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rené alleau

  • Jean Palou, l'homme pressé

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    palou1.jpgLa photographie ci-contre est celle de Jean Palou (1917-1967) que j'ai trouvée sur le blog de David Nadeau consacré au surréalisme et la loge maçonnique Thebah (Grande Loge de France). David Nadeau a d'ailleurs publié un article sur le sujet dans la dernière livraison des Chroniques d'Histoire Maçonniques (que, soit dit en passant, je n'ai toujours pas reçue).

    Sur cette photographie, on voit Palou, écrivain, historien, sociologue et professeur, prendre la pose, la main droite sur le chapiteau d'une colonnette de pierre. Vu le costume, cette photographie date probablement de la fin des années quarante ou du début des années cinquante au grand maximum. Jean Palou, visiblement, était de grande taille. A cette époque Jean Palou n'était pas encore franc-maçon.

    Je suis content de mettre enfin un visage sur ce nom que je connaissais, mais pour d'autres raisons que celles analysées par David Nadeau car, à ma grande honte, j'ignorais que Jean Palou avait été un compagnon de route du mouvement surréaliste et que certaines personnalités de ce mouvement littéraire avaient eu des liens étroits avec la franc-maçonnerie, plus particulièrement au sein de la loge Thebah (René Alleau, Elie-Charles Flamand, Bernard Roger, Guy-René Doumayrou, Roger Van Heck).

    Je connaissais Jean Palou parce que j'avais lu un article que Christiane Palou, son épouse, lui avait consacré dans Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (PUF, Paris, 3ème éd., 1991) publié sous la direction de Daniel Ligou. Cet article m'avait frappé. J'en retiens l'extrait suivant :

    « Jean Palou fut un historien d'une intégrité parfaite. Ses nombreux travaux, tant sur le plan maçonnique que métaphysique, l'attirèrent vers la Maçonnerie traditionnelle. Ce fut un Maçon qui se donna tout entier à son art. Elle lui apporta les plus grandes joies de sa vie. Tous les soirs, il était en loge. La Maçonnerie traditionnelle était pour lui transmission d'influence spirituelle. C'était son combat pour la condition humaine et sa finalité. Un Maçon athée, disait-il, est un homme qui ramenait la Maçonnerie au niveau d'une philosophie, c'est-à-dire d'une science humaine, fluctuante et bien limitée. Il n'y avait qu'un « Ordre », les Rites et les Obédiences étaient secondaires. Sa quête dans les diverses Obédiences en est la preuve. »

    Je passe sur les considérations, réelles ou supposées, de Jean Palou sur l'athéisme et sur la transmission d'influence spirituelle qui ne sont rien d'autre qu'une resucée de guénonisme (la loge Thebah avait accueilli un temps René Guénon au début du vingtième siècle). J'ai déjà montré l'inanité de ce préjugé qui consiste à réduire l'athéisme et le rationalisme à l'absence de toute vie spirituelle. Non, ce n'est pas ça qui m'a frappé dans cet article, mais bien le fait que la maçonnerie, aux dires de Christiane Palou, lui a apporté les plus grandes joies de sa vie et qu'il fut tous les soirs en loge. J'ai toujours trouvé que ce jugement était paradoxalement d'une étonnante dureté car, après tout, Jean Palou n'a été franc-maçon que sept ans. J'ai donc du mal à comprendre qu'on puisse réduire, là aussi, la vie d'un homme aux sept dernières années de sa vie et à sa seule appartenance maçonnique alors qu'il avaient plusieurs passions. 

    Il faut en effet rappeler que Jean Palou a une oeuvre aussi importante que diverse. Au sein des sociétés des études robespierristes ou d'histoire modernes, il a prononcé de très nombreuses conférences. Il a été aussi et surtout le grand spécialiste de l'histoire de la sorcellerie. Il a d'ailleurs produit pour l'O.R.T.F., en compagnie de Pierre Cardinal, une série d'émissions sur la sorcellerie dont une bonne partie a d'ailleurs été censurée par les autorités de l'époque. Jean Palou a également été attiré par la littérature et la poésie. Il a publié Les Histoires Extraordinaires et Les Nouvelles Histoires Extraordinaires, des anthologies du fantastique chez Casterman, Solitude de la Souffrance, un récit consacré aux souffrances des populations queyrassines durant les guerres de religion, une préface remarquée à une édition de Gaspard de la Nuit du poète Aloysius Bertrand. Jean Palou a été aussi un grand connaisseur de l'oeuvre d'Honoré de Balzac. Mais il est cependant vrai que la franc-maçonnerie a été l'une des grandes affaires de sa vie. Daniel Ligou a écrit d'ailleurs à ce sujet (Annales historiques de la Révolution française, n°193, juillet-septembre 1968, p. 424) :

    « C'est en 1947 qu'il aborda la pensée guénonienne qui, avec son irréductible rigueur, fut sa ligne de conduite, dans sa quête. Celle-ci le mena à la Maçonnerie initiatique, dont il gravit tous les échelons jusqu'au plus haut dans un laps de temps peu habituel de nos jours. Ce fut un homme d'une droiture exceptionnelle. Toute sa pensée d'homme, d'enseignant, d'historien, d'écrivain, ne s'est jamais incliné devant ce qu'il estimait ne pas être dans le juste chemin de la vérité. »

    Quel a été le parcours de Jean-Palou au sein de la franc-maçonnerie ? On va le voir : assez tardif, sinueux, mais d'une exceptionnelle densité.

    1960

    Jean Palou est initié en décembre à la Grande Loge de France au sein de la Loge Thebah. Il y reçoit les trois grades symboliques et y côtoie notamment des figures du mouvement surréaliste.

    1962

    Jean Palou intègre on octobre la commission d'histoire maçonnique de la Grande Loge de France.

    1963 

    Jean Palou s'affilie à la Loge La Grande Triade (Grande Loge de France) qui était la tête de pont des guénoniens au sein de cette obédience. En janvier, il est désigné délégué provincial du Grand Maître. Palou siège à la commission d'action maçonnique, puis à la commission des rituels de la Grande Loge au Convent de septembre 1963. En novembre, il s'affilie à la Loge La Rose écossaiseEn décembre, il rejoint le rite écossais rectifié au sein de la loge Les Amis Bienfaisants (la Grande Loge de France abrite quelques loges du RER).

    1964

    En février, il participe à la fondation d'une loge sauvage, Les Compagnons du Coeur, au rite écossais rectifié. Il y obtient le 4ème degré du rite écossais rectifié. Il en démissionnera deux mois plus tard ! De février à octobre, il entre en loge de perfection écossaise et devient 14ème du rite écossais ancien et accepté. Il publie La Franc-Maçonnerie aux éditions Payot. Un best-seller. En octobre, il obtient le 18ème degré du rite écossais ancien et accepté. Lors de la scission du Suprême Conseil de France, Jean Palou suit Charles Riandey et démissionne de la Grande Loge et du Suprême Conseil de France mais participe d'abord à la constitution d'une nouvelle obédience, la Grande Loge Française.

    1965

    En mars, Palou démissionne de la Grande Loge Française qui finira très vite par disparaître et sombrer dans l'oubli. En avril, il s'affilie à la Grande Loge Nationale Française. D'avril à décembre, il reçoit les autres grades écossais et devient 33ème au sein du Suprême Conseil pour la France fondé par Charles Riandey (au bout de cinq ans de maçonnerie donc !).

    1966

    Jean Palou, qui appartient à de nombreuses loges bleues et d'atelier de hauts grades, s'investit dans la vie de la GLNF et du Suprême Conseil pour la France. Connaissant sa passion pour l'histoire de la Perse, Charles Riandey lui confie, à partir du mois de février, l'organisation de la maçonnerie écossaise en Iran. Il y fonde des loges bleues et de hauts grades. 

    1967

    En janvier, Jean Palou s'affilie à la Loge La Fédération Universelle à l'orient de Paris du Grand Orient de France. En février, il est réintégré dans les 33 degrés du REAA par le Grand Commandeur Francis Viaud. En avril, Jean Palou décède. Il n'avait pas soixante ans. Il avait en préparation deux ouvrages qui resteront inachevés. Un sur les origines de la Grande Loge de Londres. Un autre sur les origines du grade de maître.

    Quel parcours étonnant tout de même ! Mais pourquoi donne-t-il l'impression d'avoir été chaotique et d'une incroyable dispersion ? Est-il possible d'en déterminer l'unité ou la logique profonde ? Pourquoi Jean Palou donne-t-il l'impression d'avoir été un homme pressé avalant goulûment les appartenances et les degrés maçonniques ? On a vu que Christiane Palou y a apporté une réponse : Jean Palou pensait, comme Marius Lepage, qu'il n'y avait qu'un « Ordre » et que les Rites et les Obédiences étaient secondaires. Je ne conteste pas cette explication mais elle me paraît insuffisante, comme si elle cachait une tout autre réalité.

    En effet, ce parcours frénétique me donne l'impression d'être celui d'un homme qui se savait de santé fragile avant même son entrée en maçonnerie. D'où peut-être cette volonté boulimique de connaître, de vivre, d'expérimenter et de réaliser en quelques années à peine ce que le maçon ordinaire met 30 à 40 ans à accomplir. Il y a dans cette instabilité épuisante et ces rencontres sans cesse renouvelées comme une façon de fuir en permanence la fin ultime ou, pour le dire autrement, de trouver dans la tradition maçonnique des explications métaphysiques au scandale de la mort afin de donner un sens à la vie.