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théologie

  • A propos de ma note sur Michel Deneken

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    Ma note consacrée à la polémique relative à l'élection du professeur Deneken à la présidence de l'Université de Strasbourg semble avoir été bien relayée sur les réseaux sociaux. Au moment où j'écris ces lignes, elle a été appréciée près d'une centaine de fois rien que sur le réseau facebook. C'est sans précédent ou presque pour ce blog dont l'audience - je suis lucide - reste malgré tout assez confidentielle.

    Ces partages sont-ils plus le fait de francs-maçons que de profanes ? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, j'y vois un signe évident de ras-le-bol à l'égard des communiqués de presse comminatoires du Grand Orient de France. Ces communiqués outrepassent généralement l'objet social de l'obédience défini par l'article premier de sa Constitution. 

    Il n'en demeure pas moins que je suis fier d'être un franc-maçon du Grand Orient de France. Et c'est bien parce que je suis attaché à mon obédience que je déplore ses dérapages incontrôlés et plus particulièrement le procès en sorcellerie que certains tentent aujourd'hui de mener en son nom contre ce théologien catholique alsacien que je ne connais pas et dont je n'avais d'ailleurs jamais entendu parler avant que son élection ne défraye la chronique.

    Je voudrais maintenant adresser quelques mots à ceux de mes frères qui ricanent volontiers à propos de la théologie. Qu'il me soit permis de leur rappeler qu'il est impossible d'être sensibilisé aux deux mille cinq cents ans de philosophie occidentale sans avoir une connaissance, même approximative, des grands débats théologiques.

    Il convient également de souligner que notre vocabulaire est pétri de théologie. Je citerai par exemple le mot « théorie » (du grec theos : Dieu et orein : observer) qui signifie étymologiquement « observer les oeuvres de Dieu ». Une théorie désignait aussi dans l'Antiquité une députation d'une cité grecque participant à une fête religieuse. Comme on peut le voir, la théologie n'est donc jamais bien loin de la philosophie et, plus largement encore, de la spéculation intellectuelle. Or la franc-maçonnerie, y compris au Grand Orient, est spéculative...

    Il faut également relever que la pratique maçonnique est influencée par la théologie sans que nous nous en rendions toujours compte. Il suffit par exemple de songer à ces spéculations, souvent admises dans les milieux maçonniques, selon lesquelles l'initiation maçonnique, assimilée à un sacrement, serait indélébile par nature. Il ne viendrait pas non plus à l'idée d'aucune obédience de remettre en cause la validité d'une initiation conférée par un vénérable maître exclu, bien plus tard, de l'Ordre maçonnique pour des raisons pénales. Or cette approche n'est autre que celle que l'Eglise catholique a consacrée, en 300 après Jésus-Christ, lors de la querelle avec les évêques donatistes. Ainsi, la validité d'un sacrement est indépendante de celui qui l'administre.

    On voit qu'il s'agit d'opinions et de croyances (dogme, du grec dogma : opinion, croyance) érigées en vérités intangibles. Le dogme s'inscrit ensuite dans un ensemble de présupposés et de croyances admis par une communauté d'individus (du grec doxa : opinion), d'où les mots « orthodoxie » et « hétérodoxie ». Ces croyances et opinions peuvent être librement discutées au sein de la communauté maçonnique (encore que cela dépende du degré d'ouverture des loges). Par exemple, en ce qui concerne le caractère indélébile de l'initiation, je me rattache à « l'hérésie » (du grec hairesis : action de prendre, faire un choix) qui refuse d'assimiler initiation maçonnique et sacrement.

    En revanche, je pense en effet que la validité de l'initiation ne dépend absolument pas de la qualité de celui qui la confère dès l'instant où il a la légitimité nécessaire. La malhonnêteté, par exemple, ne se transmet pas comme un virus. Ce n'est pas parce que on a eu la malchance d'avoir été initié dans une loge présidée par un vénérable, qui s'est révélé être un vilain coco, que l'initiation n'est pas valable ou de moindre valeur.

    Bref, on le voit, ces débats sont beaucoup moins simples qu'il n'y paraît...

    Quant à celles et ceux qui s'offusquent volontiers du dogmatisme de la théologie, je voudrais leur dire que les dogmes catholiques de l'existence de Dieu, de la trinité, de la vocation de l'homme à la perfection ou encore de l'infaillibilité pontificale, ont pour écho d'autres dogmes, bien laïques ceux là, de la liberté de conscience, de l'amélioration matérielle et morale et du perfectionnement intellectuel et social de l'humanité ou encore de l'infaillibilité du suffrage universel (liste non exhaustive). 

    Par conséquent, il faut faire attention à ne pas commettre l'erreur commune qui consiste à croire que nous, maçons du Grand Orient, nous ne serions pas dogmatiques au motif que notre obédience prétend refuser toute affirmation dogmatique ! Il faut avoir présent à l'esprit que la proclamation de ce refus est elle-même hautement dogmatique, c'est-à-dire qu'elle est une des vérités intangibles qui fonde la cohésion des loges du Grand Orient. Si les frères du Grand Orient avaient vraiment voulu refuser toute affirmation dogmatique, alors jamais ils n'auraient eu besoin d'inscrire ce refus à l'article premier de leur Constitution !

    Enfin, et pour en revenir à l'élection parfaitement légale de M. Michel Deneken à la présidence de l'université de Strasbourg, il me paraît utile de rappeler aux laïques les plus intransigeants, voire les plus intolérants, l'article cinq de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui fait partie, comme tous les autres, du bloc de constitutionnalité de notre République démocratique, sociale et laïque.

    « La Loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n'est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. »

    A méditer en guise de conclusion.

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    Ajout du 21 décembre 11h00

    Un lecteur fidèle m'indique qu'il n'est pas d'accord avec l'étymologie du mot théorie. Il est vrai que theorein signifie observer, contempler. Thea désigne plus la vue que theos Dieu. Il s'agirait donc littéralement et de manière redondante d'observer avec le sens de la vue. C'est en d'autres termes la science de la contemplation comme le théatre, theatron, est lieu où l'on regarde. Mais pour la pensée prélogique, puis la pensée logique née avec la raison philosophique, et a fortiori pour la théologie, il s'agit d'observer le sensible ou le réel qui exprime la manifestation du divin (ou des dieux). Il me revient en tête cette « démonstration » de l'existence de Dieu par saint Anselme. Je vais l'énoncer avec mes mots sous la forme d'un syllogisme parce qu'elle illustre la contemplation spéculative telle qu'elle pouvait s'entendre chez les docteurs de l'Eglise : Dieu est perfection. Or le monde qui nous entoure est perfection. Donc Dieu existe. Quant à la pertinence de la démonstration, alors là c'est autre chose... C'est une affaire de foi. A noter que la virulence avec laquelle l'hérésie cathare (bogomile, publicaine, des bonshommes, etc.) a été combattue par l'église catholique tient beaucoup au fait que l'église cathare rejetait le monde matériel et sensible perçu comme l'oeuvre du mal et du démon.

  • Les origines chrétiennes de la laïcité et de la pensée libre en Occident

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    Boèce de Dacie, Siger de Brabant,Histoire, Laïcité, Philosophie, Science, Théologie, Raison, Libre Examen

    Le titre sous lequel je place mon propos mérite une explication afin d'éviter d'éventuelles incompréhensions. En cette époque où le clergé catholique romain récupère volontiers tout ce qui est susceptible de l'arranger et de lui donner meilleure image, je n'entends pas affirmer ici que la laïcité et la pensée libre s'inscrivent dans une filiation directe avec le christianisme (ce qui serait en complète contradiction par rapport à la doctrine de la Révélation et à ses implications concrètes dans l'ordre social). Je souhaite plutôt mettre en évidence le fait que l'Eglise, malgré son obscurantisme, a aussi abrité de lointains précurseurs de l'esprit moderne. En voici deux figures exemplaires : Boèce de Dacie et Siger de Brabant, philosophes du XIIIème siècle, aujourd'hui largement oubliés.

    Penser librement est un acte que l'on conçoit plus ou moins aisément de nos jours bien qu'il faille tout de même rappeler qu'une majorité d'hommes sur cette planète vit toujours sous le joug de religions intolérantes et de système politiques totalitaires. Aux XIIIème  et XIVème siècles, penser librement était tout simplement impensable. En effet, la société médiévale était une société holiste, c'est-à-dire fondée sur un dynamisme unitaire empêchant les individus de se penser comme tels, hors du cadre de la Révélation chrétienne. En d'autres termes, Dieu et l'Eglise rythmaient toutes les étapes de la vie. L'émancipation intellectuelle était automatiquement vécue comme un pêché grave, susceptible de conduire à l'hérésie.

    C'est dans ce contexte théologico-politique que Boèce et Siger, de la Faculté des arts de Paris, vont jeter un pavé dans le marigot du catholicisme romain. Prenant en quelque sorte le contre-pied de Thomas d'Aquin (la star de l'époque), nos deux compères vont ni plus ni moins démontrer que la philosophie n'est pas la servante de la théologie. Ils fondèrent leur démonstration principalement sur l'héritage aristotélicien qui commençait à pénétrer les cénacles des clercs lettrés. Le renversement de perspective était totalement révolutionnaire pour l'époque : la théologie et la philosophie sont de nature différente. La première fait intervenir une instance inaccessible à l'entendement (Dieu). La seconde la philosophie (ou la science, les deux notions étant intrinsèquement liées) demeure souveraines dans le domaine de la seule raison.

    Pour le dire autrement, que les théologiens s'occupent de la foi mais qu'ils ne se piquent pas de philosophie et de science sauf s'ils admettent que, dans ce second domaine, les références de base doivent se rechercher non dans la Révélation mais dans le Libre Examen. La réciproque est également vraie. Les philosophes ou les amis de la science doivent savoir que s'ils décident d'étudier les arcanes de la théologie, ils feront alors le choix de réfléchir dans le cadre et le respect de la Sainte Doctrine. La césure entre les domaines cités est affirmée sans ambages par Boèce de Dacie dans de Aeternitate Mundi (p. 364) :

    "Et il ressort de ceci que si le philosophe dit que quelques chose est possible ou impossible cela signifie que cela est possible ou impossible par les raisons que l'homme peut appréhender.
    Au moment même où quelqu'un abandonne les raisons il cesse d'être philosophe et la philosophie ne se fonde pas sur des révélations et des miracles."

    Boèce et Siger exposent le fait que la philosophie et la science n'ont pas pour but de préparer l'homme à l'étude de la théologie, donc des vérités divines, et a fortiori de lui fournir des raisons pour lui conférer une nouvelle légitimité. Contrairement à Thomas d'Aquin, Boèce et Siger estiment que la théologie n'a pas à instrumentaliser la philosophie et la science. Pour eux il est stupide de chercher la raison de ce que l'on doit croire par la religion puisque la foi est en elle-même inexplicable et se suffit à elle-même. De même, il est stupide de chercher dans la religion des raisons supposées expliquer la réalité ou la manifestation du monde. La réalité a des manifestations qui lui sont propres et c'est l'affaire de la philosophie et de la science de lui trouver des raisons.

    Boèce et Siger ont donc jeté les bases d'une méthodologie de la séparation de la foi et de la philosophie (ou de la science). Ils ont défendu l'idée que la recherche, le libre examen ou la pensée libre devaient exister pour eux-mêmes sans se préoccuper des implications chrétiennes des connaissances acquises et des découvertes. D'un point de vue purement intellectuel, il faut être conscient de la révolution engendrée par cette position mais pour en saisir la véritable portée historique, il convient de noter que les œuvres de Boèce de Dacie et de Siger de Brabant ont rapidement pénétré le domaine politique. L'existence d'une raison théorique, indépendante de la Révélation et des dogmes, s'est très vite accompagnée de réflexions sur l'existence d'une raison pratique ou politique. Ces réflexions, ni Boèce ni Siger ne les ont menées. Les prolongements logiques dans le domaine politique ont été donc assurés principalement par Dante dans De la Monarchie et Marsile de Padoue dans Défenseur de la Paix. La religion et la philosophie sont pensées comme deux domaines distincts. Elles ne doivent pas être confondues. On connaît la parole de Jésus "rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" (Luc 20:25). L'ordre religieux doit donc se préoccuper de ses propres affaires et l'ordre politique des siennes.