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santiago

  • La rupture de 1862

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    Le Grand Orient de France aime se répandre coutumièrement dans de soporifiques leçons sur la République, la démocratie et la laïcité comme s'il avait été de tout temps le gardien sourcilleux de ces concepts politiques. Il n'en est rien bien évidemment. L'attachement revendiqué de l'obédience à la République ne date que de la chute du second Empire. Avant cette date, le Grand Orient de France était impérial.

    Je vais consacrer cette note à un fait très peu connu des francs-maçons français : la rupture de 1862 qui a provoqué au Chili la naissance d'une franc-maçonnerie nationale. J'espère montrer humblement que la franc-maçonnerie française devrait se mêler de politique avec prudence et discernement. J'espère aussi montrer à mon obédience, et plus particulièrement à ceux qui parlent en son nom, que les postures actuelles ne doivent pas faire oublier le passé. Que si nous n'avons pas à rougir de notre histoire, il faut savoir aussi l'envisager dans sa globalité en tenant compte des épisodes les moins glorieux.

    Revenons à la rupture de 1862. Tout a commencé par la publication du décret impérial n°9862 du 11 janvier 1862 au Moniteur du 14 janvier 1862 (le journal Officiel de l'Empire)  :

    « Vu les art. 291 et 292 du Code pénal, la loi du 18 avril 1834 et le décret du 25 mars 1852 ; Considérant les vœux manifestés par l'ordre maçonnique de France de conserver une représentation centrale ;

    Sur la proposition de notre ministre de l'intérieur,

    Avons décrété et décrétons ce qui suit :

    Art. 1-. Le grand maître de l'ordre maçonnique de France, jusqu'ici élu pour trois ans et en vertu des statuts de l'ordre, est nommé directement par Nous pour cette même période.

    Art. 2-. Son Excellence le maréchal Magnan est nommé grand maître du Grand-Orient de France.

    Art. 3. Notre ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du-présent décret.

    Fait au palais des Tuileries, le 11 janvier 1862.

    Napoléon.»

    Napoléon III avait voulu mettre fin aux querelles intestines et imposer l'unité de la franc-maçonnerie française en nommant un profane à la tête du Grand Orient de France : le Maréchal Magnan, un de ses hommes de confiance. Celui avait reçu le 8 février 1862 les trois degrés symboliques et les trente hauts grades écossais par simple communication. Une mesure scandaleuse que les responsables de l'obédience et l'écrasante majorité des loges ont accepté sans broncher.

    Or, à 11500 km de la France, au Chili, cette décision a été douloureusement ressentie. Il faut savoir que le Grand Orient de France comptait dans ce pays quatre loges symboliques : L'Etoile du Pacifique, et Union fraternal,  toutes deux à l'orient de Valparaiso, Aurore du Chili à l'orient de Concepcion et enfin Orden y Libertad à l'orient de Copiapo. Bien que le Chili soit devenu indépendant en 1818, il n'existait pas d'obédience nationale. La franc-maçonnerie chilienne, qui s'est développée à partir de villes portuaires comme Valparaiso, a été renforcée par des immigrants, notamment venus de France.

    arlegui.jpgLa nomination du Maréchal Magnan a donné le signal du départ. Trois des loges du Grand Orient de France se réunirent en assemblée générale à Valparaiso le 29 avril 1862 pour donner naissance à la Grande Loge du Chili avec pour premier grand maître Juan de Dios Arlegui. Seule L'Etoile du Pacifique resta fidèle au Grand Orient de France (elle finira par le quitter en 1920). Pour la franc-maçonnerie chilienne le Grand Orient de France était devenu irrégulier en acceptant de se soumettre à une décision du pouvoir politique contraire à ses statuts.

    Pendant ce temps, en France, la querelle entre le Grand Orient et le Suprême Conseil de France battait son plein, y compris par voie de presse. Le maréchal Magnan, nommé Grand Maître de l'Ordre maçonnique de France, avait pris le décret suivant sous forme d'ultimatum :

    « Nous maréchal de France, grand-maître de l'Ordre maçonnique de France,

    Vu le décret de S. M. l'Empereur, en date du 11 janvier 1862, qui nous nomme grand-maître de l'Ordre maçonnique en France ;

    Attendu que, par ce décret, le gouvernement de l'Empereur ne reconnaît aucune autre puissance maçonnique que celle du Grand-Orient de France, et qu'il place sous notre direction les divers rites maçonniques répandus en France ;

    Attendu que, par notre avis en date du 1er février dernier, nous avons fait connaître aux chefs de des divers rites les décisions du gouvernement ;

    Attendu que, par notre circulaire en date du 30 avril dernier, nous avons porté de nouveau ces faits à la connaissance de tous les Maçons, de tous les ateliers, de tous les chefs des Obédiences dissidentes, et que nous les avons invités à se conformer à la loi en se rangeant sous la bannière du Grand-Orient de France ;

    Attendu que ces divers pouvoirs maçonniques n'étant ni nommés par le chef de l'Etat ni par les maçons de leur obédience, forment une autorité contraire à tous les principes fondamentaux de la franc-maçonnerie ;

    Attendu que, malgré nos appels fraternels et malgré le délai moral suffisant qui leur a été accordé, ces chefs des ordres dissidents, notamment ceux qui ont dirigé le Suprême Conseil, sont restés sourds à notre invitation ;

    Considérant que cette conduite est antimaçonnique et que les obligations de notre mandat nous imposent le devoir d'y mettre un terme ;

    Considérant qu'il importe au plus haut degré que la maçonnerie française soit le plus promptement possible organisée et centralisée selon les volontés du chef de l'Etat, l'unité seule pouvant permettre à l'Ordre la réalisation du ses grandes et sublimes aspirations ;

    Avons décrété et décrétons :

    Art. 1er. Les pouvoirs maçonniques connus sous les noms de Suprême Conseil, de Misraïm, et tous autres, sous quelque titre que ce soit, sont dissous.

    Art. 2. Seront et demeureront également dissous les ateliers de tous degrés qui relevaient de ces obédiences si, d'ici au 10 juin prochain, ils n'ont pas adhéré à notre circulaire du 30 avril et formellement déclaré ne reconnaître que le Grand-Orient de France comme seule et unique puissance maçonnique en France. 

     Art. 3. Tout atelier, toute réunion maçonnique  qui ne pourrait justifier de sa soumission, et par conséquent invoquer notre protection personnelle, sera passible des dispositions de la loi.

    Art. 4. Les loges du Suprême Conseil qui passeront sous notre obédience conserveront leur dogme, leur rite écossais, et seront traitées par nous avec la même bienveillance, la même fraternité que les loges du Grand-Orient qui travaillent au rite écossais: seulement elles seront sous un autre chef. 

    (...)

    Donné à l'Orient de Paris, le 22 mai 1862.

    Le maréchal de France, grand-maître de l'Ordre maçonnique »

    Ce qui avait provoqué la réponse cinglante de Jean Viennet, souverain grand commandeur du Suprême Conseil de France, trois jours plus tard, le 25 mai 1862 :

    « Monsieur le maréchal,

    Vous me sommez pour la troisième fois de reconnaître votre autorité maçonnique et cette dernière sommation est accompagnée d'un décret qui prétend dissoudre le Suprême Conseil du rite écossais ancien et accepté. Je vous déclare que je ne me rendrai pas à votre appel, et que je regarde votre arrêté comme non avenu.

    Le décret impérial qui vous a nommé grand-maître du Grand-Orient de France, c'est à-dire d'un rite maçonnique qui existe seulement depuis 1772, ne vous a point soumis l'ancienne maçonnerie, qui date de 1723. Vous n'êtes pas, en un mot, comme vous le prétendez, le grand-maître de l'Ordre maçonnique en France, et vous n'avez aucun pouvoir à exercer a l'égard du Suprême Conseil que j'ai l'honneur de présider ; l'indépendance des loges de mon obédience a été ouvertement tolérée, même depuis décret dont vous vous étayez sans en avoir le droit. L'Empereur seul a le pouvoir de disposer de nous et si Sa Majesté  croit devoir nous dissoudre, je ma soumettrai sans protestation mais, comme aucune loi ne nous oblige d'être Maçons malgré nous, je me permettrai de me soustraire, pour mon compte, à votre domination.

    Je n'en suis pas moins, de votre dignité, monsieur le maréchal, le très humble et très obéissant serviteur.

    Viennet. »

    Chili, France, Franc-Maçonnerie, GODF, GLC, Valparaiso, Paris, Santiago, Liberté, Egalité, Fraternité,Il est donc facile de comprendre le choix des loges chiliennes du Grand Orient de France. Comment auraient-elles pu se sentir concernées par les manoeuvres de Napoléon III et l'extraordinaire balourdise d'un grand maître qui ignorait tout de la franc-maçonnerie ? Ce merdier n'était pas le leur.

    En 1862, le Chili était une république parlementaire tandis que la France était une dictature. Le parti libéral (parti de gauche) avait pris le pouvoir et mis un terme à trente ans de gouvernement conservateur. La croissance économique était très forte, grâce notamment à l’exploitation par les Chiliens et les Britanniques du salpêtre dans la zone d’Antofagasta appartenant à la Bolivie. Les investisseurs étrangers étaient nombreux. Le pays attirait sans cesse de nouveaux immigrants. Ces immigrants ont participé au renforcement de la maçonnerie chilienne, laquelle a joué un rôle de plus en plus considérable, au fil des décennies, y compris sous les périodes de forte instabilité politique.

    Bref, les frères chiliens ont tout simplement appliqué à l'époque un vieux proverbe du pays qui dit:

    « Ne pèle pas le fruit s'il est pourri. »