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reconnaissance

  • Joseph « Thayendanegea » Brant, le frère inattendu

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    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceAu dix-neuvième siècle, il y avait incontestablement une fascination pour les mystérieux liens de solidarité et d'amitié susceptibles de naître entre des francs-maçons en situation de péril imminent. La littérature maçonnique de ce temps fourmille d'anecdotes où des francs-maçons ont eu la vie sauve parce qu'ils ont su se reconnaître comme tels en utilisant, à temps et à bon escient, le fameux signe de détresse qui a, par la suite, fait couler tant d'encre chez les obsessionnels du complot.

    Grâce à ces histoires, souvent légendaires faute de sources documentaires fiables, les écrivains maçons ont entendu démontrer que la franc-maçonnerie transcendait les clivages partisans. Je voudrais revenir ici sur l'une d'entre elles que rapporte François-Timoléon Bègue-Clavel dans son livre Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes (1843). L'auteur écrit (cf. pp. 282 et suivantes) :

    « Ce n'est pas seulement parmi les peuples civilisés que la franc-maçonnerie inspire de pareils dévouements ; elle agit aussi, avec non moins de force, sur l'âme même des sauvages. Pendant la guerre des Anglais et des Américains, le capitaine Mac Kinsty, du régiment des Etats-Unis commandé par le colonel Paterson, fut blessé deux fois et fait prisonnier par les Iroquois à la bataille des Cèdres, à trente milles au-delà de Montréal, sur le Saint-Laurent. Son intrépidité comme officier de partisans avait excité les terreurs et le ressentiment des Indiens, auxiliaires des Anglais, qui étaient déterminés à lui donner la mort et à le dévorer ensuite. Déjà la victime était liée à un arbre et environnée de broussailles qui allaient devenir son bûcher. L'espérance l'avait abandonnée. Dans l'égarement du désespoir, et sans se rendre compte de ce qu'il faisait, le capitaine proféra ce mystique appel dernière ressource des maçons en danger. Alors, comme si le ciel fut intervenu entre lui et ses bourreaux, le guerrier Brandt, qui commandait les sauvages, le comprit et le sauva. Cet Indien, élevé en Europe, y avait été initié aux mystères de la franc-maçonnerie. Le lien moral qui l'unissait à un frère fut plus fort que la haine de la race blanche, pour laquelle pourtant il avait renoncé aux douceurs et aux charmes de la vie civilisée. Il le protégea contre la fureur des siens, le conduisit lui-même à Québec, et le remit entre les mains des maçons anglais, pour qu'ils le fissent parvenir sain et sauf aux avant-postes américains. Le capitaine Mac Kinsty devint plus tard général dans l'armée des Etats-Unis. Il est mort en 1822. »

    Bien entendu, il ne faut pas se formaliser outre mesure des propos racistes de Bègue-Clavel. Ils sont conformes aux préjugés de l'époque. En tout cas, l'auteur a cru déceler dans ce fait remarquable la preuve que la franc-maçonnerie était susceptible d'adoucir les moeurs, même à ses yeux les plus grossiers et les moins civilisés, et de rapprocher des ennemis mortels. Il y a néanmoins, comme on va le voir, beaucoup de fantaisie et d'inexactitudes dans ce que Bègue-Clavel rapporte (notamment des imprécisions sur l'orthographe des patronymes).

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    Le guerrier iroquois dont Bègue-Clavel parle dans son livre a bien existé. C'était un Mohawk loyaliste. Un personnage de l'histoire américano-canadienne. Il s'appelait Thayendanegea (1743-1807) mais reçut le nom chrétien de Joseph Brant après avoir été baptisé dans la religion anglicane. Dans sa jeunesse, il fut le protégé de Sir William Johnson (1715-1774), le surintendant britannique des Indiens d'Amérique du Nord, qui était extrêmement populaire auprès des tribus indiennes. Johnson était franc-maçon et ancien Grand Maître provincial de la colonie de New York. Après le décès de son épouse Catherine en 1759, William Johnson se maria avec Molly, la soeur de Joseph Brant.

    Brant fit des études dans un Collège du Connecticut. C'était un lettré parfaitement anglophone et assimilé. Il participa logiquement à la guerre aux côtés des Anglais contre les indépendantistes américains et les Français où il acquit une solide réputation de guerrier (pour ses ennemis, Brant était the monster Brant, un être cruel, brutal, sanguinaire, anthropophage). Habile stratège, Joseph Brant parvint à fédérer en 1775 les six nations iroquoises contre les indépendantistes américains. Brant fut cependant contraint de s'exiler en Ontario (Canada) après la fin de la guerre, en 1783, qui déboucha sur l'indépendance politique des treize colonies d'Amérique du nord. A la fin de sa vie, Joseph Brant se consacra à la propagation du christianisme au sein des nations iroquoises. Il traduisit notamment les Actes des Apôtres en langue mohawk. Il mourut en 1807.

    C'est au cours de son voyage en Angleterre que Joseph « Thayendanegea » Brant fut initié aux trois grades symboliques de la franc-maçonnerie, en avril 1776, au sein des loges londoniennes Falcon et Hirams Cliftonians. La tradition dit qu'il reçut son tablier des mains du roi George III. Il n'a donc jamais pu participer à la fameuse bataille des Cèdres à laquelle Bègue-Clavel a fait allusion dans son ouvrage. En effet, cette bataille eut lieu en mai 1776. Or, Brant ne retourna en Amérique que fin juillet 1776. Il lui était matériellement impossible de rencontrer le capitaine MacKinstry dans les circonstances décrites par Bègue-Clavel. Il s'agit donc très certainement d'une invention ou en tout cas d'une histoire largement enjolivée. Dans son livre The Iroquois in the American Revolution (ed. Syracuse University Press, New York, 1972), Barbara Graymonts écrit (p.94) :

    « There has been long erroneous belief that Joseph Brant participated in the action at the Cedars. William L. Stone, Brant's biographer, claimed that Brant was there and that he saved Captain John MacKinstry from being burned at the stake by the Indians. Brant was actually in England at the time and did not return to America until the end of July 1776. Stone's error was an honest one. He based his story on the testimony of one George MacKinstry, a descendant of Captain John MacKinstry. The latter might have been saved by an Indian, but it was not Brant. »

    On trouve d'ailleurs des variantes de cet épisode mais avec un autre officier. Ce qui confirme son caractère légendaire. C'est ainsi que l'on a pu affirmer que lors de l'attaque de Cherry Valley, en 1778, le lieutenant colonel William Stacy (1734-1802) avait été épargné par Joseph Brant parce qu'il s'était fait reconnaître franc-maçon auprès de lui. Là non plus, il n'y a aucune source fiable comme le signale Allan Eckert (cf. The Wilderness War: A Narrative. Winning of America Series. Volume 4. Ashland, Kentucky : Jesse Stuart Foundation. p. 461–462).

    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceOn est donc dans un procédé narratif censé mettre en évidence la nature fabuleuse de l'appartenance maçonnique puisque celle-ci est supposée pouvoir éventuellement sauver la vie de celui qui s'en prévaut, à la condition toutefois que la bonne fortune veuille que l'agresseur fréquente lui aussi les loges (ce qui, reconnaissons-le quand même, amenuise considérablement les chances de survie).

    Je pense cependant que toutes ces histoires de soldats prêts à succomber sous les coups de l'adversaire, de voyageurs sans défense attaqués en pleine mer par de méchants corsaires, etc., et qui arrivent à s'en sortir in extremis en raison d'une appartenance maçonnique commune avec leurs agresseurs, poursuivaient aussi un but pédagogique inconscient. Inconscient dans le sens où les auteurs ne s'en sont pas rendus compte.

    Que s'agissait-il de montrer ? Tout simplement que le franc-maçon doit parfaitement bien connaître les signes, mots et attouchements des grades auxquels il a été initié s'il veut pouvoir être reconnu comme tel. Si le franc-maçon les maîtrise de manière satisfaisante, alors il ne pourra jamais être seul et ignoré d'un frère quand bien même il n'aurait pas d'autres moyens de prouver son appartenance. De façon plus générale, ces petites histoires ne font que souligner l'importance du symbole dans les rapports fraternels. Et pour ce qui concerne l'histoire de l'iroquois Brant, celle-ci montre qu'il ne faut pas trop vite juger sur les apparences car la fraternité peut parfois prendre les traits d'un visage inattendu.

  • De la tolérance

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    ca8a8af3931a821b4cde4c35f3194ee4_XL.jpgLa tolérance est un terme ambigu. Elle désigne cette attitude qui admet chez autrui une manière de penser ou d’agir différente de celle qu’on adopte soi-même et qui respecte la liberté d’autrui en matière de religion, d’opinions philosophiques, politiques.

    Encore faut-il être en position de pouvoir tolérer. En effet, qu’est-ce qui peut nous pousser à tolérer - donc à admettre et respecter - une pensée, un comportement, une opinion que l’on ne partage pas si ce n’est que nous sommes en position de supériorité ? La tolérance serait-elle donc affaire de contexte avant d’être une valeur universelle ? A-t-on jamais vu, par exemple, un peuple asservi tolérer le joug imposé par une puissance occupante ? Il est tellement facile de tolérer lorsqu’on ne souffre pas dans sa chair et dans ses convictions de l’injustice et d’iniquités diverses.

    Oui, décidément, la tolérance est ambiguë. Et, finalement, je me demande si elle n’est pas à prendre dans son sens originel. Tolérance du verbe latin tolerare : supporter. Elle implique l’idée de limites à ne pas franchir. C’est peut-être moins engageant que la valeur universelle que l’on a souvent en tête quand on emploie le mot mais, au moins, la tolérance, dans son sens étymologique, désigne ce qui est à notre mesure.

    Parler de tolérance, c’est forcément se confronter à l’autre précisément en ce qu’il n’est pas soi, précisément en ce qu’il diffère de soi, précisément en ce qu’il peut inquiéter, précisément en ce qu’il peut apporter et qu’on ne soupçonne pas encore. La tolérance est ce qui ouvre un passage vers la reconnaissance de l'autre.

  • William H. Upton et la franc-maçonnerie nègre aux Etats-Unis d'Amérique

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    15 juin 1898. Tenue de Grande Loge de l'Etat de Washington. Le Frère Thomas M. Reed (1825-1905), Grand Secrétaire de l'Obédience, prend la parole au nom du Comité spécial chargé de déterminer quelle doit être la conduite de la Grande Loge de l'Etat de Washington à l'égard de la franc-maçonnerie nègre aux Etats-Unis d'Amérique (1). Il donne lecture du rapport qui a été rédigé sous l'autorité du très respectable Grand Maître William H. Upton (1854-1906).

    Il s'agit d'un rapport qui expose l'origine des loges nègres aux Etats-Unis et analyse notamment les principaux arguments qui leur on été opposés pour ne pas les reconnaître et ne pas les admettre au sein des Grandes loges, les contraignant ainsi à constituer leurs propres Grandes Loges dites de Prince Hall du nom d'un mulâtre originaire de la Barbade qui, en compagnie de quatorze noirs de Boston, fut initié à la franc-maçonnerie en 1775 et put constituer une loge régulière.  

    Si ce rapport est adopté, le Grand Maître Upton sait qu'il va inévitablement provoquer un tollé parmi les autres Grandes Loges américaines dont un grand nombre sont ouvertement ségrégationnistes. La situation est préoccupante. Par exemple, le 1er octobre 1897, suite à une plainte, un Frère de la Respectable Loge Melissa à l'Orient de Melissa (2), comté de Collin (Texas), a été exclu de l'Ordre pour "offense maçonnique". Son crime ? Avoir accepté de recevoir régulièrement à sa table ses employés nègres et de s'être montré ainsi oublieux de la dignité de sa race. L'exclusion a été ensuite confirmée par la Grande Loge du Texas devant laquelle il fut affirmé, entre autres choses, que l'objet supérieur de la Maçonnerie consiste "à édifier et à maintenir l'humanité de notre grande race" (3).

    Le Grand Secrétaire Reed énonce les résolutions rédigées par Upton qui vont être soumises au vote de la Grande Loge de l'Etat de Washington :

    Attendu que de l'avis de la Grande Loge, la Maçonnerie est universelle ; et qu'il ne fait aucune doute que ni la race, ni la couleur ne font partie des critères qu'il convient d'appliquer pour déterminer l'aptitude d'un candidat à l'initiation aux trois degrés symboliques.

    Attendu que, compte tenu des lois reconnues de l'institution maçonnique, et des faits historiques apparemment bien authentifiés et dignes de foi, la Grande Loge [de l'Etat de Washington] ne saurait nier ou contester le droit de ses Loges, ou des membres de celles-ci, à reconnaître comme frère maçons, des nègres initiés dans des loges qui peuvent avoir pour origine la loge Prince Hall n°459 (...) que la Grande Loge Africaine de Boston, organisée en 1808 - et par la suite connu sous le nom de Grande Loge Prince Hall du Massachusetts - ; que la première Grande Loge Africaine de l'Amérique du Nord et pour le Commonwealth de Pennsylvanie, organisée en 1815 (...) peuvent justement être considérées comme Grandes Loges maçonniques légitimes.

    Attendu que, bien que la Grande Loge [de l'Etat de Washington] ne reconnaisse aucune différence entre frères fondée sur la race ou la couleur, celle-ci reste malgré tout consciente que les races blanches et colorées aux  États-Unis ont à bien des égards montré une préférence pour demeurer séparées et de l'autre. Compte tenu de cette inclination, la Grand Loge [de l'Etat de Washington] juge dans l'intérêt de la maçonnerie de déclarer que si les francs-maçons réguliers d'origine africaine ont le désir d'établir, dans l'État de Washington, des loges entièrement réservées à leurs frères de race (...) et que ces loges s'érigent en Grande Lodge pour une meilleure administration de leurs affaires, la Grande Loge [de l'Etat de Washington] n'y verra pas une atteinte à sa souveraineté (...)" (4).

    Ces résolutions sont adoptées. Le 15 juin 1898, la Grande Loge de l'Etat de Washington est donc la première Grande Loge américaine à reconnaître officiellement et sans condition les Grandes Loges de Prince Hall et à conforter les loges de sa juridiction qui admettent des nègres à l'initiation maçonnique. C'est une décision historique. Mais la réaction de la plupart des autres Grandes Loges américaines ne se fait pas attendre. Comme le redoutait Upton, cette réaction est particulièrement violente et se solde immédiatement par une rupture en chaîne des relations fraternelles (5).

    Trois arguments sont principalement invoqués pour justifier la rupture des relations fraternelles. 

    Le premier argument, c'est le landmark intangible selon lequel il ne peut y avoir qu'une seule Grande Loge par Etat. La question n'est donc pas de savoir si les nègres peuvent être reçus en loge, mais si les Grandes Loges de Prince Hall et les ateliers qui en dépendent peuvent prétendre à une reconnaissance pleine et entière des Grandes Loges américaines officielles. En reconnaissant unilatéralement les Grandes Loges de Prince Hall présentes sur le sol des Etats-Unis, la Grande Loge de l'Etat de Washington a pris la responsabilité de contester l'autorité des autres Grandes Loges sur leur propre territoire. En d'autres termes, si la Grande Loge de l'Etat de Washington veut initier des nègres ou délivrer des patentes à des loges composées totalement ou partiellement de nègres, c'est est son droit le plus strict. Mais elle ne saurait interférer dans les affaires internes aux autres Grandes Loges. Cet argument est celui invoqué, par exemple, par la Grande Loge de Pennsylvanie, qui a pourtant aussi dans sa juridiction des loges de gens de couleurs, à l'appui de sa décision de rupture (6). 

    Le deuxième argument, c'est la souveraineté des Grandes Loges dans la conduite de leurs affaires internes. Chaque Grande Loge est maîtresse chez elle et demeure la source de toute autorité maçonnique sur son territoire. On ne peut donc pas de faire de procès d'intention à une Grande Loge qui n'admet pas de nègres en son sein puisqu'elle a été constituée dans une société où blancs et noirs se côtoient sans se mélanger. Si les loges allaient à l'encontre de ce qui se pratique localement, elles porteraient alors directement atteinte à l'ordre social et seraient perçues comme une menace. Or, le maçon est un sujet paisible respectueux du pouvoir légitime.

    Le troisième argument - si on peut dire - est ouvertement raciste : le nègre n'a pas sa place en maçonnerie. Dans certains Etats américains, notamment du sud (mais pas uniquement), on ne se gêne pas pour exprimer un rejet des nègres en se référant par exemple à Albert Pike (1809-1892), personnage emblématique de la franc-maçonnerie américaine, Grand Commandeur du Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Acepté (juridiction sud des Etats-Unis), mais aussi ancien général confédéré. Celui-ci avait en effet écrit dans une lettre en date du 13 septembre 1875 (7) :

    "La loge de Prince Hall était tout aussi régulière que tout autre loge créée par l'autorité compétente. Elle a parfaitement le droit (comme d'autres loges en Europe l'ont fait) d'établir d'autres Loges et de s'ériger en loge mère. C'est ce qu'ont fait les loges de Berlin, Les Trois Globes et le Royal York, lorsqu'elles sont devenues des Grandes Loges. Je ne suis pas enclin à me mêler de cette affaire. J'ai prêté mon obligation devant des hommes blancs, non devant des nègres. Si je dois accepter des nègres comme frères ou quitter la maçonnerie, je quitterai la maçonnerie. Il vaut donc mieux laisser les choses aller dans le sens où elles doivent aller. Après nous le déluge." 

    Difficile donc d'être plus explicite même si cette lettre fait toujours l'objet de vives controverses entre les historiens américains ! (8)

    Bref, toujours est-il que la Grande Loge de l'Etat de Washington s'est retrouvée, en quelques mois à peine, isolée et désavouée par ses homologues des autres Etats. Sous pression, la Grande Loge de l'Etat de Washington a alors préféré faire machine arrière. Le 13 juin 1899, elle décide d'annuler sa reconnaissance des Grandes Loges de Prince Hall. Le Grand Maître William H. Upton, désavoué par les siens, tente de faire bonne figure au milieu de la lâcheté ambiante. Il écrit de manière quelque peu alambiquée :

    "Cette affaire ne fait-elle pas ressortir l'une des caractéristiques essentielles de la franc-maçonnerie? Lorsque nous voyons une très respectable Grande Loge accueillir avec une faveur particulière un rapport renfermant des expressions qui, autre part et dans l'immense majorité des Grandes Loges, attireraient à leur auteur une prompte réprimande, cela ne met-il pas en évidence cette grande vérité, que la Maçonnerie est "le centre d'union et le moyen de concilier une sincère sincère entre personnes qui, autrement, auraient été à jamais séparées les unes des autres". N'oublions pas ce caractère de la Maçonnerie, lorsque des différences de tempérament ou de milieu, des préjugés de race ou des divergences de conviction nous portent à dénier à d'autres leur liberté d'opinion, ou nous incitent à rompre les liens conciliateurs d'une sincère amitié." (9)

    Il semble que William H. Upton admette que chaque Grande Loge puisse s'organiser comme elle l'entend, mais en même temps il rappelle que la maçonnerie a pour objectif de réunir ce qui est épars. Dans cette perspective, le rejet des nègres et des loges de Prince Hall est une aberration absolument injustifiable. En 1910, le Frère A.G. Pitts de la Respectable Loge Palestine à l'Orient de Detroit (Michigan) a livré son interprétation des propos de William H. Upton. Pour lui, Upton a donné une leçon de tolérance maçonnique. Et pour Pitts, la tolérance maçonnique est nécessairement l'expression d'un relativisme culturel. Il écrit :

    "Ne nous hâtons pas, cependant, de condamner la Grande Loge du Texas et les autres Grandes Loges du Sud. Tirons plutôt du commentaire du "Past Grand Master Upton", une leçon de tolérance maçonnique. Avant tout, j'admets que tout Maçon doit être un homme moral ; mais ce que nous appelons moralité est entièrement matière de convention, convention, de milieu, de latitude et de longitude, de climat, etc. Il se peut qu'un Turc qui serait Maçon puisse passer pour un homme immoral, méritant d'être expulsé delà Maçonnerie, s'il permettait à sa femme de circuler au dehors seule et sans voile. Au contraire, le citoyen de l'un de nos états occidentaux, qui agirait autrement, serait considéré comme immoral et cruel, indigne, par conséquent, de rester Maçon. Je suis encore disposé à entrer dans les vues de la Grande Loge du Texas, pour peu qu'elle affirme, qu'il y a une grosse immoralité au Texas de manger avec un nègre. Mais je ne fais ces concessions qu'à la condition expresse, qu'au Texas et dans les autres Etats du Sud, on voudra bien admettre aussi que les Maçons Français sont les meilleurs juges de ce qui constitue la vraie Maçonnerie en France." (10)

    L'analyse du Frère Pitts porte bien les marques de son temps même si, de nos jours, il arrive que ce relativisme culturel soit invoqué pour justifier l'injustifiable. En tout cas, gageons qu'un tel point de vue, s'il était exprimé aujourd'hui, serait irrecevable et choquerait tous les francs-maçons attachés aux droits de l'homme. En effet, la dignité à laquelle chaque être humain a droit, est universelle et transcende les particularismes culturels, juridiques et sociétaux. 

    Mais au delà de son caractère surannée, l'interprétation de Pitts est surtout fausse. En effet, le Frère William H. Upton n'a jamais cessé de croire à une reconnaissance de la maçonnerie nègre aux Etats-Unis d'Amérique. En témoigne une disposition touchante de son testament : aucun monument ne devait être érigé sur sa tombe tant que maçons blancs et maçons de couleur ne décideraient pas préalablement de se reconnaître comme Frères.

    Il a fallu attendre plus de 80 ans pour que les dernières volontés de William H. Upton se réalisent. En 1947, la Grande Loge du Massachusetts a reconnu la maçonnerie de Prince Hall pour se dédire deux ans plus tard toujours dans le souci de préserver l'unité et l'amitié entre toutes les Grandes Loges américaines.  Ce n'est qu'en octobre 1989 que la Grande Loge du Connecticut a décidé de franchir le pas de reconnaissance, considérant que la doctrine d'une Grande Loge par Etat était un mythe et un dispositif sans fondement.

    En juin 1990, la Grande Loge de l'Etat de Washington a décidé de reconnaître à nouveau la maçonnerie de Prince Hall. Le 8 juin 1991, les dignitaires de la Grande Loge de l'Etat de Washington et ceux de la Grande Loge de Prince Hall de l'Etat de Washington se sont recueillis ensemble sur la tombe de William H. Upton et ce conformément à ses volontés. Un monument a alors été érigé en souvenir de ce moment historique. On peut y lire l'inscription suivante :

    "Ce monument commémore l'accomplissement des volontés de William H. Upton, Très Respectable Passé Grand Maître, selon lesquelles tous les maçons indépendamment de leur couleur de peau doivent demeurer ensemble et se reconnaître comme frères. Cela a été accompli en 1990 par l'action conjointe des Très Puissantes Grandes Loges des Francs-Maçons Libres et Acceptés de l'Etat de Washington et des Francs-Maçons libres et Acceptés de Prince Hall de l'Etat de Washington. Dédié le 8 Juin 1991, Anno lucis 5991."

    Le mouvement de reconnaissance de la franc-maçonnerie nègre ne s'est plus arrêté depuis aux Etats-Unis d'Amérique. Un véritable appel d'air frais. Après le Connecticut et l'Etat de Washington, le Nebraska et le Wisconsin ont rapidement suivi. Aujourd'hui, 42 Grandes Loges américaines reconnaissent les Grandes Loges de Prince Hall et permettent les intervisites. Les 9 Grandes Loges qui ne reconnaissent toujours pas la maçonnerie de Prince Hall sont celles de Louisiane, d'Arkansas, du Mississipi, d'Alabama, de Georgie, de Caroline du Sud, du Tennessee, de Floride et de Virginie de l'Ouest (11). Tous des anciens Etats confédérés où l'esclavage était jadis pratiqué.

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    (1) J'emploie à dessein le terme "nègre" au lieu de "noir" même si l'usage de ce mot en France est devenu  péjoratif. D'abord parce qu'il ne l'a pas toujours été (cf. le courant littéraire et politique de la négritude créé dans l'entre-deux-guerre notamment par le poète Aimé Césaire et l'écrivain Léopold Sendar Senghor). Ensuite parce que c'est le terme qui s'approche le plus du mot utilisé par les maçons anglo-saxons, lesquels parlent de la "negro masonry".

    (2) Cette loge existe toujours. La petite ville de Melissa (un peu moins de 5000 habitants) se situe à l'est de Dallas.

    (3) A.G. Pitts, La question nègre au sein de la Maçonnerie américaine, La Lumière maçonnique, n°6, 1910, pp. 82 et suiv.

    (4) The Freemason's Chronicle, 24 septembre 1898, p.147.

    (5) The Freemason, 26 août 1899, p.433.

    (6) The Freemason, 21 juillet 1899, p.23.

    (7) The Freemason's Chronicle, op.cit., p.147.

    (8) Certains pensent que cette lettre est un faux. D'autres ne contestent pas l'authenticité de cette lettre mais rappellent que Pike y reconnaît expressément la légitimité de la maçonnerie de Prince Hall. Il a été également rappelé que Pike a remis tous les rituels du REAA aux dignitaires de Prince Hall pour que ces derniers puissent constituer leurs propres juridictions de hauts grades. Enfin, les liens entre Pike et le Ku Klux Klan n'ont jamais été établis.

    (9) A.G. Pitts, op.cit, p.83.

    (10) A.G. Pitts, op.cit, p.84.

    (11) En Virginie de l'Ouest, les noirs ne sont toujours pas admis à la Grande Loge de même que les personnes handicapées. En 2005-2006, sous l'impulsion du Grand Maître Franck Joseph Haas, une tentative de changement (connue sous le nom des "réformes Wheeling") a eu lieu mais elle s'est soldée par un échec. Haas s'est publiquement ému des pratiques discriminatoires de la Grande Loge. Il a été exclu de l'Ordre en 2007 pour diffamation. Haas a alors assigné la Grande Loge de Virginie de l'Ouest devant la Justice. Le 16 décembre 2010, Haas a été débouté par le jury du Comté de Kanawha. Il a dû faire appel à la générosité des frères pour faire face à ses frais de justice (près de 30000 dollars). Son combat courageux continue.

  • Le casse-tête de la régularité maçonnique

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    J'ai appris récemment que la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA) pouvait considérer que des obédiences étaient régulières sans pour autant les reconnaître. Roger Dachez a cité l'exemple de la maçonnerie mixte et féminine britannique. La GLUA considère que cette maçonnerie est régulière tout en ne la reconnaissant pas.

    Plus étonnant, il semblerait que la reconnaissance d'une obédience par une autre obédience régulière n'implique absolument pas la reconnaissance automatique de la GLUA.

    La GLUA ne lierait donc pas les notions de "régularité" et de "reconnaissance". Ce qui est totalement faux puisque le "basic principle" n°1 de 1929, toujours en vigueur, énonce :

    "Régularité d'origine ; c'est-à-dire que chaque Grande Loge doit avoir été établie légalement par une Grande Loge dûment reconnue ou par trois Loges ou plus régulièrement constitués."

    Sinon pourquoi la GLDF ou la GLAMF se seraient-elles évertuées à obtenir la reconnaissance de la GLUA lorsque la GLNF était en disgrâce ? Si la reconnaissance de la GLUA ne légitime pas la régularité, pourquoi alors la rechercher ?

    Roger Dachez voit dans ce double langage de la GLUA le signe du pragmatisme de la maçonnerie britannique. Pour ma part, je vois surtout dans cette casuistique compliquée une forme d'arbitraire qui confirme ce que la soi-disant régularité a toujours été : la volonté de la maçonnerie britannique de réduire la maçonnerie universelle à son image afin de préserver son leadership.

    La prétendue régularité aboutit aujourd'hui à des situations réellement absurdes. Il existe ainsi de nombreux pays dans lesquels on trouve deux obédiences régulières en concurrence. L'une est reconnue par la maçonnerie britannique, l'autre par la maçonnerie américaine. C'est par exemple le cas de l'Italie, de la Bulgarie, de la Grèce ou de la Serbie. 

    Il est tout de même paradoxal de voir ces obédiences - souvent d'effectifs modestes - se livrer lamentablement à des jeux politiques d'influence ou à des guéguerres picrocholines pour la reconnaissance alors qu'elles se targuent volontiers de représenter une "maçonnerie de tradition", laquelle devrait d'abord se préoccuper de réunir ce qui est épars.