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  • Souvenir d'un anonyme lucide

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    loupe-zoom.jpgA quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle, je voudrais vous faire partager un article publié dans le quotidien Le Temps (édition du 1er mai 1871). Cette analyse, qui a cent quarante-six ans d'âge, dit beaucoup de choses sur la manière dont nous, Français, faisons de la politique. Elle est même d'une étonnante modernité si on y retranche, bien sûr, les références à l'actualité politique de l'époque. L'auteur de ces lignes, resté anonyme, fait en tout cas preuve d'une profondeur de jugement dont peu d'éditorialistes actuels peuvent se prévaloir.

    Au moment où l'auteur anonyme rédige ces lignes, la semaine sanglante n'a pas encore eu lieu, mais il pressent déjà l'horreur inéluctable de la répression des innocents manipulés par les maximalistes de la révolution ; il redoute les réactions du « parti de l'ordre », celui de la peur, celui du conservatisme étriqué qui réduit tout aux choses du passé et enferme la conscience dans les superstitions cléricales.

    L'auteur anonyme estime dans son article qu'il faut sortir de ces impasses qui, d'une part, confinent la politique au sentiment et, d'autre part, la réduisent à un musée des idées où chacun campe sur ses positions avec intransigeance comme des religieux sur des points de doctrine. Il rappelle que la politique est transaction et qu'elle implique donc de la discussion, de l'échange, de la négociation, une recherche de convergences, une modération dans les procédés. Or, les extrêmes sont inaptes à la politique puisqu'ils la confondent en permanence avec la violence et la confrontation stériles. La politique constructive doit donc être portée par « un parti intermédiaire ». Un parti susceptible de rénover les pratiques  afin d'anticiper l'avenir.

    Voici le texte dont il est question.

    politique

    « Il est curieux de voir à quel point, en France, nous vivons sur notre passé. Pas un de nos partis politiques dont l'idéal n'appartienne à une époque déjà éloignée, qu'on regrette pour les mérites qu'on y distingue ou qu'on lui prête, et qu'on voudrait faire revivre sans autre raison que le prestige même du passé. Il semble que ceux qui s'occupent des affaires publiques, parmi nous, soient des artistes, que leurs inclinations secrètes ont attachés, les uns à une école, les autres à une autre, mais qui tous comprennent leur vocation de la même manière, un pastiche perpétuel du maître préféré.

    Le légitimiste et le jacobin sont, à cet égard, voués au même procédé. Le premier ne peut concevoir la société sans une monarchie indépendante de ia volonté nationale, une aristocratie territoriale et un clergé ; le second voudrait pouvoir décréter la révolution en permanence : il ne rêve que motions ronflantes, discours respirant un mâle civisme, députations admises à la barre de l'Assemblée. Cela serait ce qu'il y a au monde de plus ridicule, si ce n'était ce qu'il y a de plus triste, et c'est triste parce que c'est de l'impuissance.

    On est toujours à nous jeter à la tête, tantôt les dix siècles de l'histoire de France, tantôt les principes de 89, et il ne se trouve personne pour demander qu'on s'occupe enfin du dix-neuvième siècle et des principes de 1871. Nos hommes politiques n'auraient-ils rien appris depuis quatre-vingts ans, et s'ils ont appris quelque chose, comment se fait-il qu'ils ne trouvent pas une parole vivante et nouvelle à adresser au pays ?

    Ce travers doit tenir à un autre qui n'est pas moins profond ni moins général, la France est le seul pays de l'Europe où la politique se traite comme affaire de religion. Les monarchistes sont des croyants, cela va sans dire, puisque le droit divin n'est point une opinion susceptible de démonstration, mais un dogme surnaturel ; mais le jacobinisme, pour avoir horreur du clergé, n'en est pas moins, lui aussi, une religion, une croyance, et pour tout dire, un fanatisme. On ne raisonne pas plus d'une part que de l'autre. On procède des deux côtés par voie d'anathème. On se renvoie les foudres de l'excommunication. Et comment discuterait-on, en effet, lorsqu'on a, d'un commun accord, transformé les questions politiques en autant d'articles de foi ?

    Nous ne nous trouvons plus sur le terrain des choses humaines, mais dans les régions mystiques du sentiment ; au lieu du caractère essentiellement relatif des intérêts sociaux, nous avons affaire à des dogmes qui ne transigent point parce qu'ils expriment la vérité absolue. Les partis, en France, sont des Eglises, les programmes des Credo, nos adversaires des hérétiques.

    Nous avons souvent déjà signalé ce trait de nos mœurs politiques et nous ne nous lasserons pas d'y revenir. Il n'est point de politique sans transaction et il n'est point de transaction possible lorsque la lutte est engagée entre des gens qui ont par devers eux un mot d'ordre inviolable, et qui laisseraient périr la patrie plutôt que leur principe. Et encore si ces principes étaient vivants ; mais, nous le disions tout à l'heure, ce sont des friperies historiques.

    Il y eut un moment, pendant la dernière guerre où l'on put croire que la superstition du passé avait reçu un coup décisif. Le pays tout entier, à la vue des désastres qui le frappaient si inopiné- ment, s'était réveillé comme d'un songe. On s'était aperçu tout à coup que la France, qui se croyait à la tête de l'Europe, était, au contraire, dépassée par la plupart des autres nations. On s'était mis à douter de cette supériorité de lumière dont on s'était cru si sûr, et par suite aussi, à douter de la valeur de la civilisation française et de tout l'ensemble de nos institutions. Ce n'était pas sur tel ou tel point seulement que le besoin d'un renouvellement se faisait sentir, mais partout à la fois.

    On réclamait comme un souffle puissant qui vînt rajeunir l'organisme vieilli de notre glorieuse patrie. Nous avions trop vécu sur un fond de routine, de cléricalisme, de moyen âge. Tout avait changé autour de nous, et nous, en dépit de la révolution dont nous étions si fiers, nous n'avions su innover en rien d'une manière un peu réelle et un peu féconde. La France du dix-neuvième siècle, comme liberté de penser et universelle initiative, était à mille ans du dix-huitième siècle. Voilà ce qu'on entrevit un instant, à l'époque de nos grands revers, mais ce qu'on est en train d'oublier maintenant. La puissance de la routine a déjà commencé de nous ressaisir.

    Que sont devenus ces rêves de large instruction populaire dans lesquels le patriote frappé au cœur cherchait la revanche des désastres du champ de bataille ? Où est le rajeunissement de la société, le désir seulement d'un rajeunissement ? N'est il pas évident que, parmi les hommes qui s'occupent en ce moment de l'avenir de la France, l'immense majorité ne comprend d'autre manière de relever le pays que de le ramener le plus promptement  et le plus exactement possible à quelque type du passé ? Notre espoir est qu'il se formera dans le pays, comme il se forme en ce moment à l'Assemblée, un parti intermédiaire, impatient des engagements aveugles, étudiant les questions pour elles-mêmes, portant plus d'intérêt à la chose publique que de dévouement aux traditions ; mais si le mouvement que nous appelons de tous nos vœux commence à se dessiner, il s'en faut qu'il ait déjà pris l'ascendant et la majorité de l'Assemblée risque toujours d'incliner vers la droite. Or, pour la droite, son programme est fixé. Elle accepte la République, mais, ainsi qu'elle nous le disait avant-hier, elle l'accepte comme en 48, provisoirement, et avec l'intention bien arrêtée de la renverser.

    On avait, en 48, un Falloux pour cette œuvre sainte, on a aujourd'hui un Kerdrel. Quand le jour propice sera venu, on « complétera l'édifice », et en attendant on le profile, on l'ébauche. Un jour, M. d'Audiffret Pasquier réclame en faveur de ces bureaux de bienfaisance, si méchamment mis en tutelle par des préfets républicains. Un autre jour, on établit une commission extra-parlementaire chargée de retondre l'instruction publique.

    On travaille en même temps à obtenir de M. le chef du gouvernement une petite expédition de Rome diplomatique, à savoir la défense faite au ministre de France de suivre le gouvernement de Victor-Emmanuel lorsqu'il quittera Florence. Une jolie vieille petite France, bien remise à neuf, tirée toute rajeunie de l'armoire aux antiques, une France bien routinière, bien confite en cléricalisme, bien nation latine ; une France vouée au blanc, voilà ce que la droite a imaginé de mieux pour nous aider à tenir notre rang entre l'Allemagne et l'Amérique, pour nous mettre en état de jouer notre rôle dans la grande mêlée des nations modernes

    La question politique, en France, est intimement liée à une question sociale, c'est-à-dire qui affecte la constitution même de la société, non pas sa constitution économique, ainsi que le veulent les socialistes, mais sa constitution morale ; il s'agit de savoir si la France subira une restauration ou une rénovation, si elle sera une chose du passé ou une chose de l'avenir. »

    En ce mois d'avril 2017, où la France est menacée par le péril mortel des extrêmes, il m'a paru indispensable d'exhumer ce beau texte clairvoyant.

  • Une loge au travail

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    ferrer.jpg

    Une loge, pour moi, est un lieu initiatique où l'on peut parler de tout à la condition de ne jamais oublier les devoirs de fraternité, d'écoute et de tolérance mutuelle. Le travail maçonnique est favorisé par le rituel dont le respect scrupuleux protège le franc-maçon de tous les excès possibles. Il est cet outil qui lui permet de concilier la pensée et l'action. Il repose sur les symboles et les valeurs. Il révèle toute sa pénétrante beauté dans la maîtrise du geste et du verbe. Le rituel instaure une discipline librement consentie, encourage la prise de parole construite et favorise l'écoute active. Avec un rituel bien compris et bien exécuté, on peut évoquer tous les sujets sans problème.

    Longtemps j'ai cru que l'amélioration de soi pour améliorer le monde était un principe petit-bourgeois destiné à détourner le franc-maçon de toutes les luttes d'émancipation. Il m'arrive encore de le penser quand j'entends les pseudo-sages, les fétichistes des symboles et les gardiens obsessionnels de la tradition immuable prônant dogmatiquement la séparation hermétique de la franc-maçonnerie et de la Cité. Mais les phraseurs, les révolutionnaires de salon, parfois si remuants et si bavards en loge, dans les congrès ou les convents, sont des repoussoirs tout aussi efficaces que les premiers. L'exigeante vérité se situe donc évidemment entre ces deux extrêmes où les sophistes ont fait leurs nids depuis longtemps. 

    Il me revient en mémoire cet extrait d'un ouvrage du frère Francisco Ferrer y Gardia. Le pédagogue libertaire écrit (cf. L'Escuela Moderna, 1912, rééd. Junar, 1976, Madrid, p. 86) :

    « Nous, nous ne craignons pas de le dire : nous voulons faire des hommes capables d’évoluer sans cesse, capable de détruire, de renouveler sans cesse les milieux et de se renouveler eux-mêmes, des hommes dont l’indépendance intellectuelle sera la  force suprême, qui ne seront jamais attachés à rien, toujours prêts à accepter le meilleur, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre des vies multiples en une seule vie. La société craint de tels hommes : il ne faut pas attendre d'elle qu'elle soutienne jamais une éducation capable de les produire. » 

    J'ai connu un vénérable d'un atelier de la Grande Loge de France qui, sans être libertaire comme Ferrer, croyait, lui aussi, dans les vertus éducatives et notamment dans la capacité des loges à être la matrice du développement personnel de ses membres. Il avait ainsi mis en oeuvre une méthode de tenue à la fois originale et exigeante dont je conserve un souvenir émerveillé bien des années après. Quel que soit le sujet principal abordé en tenue - symbolique, philosophique, historique, social - il incitait les frères de sa loge à plancher en trois étapes distinctes.

    La première étape consistait pour un ou deux frères à introduire séparément ou ensemble le sujet sous forme d'un questionnement n'excédant pas cinq à dix minutes. Il s'agissait de présenter le thème et de formuler les questions les plus évidentes et les plus immédiates. L'homme, à fois citoyen et frère, confronté à une problématique qu'il ne connaît pas, doit apprendre à faire usage de sa raison.

    La deuxième étape consistait ensuite pour un ou deux frères à analyser séparément ou ensemble le sujet en tant que tel, de le vulgariser et d'en envisager sommairement les prolongements possibles pendant vingt minutes au maximum. Généralement, cette partie était dévolue aux frères qui maîtrisaient bien le sujet, soit parce que celui-ci entrait dans le cadre d'une pratique professionnelle, soit parce qu'il constituait déjà pour eux un centre d'intérêt ou une passion depuis longtemps. La difficulté résidait dans le fait de ne pas parler en spécialiste mais de se mettre à la portée des colonnes.

    La troisième étape consistait enfin pour un ou deux frères à envisager séparément ou ensemble le sujet sous l'angle maçonnique pendant cinq à dix minutes. Il ne s'agissait pas de conclure mais d'ouvrir le sujet et voir en quoi il pouvait avoir un impact sur le franc-maçon à la fois dans sa vie citoyenne et dans sa démarche initiatique. Il était possible de faire allusion aux valeurs et à l'éthique maçonniques, au rituel et au symbolisme.

    Ce schéma, bien entendu, pouvait toujours faire l'objet de légères adaptations en fonction du sujet traité mais, généralement, le principe de la réflexion ternaire était conservé. L'ensemble des prises de parole ne devait pas excéder une quarantaine de minutes pour que les colonnes puissent s'exprimer à leur tour et enrichir le débat. Pour prendre une exemple, voici une convocation que j'ai conservée. Il s'agissait de traiter le thème « Homme et Bioéthique ».

    GLDF, Francisco Ferrer, Travail, Rite, Coopération, ternaire, progrès, initiation, visite, souvenir

    Ces tenues étaient très belles, très denses et riches et se prolongeaient par des agapes qui s'achevaient souvent aux petites heures de la nuit. Comme on peut s'en douter, ces tenues exigeaient une préparation certaine et une discipline rare. C'était excellent et formateur. D'une part parce que les frères devaient se documenter (à l'époque internet n'existait pas). D'autre part parce qu'ils devaient apprendre à travailler ensemble et à confronter leurs points de vue pour être les architectes de l'ordre du jour et éviter ainsi les temps morts, les redondances et les erreurs. Je me souviens que les apprentis et les compagnons travaillaient aussi sur un schéma ternaire pour la préparation de leurs travaux d'augmentation de salaire. Je me souviens en particulier d'un banquet de la Saint-Jean d'Hiver auquel j'avais été associé et dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

    Il va sans dire qu'une telle méthode est contraignante et qu'il faut toute la force d'entrainement et de conviction du vénérable pour la mettre en oeuvre. Celui-ci y était pourtant parvenu pendant tout son triennat. Il y consacrait beaucoup de temps et une énergie peu commune. Quand un thème était annoncé, le vénérable s'arrangeait toujours pour distribuer, longtemps à l'avance, des documents et des bibliographies afin de permettre à chacun de préparer la tenue à son rythme et selon ses envies. Néanmoins cette méthode de travail ne lui a pas survécu. La loge est rentrée progressivement dans le rang. Ce qui, je m'en souviens, avait rassuré le conseiller fédéral de l'époque. Le vénérable descendant n'avait pas reçu des félicitations de l'apparatchik local, loin s'en faut, alors qu'il avait pourtant permis aux frères de sa loge d'expérimenter toutes les potentialités d'un atelier au travail.

  • Albert Balagué, le roc

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    Albert Balague.jpg

    La photo ci-dessus est celle du frère Albert Balagué et a été prise durant une chaude soirée d'été dans la région nîmoise en 1998 ou 1999. Je voudrais dire quelque mots sur Albert Balagué. Il est né le 19 septembre 1919 à Barcelone (Espagne) dans une famille libertaire et franc-maçonne. Martin Marti, son grand-père maternel, était membre de la loge Lealtad et communiste libertaire. C'est donc tout naturellement qu'Albert Balagué est devenu militant anarchiste dès l'âge de 15 ans. Il a participé avec ses oncles aux premiers combats de la guerre civile contre les troupes franquistes au sein de la colonne Libertad, puis il a intégré au mois de décembre 1936 les Brigades Internationales au sein de la treizième BI Dombrowsky. Albert s'est battu à Guadalajara, Brunete, Teruel. Il fut blessé deux fois. Pendant sa convalescence, il a fait la connaissance d'André Marty et d'André Malraux.

    Lorsque les troupes républicaines ont été vaincues, Albert Balagué a été contraint de fuir. Il est passé en France le 21 février 1939 où il a été interné au camp d’Argelès comme de nombreux autres réfugiés espagnols. Son grand-père Martin Marti, lui, est mort assassiné par les franquistes sur son lit d'hôpital le 23 mars 1939. Quand la France déclara la guerre à l'Allemagne nazie, Albert Balagué s'est immédiatement engagé dans le onzième régiment de la Légion étrangère. Il a participé aux combats de mai et juin 1940. Il a été fait prisonnier en juin 1940 et interné au stalag XVII B. Il a été ensuite transféré le 28 novembre 1941 au camp de concentration de Mauthausen sous le matricule 4504 dont il n'est sorti que le 5 mai 1945. Quatre ans et demi d'enfer. Il y a côtoyé le jésuite Michel Riquet qui, quelques années plus tard, oeuvra en faveur du rapprochement de l'église catholique romaine et de la franc-maçonnerie.

    A la Libération Albert Balagué s'est installé à Nîmes où se trouvaient énormément de réfugiés politiques espagnols. Il a milité à l’Union rationaliste et aux Citoyens du monde et c'est dans ce cadre qu'il a rencontré des francs-maçons. Il a été initié en 1953 au sein de la loge nîmoise n°920 L'Arc-en-Ciel de l'Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain, puis il a rejoint en 1962 la loge L'Echo du Grand Orient. A la fin des années 1960, Balagué a effectué plusieurs voyages en Catalogne où il avait gardé des contacts avec le mouvement libertaire. Là-bas, il a contribué activement à la réorganisation clandestine de loges maçonniques et, grâce à des complicités au sein de l'administration des douanes françaises, il est même parvenu à y acheminer des armes.

    C'est au sein de la loge L'Echo du Grand Orient, où j'ai été initié en mai 1992, que j'ai fait la connaissance d'Albert Balagué. Comme j'étais très jeune, il me prit sous son aile sans chichi et sans blabla car Albert Balagué parlait un sabir franco-espagnol qui le rendait difficilement compréhensible. Il s'exprimait donc peu. Jeune apprenti, j'ai eu l'honneur que l'on me confie très vite le soin de dire quelques mots lors de la célébration de ses quarante ans de maçonnerie, en mai ou juin 1993, en présence du très illustre frère Rafael Villaplana Fuentes, Grand Commandeur du Suprême Conseil d'Espagne, et de nombreuses délégations maçonniques espagnoles et françaises. Je ne sais plus ce que j'avais dit d'une voix tremblante à cette occasion. Des banalités probablement. Je me souviens en revanche qu'Albert Balagué avait les larmes aux yeux parce qu'il n'en revenait pas que l'on ait pu penser à lui de cette façon. Il était gêné d'être le centre de l'attention. J'ai appris beaucoup plus tard que l'organisation de ce jubilé n'avait pas été une mince affaire. Certains vieux grincheux de la loge n'y auraient pas été favorables pour des raisons réglementaires. Et d'estimer qu'Albert Balagué n'avait pas quarante ans de présence effective et continue au Grand Orient de France... 

    Albert Balagué ne parlait pas de lui-même. En tout cas pas en public. Il n'aimait pas évoquer les luttes du passé. Il n'avait pas non plus l'esprit ancien combattant, toujours à la ramener avec ses guerres et ses morts. De temps en temps, il évoquait pudiquement quelques noms et alors son regard s'illuminait. La captivité à Mauthausen l'avait profondément marqué mais il n'était pas du genre à s'y apesantir. Il me donnait plutôt l'impression d'aimer la vie et le présent. Cet homme au visage buriné par les épreuves et les engagements était vraiment une force de la nature. C'était pour moi un roc indestructible, le genre de gars sur lequel on pouvait s'appuyer sans crainte et en toutes circonstances. Albert n'était pas un doctrinaire. Loin de là. Ce n'était pas le libertaire de salon qui faisait semblant d'avoir lu Proudhon et Bakounine et qui évoquait des révolutions qu'il n'avait pas faites. Je n'ai jamais parlé en tout cas de politique avec lui. Je suppose qu'il s'était adouci avec le temps et que la franc-maçonnerie n'avait pas été pour rien dans cette évolution personnelle. Je me souviens qu'il aimait dire :

    « Moi la maçonnerie, yé connais pas. Ma les maçons, yé connais. Y a beaucoup des cons hein. Ma y en a quand même des buons. C'est les buons maçons qui soun importants, qué l'on sé souvient. Pas les cons. Ça non. »

    Ou encore :

    « La maçonnerie yé connais pas. Ma les maçons si. C'est pour ça que yé n'ai yamais été déçou par la maçonnerie. Ma par les maçons si. »

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    Il m'avait raconté un jour comment on travaillait en loge dans l'Espagne franquiste et notamment à Barcelone. Les frères se réunissaient dans les grandes artères de la cité catalane, en plein jour, puis marchaient en petits groupes éloignés les uns des autres comme si de rien n'était. Et là, au sein des petits groupes, ils s'enseignaient à voix basse les tuilages des trois grades qu'ils avaient appris par coeur et se donnaient des nouvelles. C'est ainsi qu'ils procédaient aux initiations et aux augmentations de salaire. Le fait de travailler de cette manière sur la voie publique présentait l'avantage de pouvoir vite se disperser en cas d'intervention de la police politique du régime. Ils ne laissaient pas de traces. Un local, même clandestin, était perçu comme une possible souricière. Conserver des décors maçonniques même chez soi était trop risqué. La peur de la dénonciation était constante. Sous Franco, appartenir à la franc-maçonnerie était passible de mort.

    J'ai ensuite continué à côtoyer Albert Balagué sur les colonnes de la loge nîmoise La Bienfaisance où je fus affilié en compagnie de Christian Bellanger, son gendre, dans un contexte mouvementé pour la franc-maçonnerie gardoise. A l'époque, j'avais le cul entre deux chaises. Je m'étais installé à Bruxelles en septembre 1994 pour faire une spécialisation mais ne pensais y rester que deux ans. C'est pour cela que j'avais donc conservé mon appartenance au Grand Orient de France. La Bienfaisance s'était installée provisoirement dans les locaux la loge Les Enfants du Verseau du Droit Humain à Saint-Géniès de Malgoirès à une vingtaine de kilomètres au nord de Nîmes. C'est dans le petit temple de Saint-Géniès que j'ai été élevé à la maîtrise le 21 décembre 1995. Suite à mon élévation, Albert Balagué m'a offert un tablier de maître déjà usé. Il est tout simple et ne paye pas de mine. Mon parrain, lui, m'a offert le ruban de maître sans aucune broderie, pas même une équerre et un compas. Je les porte toujours. Je n'en ai jamais changé (désolé pour les marchands de décors, je ne suis vraiment pas un bon client). Je me souviens qu'Albert était tout content et qu'il m'avait dit à peu près ceci :

    « Sois touyours fier dé lé porter. Ca cé lo symbol dé trabail dou maçon. Tou es libré. Sourtout sois un buon maçon pour les autres maçons, apprentis y coumpagnons. Et pas un con, hein. »

    J'ignore si je suis parvenu à mettre en application les conseils d'Albert. Je m'y suis efforcé en tout cas du mieux que j'ai pu... mais j'ai certainement encore beaucoup de chemin à faire et beaucoup de choses à apprendre.

    Albert Balagué est passé à l'orient éternel le 3 juillet 2000 à l'âge de 81 ans. Ça fait bientôt dix-sept ans. Je n'en reviens pas. Le temps passe si vite ! Albert repose au cimetière de Rodilhan près de Nîmes aux côtés de Mercedes, son épouse, mais aussi de Yolande, sa fille, et de Christian, son gendre, trop tôt disparus.

  • Une tenue mémorable

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    En faisant du classement, je suis tombé sur cette lettre de voeux envoyée par le vénérable maître de mon ancienne loge bruxelloise. Elle est datée du 19 décembre 2001. Elle est accompagnée de la mention manuscrite suivante :

    « Merci de ton soutien, de ton humour, de ce courant qui passe entre nous. Bises à ta compagne. Harry. »

    Cette mention manuscrite a une histoire que je vais vous raconter.

    Chaque fois que j'ai assumé un plateau dans un atelier, j'ai toujours mis un point d'honneur à l'assurer avec loyauté et sérieux. A cette époque, les frères de ma loge avaient décidé de me confier le plateau (« la stalle » comme on dit outre-Quiévrain) de l'orateur.

    Il faut dire que la charge d’orateur, en Belgique, est beaucoup plus lourde qu’en France où elle a souvent perdu de sa superbe. En effet, outre le respect et l’application du règlement, les morceaux d’architecture de bienvenue ou de première instruction (lors des initiations et des augmentations de salaire), l’orateur en Belgique doit conclure après chaque planche présentée en Loge et, dans mon atelier d'alors, il est chargé de procéder aux interrogatoires de profanes.

    Cet office exige donc rigueur et droiture. En effet, si on est rebelle aux textes réglementaires, si on a une tendance naturelle à transiger avec les règles ou, au contraire, à être trop rigide alors on a toutes les chances d’être un orateur malheureux. Il est difficile, en effet, de concilier les exigences de l’individu avec les impératifs d’une communauté. Il faut être suffisamment ferme pour préserver la cohésion du groupe (qui procède d’une tradition initiatique) tout en étant suffisamment souple pour que chaque membre s’y sente libre. L'orateur est exposé à la critique. Il est souvent sollicité. Il faut qu'il se montre réactif.

    Cet office nécessite aussi, à mon avis, une bonne culture générale et maçonnique. Encore que cela puisse se discuter… Quoi qu'il en soit le plus important à mes yeux est de ne pas sombrer dans l’attitude du moralisateur, du sophiste qui réduit la maçonnerie à un art de penser purement verbal. A quoi sert-il en effet de faire un morceau d’architecture sur la fraternité ou de se livrer à je ne sais quelle exégèse d’un point du rituel si, en tant qu’orateur, on est incapable d’écouter son prochain ? L'orateur ne doit évidemment pas utiliser le pouvoir de la parole pour ironiser sur tel frère, pour condamner tel autre, pour relever les maladresses d’encore un autre. Il est le gardien de la loi, des us et coutumes de l’Ordre. Il doit donc en incarner impérativement l’esprit par son comportement.

    Je peux vous assurer que cette fonction est difficile. En Belgique, les collèges des officiers (les « commissions des officiers dignitaires » comme on dit là-bas) ne sont renouvelés que tous les trois ans. Et mon atelier se réunissait tous les vendredis (ce qui est probablement encore le cas aujourd'hui). Ce qui représentait de septembre à juin quarante tenues solennelles d'obligation ! 

    Au plateau d'orateur, j'ai toujours fait en sorte d’être « l’âme damnée » de mon vénérable. Celui-ci pouvait donc se reposer entièrement sur moi. D'où la mention manuscrite ci-dessus qui fait allusion à une tenue où le conférencier invité avait tout simplement oublié de venir ! Imaginez la tête du vénérable. Il était devenu liquide. Il venait d’être élu au grand dam de la vieille garde de l’atelier qui lui avait préféré un autre frère. Il était donc attendu au tournant. Nous étions tous attendus au tournant. Donc pas de droit à l’erreur. La légitimité du collège était en jeu. Dans un atelier qui comptait une quarantaine de présents en moyenne (et parfois bien davantage), il était important d'éviter les polémiques.

    Avant que la tenue ne commence, le vénérable, l'expert (en Belgique, il siège aussi à l'orient), les surveillants et moi, avions alors improvisé un petit conciliabule pour trouver rapidement une alternative. Il a d’abord fallu brièvement rassurer le vénérable et lui rappeler qu'il n'était absolument pas responsable de l'absence du conférencier. Nous lui avons répété qu'il était le boss, le premier maillet et qu'il ne devait pas donner l’impression de subir ce qui se passait. Nous étions là pour l'aider à gérer cette situation difficile.

    L'expert a eu soudain une idée lumineuse. Nous avons décidé d'improviser un débat sur un thème suffisamment passe-partout pour que chacun puisse se sentir concerné : l'extériorisation. Je devais présenter au pied-levé un point de vue suffisamment tranché pendant cinq-dix minutes. Ce que j'ai fait. J’ai donc balancé une série de lieux communs de manière provocante. La maçonnerie belge étant ordinairement très discrète, moi, transfuge du Grand Orient de France, j'ai alors surjoué le maçon hexagonal qui croit avoir chié le monde tous les matins. J'ai donc évidemment fait l'apologie de ce qui se faisait en France et regretté la prudence des obédiences belges.

    L’expert a ensuite demandé la parole et m’a descendu en flamme en soutenant l'exact contraire pendant plusieurs minutes. Ensuite la parole a été donnée aux colonnes. Le succès a été foudroyant ! Les colonnes ont tout de suite mordu à l'hameçon. Les interventions ont été très nombreuses et surtout très diverses. Le débat a duré plus d'une heure sans le moindre temps mort. Même les taiseux et les timides, ordinairement écrasés par les tribuns des colonnes, se sont exprimés. Cette tenue, qui s'annonçait catastrophique, fut au contraire une belle réussite. Le vénérable, rassuré par ce qui se passait sous ses yeux, a été impérial. Je le sentais heureux. Et les clins d’œil entre les officiers ont fait le reste.