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rose-croix

  • Habemus Papam !

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    Il est des trajectoires personnelles que j’ai bien du mal à comprendre. Celle de Jean Solis en est un exemple parmi d’autres. Je viens en effet d’apprendre que ce franc-maçon érudit, éditeur dans le profane, était occupé à fonder une Eglise Gnostique & Apostolique de la Rose-Croix. Des démarches ont été effectuées pour que cette église soit juridiquement une association loi 1901 et une association cultuelle loi 1905. Je ne divulgue rien. L’homme ne se cache pas puisque sa présence active sur le net et les réseaux sociaux témoigne tout autant de son souci de sauver sa maison d’édition en difficultés financières chroniques que de son énergie à publier sur Facebook de pompeux « décrets pontificaux » (sic) sous le nom de « Sa béatitude Christian II Valentin » (on ne rit pas). C’est dingue tout de même quand on y réfléchit un peu. Avoir passé autant d’années en franc-maçonnerie pour jouer maintenant les patriarches gnostiques et « dire gravement la messe en étole et surplis » selon l’expression de Bègue Clavel (cf. François-Timoléon Bègue-Clavel, Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie, Pagnerre éditeur, Paris, 2ème édition, 1845, p.219).

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    Le patriarche Jean Solis me fait songer à cette déclaration que l'on prête au docteur Bernard-Raymond Fabré-Palaprat, fondateur au XIXe siècle d’un ordre du Temple et d’une église johannite fantaisistes. Convoqué devant un tribunal imaginaire, Fabré-Palaprat déclare au président de la juridiction (cf. Humbert père et alii Scènes historiques des prétendus réformateurs Chatel, Auzou, Fabré Palaprat, Jeanthon éditeur, Paris, 1834, pp. 88 et suiv.) :

    « Eh bien, je puis parler ouvertement. Oui, je suis pape. Vous me direz que le pape est à Rome. Mais sachez que le pape qui est à Rome n’est pape que selon l’ordre de saint Pierre, et que moi, je suis pape selon l’Ordre de Saint-Jean. Que Saint Pierre n’a pas reçu la haute initiation, voilà pourquoi les papes qui descendent de lui n’ont enseigné que l’erreur. Saint Jean, au contraire, saint Jean seul a été initié par Jésus, son maître, qui lui-même avait été initié par les sophes d’Égypte. Or, je suis le successeur direct et légitime de Saint Jean, c’est donc dans mes mains que se trouve le flambeau de la vérité qui doit éclairer le genre humain. Il m’a été révélé par calcul cabalistique que le moment était arrivé de faire briller le flambeau »

    Bref, le problème n’est pas que Solis et ses amis disent la messe et revendiquent je ne sais quelle filiation spirituelle syro-jacobite plus ou moins d'Antioche, plus ou moins germanique, plus ou moins adultérine, plus ou moins fantoche, plus ou moins rosicrucienne. Chacun peut croire ce qu’il veut après tout. Et c’est très bien ainsi même si, pour ma part, j’ai quand même le plus grand mal à comprendre ce christiano-cléricalisme de catacombes.

    Le problème, à mon avis, réside dans les risques réels de dérive sectaire (au sens pénal) même si au départ les intentions se veulent bonnes et désintéressées. Les promoteurs de ce genre de mouvement doivent donc se montrer particulièrement vigilants et prudents. Tout peut très vite basculer sous les effets conjugués d'un incommensurable amour-propre et d'une insatiable vanité ainsi que l'a rappelé l'abbé Grégoire au crépuscule de sa vie (cf. Henri Jean-Baptiste Grégoire, Histoire des sectes religieuses, Tome II, Baudoin frères éditeurs, Paris, 1828, pp. 424 et 425) :

    « Quels motifs peuvent inspirer le désir de s'affilier à un ordre dont l'existence légale, évanouie depuis des siècles, a laissé seulement quelques débris, et n'a plus qu'une existence précaire.

    Peu d'hommes analysent leurs idées et leurs affections. Ce travail pénible, mais utile, leur apprendrait qu'aux sentiments les plus généreux, s'intercale, presque à leur insu, un peu de ce misérable amour-propre, dont les surprises multipliées, et presque imperceptibles, altèrent la pureté et le mérite de nos actions (...) la vanité peut alimenter l'amour-propre par ces signes qui, jamais écrits, ne sont connus que par la tradition orale, par ces mystères révélés seulement aux adeptes de la haute initiation (...)

    Par ces observations, je ne prétends pas atténuer le mérite d'une société quelconque ; mais en explorant le coeur humain, j'y découvre les misères, les faiblesses communes à toute la famille d'Adam. »

  • Le message de la Rose-Croix

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    La mystérieuse fraternité de l'ordre de la Rose-Croix (la fama fraternitatis) a alimenté bien des fantasmes. On n'en connaît pas l'origine précise. Plusieurs hypothèses coexistent. Pour certains, il s'agirait d'une invention d'un groupe d'étudiants allemands lassé des querelles religieuses. Pour d'autres, elle serait le produit de l'imagination de Johann Valentin Andreae. D'autres encore y voient une création de Michael Maier et imaginent même que Jakob Böhme et Robert Fludd aient pu y être associés. Le fait est qu'on en sait rien. La seule chose dont on est à peu près sûr en revanche, c'est que les placards affichés en 1623 sur les murs de Paris au nom de l'ordre de la Rose-Croix étaient bien un canular d'étudiants (1).

    Il faut se remettre dans le contexte de l'époque. Nous sommes à la fin du 16ème siècle et au début du 17ème. Le continent européen est déchiré par de sanglantes guerres de religion. Le protestantisme est jeune et il se livre aussi à des actes barbares (cf. Calvin à Genève quelques décennies plus tôt). L'Inquisition, elle, sévit dans le monde catholique. L'Eglise d'Angleterre s'est émancipée de la tutelle la papauté, etc. Il n'y a plus d'unité chrétienne en occident. A l'époque, tout le monde s'étripe au nom de la religion. La philosophie peine dans ce marécage obscurantiste. Au 17ème siècle, le philosophe Baruch Spinoza, suspecté à tort d'athéisme, est pourchassé aussi bien par les juifs d'Amsterdam que les chrétiens hollandais. Le philosophe René Descartes est mis à l'index. Le philosophe Blaise Pascal souffre à cause de ses amitiés jansénistes, etc. C'est donc dans ce contexte pour le moins troublé que la rose-croix a fait soudainement irruption pour appeler à l'unité des chrétiens. Et pour donner plus de consistance à cet appel, ses promoteurs ont dû soutenir l'idée qu'il émanait d'un ordre structuré détenteur de mystérieux secrets. Les intellectuels n'y seront d'ailleurs pas insensibles. Descartes, par exemple, a cherché vainement à prendre contact avec l'ordre de la Rose-Croix. Le promoteur du cogito poursuivait un mirage sans le savoir.

    Ce qu'il faut retenir, à mon avis, c'est que lorsqu'un message extraordinaire se diffuse et connaît un certain retentissement, tout le monde, bien sûr, se l'accapare et extrapole à son sujet. Ce qui lui donne de plus en plus de consistance. On voit donc l'ordre de la Rose-Croix partout, derrière tous les événements, alors que personne, pourtant, n'en a jamais rencontré le moindre représentant. Et pour cause ! C'est une légende. Sans doute y a-t-il aussi de profondes raisons psychologiques à cela. En effet, lorsqu'ils sont confrontés à la complexité du monde, les êtres humains ont besoin d'imaginer un centre décisionnel susceptible de l'expliquer en totalité.

    En définitive, n'est-ce pas à ce niveau là qu'il faut comprendre le message de la Rose-Croix ? L'important, ce n'est pas tant ce que la Rose-Croix a dit (ou ce qu'on a pu lui faire dire), que ce qu'elle révèle de nous-mêmes et plus particulièrement de notre besoin de merveilleux.

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    (1) Didier Kahn, Alchimie et Paracelsisme en France à la fin de la Renaissance (1567-1625), éd. Droz, Genève, 2007.