soit sur la politique, soit sur la religion ou tout autre sujet sérieux qui intéresse le bien public. Dans nos époques modernes, où le nombre des francs-maçons est considérable, la Maçonnerie, qui s'interdit hautement et de fait, dans ses réunions, tout ce qui a rapport aux matières religieuses et politiques, n'a jamais dû ni pu prendre qu'une part indirecte aux révolutions qui se sont succédé depuis un demi siècle. Nous en avons eu la preuve lors du renversement du gouvernement impérial.
    Les personnages les plus élevés de l'Empire et de l'armée appartenaient à la Franc-Maçonnerie, qui resta toute passive pendant cet orage politique.
    Mais voici la part directe, la seule qu'elle a prise, qu'elle pouvait prendre et qu'elle prendra toujours aux événements passés, présents et à venir : les lumières vives et pures que laissent échapper, dans des séances qui se renouvellent sans cesse, les divers orateurs de cet ordre cosmopolite, éclairent une masse d'individus qui se répandant ensuite dans toutes les classes de la société, y versent continuellement des doctrines salutaires qui font le tour du monde, et combattent, chaque jour et partout, l'erreur et les préjugés qui souillent encore le globe. »

    Ce que Ragon de Bettignies souligne, et qui est absolument fondamental, c'est que la politique en maçonnerie se joue au niveau de la loge et non de l'obédience. La politique en franc-maçonnerie réside dans l'échange de points de vue entre des personnes d'opinions et de sensibilité différentes qui se retrouvent au sein d'un ordre cosmopolite.

    temps, jean-luc lebras,jean-marie ragon de bettignies,histoire,godf,evolution,politique,sceaux,chroniques d'histoire maçonniqueCosmopolite. Le qualificatif est important. Est cosmopolite celui qui est capable de penser en citoyen de l'univers (cosmos : l'univers ; politês : citoyen). Est cosmopolite celui qui, sans renier son identité et ses convictions propres, est capable d'accueillir sereinement la différence. Est cosmopolite celui qui est capable d'envisager des problèmes sous tous les angles. Est cosmopolite celui qui est capable de prospective, qui ne se laisse pas ballotter par l'actualité du jour, qui a la force intellectuelle et morale de voir plus loin que l'immédiateté des choses.

    Les « lumières vives et pures » de la franc-maçonnerie jaillissent de la discussion en tenue ordonnée selon le rite. Elles se manifestent dans la pratique des vertus maçonniques et l'étude. Et c'est ensuite au franc-maçon, librement et discrètement, de se faire l'agent actif du lien social afin de répandre, par un comportement exemplaire, les vérités qu'il a su découvrir et acquérir en loge, conscient que les idées sont comme les ruisseaux qui font les grandes rivières.

  • De la religion dans les relations de travail

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    Travail, Laïcité, Loi, Liberté, RépubliqueChacun est libre d'apprécier ou pas l'action des pouvoirs publics actuels. Mais il faut quand même prendre garde à la critique démagogique qui confine souvent à la désinformation pure et simple. C'est notamment ce qui est en train de se passer avec l'article 6 du projet de la « loi travail », plus connue encore sous le nom de la « loi El Khomri ». Cet article 6 dispose :

    « La liberté du salarié de manifester ses convictions, y compris religieuses, ne peut connaître restrictions que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché. »

    Il n'en fallait pas davantage pour que certains y décèlent un inquiétant recul de la laïcité ou redoutent l'entrée en fanfare du communautarisme dans l'entreprise. Cet article, pourtant, ne fait que synthétiser les principes de la jurisprudence. Il s'inscrit dans le cadre des articles 9 de la convention européenne des droits de l'homme et L.1121-1 et L.1321-3 du code du travail. En soi, l'article 6 du projet de loi n'apporte donc rien de nouveau si ce n'est qu'il consacre ce qui existe déjà dans le droit positif.

    En l'état actuel du droit, un salarié de droit privé peut fort bien être contraint par son employeur de retirer un signe religieux, une tenue inappropriée, etc., pour autant que ce retrait soit justifié par les nécessités de la fonction, par la nature de la tâche à accomplir ou par des raisons de sécurité ou de représentation. De même, un employeur peut refuser au salarié des congés liés ou non à des raisons religieuses si ce refus est justifié par la continuité du service, par une forte activité ou par des circonstances exceptionnelles.

    Pour les fonctionnaires, les magistrats, pour les contractuels de droit public, pour les salariés de droit privé d'une entreprise délégataire de service public, le régime est différent. La neutralité est la règle parce que les missions sont d'intérêt général et effectuées soit sous l'autorité directe de l'autorité publique, soit sous son contrôle. L'article 6 du projet de loi n'est pas principiel, c'est-à-dire qu'il n'a pas pour objectif d'ériger un nouveau principe à partir duquel tout le droit du travail est appelé à évoluer. C'est précisément le contraire. L'article 6 résulte des principes dégagés par la pratique juridique. Ni plus ni moins. Il n'y a donc pas de recul de la laïcité. Au contraire, j'y vois son affirmation dans le souci de conjuguer la liberté des convictions religieuses et philosophiques avec le respect du lieu et des relations de travail.

    De toute façon, il faut être conscient que les relations de travail peuvent donner lieu à de multiples contentieux, y compris sur le terrain de la manifestation des convictions religieuses sur le lieu de travail. Un salarié peut être en conflit avec son patron sur le sujet. Un patron peut être en conflit avec un salarié à ce propos. La loi s'applique à la lumière de chaque affaire. La balance entre des intérêts opposés, le conflit entre deux libertés et le principe de proportionnalité par rapport à l'objectif poursuivi, ne sont pas des notions à manier avec maximalisme quand on est dans une société laïque et démocratique. Il n'y a que dans les dictatures que les lois sont à sens unique. Les jugements peuvent donc être différents, sans nécessairement être contradictoires en droit, car chaque cas d'espèce est unique. Ce n'est pas un phénomène nouveau quoi qu'on en dise. Cela se vérifie en droit du travail comme dans n'importe quelle autre branche du droit.

  • Sur quoi doit-on travailler en loge ?

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    logazde.jpgJe me souviens d'une tenue dans une loge du Grand Orient de France, il y a quelques années, dont l'ordre du jour était consacré à l'examen d'une question conventuelle sur un sujet d'intérêt général. Après les traditionnels et soporifiques « la question est mal posée » qui ne font avancer en rien les débats, une série de frères avait pris la parole pour affirmer péremptoirement : « Nous ne sommes pas venus en maçonnerie pour ça et puis nous sommes totalement incompétents pour en débattre. » Bref, à les entendre, l'assistance était priée d'en rester là. Les grincheux étaient parvenus à imposer leur incompétence à l’atelier, à l'ériger même en norme du travail maçonnique, au point de vider le débat de toute sa substance et de démotiver ceux qui étaient désireux d’apporter leur petite pierre à la construction de l’édifice.

    Certes, nous ne sommes pas tous spécialistes des questions posées, des sujets abordés en loge sous forme de morceaux d'architecture. C’est entendu. Mais cela signifie-t-il que nous sommes incapables de jeter un regard maçonnique sur ces sujets et d’y apporter nos points de vue, fussent-ils imparfaits et maladroits ? Non, nous en sommes capables. Pensez-vous qu'un franc-maçon de la fin de l'année 1915 était en mesure de saisir la complexité de son époque alors qu'elle constitue aujourd'hui quelques chapitres de manuels d'histoire ? Il n'était guère mieux loti que nous, même si nous avons tendance aujourd'hui à exagérer le caractère prospectif et avant-gardiste de la franc-maçonnerie sous la Troisième République. En réalité, le monde est toujours complexe pour celui qui vit et ne bénéficie pas du recul de l'Histoire. Ou alors, pour faire bonne mesure, il faut admettre la réciproque. Si des frères, dans les loges, affirment péremptoirement que la maçonnerie n’est pas faite pour traiter des sujets profanes ou qu’ils ne sont pas venus en maçonnerie pour ça (ce qui est parfaitement leur droit dès l’instant où il n’en font pas la norme du travail maçonnique), alors je pense qu’il est légitime d’affirmer, tout aussi catégoriquement, que nous sommes totalement et radicalement incompétents pour parler de symbolisme en général et de symbolisme maçonnique en particulier. En effet, nous ne sommes pas tous philosophes, anthropologues, historiens, linguistes, sémiologues, spécialistes des mythes, des symboles, de l’exégèse biblique ou de la littérature chrétienne des origines pour ne s’en tenir qu’à cette liste non exhaustive.

    Par conséquent, pourquoi les jugements que l’on entend à propos des sujets profanes ne seraient-ils pas d’application pour les sujets maçonniques ? J’ai ma réponse et me permets de vous la livrer brute de décoffrage. Si les sujets maçonniques ont souvent le vent en poupe au détriment des sujets profanes, c’est parce qu’ils n’engagent non seulement à rien mais aussi parce qu’ils permettent à notre propre subjectivité de s'exprimer sans trop de risques. Dans un sujet symbolique, on peut dire absolument tout et son contraire. Dans un sujet symbolique, il est même possible de dire n’importe quoi doctement. Les paresseux, voire les manipulateurs, les phraseurs ou les poseurs peuvent y trouver leur compte sans crainte d’avoir une surchauffe de neurones (car la compilation ou la paraphrase, ça existe y compris pour ce type de sujet). Ils apparaîtront même comme des érudits, voire comme des sages (ce qu’ils ne sont pas) auprès des plus impressionnables et des plus crédules.

    En d’autres termes, on se sent légitime dans un registre que l’on croit bien maîtriser tout simplement parce qu’on connaît certains symboles, qu'on pratique certains rites et que l’on appartient à une société initiatique, ésotérique et traditionnelle. Mais si on voulait atteindre une certaine objectivité, je dirais même une certaine dose de sérieux, alors on ne manquerait pas d’obstacles aussi périlleux à franchir que ceux que l’on invoque ordinairement pour les sujets profanes. Faites l’expérience suivante. La prochaine fois que vous préparerez un sujet symbolique pour votre loge, pensez que vous le ferez sous le regard critique et incisif d’un spécialiste qui ne manquera pas de démonter pierre par pierre ce que vous êtes en train de travailler et de rédiger à l’intention de votre loge. Vous verrez alors que les choses prendront un tour sensiblement différent et qu’à force d’avoir cette pensée, vous vous sentirez beaucoup moins libres et beaucoup moins à l’aise.

    Mais qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas, pour moi, de plaider pour que tous les sujets soient abordés en professionnels ou en spécialistes. Certes non ! C’est précisément le contraire ! Ce que je souhaite, c’est que nous n'ayons pas peur de laisser libre cours à notre subjectivité pour tous les sujets dits « profanes ». La réflexion maçonnique doit rester libre ! J’en ai marre, en effet, de ces discours culpabilisateurs qui établissent les frontières de la réflexion maçonnique en fonction du domaine traité et/ou de la compétence des intervenants. Si l’on doit se farcir des conneries à propos de sujets maçonniques, je suis alors demandeur d’une égalité de traitement en faveur des sujets de société. Et sous le terme de « conneries », il ne faut pas y déceler un jugement négatif. Au contraire, c’est pour moi quelque chose d’éminemment positif : ça signifie que pour tous les sujets traités, le franc-maçon a le droit inaliénable d’en disposer librement au point même d’en faire un tissus de conneries ou de lieux communs (les seules victimes étant celles qui doivent les endurer plus ou moins sagement sur les colonnes). Le rituel, comme le tablier et les gants, nous protègent contre tout débordement et toute polémique stérile.

    Une anecdote pour terminer mon propos.

    Il m’est arrivé de rencontrer au cours de mon cheminement un « symbolâtre » comme la maçonnerie sait parfois en produire. Bref, le genre de frangin à s’enivrer tellement de symboles, de rites, de cordons, de hochets et de manuels de maçonnerie que l'on pouvait facilement l’imaginer, chez lui, en train de dormir à l’ordre. Il aimait faire le paon quand il y avait des réunions ou des dîners en présence de profanes. En loge, il s'était institué arbitre des élégances en distribuant les bons points à ceux qui partageaient son avis, les mauvais à ceux qui avaient décidé de penser librement par eux-mêmes. Il poussait le comble de la suffisance intellectuelle en croyant qu'il pouvait apprendre quelque chose de ses longs monologues en atelier. En franc-maçonnerie, disait-il, il n’est pas question de parler de questions de société. Et puis d’ailleurs, ajoutait-il, le monde est tellement complexe que nous n’avons pas les compétences requises pour en discuter. Mais, sans doute pour magnifier cette mystérieuse association, dont il aimait se réclamer entre un cocktail et un petit four, il prenait quand même soin préciser que la maçonnerie avait été à l’origine de nombreuses lois sociales, du droit à l’avortement, du planning familial, etc. Et l’homme de révéler ainsi toute la duplicité de son discours : d’un côté, il affirmait que la franc-maçonnerie n’avait pas à investir le champ de la réflexion sociale et, d’un autre, il lui attribuait volontiers la paternité de nombreuses conquêtes sociales pour s'en prévaloir.

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    Pour un point de vue différent : Sur quoi doit-on travailler en loge ?