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  • Les treize vertus de Benjamin Franklin

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    franklin.jpg« Ce fut vers ce temps que je formai le hardi et difficile projet de parvenir à la perfection morale. » Ainsi s'exprimait Benjamin Franklin (1706-1790) dans ses mémoires (cf. Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même [Tome 2] suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires, traduction de Jean Henri Castéra, édition F. Buisson, imprimerie librairie, rue Hautefeuille n° 20, 1798, pp. 388 et suivantes).

    Selon le traducteur Castéra (1749-1838), Franklin conçut son ambitieux projet de perfection morale aux alentours de 1730-1731 (voir également Life of Benjamin Franklin; autobiography, continuation, appendix, by Jared Sparks. Carefully compared and assertained to be the first edition, 1843, p. 98). C'est précisément dans ces années là que ce père fondateur des Etats-Unis d'Amérique se fit recevoir franc-maçon au sein de la loge Saint Jean à l'orient Philadelphie. Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Pour la petite histoire, mais je pense que cette précision a tout de même son importance, Jean Henri Castera était également franc-maçon et avait servi comme officier de dragons aux Amériques et à Saint-Domingue (Haïti). En 1785 il apparaît sur les registres de la loge La Vérité à l'orient de Paris (cf. Alain Le Bihan, Francs-Maçons parisiens du Grand Orient de France, BNF, Mémoires et documents, Paris, 1966, p. 110).

    Le projet de Franklin fit pour la première fois l'objet d'une publication en français en 1798 dans la revue La Décade philosophique littéraire et politique, fondée le 10 floréal an II (29 avril 1794) par Jean Stanislas Andrieux, Charles Armand Aumont, Amaury Pineux Duval, Pierre-Louis Ginguené (un frère de la loge Les Neuf Soeurs à Paris), Joachim Lebreton (expert du Grand Chapitre du Grand Orient en 1805), l'économiste Jean-Baptiste Say et le biologiste Georges Toscan. Il semble donc que cette traduction ne soit pas l'oeuvre de Jean Henri Castéra mais bien celle de Jean-Baptiste Say dont, soit dit en passant, la qualité maçonnique n'est pas établie. En effet, Say avait déjà traduit des écrits de Franklin (cf. « Lettre de Franklin à l'auteur d'un journal : Sur l'art d'économiser le temps et l'argent en se levant et en se couchant avec le soleil », La Décade, 30 fructidor, an III, pp. 549 à 555 ; « Lettre sur le mariage entre jeunes gens », La Décade, 20 Prairial, an V, pp. 483-486 ; « Pétition de la main gauche à tous ceux qui ont des enfants à élever », La Décade, 10 pluviôse, an VI, p. 227- 228).

    Voilà donc pour les origines françaises du texte de Franklin. Pour être tout à fait complet, ce texte sur la perfection morale ne figure pas dans la première édition des mémoires du grand homme (cette première édition date de 1791). Il provient en réalité d'un fragment retrouvé peu de temps après sa mort survenue en 1790. Ce fragment, traduit en français, a été rattaché après coup aux mémoires proprement dites. Le texte sur la perfection morale, qui relate donc une émouvante résolution de jeunesse, a été rédigé en anglais dans les années 1780 lorsque Franklin était ambassadeur des Etats-Unis en France. Il a d'abord été publié en France avant d'être connu aux Etats-Unis.

    Il est temps d'en venir au texte lui-même. Comme je l'ai dit, Benjamin Franklin, fraîchement initié aux mystères maçonniques, avait conçu le projet ambitieux de mener une existence vertueuse.  Il s'était rendu compte que s'il mettait le plus grand soin à se préserver d'une faute, il tombait souvent, sans s'en apercevoir ou bien par simple inattention, dans un autre travers. Parfois, le penchant était trop fort pour être dominé par sa seule raison. Benjamin Franklin en avait donc acquis la conviction qu'il était dans son intérêt de devenir un homme vertueux. Mais il comprit très vite que la conviction était insuffisante pour le prémunir de tout faux pas. Il devait donc joindre la pensée à l'action. Lier le spéculatif à l'opératif. Pour ce faire, Benjamin Franklin décida de rompre avec les mauvaises habitudes, d'en acquérir de bonnes et de s'y affermir pour qu'elles devinssent sans effort la colonne vertébrale de sa conduite. Pour y parvenir, Benjamin Franklin isola treize vertus à pratiquer. Il accola un précepte à chacune (cf. La Décade philosophique, littéraire et politique, n°15, deuxième trimestre, 30 pluviôse An 6 de la République (18 février 1798), pp.345 et suivantes). 

    « 1. SOBRIÉTÉ. Ne mangez pas jusqu'à être appesanti ; ne buvez pas assez pour que votre tête en soit affectée.

    2. SILENCE. Ne dites que ce qui peut-être utile aux autres et à vous-même. Évitez les conversations frivoles.

    3. ORDRE. Que chaque chose ait sa place, et chaque partie de vos affaires son temps.

    4. RÉSOLUTION. Soyez résolu de faire ce que vous devez, et faites sans y manquer, ce que vous avez résolu.

    5. ÉCONOMIE. Ne faites aucune dépense que pour le bien des autres ou pour le vôtre, c'est-à-dire ne dépensez rien mal à propos.

    6. APPLICATION. Ne perdez point de temps; soyez toujours occupé à quelque chose d'utile abstenez-vous de toute action qui ne l'est pas.

    7. SINCÉRITÉ. N'usez d'aucun déguisement nuisible, que vos pensées soient innocentes et justes, et conformez-vous-y quand vous parlez.

    8. JUSTICE. Ne nuisez à personne, soit en lui faisant du tort, soit en négligeant de lui faire le bien auquel vous oblige votre devoir.

    9. MODÉRATION. Évitez les extrêmes ; gardez-vous de vous offenser des torts d'autrui, autant que vous croyez en avoir sujet.

    10. PROPRETÉ. Ne souffrez aucune malpropreté sur votre corps, sur vos habits et dans votre maison.

    11. TRANQUILLITÉ. Ne vous laissez troubler ni par des bagatelles, ni par des accidents ordinaires ou inévitables.

    12. CHASTETÉ. Livrez-vous rarement aux plaisirs de l'amour, n'en usez que pour votre santé ou pour avoir des descendants, jamais au point de vous abrutir ou de perdre vos forces, et jusqu'à nuire au repos et à la réputation de vous ou des autres.

    13. HUMILITÉ. Imitez Jésus et Socrate.

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscanL'intention de Benjamin Franklin était donc d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus et de parvenir ainsi à la maîtrise de ses penchants. Il s'y est employé de manière rigoureuse et méthodique. Plutôt que de se disperser en entreprenant de les acquérir toutes à la fois, il résolut de se concentrer sur l'une d'elles pendant un certain laps de temps. Puis, de passer à la suivante pour lui consacrer son attention pendant le même laps de temps, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il les eût parcourues toutes les treize. Le classement de ces vertus n'était pas le fruit du hasard. Benjamin Franklin y avait longuement réfléchi. Chaque vertu devait en engendrer une autre selon un enchaînement logique (cf. La Décade, op.cit.,  p. 347).

    « Et comme l'acquisition préalable de quelques-unes, pouvait faciliter celle de quelques autres, je les rangeai-dans cette vue comme on vient de voir : la sobriété était la première, parce qu'elle tend à procurer le sang-froid et la netteté de tête Si nécessaires lorsqu'il faut observer une vigilance constante, et se tenir en garde contre l'attrait toujours subsistant des anciennes habitudes, et la force des tentations continuelles. Cette vertu une fois obtenue et affermie, le silence devenait beaucoup plus aisé. Mon désir. étant d'acquérir des connaissances en même-temps que je me perfectionnais dans la vertu, je considérai que, dans la conversation, on y parvenait plutôt par le secours de l'oreille que par celui de la langue ; et voulant, en conséquence, rompre l'habitude qui me gagnait de babiller de faire des pointes et des plaisanteries qui ne pouvaient me rendre admissible que dans des compagnies frivoles, je donnai la seconde place au silence (...) »

    On voit donc que Benjamin Franklin avait dressé un véritable plan de développement personnel qui ne devait rien au hasard. Il voulait devenir l'architecte de son âme (cf. La Décade, op.cit., p. 348).

    « Je conclus alors que, conformément aux avis de Pythagore, contenus dans ses vers d'or, un examen journalier était nécessaire, et pour le diriger j'imaginai la méthode suivante : je fis un petit livre dans lequel j'assignai pour chacune des vertus, une page que je réglai avec de l'encre rouge, de manière qu'elle eût 7 colonnes une pour chaque jour de la semaine, que je marquai dc la lettre initiale de ce jour; je fis sur ces colonnes treize lignes rouges transversales, plaçant au commencement de chacune, la première lettre, d'une des vertus. Dans cette ligne, et à la colonne convenable, je pouvais marquer avec une petit trait d'encre toutes les fautes que, d'après mon examen, je reconnaîtrais avoir commis ce jour-là contre cette vertu. Je pris la résolution de donner pendant une semaine une attention rigoureuse à chacune des vertus successivement ; ainsi de la première, je pris grand soin d'éviter de donner la plus légère atteinte à la Sobriété, abandonnant les autres vertus à leur chance ordinaire ; seulement je marquais chaque soir les fautes du jour : ainsi dans le cas où j'aurais pu pendant la première semaine, tenir nette ma première ligne marquée Sobriété, je regardais l'habitude de cette vertu comme assez fortifiée, et ses ennemis, les penchants contraires, assez affaiblis pour pouvoir hasarder d'étendre mon attention, d'y réunir la suivante, et d'obtenir la semaine d'après deux lignes exemptes de marques. » 

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscanCette discipline rigoureuse, voire austère, s'inscrit dans une démarche d'édification personnelle remarquable car son auteur ne s'est pas contenté de belles paroles et de belles résolutions. Il s'est organisé concrètement pour atteindre le but qu'il s'était assigné : la perfection morale, c'est-à-dire l'amélioration de soi-même qui est un des piliers fondamentaux de l'initiation maçonnique et un chemin vers le bonheur. Pour décrire cette plénitude intérieure, Franklin semble s'être inspiré de la métaphore du jardin, employée par Voltaire en conclusion de son conte philosophique Candide ou l'optimisme (1759).

    « En procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvais faire un cours complet en treize semaines, et quatre cours en un an ; de même que celui qui a un jardin à mettre en ordre, n'entreprend pas d'arracher toutes les mauvaises herbes en une seule fois, ce qui excéderait le pouvoir de ses bras et de ses forces  (...) Je devais jouir (je m'en flattais du moins) du plaisir encourageant de voir sur mes pages mes progrès dans la vertu en effaçant successivement les marques de mes lignes, jusqu'à ce qu'à la fin, après plusieurs répétition, j'eusse le bonheur de voir mon livre, entièrement blanc, au bout d'un examen journalier de treize semaines. »

    Franklin considérait aussi que pratiquer la vertu de l'ordre impliquait une maîtrise du temps. Il s'efforçait donc de bien organiser ses journées. Au matin, lorsqu'il se réveillait à cinq heures du matin, il se posait la question : quel bien puis-je faire aujourd'hui ? Le soir, à vingt-deux heures, au moment du coucher, il s'était astreint à répondre à la question suivante : quel bien ai-je fait aujourd'hui ? Il ne faudrait toutefois pas en conclure que Benjamin Franklin était une sorte de surhomme, froid et tout entier absorbé par ce programme de vie exigeant. Lui-même reconnaissait humblement toute la difficulté de cette discipline personnelle (cf. La Décade, op.cit., p. 354).

    « Dans le vrai, je me trouvai incorrigible par rapport à l'Ordre et à présent que je suis devenu vieux, et que ma mémoire est mauvaise, j'en sens vivement le besoin mais, après tout quoique je ne sois jamais arrivé à la perfection à laquelle j'avais tant d'envie de parvenir, et que j'en sois même resté bien loin, cependant mes efforts m'ont rendu meilleur et plus heureux, que je n'aurais été si je n'avais pas formé cette entreprise, comme celui qui tâche de se faire une écriture parfaite, en imitant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais atteindre la même perfection, néanmoins les efforts qu'il fait rendent sa main meilleure et son écriture passable. »

    On a cru parfois déceler dans la démarche de Franklin l'expression d'une éthique protestante. Le sociologue Max Weber a même souligné que le comportement vertueux de Franklin a contribué à forger un « esprit du capitalisme », à savoir une mentalité qui légitime la recherche du profit (cf. Max Weber, Ethique protestante et Esprit du Capitalisme, Paris, 1964). Pourquoi pas ? Mais il me semble cependant que la morale de Franklin est avant tout maçonnique et humaniste car intentionnellement dégagée des contingences religieuses et des dogmes. Cette morale s'adresse en effet à tous les hommes de bonne volonté et désireux de s'améliorer. Benjamin Franklin le dit d'ailleurs explicitement (cf. La Décade, op.cit., p.355) :

    « On remarquera que quoique mon plan ne fût pas entièrement sans rapport avec la religion, il ne s'y trouvait pas de traces d'aucun dogme : je l'avais évité à dessein car j'étais persuadé de l'utilité et de l'excellence de ma méthode ; je croyais qu'elle devait être utile aux hommes quelle que fût leur religion, et me proposais de la publier quelque jour. »

    La religion est ici envisagée sous son angle étymologique. Elle est prosaïquement ce qui relie les hommes les uns aux autres (religio ; religare). Franklin voyait dans sa méthode un moyen de parvenir à l'union fraternelle de tous les hommes.

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscan,perfection,initiation,amélioration,progrès,franc-maçonnerie,etats-unis d'amérique,voltaire,conscience,travailIl est temps de conclure car je me rends compte que j'ai été probablement un peu long. Mais la qualité du texte de Benjamin Franklin est telle, qu'il eût été dommage de le survoler bien que je sois loin, très loin même, d'avoir pu en montrer ici toutes les richesses. Ce qui est certain en tout cas, c'est que les francs-maçons devraient le lire, notamment ceux qui s'interrogent, qui doutent ou qui, parfois hélas, passent le plus clair de leur temps à se chamailler pour tout et n'importe quoi. Évidemment, je ne dis pas qu'il faut faire comme Franklin. Qui d'ailleurs aurait assez de force d'âme pour y parvenir ? Je dis qu'il faut au moins prendre la mesure du travail d'accomplissement personnel que ce grand homme s'était imposé à lui-même. Benjamin Franklin avait tout simplement pris son initiation maçonnique au sérieux et humblement (La Décade, op.cit., p. 358).

    « Aucune de nos dispositions naturelles n'est peut-être plus difficile à dompter que l'orgueil : qu'on le mortifie, qu'on lui fasse la guerre, qu'on le terrasse, qu'on l'étouffe vivant ; il perce de nouveau ; il se montre de temps en temps : vous l'apercevrez sans doute souvent dans cette histoire, peut-être au moment même où je parle de le subjuguer ; et vous pourrez me retrouver orgueilleux jusque dans mon humilité. »

  • Les lumières vives et pures de l'ordre maçonnique

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    4035725778.jpgJe recommande vivement la lecture de la remarquable étude de Jean-Luc Lebras sur les (grands et petits) sceaux du Grand Orient de France. Cette étude est publiée dans le dernier numéro des Chroniques d'Histoire Maçonnique. L'auteur analyse l'évolution de ces sceaux qui sont comme des empreintes laissées par l'obédience au fil du temps.

    Dans son introduction, Jean-Luc Lebras indique que les sceaux du Grand Orient de France ne semblent pas avoir fait l'objet d'études historiques et symboliques très abondantes au vingtième siècle contrairement au siècle précédent. Il rappelle que Jean-Marie Ragon de Bettignies (dont j'ai déjà parlé sur ce blog) avait étudié, en 1841, l'évolution des sceaux du Grand Orient pour souligner le suivisme politique de l'obédience.

    Je voudrais justement citer un extrait des propos de Ragon que Lebras rappelle d'ailleurs dans son étude. Le vénérable maître de la loge Les Trinosophes écrit avec une sévérité lucide (cf. Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, éd. Berlandier, 1841, p. 381) :

    « Est-ce par reconnaissance pour les services que notre institution a rendus à l'ordre civil que les puissances suprêmes des divers rites maçonniques s'occupent elles-mêmes, de temps à autre, de politique ? Ce n'est pas, toutefois, dans l'intention de voir les membres de l'ordre s'en occuper ; car la place qu'on leur laisse prendre est bien innocente mais ces hauts frères plus politiques que Maçons, et souvent plus esclaves que libres, désirent prouver au gouvernement de chaque année que l'institution qu'ils dirigent marche dans le sens de la politique du jour. Nous ne sommes pas, dans notre France, exempts de ce défaut : en révisant les anciens cachets et les timbres du Grand Orient, lesquels ne devraient offrir que les emblèmes immuables de notre Ordre on y découvre des empreintes maçonnico-profanes qui présentent à l'œil du Maçon étonné les signes variables de l'autorité civile. »

    Ce texte, je le rappelle, a été écrit il y a cent soixante-quinze ans. Il est pourtant d'une étonnante modernité. En effet, comment ne pas y songer quand on voit le Grand Maître du Grand Orient affirmer dans tous les médias, écrits ou audiovisuels, que l'obédience est la gardienne vigilante de l'éthique républicaine ? L'histoire permet de relativiser une telle posture.

    Que montre l'étude des sceaux du Grand Orient ? Que le Grand Orient fut monarchiste sous les rois, impérial sous les empereurs et républicain sous les républiques ! Ce constat devrait donc inciter les responsables de l'obédience à se montrer plus modestes et circonspects dans leur communication publique. Ce constat devrait aussi les inciter à respecter la liberté de conscience des francs-maçons du Grand Orient de France qui n'ont pas besoin qu'on pense et parle à leur place.

    1290289894.jpgCependant, il ne faut pas se méprendre : Ragon de Bettignies, lui-même, préconisait que le maçon s'intéressât à la politique et à la religion. Je dois citer ce passage que tous les francs-maçons devraient connaître et méditer, notamment ceux qui ont la lourde charge de représenter le Grand Orient (cf. op.cit., pp. 376 et 377) :

    « Quoiqu'il soit certain que le Maçon jure obéissance et se conforme exactement aux lois du pays qu'il habite, ainsi que tout sage doit faire, il n'en est pas moins de son devoir de consacrer ses veilles à s'instruire et à éclairer ses concitoyens, soit sur la politique, soit sur la religion ou tout autre sujet sérieux qui intéresse le bien public. Dans nos époques modernes, où le nombre des francs-maçons est considérable, la Maçonnerie, qui s'interdit hautement et de fait, dans ses réunions, tout ce qui a rapport aux matières religieuses et politiques, n'a jamais dû ni pu prendre qu'une part indirecte aux révolutions qui se sont succédé depuis un demi siècle. Nous en avons eu la preuve lors du renversement du gouvernement impérial.
    Les personnages les plus élevés de l'Empire et de l'armée appartenaient à la Franc-Maçonnerie, qui resta toute passive pendant cet orage politique.
    Mais voici la part directe, la seule qu'elle a prise, qu'elle pouvait prendre et qu'elle prendra toujours aux événements passés, présents et à venir : les lumières vives et pures que laissent échapper, dans des séances qui se renouvellent sans cesse, les divers orateurs de cet ordre cosmopolite, éclairent une masse d'individus qui se répandant ensuite dans toutes les classes de la société, y versent continuellement des doctrines salutaires qui font le tour du monde, et combattent, chaque jour et partout, l'erreur et les préjugés qui souillent encore le globe. »

    Ce que Ragon de Bettignies souligne, et qui est absolument fondamental, c'est que la politique en maçonnerie se joue au niveau de la loge et non de l'obédience. La politique en franc-maçonnerie réside dans l'échange de points de vue entre des personnes d'opinions et de sensibilité différentes qui se retrouvent au sein d'un ordre cosmopolite.

    temps, jean-luc lebras,jean-marie ragon de bettignies,histoire,godf,evolution,politique,sceaux,chroniques d'histoire maçonniqueCosmopolite. Le qualificatif est important. Est cosmopolite celui qui est capable de penser en citoyen de l'univers (cosmos : l'univers ; politês : citoyen). Est cosmopolite celui qui, sans renier son identité et ses convictions propres, est capable d'accueillir sereinement la différence. Est cosmopolite celui qui est capable d'envisager des problèmes sous tous les angles. Est cosmopolite celui qui est capable de prospective, qui ne se laisse pas ballotter par l'actualité du jour, qui a la force intellectuelle et morale de voir plus loin que l'immédiateté des choses.

    Les « lumières vives et pures » de la franc-maçonnerie jaillissent de la discussion en tenue ordonnée selon le rite. Elles se manifestent dans la pratique des vertus maçonniques et l'étude. Et c'est ensuite au franc-maçon, librement et discrètement, de se faire l'agent actif du lien social afin de répandre, par un comportement exemplaire, les vérités qu'il a su découvrir et acquérir en loge, conscient que les idées sont comme les ruisseaux qui font les grandes rivières.

  • De la religion dans les relations de travail

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    Travail, Laïcité, Loi, Liberté, RépubliqueChacun est libre d'apprécier ou pas l'action des pouvoirs publics actuels. Mais il faut quand même prendre garde à la critique démagogique qui confine souvent à la désinformation pure et simple. C'est notamment ce qui est en train de se passer avec l'article 6 du projet de la « loi travail », plus connue encore sous le nom de la « loi El Khomri ». Cet article 6 dispose :

    « La liberté du salarié de manifester ses convictions, y compris religieuses, ne peut connaître restrictions que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché. »

    Il n'en fallait pas davantage pour que certains y décèlent un inquiétant recul de la laïcité ou redoutent l'entrée en fanfare du communautarisme dans l'entreprise. Cet article, pourtant, ne fait que synthétiser les principes de la jurisprudence. Il s'inscrit dans le cadre des articles 9 de la convention européenne des droits de l'homme et L.1121-1 et L.1321-3 du code du travail. En soi, l'article 6 du projet de loi n'apporte donc rien de nouveau si ce n'est qu'il consacre ce qui existe déjà dans le droit positif.

    En l'état actuel du droit, un salarié de droit privé peut fort bien être contraint par son employeur de retirer un signe religieux, une tenue inappropriée, etc., pour autant que ce retrait soit justifié par les nécessités de la fonction, par la nature de la tâche à accomplir ou par des raisons de sécurité ou de représentation. De même, un employeur peut refuser au salarié des congés liés ou non à des raisons religieuses si ce refus est justifié par la continuité du service, par une forte activité ou par des circonstances exceptionnelles.

    Pour les fonctionnaires, les magistrats, pour les contractuels de droit public, pour les salariés de droit privé d'une entreprise délégataire de service public, le régime est différent. La neutralité est la règle parce que les missions sont d'intérêt général et effectuées soit sous l'autorité directe de l'autorité publique, soit sous son contrôle. L'article 6 du projet de loi n'est pas principiel, c'est-à-dire qu'il n'a pas pour objectif d'ériger un nouveau principe à partir duquel tout le droit du travail est appelé à évoluer. C'est précisément le contraire. L'article 6 résulte des principes dégagés par la pratique juridique. Ni plus ni moins. Il n'y a donc pas de recul de la laïcité. Au contraire, j'y vois son affirmation dans le souci de conjuguer la liberté des convictions religieuses et philosophiques avec le respect du lieu et des relations de travail.

    De toute façon, il faut être conscient que les relations de travail peuvent donner lieu à de multiples contentieux, y compris sur le terrain de la manifestation des convictions religieuses sur le lieu de travail. Un salarié peut être en conflit avec son patron sur le sujet. Un patron peut être en conflit avec un salarié à ce propos. La loi s'applique à la lumière de chaque affaire. La balance entre des intérêts opposés, le conflit entre deux libertés et le principe de proportionnalité par rapport à l'objectif poursuivi, ne sont pas des notions à manier avec maximalisme quand on est dans une société laïque et démocratique. Il n'y a que dans les dictatures que les lois sont à sens unique. Les jugements peuvent donc être différents, sans nécessairement être contradictoires en droit, car chaque cas d'espèce est unique. Ce n'est pas un phénomène nouveau quoi qu'on en dise. Cela se vérifie en droit du travail comme dans n'importe quelle autre branche du droit.

  • Sur quoi doit-on travailler en loge ?

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    logazde.jpgJe me souviens d'une tenue dans une loge du Grand Orient de France, il y a quelques années, dont l'ordre du jour était consacré à l'examen d'une question conventuelle sur un sujet d'intérêt général. Après les traditionnels et soporifiques « la question est mal posée » qui ne font avancer en rien les débats, une série de frères avait pris la parole pour affirmer péremptoirement : « Nous ne sommes pas venus en maçonnerie pour ça et puis nous sommes totalement incompétents pour en débattre. » Bref, à les entendre, l'assistance était priée d'en rester là. Les grincheux étaient parvenus à imposer leur incompétence à l’atelier, à l'ériger même en norme du travail maçonnique, au point de vider le débat de toute sa substance et de démotiver ceux qui étaient désireux d’apporter leur petite pierre à la construction de l’édifice.

    Certes, nous ne sommes pas tous spécialistes des questions posées, des sujets abordés en loge sous forme de morceaux d'architecture. C’est entendu. Mais cela signifie-t-il que nous sommes incapables de jeter un regard maçonnique sur ces sujets et d’y apporter nos points de vue, fussent-ils imparfaits et maladroits ? Non, nous en sommes capables. Pensez-vous qu'un franc-maçon de la fin de l'année 1915 était en mesure de saisir la complexité de son époque alors qu'elle constitue aujourd'hui quelques chapitres de manuels d'histoire ? Il n'était guère mieux loti que nous, même si nous avons tendance aujourd'hui à exagérer le caractère prospectif et avant-gardiste de la franc-maçonnerie sous la Troisième République. En réalité, le monde est toujours complexe pour celui qui vit et ne bénéficie pas du recul de l'Histoire. Ou alors, pour faire bonne mesure, il faut admettre la réciproque. Si des frères, dans les loges, affirment péremptoirement que la maçonnerie n’est pas faite pour traiter des sujets profanes ou qu’ils ne sont pas venus en maçonnerie pour ça (ce qui est parfaitement leur droit dès l’instant où il n’en font pas la norme du travail maçonnique), alors je pense qu’il est légitime d’affirmer, tout aussi catégoriquement, que nous sommes totalement et radicalement incompétents pour parler de symbolisme en général et de symbolisme maçonnique en particulier. En effet, nous ne sommes pas tous philosophes, anthropologues, historiens, linguistes, sémiologues, spécialistes des mythes, des symboles, de l’exégèse biblique ou de la littérature chrétienne des origines pour ne s’en tenir qu’à cette liste non exhaustive.

    Par conséquent, pourquoi les jugements que l’on entend à propos des sujets profanes ne seraient-ils pas d’application pour les sujets maçonniques ? J’ai ma réponse et me permets de vous la livrer brute de décoffrage. Si les sujets maçonniques ont souvent le vent en poupe au détriment des sujets profanes, c’est parce qu’ils n’engagent non seulement à rien mais aussi parce qu’ils permettent à notre propre subjectivité de s'exprimer sans trop de risques. Dans un sujet symbolique, on peut dire absolument tout et son contraire. Dans un sujet symbolique, il est même possible de dire n’importe quoi doctement. Les paresseux, voire les manipulateurs, les phraseurs ou les poseurs peuvent y trouver leur compte sans crainte d’avoir une surchauffe de neurones (car la compilation ou la paraphrase, ça existe y compris pour ce type de sujet). Ils apparaîtront même comme des érudits, voire comme des sages (ce qu’ils ne sont pas) auprès des plus impressionnables et des plus crédules.

    En d’autres termes, on se sent légitime dans un registre que l’on croit bien maîtriser tout simplement parce qu’on connaît certains symboles, qu'on pratique certains rites et que l’on appartient à une société initiatique, ésotérique et traditionnelle. Mais si on voulait atteindre une certaine objectivité, je dirais même une certaine dose de sérieux, alors on ne manquerait pas d’obstacles aussi périlleux à franchir que ceux que l’on invoque ordinairement pour les sujets profanes. Faites l’expérience suivante. La prochaine fois que vous préparerez un sujet symbolique pour votre loge, pensez que vous le ferez sous le regard critique et incisif d’un spécialiste qui ne manquera pas de démonter pierre par pierre ce que vous êtes en train de travailler et de rédiger à l’intention de votre loge. Vous verrez alors que les choses prendront un tour sensiblement différent et qu’à force d’avoir cette pensée, vous vous sentirez beaucoup moins libres et beaucoup moins à l’aise.

    Mais qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas, pour moi, de plaider pour que tous les sujets soient abordés en professionnels ou en spécialistes. Certes non ! C’est précisément le contraire ! Ce que je souhaite, c’est que nous n'ayons pas peur de laisser libre cours à notre subjectivité pour tous les sujets dits « profanes ». La réflexion maçonnique doit rester libre ! J’en ai marre, en effet, de ces discours culpabilisateurs qui établissent les frontières de la réflexion maçonnique en fonction du domaine traité et/ou de la compétence des intervenants. Si l’on doit se farcir des conneries à propos de sujets maçonniques, je suis alors demandeur d’une égalité de traitement en faveur des sujets de société. Et sous le terme de « conneries », il ne faut pas y déceler un jugement négatif. Au contraire, c’est pour moi quelque chose d’éminemment positif : ça signifie que pour tous les sujets traités, le franc-maçon a le droit inaliénable d’en disposer librement au point même d’en faire un tissus de conneries ou de lieux communs (les seules victimes étant celles qui doivent les endurer plus ou moins sagement sur les colonnes). Le rituel, comme le tablier et les gants, nous protègent contre tout débordement et toute polémique stérile.

    Une anecdote pour terminer mon propos.

    Il m’est arrivé de rencontrer au cours de mon cheminement un « symbolâtre » comme la maçonnerie sait parfois en produire. Bref, le genre de frangin à s’enivrer tellement de symboles, de rites, de cordons, de hochets et de manuels de maçonnerie que l'on pouvait facilement l’imaginer, chez lui, en train de dormir à l’ordre. Il aimait faire le paon quand il y avait des réunions ou des dîners en présence de profanes. En loge, il s'était institué arbitre des élégances en distribuant les bons points à ceux qui partageaient son avis, les mauvais à ceux qui avaient décidé de penser librement par eux-mêmes. Il poussait le comble de la suffisance intellectuelle en croyant qu'il pouvait apprendre quelque chose de ses longs monologues en atelier. En franc-maçonnerie, disait-il, il n’est pas question de parler de questions de société. Et puis d’ailleurs, ajoutait-il, le monde est tellement complexe que nous n’avons pas les compétences requises pour en discuter. Mais, sans doute pour magnifier cette mystérieuse association, dont il aimait se réclamer entre un cocktail et un petit four, il prenait quand même soin préciser que la maçonnerie avait été à l’origine de nombreuses lois sociales, du droit à l’avortement, du planning familial, etc. Et l’homme de révéler ainsi toute la duplicité de son discours : d’un côté, il affirmait que la franc-maçonnerie n’avait pas à investir le champ de la réflexion sociale et, d’un autre, il lui attribuait volontiers la paternité de nombreuses conquêtes sociales pour s'en prévaloir.

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    Pour un point de vue différent : Sur quoi doit-on travailler en loge ?