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  • Silence et travail maçonnique

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    J'ai déjà brièvement abordé la question du silence en franc-maçonnerie sur ce blog. Je voudrais à nouveau y revenir pour regretter que le silence ne soit cantonné qu'au premier degré. Je suis pourtant certain que la franc-maçonnerie tirerait de grands avantages à prévoir de nouvelles périodes de silence imposé. Par silence, je n'entends pas l'absence de bruits ou de fracas. Je n'entends pas davantage l'absence de paroles car tout silence a vocation à être brisé. Je vise plutôt le silence de l'observateur qui devrait accompagner et favoriser la rencontre avec celui qui diffère de soi. Le silence est sensation, perception, échange. Univers intérieur et canal de communication. C'est le dialogue infraverbal de la loge au travail. Il lie chaque ouvrier du chantier. C'est non seulement celui de l'apprentissage mais aussi celui qui devrait rythmer le compagnonnage, la maîtrise, jusqu'aux multiples démarches susceptibles de les approfondir. Il faudrait ainsi pouvoir toujours garder présent à l'esprit ces propos de feu Daniel Beresniak (cf. Daniel Beresniak, Le silence, Detrad AVS, Paris, 2000) :

    « Dedans, c'est le chantier. Là on bâtit et on produit, on assemble, on ajuste. L'apprenti bâtisseur apprend à parler, c'est-à-dire à produire de la parole au lieu d'en reproduire. Il travaille sur lui-même et repère les idées reçues, comme il y est invité par le rappel fréquent des métaux à laisser à la porte du temple. Il vérifie et acquiert l'esprit de géométrie. Rappelons que la géométrie n'est pas seulement l'art du trait, mais surtout une modalité de savoir qui exclut le principe d'autorité : le statut de maître ne suffit pas pour qualifier le bien-fondé de son discours. Ce que dit le maître est à vérifier. »

    J'entends parfois des frères qui s'interrogent sur l'utilité de la franc-maçonnerie, qui la considèrent parfois comme une institution dépassée parce qu'elle ne répondrait plus à leurs attentes ou ne coïnciderait plus avec leurs obsessions (sociétales pour les uns, traditionnelles pour les autres). Ils seraient sans doute bien inspirés de prendre à nouveau la démarche initiatique au sérieux en observant à nouveau des temps de silence. Ces temps de silence les aideraient probablement à mesurer la distance qui les sépare encore de l'initié qu'ils aimeraient devenir un jour. Il y a tellement de choses à apprendre. Apprendre à faire silence pour mieux écouter ses interlocuteurs. Apprendre à faire confiance au rite en mettant d'abord un point d'honneur à le pratiquer sérieusement sans tomber non plus dans les fréquentes fautes de goût des pompes excessives (la valeur d'un rite ne dépend ni du nombre de bougies ni de la longueur des ouvertures, des fermetures et des différentes cérémonies). Le travail à accomplir est vaste. Aucun sujet ne peut être écarté a priori du travail de logeSi les francs-maçons entendent bien l'Art, ils pourront devenir des agents actifs et efficaces du lien social. Sans prosélytisme mais avec un optimisme raisonnable et raisonné. Sans céder non plus à la tentation du communiqué de presse creux auquel personne ou presque ne prête attention. Ils pourront oeuvrer dans la discrétion au rapprochement des individus qui, sans eux, resteraient à perpétuelle distance les uns des autres. Ce travail, complémentaire aux efforts nécessaires d'introspection, implique de la lucidité, donc en amont de l'observation et du silence. Observation et silence sont les deux ingrédients indispensables qui permettent d'aborder une situation nouvelle et de rassembler les différents éléments qui la composent. Ce travail implique de la solidarité, donc un peu de chaleur et de tolérance, c'est-à-dire de capacité à supporter celui dont on ne partage pas l'opinion.

    On peut trouver un exemple concret et saisissant de ce travail dans une intervention énergique du frère Winston Churchill devant la Chambre des Communes le 13 octobre 1943 (cf. HC Deb 13 octobre 1943 vol 392 cc920-1012). Le premier ministre britannique avait trouvé ce jour là les mots justes pour frapper les esprits et lutter contre la tentation de certains parlementaires de dissoudre le Parlement et de convoquer des élections nouvelles dans un contexte particulièrement difficile. L'issue de la guerre demeurait encore largement incertaine malgré la défaite de l'armée allemande, en février 1943, à Stalingrad. Churchill n'imaginait pas d'alternative à la victoire. Il en était déjà au stade de l'édification de la société démocratique d'après guerre, celle qui surgirait à coup sûr des ruines des champs de bataille et qui rassemblerait demain les ennemis d'hier. Et Churchill de prévenir solennellement les représentants britanniques, notamment les plus défaitistes, qu'il ne servirait à rien d'exiger des autres des progrès significatifs s'ils n'étaient pas en mesure d'en fournir eux-mêmes. Churchill les avait mis face à leurs responsabilités et à leur devoir d'exemplarité. A eux de prouver leur capacité de travailler ensemble à l'apaisement de la société britannique. A eux de conserver un minimum de sang-froid en pleine tempête. A eux de ne pas profiter des désordres de la guerre pour adopter des mesures économiques et sociales injustes. A eux d'apprendre à se respecter et à se parler au sein des Communes. Tel était le préalable indispensable pour que la voix du Parlement déborde de son enceinte et porte auprès de la population.

  • Une loge au travail

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    Une loge, pour moi, est un lieu initiatique où l'on peut parler de tout à la condition de ne jamais oublier les devoirs de fraternité, d'écoute et de tolérance mutuelle. Le travail maçonnique est favorisé par le rituel dont le respect scrupuleux protège le franc-maçon de tous les excès possibles. Il est cet outil qui lui permet de concilier la pensée et l'action. Il repose sur les symboles et les valeurs. Il révèle toute sa pénétrante beauté dans la maîtrise du geste et du verbe. Le rituel instaure une discipline librement consentie, encourage la prise de parole construite et favorise l'écoute active. Avec un rituel bien compris et bien exécuté, on peut évoquer tous les sujets sans problème.

    Longtemps j'ai cru que l'amélioration de soi pour améliorer le monde était un principe petit-bourgeois destiné à détourner le franc-maçon de toutes les luttes d'émancipation. Il m'arrive encore de le penser quand j'entends les pseudo-sages, les fétichistes des symboles et les gardiens obsessionnels de la tradition immuable prônant dogmatiquement la séparation hermétique de la franc-maçonnerie et de la Cité. Mais les phraseurs, les révolutionnaires de salon, parfois si remuants et si bavards en loge, dans les congrès ou les convents, sont des repoussoirs tout aussi efficaces que les premiers. L'exigeante vérité se situe donc évidemment entre ces deux extrêmes où les sophistes ont fait leurs nids depuis longtemps. 

    Il me revient en mémoire cet extrait d'un ouvrage du frère Francisco Ferrer y Gardia. Le pédagogue libertaire écrit (cf. L'Escuela Moderna, 1912, rééd. Junar, 1976, Madrid, p. 86) :

    « Nous, nous ne craignons pas de le dire : nous voulons faire des hommes capables d’évoluer sans cesse, capable de détruire, de renouveler sans cesse les milieux et de se renouveler eux-mêmes, des hommes dont l’indépendance intellectuelle sera la  force suprême, qui ne seront jamais attachés à rien, toujours prêts à accepter le meilleur, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre des vies multiples en une seule vie. La société craint de tels hommes : il ne faut pas attendre d'elle qu'elle soutienne jamais une éducation capable de les produire. » 

    J'ai connu un vénérable d'un atelier de la Grande Loge de France qui, sans être libertaire comme Ferrer, croyait, lui aussi, dans les vertus éducatives et notamment dans la capacité des loges à être la matrice du développement personnel de ses membres. Il avait ainsi mis en oeuvre une méthode de tenue à la fois originale et exigeante dont je conserve un souvenir émerveillé bien des années après. Quel que soit le sujet principal abordé en tenue - symbolique, philosophique, historique, social - il incitait les frères de sa loge à plancher en trois étapes distinctes.

    La première étape consistait pour un ou deux frères à introduire séparément ou ensemble le sujet sous forme d'un questionnement n'excédant pas cinq à dix minutes. Il s'agissait de présenter le thème et de formuler les questions les plus évidentes et les plus immédiates. L'homme, à fois citoyen et frère, confronté à une problématique qu'il ne connaît pas, doit apprendre à faire usage de sa raison.

    La deuxième étape consistait ensuite pour un ou deux frères à analyser séparément ou ensemble le sujet en tant que tel, de le vulgariser et d'en envisager sommairement les prolongements possibles pendant vingt minutes au maximum. Généralement, cette partie était dévolue aux frères qui maîtrisaient bien le sujet, soit parce que celui-ci entrait dans le cadre d'une pratique professionnelle, soit parce qu'il constituait déjà pour eux un centre d'intérêt ou une passion depuis longtemps. La difficulté résidait dans le fait de ne pas parler en spécialiste mais de se mettre à la portée des colonnes.

    La troisième étape consistait enfin pour un ou deux frères à envisager séparément ou ensemble le sujet sous l'angle maçonnique pendant cinq à dix minutes. Il ne s'agissait pas de conclure mais d'ouvrir le sujet et voir en quoi il pouvait avoir un impact sur le franc-maçon à la fois dans sa vie citoyenne et dans sa démarche initiatique. Il était possible de faire allusion aux valeurs et à l'éthique maçonniques, au rituel et au symbolisme.

    Ce schéma, bien entendu, pouvait toujours faire l'objet de légères adaptations en fonction du sujet traité mais, généralement, le principe de la réflexion ternaire était conservé. L'ensemble des prises de parole ne devait pas excéder une quarantaine de minutes pour que les colonnes puissent s'exprimer à leur tour et enrichir le débat. Pour prendre une exemple, voici une convocation que j'ai conservée. Il s'agissait de traiter le thème « Homme et Bioéthique ».

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    Ces tenues étaient très belles, très denses et riches et se prolongeaient par des agapes qui s'achevaient souvent aux petites heures de la nuit. Comme on peut s'en douter, ces tenues exigeaient une préparation certaine et une discipline rare. C'était excellent et formateur. D'une part parce que les frères devaient se documenter (à l'époque internet n'existait pas). D'autre part parce qu'ils devaient apprendre à travailler ensemble et à confronter leurs points de vue pour être les architectes de l'ordre du jour et éviter ainsi les temps morts, les redondances et les erreurs. Je me souviens que les apprentis et les compagnons travaillaient aussi sur un schéma ternaire pour la préparation de leurs travaux d'augmentation de salaire. Je me souviens en particulier d'un banquet de la Saint-Jean d'Hiver auquel j'avais été associé et dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

    Il va sans dire qu'une telle méthode est contraignante et qu'il faut toute la force d'entrainement et de conviction du vénérable pour la mettre en oeuvre. Celui-ci y était pourtant parvenu pendant tout son triennat. Il y consacrait beaucoup de temps et une énergie peu commune. Quand un thème était annoncé, le vénérable s'arrangeait toujours pour distribuer, longtemps à l'avance, des documents et des bibliographies afin de permettre à chacun de préparer la tenue à son rythme et selon ses envies. Néanmoins cette méthode de travail ne lui a pas survécu. La loge est rentrée progressivement dans le rang. Ce qui, je m'en souviens, avait rassuré le conseiller fédéral de l'époque. Le vénérable descendant n'avait pas reçu des félicitations de l'apparatchik local, loin s'en faut, alors qu'il avait pourtant permis aux frères de sa loge d'expérimenter toutes les potentialités d'un atelier au travail.

  • Le Grau du Roi rend hommage à la mémoire d'André Quet

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    quet1.jpgLe samedi 10 décembre, au Grau du Roi (Gard), petite ville de pêcheurs et station balnéaire sur les bords de la Méditerranée, l'école élémentaire du Repausset est devenue l'école élémentaire André Quet. Je ne vais pas revenir sur la vie et les engagements d'André Quet (1922-2014) qui sont très bien résumés sur le site internet de la commune du Grau du Roi.

    Je voudrais plutôt évoquer ici très brièvement le franc-maçon du Grand Orient de France. Je n'ai aucune légitimité particulière pour le faire. Je n'étais pas de ses intimes mais je l'ai toutefois côtoyé plusieurs années sur les colonnes des loges nîmoises L'Echo du Grand Orient, où il fut initié dans les années soixante et dont il fut le vénérable, et La Bienfaisance qu'il rejoignit plus tard.

    Je conserve, pour ma part, le souvenir d'un homme à l'esprit vif, brillant et clair comme son écriture. Je me rappelle qu'il était très attaché à la réflexion sociale en loge qui était à ses yeux une des spécificités du Grand Orient dont il fut, d'ailleurs, l'un des conseillers de l'Ordre. Je garde le souvenir d'un homme tolérant, engagé au service des autres, d'un républicain et d'un laïque convaincu. 

    André respectait la tradition et le rite maçonniques mais il les considérait comme des moyens, des outils, des objets de réflexion. Quand des frères prenaient la parole en loge pour exalter le symbolisme ou exposer un point de vue qu'il estimait un peu trop ésotérique à son goût, André, en bon rationaliste, intervenait systématiquement pour les ramener sur le plancher des vaches et rappeler la nécessité d'une franc-maçonnerie engagée au coeur de la Cité. André Quet aimait le débat. Il avait une excellente capacité de synthèse qui lui permettait de résumer en quelques phrases tout ce qui s'était dit sur les colonnes.

    Ancien instituteur et directeur d'école, André Quet avait aussi un sens pédagogique développé. C'était certainement la raison pour laquelle il appréciait le contact avec les apprentis et les compagnons. Il était d'ailleurs souvent chargé de dispenser l'instruction maçonnique en salle humide pendant que la loge procédait aux augmentations de salaire. Il aimait aussi participer activement aux commissions chargées de traiter les questions annuelles posées par le Convent.

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    Je suis heureux que la commune du Grau du Roi ait rendu un si bel hommage à la mémoire de cet homme apprécié de tous.

  • Edmond About et l'esprit de 89

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    about.jpgEdmond About (1828-1885) est tombé dans oubli depuis longtemps.
    Au dix-neuvième siècle, il était pourtant une personnalité très connue du monde des lettres et des arts. Ecrivain brillant, journaliste, critique d'art reconnu, membre de l'Académie française, About faisait partie des intellectuels qui comptaient à l'époque et dont les opinions étaient écoutées. About était également franc-maçon. Ce lorrain d'origine avait été initié le 7 mars 1862 au sein de la loge Saint-Jean de Jérusalem à l'orient de Nancy. Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (sous la direction de Daniel Ligou, PUF, 3ème édition, 1991), dit à son sujet :

    « En tant que journaliste, il soutint, dans les divers journaux auxquels il collaborait et notamment dans Le Siècle, les positions de la tendance « de gauche » de la Maçonnerie républicaine et notamment son hostilité aux « Hauts Grades » et à la Grande Maîtrise. »

    Ce que dit Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie est vrai, à ceci près toutefois qu'Edmond About avait une opinion suffisamment haute de lui-même pour représenter une tendance de la Maçonnerie à lui tout seul. En effet, About n'avait pas cinq ans de présence active en maçonnerie qu'il se permettait déjà de se moquer de la puérilité du rite ou encore de la vanité des hauts grades qu'il ne fréquentait pourtant pas. Il considérait que le symbolisme maçonnique avait fait son temps et que les loges devaient se consacrer à des discussions plus utiles. Edmond About était donc bien dans le ton de son époque. Dans les années 1860, la France étouffait sous le Second Empire. About voulait débarrasser la franc-maçonnerie des cordonniteux qui étaient aussi souvent les courtisans zélés d'un régime détesté.

    Si Edmond About était aussi critique à l'égard de la tradition maçonnique, c'est parce que cette dernière le dérangeait chaque fois qu'il critiquait l'antimaçonnisme virulent de l'Eglise Catholique romaine. En effet, comment pouvait-il s'en prendre à l'obscurantisme de l'Eglise, à ses pratiques surannées, alors qu'il appartenait lui-même à un ordre initiatique, comprenant ses propres rites, et qui faisait obligatoirement référence au Grand Architecte de l'Univers ? Comment pouvait-il se moquer des mitrés alors que la maçonnerie charriait elle aussi son clergé de hauts gradés, de cordonniteux, de grands élus de ceci et de chevaliers de cela ? Il y avait pour lui comme une sorte de contradiction qui le plaçait dans une situation inconfortable.

    Que peut-on en penser ?

    Je crois, pour ma part, qu'il est est vain de critiquer l'opinion d'About car elle porte tout simplement les marques de son temps. Elle est indissociable du contexte historique dans lequel elle prend place et l'on commettrait des contresens si on la jugeait avec notre regard d'homme du vingt et unième siècle. En revanche, il me paraît plus intéressant de montrer comment l'écrivain est parvenu à surmonter cette apparente contradiction. Voici ce qu'il écrit en 1866 alors que - je le rappelle - il n'a pas cinq ans de maçonnerie (Edmond About, Causeries, deuxième série, Hachette, Paris, 1866, p. 370) :

    « Qu'est-elle donc [la franc-maçonnerie] ? Une vaste association de bourgeois honnêtes, intelligents et tolérants, qui se rassemblent de temps à autre pour parler de ce qui les unit sans toucher à ce qui les divise. La loge maçonnique, très utile surtout dans les villes de province, est un petit conservatoire où quelques hommes d'opinions et de religions diverses, vont respirer en commun l'esprit de 89. On y perd beaucoup de temps, je l'avoue. Les vieux rites, parfaitement inutiles aujourd'hui, prennent une place qui pourrait être consacrée à des discussions utiles. Mais déduction faite des formes surannées et des symbolismes oiseux, il reste un fond sérieux et un enseignement sain. La seule agglomération de citoyens inégaux dans la société civile et qui deviennent égaux tout d'un coup ; le contact de ces juifs, de ces protestants et de ces catholiques qui s'appellent frères ; l'introduction d'un Russe ou d'un Anglais qui se sent et se dit notre concitoyen dès qu'il a franchi le seuil de la loge; la hauteur des discussions qui planent au-dessus de toute actualité religieuse ou politique, la modération qui s'impose d'elle-même à tous les orateurs, l'autorité quasi paternelle du président, la cordialité des rapports voilà ce qui rachète amplement les côtés enfantins du rite. »

    About entendait privilégier le fond sur la forme. Le fond, pour lui, c'était l'esprit de 1789 seul capable de rassembler une avant-garde d'hommes éclairés bien décidée à fraterniser au-delà des clivages politiques ou religieux. La forme, c'était le folklore du rite et du symbolisme. Dans ce passage, About faisait donc sienne la vision présentant la franc-maçonnerie comme étant à l'origine de la Révolution française. On sait que l'historiographie moderne a fait litière depuis longtemps de cette croyance popularisée au départ par les adversaires de la franc-maçonnerie, puis par les francs-maçons d'obédience républicaine. Pour l'écrivain, l'essence de la franc-maçonnerie se trouvait sous les formes encombrantes des cérémonies. Il s'agissait de la retrouver  (cf. Causeries, op.cit., p. 373) :

    « Cette réforme faite, il restera la loge, l'humble atelier maçonnique où les plus honnêtes gens de la ville iront fraterniser ensemble, échanger amicalement leurs idées et s'instruire les uns les autres. Voilà le fond de la maçonnerie, ce qu'il faut respecter, honorer et étendre, s'il est possible, sur toute la surface du monde (...) Les hommes les plus éclairés de chaque ville se rassemblent à jour fixe, et chacun d'eux, écartant les préoccupations de la théologie et de la politique, cherche à fonder solidement la morale sociale, étudie les meilleurs moyens de rendre l'homme meilleur et plus heureux. Chacun apporte sa théorie; on s'éclaire réciproquement, on discute à l'amiable, un auditoire attentif et bienveillant profite des leçons, soumet ses doutes, provoque les explications et fixe laborieusement ses idées sur le bien et sur le mal. La franc-maçonnerie ainsi comprise n'est pas une institution de luxe, croyez-moi, et sa tâche n'est pas une sinécure. Songez donc il s'agit de fonder une morale qui s'impose avec l'autorité la plus incontestable au genre humain tout entier. Etant donnés un protestant comme Lincoln, un israélite comme M. de Rothschild, un musulman comme Abd-el-Kader, un catholique comme vous et un athée comme Proudhon, rédiger une loi qui satisfasse tout le monde et ne blesse ni les opinions, ni la foi, ni les intérêts de personne c'est l'harmonie universelle à fonder ni plus ni moins. Voilà le but de la maçonnerie, et quoiqu'il soit placé un peu haut, un peu loin, il est assez digne d'ambition pour que les plus honnêtes gens chaussent leurs bottes et se mettent en route. Mais plus la route est longue et le but élevé, plus il importe de secouer tout bagage inutile. Or, j'ai indiqué discrètement tout le fatras qui surcharge la maçonnerie actuelle. »

    About exaltait en définitive l'esprit associatif dans lequel il percevait le noyau dur de l'esprit maçonnique. Pour About, l'originalité profonde de la maçonnerie spéculative résidait dans l'idée simple que les hommes sont faits pour se rencontrer et fraterniser. Ce qui n'était pas mal vu dans la mesure où cette approche rejoignait celle du pasteur Anderson et des pères fondateurs de la franc-maçonnerie.

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    Un souvenir à propos d'Edmond About. Celui d'une négociation difficile que Charles Cousin avait entreprise pour le compte de Maria Deraismes. Le 18 décembre 1876, la journaliste féministe, profane à l'époque, avait sollicité Charles Cousin pour qu'il l'aide à convaincre Edmond About de faire une conférence publique à Pontoise. 

    « Cher Monsieur,

    Je viens vous prier de me prêter votre appui pour pénétrer auprès de M. Ed. About, afin de lui arracher, je crois que ce sera dur, la promesse de faire une conférence à Pontoise. J'espère en votre haute influence. Vous, vous arriverez en ami largement autorisé ; moi, je m'avancerai timidement en suppliant — ictiz — un rameau à la main, comptant sur votre éloquence ; et il nous faudra tous deux enlever la place (...) »

    Cousin accepta d'intercéder auprès d'About. Il reçut de ce dernier la réponse suivante :

    « Mon cher ami, 

    Quand vous voudrez me présenter à Mademoiselle Maria Deraismes, vous me ferez grand honneur et grand plaisir. Je connais depuis longtemps cette noble fille de France ; tous ses amis, sans vous compter, sont les miens. Mais, au nom du ciel, jurez-moi qu'il ne sera pas question de conférence ! Je me suis déjà engagé, fort imprudemment, à pérorer le mois prochain dans je ne sais quel théâtre de la place du Châtelet, au bénéfice d'une école laïque, et je m'effraie à la seule idée de prendre deux ou trois jours de préparation indispensable sur les nécessités toujours pressantes de mon journal (...) »

    Maria Deraismes espérait donc arracher une conférence publique d'Edmond About dont ce dernier ne voulait pas. On ignore si la pétroleuse parvint à ses fins aux termes de cette rencontre tant désirée.