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rationalisme

  • Edmond About et l'esprit de 89

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    about.jpgEdmond About (1828-1885) est tombé dans oubli depuis longtemps.
    Au dix-neuvième siècle, il était pourtant une personnalité très connue du monde des lettres et des arts. Ecrivain brillant, journaliste, critique d'art reconnu, membre de l'Académie française, About faisait partie des intellectuels qui comptaient à l'époque et dont les opinions étaient écoutées. About était également franc-maçon. Ce lorrain d'origine avait été initié le 7 mars 1862 au sein de la loge Saint-Jean de Jérusalem à l'orient de Nancy. Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (sous la direction de Daniel Ligou, PUF, 3ème édition, 1991), dit à son sujet :

    « En tant que journaliste, il soutint, dans les divers journaux auxquels il collaborait et notamment dans Le Siècle, les positions de la tendance « de gauche » de la Maçonnerie républicaine et notamment son hostilité aux « Hauts Grades » et à la Grande Maîtrise. »

    Ce que dit Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie est vrai, à ceci près toutefois qu'Edmond About avait une opinion suffisamment haute de lui-même pour représenter une tendance de la Maçonnerie à lui tout seul. En effet, About n'avait pas cinq ans de présence active en maçonnerie qu'il se permettait déjà de se moquer de la puérilité du rite ou encore de la vanité des hauts grades qu'il ne fréquentait pourtant pas. Il considérait que le symbolisme maçonnique avait fait son temps et que les loges devaient se consacrer à des discussions plus utiles. Edmond About était donc bien dans le ton de son époque. Dans les années 1860, la France étouffait sous le Second Empire. About voulait débarrasser la franc-maçonnerie des cordonniteux qui étaient aussi souvent les courtisans zélés d'un régime détesté.

    Si Edmond About était aussi critique à l'égard de la tradition maçonnique, c'est parce que cette dernière le dérangeait chaque fois qu'il critiquait l'antimaçonnisme virulent de l'Eglise Catholique romaine. En effet, comment pouvait-il s'en prendre à l'obscurantisme de l'Eglise, à ses pratiques surannées, alors qu'il appartenait lui-même à un ordre initiatique, comprenant ses propres rites, et qui faisait obligatoirement référence au Grand Architecte de l'Univers ? Comment pouvait-il se moquer des mitrés alors que la maçonnerie charriait elle aussi son clergé de hauts gradés, de cordonniteux, de grands élus de ceci et de chevaliers de cela ? Il y avait pour lui comme une sorte de contradiction qui le plaçait dans une situation inconfortable.

    Que peut-on en penser ?

    Je crois, pour ma part, qu'il est est vain de critiquer l'opinion d'About car elle porte tout simplement les marques de son temps. Elle est indissociable du contexte historique dans lequel elle prend place et l'on commettrait des contresens si on la jugeait avec notre regard d'homme du vingt et unième siècle. En revanche, il me paraît plus intéressant de montrer comment l'écrivain est parvenu à surmonter cette apparente contradiction. Voici ce qu'il écrit en 1866 alors que - je le rappelle - il n'a pas cinq ans de maçonnerie (Edmond About, Causeries, deuxième série, Hachette, Paris, 1866, p. 370) :

    « Qu'est-elle donc [la franc-maçonnerie] ? Une vaste association de bourgeois honnêtes, intelligents et tolérants, qui se rassemblent de temps à autre pour parler de ce qui les unit sans toucher à ce qui les divise. La loge maçonnique, très utile surtout dans les villes de province, est un petit conservatoire où quelques hommes d'opinions et de religions diverses, vont respirer en commun l'esprit de 89. On y perd beaucoup de temps, je l'avoue. Les vieux rites, parfaitement inutiles aujourd'hui, prennent une place qui pourrait être consacrée à des discussions utiles. Mais déduction faite des formes surannées et des symbolismes oiseux, il reste un fond sérieux et un enseignement sain. La seule agglomération de citoyens inégaux dans la société civile et qui deviennent égaux tout d'un coup ; le contact de ces juifs, de ces protestants et de ces catholiques qui s'appellent frères ; l'introduction d'un Russe ou d'un Anglais qui se sent et se dit notre concitoyen dès qu'il a franchi le seuil de la loge; la hauteur des discussions qui planent au-dessus de toute actualité religieuse ou politique, la modération qui s'impose d'elle-même à tous les orateurs, l'autorité quasi paternelle du président, la cordialité des rapports voilà ce qui rachète amplement les côtés enfantins du rite. »

    About entendait privilégier le fond sur la forme. Le fond, pour lui, c'était l'esprit de 1789 seul capable de rassembler une avant-garde d'hommes éclairés bien décidée à fraterniser au-delà des clivages politiques ou religieux. La forme, c'était le folklore du rite et du symbolisme. Dans ce passage, About faisait donc sienne la vision présentant la franc-maçonnerie comme étant à l'origine de la Révolution française. On sait que l'historiographie moderne a fait litière depuis longtemps de cette croyance popularisée au départ par les adversaires de la franc-maçonnerie, puis par les francs-maçons d'obédience républicaine. Pour l'écrivain, l'essence de la franc-maçonnerie se trouvait sous les formes encombrantes des cérémonies. Il s'agissait de la retrouver  (cf. Causeries, op.cit., p. 373) :

    « Cette réforme faite, il restera la loge, l'humble atelier maçonnique où les plus honnêtes gens de la ville iront fraterniser ensemble, échanger amicalement leurs idées et s'instruire les uns les autres. Voilà le fond de la maçonnerie, ce qu'il faut respecter, honorer et étendre, s'il est possible, sur toute la surface du monde (...) Les hommes les plus éclairés de chaque ville se rassemblent à jour fixe, et chacun d'eux, écartant les préoccupations de la théologie et de la politique, cherche à fonder solidement la morale sociale, étudie les meilleurs moyens de rendre l'homme meilleur et plus heureux. Chacun apporte sa théorie; on s'éclaire réciproquement, on discute à l'amiable, un auditoire attentif et bienveillant profite des leçons, soumet ses doutes, provoque les explications et fixe laborieusement ses idées sur le bien et sur le mal. La franc-maçonnerie ainsi comprise n'est pas une institution de luxe, croyez-moi, et sa tâche n'est pas une sinécure. Songez donc il s'agit de fonder une morale qui s'impose avec l'autorité la plus incontestable au genre humain tout entier. Etant donnés un protestant comme Lincoln, un israélite comme M. de Rothschild, un musulman comme Abd-el-Kader, un catholique comme vous et un athée comme Proudhon, rédiger une loi qui satisfasse tout le monde et ne blesse ni les opinions, ni la foi, ni les intérêts de personne c'est l'harmonie universelle à fonder ni plus ni moins. Voilà le but de la maçonnerie, et quoiqu'il soit placé un peu haut, un peu loin, il est assez digne d'ambition pour que les plus honnêtes gens chaussent leurs bottes et se mettent en route. Mais plus la route est longue et le but élevé, plus il importe de secouer tout bagage inutile. Or, j'ai indiqué discrètement tout le fatras qui surcharge la maçonnerie actuelle. »

    About exaltait en définitive l'esprit associatif dans lequel il percevait le noyau dur de l'esprit maçonnique. Pour About, l'originalité profonde de la maçonnerie spéculative résidait dans l'idée simple que les hommes sont faits pour se rencontrer et fraterniser. Ce qui n'était pas mal vu dans la mesure où cette approche rejoignait celle du pasteur Anderson et des pères fondateurs de la franc-maçonnerie.

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    Un souvenir à propos d'Edmond About. Celui d'une négociation difficile que Charles Cousin avait entreprise pour le compte de Maria Deraismes. Le 18 décembre 1876, la journaliste féministe, profane à l'époque, avait sollicité Charles Cousin pour qu'il l'aide à convaincre Edmond About de faire une conférence publique à Pontoise. 

    « Cher Monsieur,

    Je viens vous prier de me prêter votre appui pour pénétrer auprès de M. Ed. About, afin de lui arracher, je crois que ce sera dur, la promesse de faire une conférence à Pontoise. J'espère en votre haute influence. Vous, vous arriverez en ami largement autorisé ; moi, je m'avancerai timidement en suppliant — ictiz — un rameau à la main, comptant sur votre éloquence ; et il nous faudra tous deux enlever la place (...) »

    Cousin accepta d'intercéder auprès d'About. Il reçut de ce dernier la réponse suivante :

    « Mon cher ami, 

    Quand vous voudrez me présenter à Mademoiselle Maria Deraismes, vous me ferez grand honneur et grand plaisir. Je connais depuis longtemps cette noble fille de France ; tous ses amis, sans vous compter, sont les miens. Mais, au nom du ciel, jurez-moi qu'il ne sera pas question de conférence ! Je me suis déjà engagé, fort imprudemment, à pérorer le mois prochain dans je ne sais quel théâtre de la place du Châtelet, au bénéfice d'une école laïque, et je m'effraie à la seule idée de prendre deux ou trois jours de préparation indispensable sur les nécessités toujours pressantes de mon journal (...) »

    Maria Deraismes espérait donc arracher une conférence publique d'Edmond About dont ce dernier ne voulait pas. On ignore si la pétroleuse parvint à ses fins aux termes de cette rencontre tant désirée.

     

  • Maçonnerie et rationalisme

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    franc-maçonnerie,rationalisme,mythe,réflexion,philosophieJe suis sidéré de constater à quel point le rationalisme est de plus en plus ravalé insidieusement au rang d'un dogmatisme, lui qui, justement, a pour parti de ne pas se soumettre à un préjugé ou à une idée préconçue ! Avant même d'être un mouvement philosophique, le rationalisme est d'abord une attitude d'exigence. Loin de nier la part d'irrationnel qu'il peut y avoir dans l'existence et chez les individus, le rationalisme consiste à faire usage de la raison, de l'expérimentation, de l'administration de la preuve, etc., pour comprendre le monde. Le rationalisme est donc intrinsèquement ouvert à tous les possibles. C'est la pensée libre.

    Si le rationalisme a pu prendre des aspects militants et plus offensifs, c'est, ne l'oublions pas, parce qu'il a été combattu violemment par les dogmatismes institutionnalisés, en particulier par les religions révélées. Si nous vivons dans une société démocratique ouverte et pluraliste, qui permet même aux croyances les plus irrationnelles de s'exprimer, nous le lui devons en très grande partie.

    J'ai dit plus haut que le rationalisme était une attitude d'exigence. J'ajoute : un mouvement constant d'effort qui construit et déconstruit sans cesse. En effet, un savoir, une certitude, une pratique peuvent, à tout instant, être ébranlés et remis en cause. Le rationalisme, c'est le travail du négatif cher à Hegel. Je le retrouve aussi dans cette très belle phrase d'Alain : "Une idée que j'ai, il faut que je la nie, c'est ma manière de l'essayer" (cf. Alain, Histoire de mes pensées, Gallimard, Paris, 1936). Le rationalisme est donc une volonté de comprendre qui passe par l'examen des faiblesses, des incohérences de n'importe quel système de pensée, de n'importe quel savoir pour en éprouver la réelle solidité.

    Le rationalisme n'est pas l'ennemi de la foi. Il lui en a même redonné ses lettres de noblesse si je puis dire. En tout cas, ce sont deux choses distinctes. Le rationalisme fait appel aux ressources de l'intelligence et de l'analyse. La foi est du ressort de l'émotion, du sentiment. Le premier fait appel à l'expérience, à la confrontation des idées, aux connaissances. La seconde se suffit à elle-même et se contente d'être. C'est ce qui explique que l'on peut être rationaliste tout en étant un homme de foi. Il suffit de songer par exemple à Thomas d'Aquin dont l'œuvre théologique a consisté notamment à analyser la foi sous l'angle de la raison. Ce que l'on a dans son cœur peut très bien coexister avec la volonté d'utiliser son entendement. On dit que le cœur a ses raisons que la raison ignore. C'est sans doute vrai, à condition que l'on puisse affirmer aussi que la raison a un cœur que le cœur ignore.

    Le rationalisme n'est pas l'ennemi du merveilleux et de l'irrationnel. Il est un étonnement constant ! Quand je lève les yeux pour contempler le ciel, comme tout un chacun, je suis absorbé aussi par le mystère d'être là dans cet univers. Mais je sais aussi qu'être absorbé par le mystère, ce n'est pas mettre le genou en terre devant lui. Tous les mystères ont vocation à être transpercés, par touches successives, par tâtonnements, par les connaissances, les découvertes, les expériences, que sais-je ? Les mystères sont hors du temps. Le rationalisme, lui, s'inscrit dans la durée... Comme une rivière qui érode le sol calcaire, qui finit par y creuser son lit, voire les gorges les plus profondes. Comme les gouttes qui, jour après jours, forment les concrétions les plus inattendues et les plus belles. Et lorsque un mystère est transpercé partiellement ou complètement, il cesse d'être dans l'intemporalité. Il s'inscrit dans la durée, dans le mouvement continue de la quête de connaissances.

    Le rationalisme n'est pas prétentieux. Contrairement à ce qu'on entend parfois, le rationalisme n'est pas l'attitude qui conduit un individu à prétendre tout savoir. Le temps de l'humanisme de la Renaissance et des savants multicartes est révolu depuis le dix-neuvième siècle. Aujourd'hui, les savoirs se sont tellement étoffés et spécialisés qu'il est impossible pour un même homme de se constituer un socle encyclopédique de connaissances. Le rationaliste est conscient de cet état. D'où sa volonté de rechercher des informations contradictoires pour les confronter, de se documenter, de faire appel à des personnes qui en savent plus que lui sur tel ou tel sujet.

    Pour en venir à la maçonnerie, le rationalisme a joué en son sein un grand rôle. Il a permis d'instituer la maçonnerie en champ à investiguer. Si le fait maçonnique est étudié à l'université, si des documents sont tirés de l'oubli pour être analysés et débattus, c'est grâce à l'attitude rationaliste. Il serait tellement plus facile de se contenter de transmettre, à l'instar des religions, des fables, des us et des coutumes, de se satisfaire de la soi-disant sagesse qui dit qu'il faut se contenter de vivre les choses, d'adorer sans comprendre, ou qui fait de "l'expérience personnelle" l'argument massue pour annihiler tout esprit critique. Juste un exemple. L'historiographie maçonnique vraiment sérieuse ne date que des années 1960. Elle en est donc à ses balbutiements. Auparavant, à quelques rares exceptions, l'histoire maçonnique était prisonnière de ses propres mythes, de ses propres errements, des affirmations péremptoires de symbolâtres qui se faisaient les transmetteurs d'inepties.

    Le rationalisme, en maçonnerie, a toujours côtoyé le parti antiphilosophique, le mysticisme et l'occultisme (cf. Jacques Lemaire, Les origines françaises de l'antimaçonnisme (1744-1797), Bruxelles, Éditions de l'Université, 1985). Si la maçonnerie n'est pas la secte que l'on se plaît à souligner aujourd'hui, c'est parce qu'il y a eu dans le passé quantité d'anonymes qui, en épousant le rationalisme, ont combattu ces dérives. Dérives qui peuvent à tout moment ressurgir et germer du terreau de l'irrationnel, de l'inculture et de la superstition.

    La véritable transgression n'est pas engendrée par les mythes. La véritable transgression, c'est lorsque l'homme utilise sa cervelle et quand il est en quête de connaissances. Non pas de la Connaissance (un mythe... celui de la Lumière qui n'éclaire d'ailleurs guère ceux qui prétendent la détenir) mais des connaissances diverses et ondoyantes (les Lumières).

  • De la place des mythes en franc-maçonnerie

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    Je suis chaque fois étonné de constater que les esprits se cabrent dès qu'on parle de rationalisme, de pensée scientifique et philosophique pour les opposer à la pensée pré-logique et mythologique. Il ne faut pas voir, à mon avis, dans cette opposition je ne sais quelle hiérarchisation mais un simple passage objectif, qui a duré des siècles, et qui a permis à l'humanité de sortir de l'ornière des superstitions (tout en étant conscient que ces dernières, bien sûr, ont la vie dure). De même, je ne dis pas que la pensée pré-logique a disparu ou a été anéantie. Néanmoins, la pensée philosophique, rationnelle et scientifique a heureusement mis les hommes devant les exigences de la démonstration et de l'avancement de preuves. Un exemple ? Lisez l'Apologie de Socrate. Vous y verrez un choc frontal entre le mythe (Socrate corrompt la jeunesse mais surtout se moque des dieux) et la pensée rationnelle (Socrate démontre, argumente et avance des preuves de l'inanité des accusations dont il fait l'objet). C'est assez fascinant.

    Quelques mots sur le "vécu" des mythes. Je crois que nous jouons sur les termes et que l'on utilise aujourd'hui le mot "mythe" un peu à toutes les sauces et, en tout cas, pas dans l'acception dans laquelle l'entendaient les anciens de l'Antiquité. En effet, poser l'exigence de vivre et non pas d'étudier le mythe est déjà un non sens. Et c'est déjà faire usage de logique et de raison. Or, précisément, le mythe avait dans les temps anciens une force totalisante, voire totalitaire, dont la fonction était non seulement d'expliquer le monde mais aussi de lui donner un sens. Une force coercitive dans la mesure où il était absolument fou et impensable de s'en détacher, voire de l'interpréter. Le corps social y était organiquement apparenté et y puisait les éléments de son histoire et de son destin.

    En maçonnerie, procède-t-on de la sorte ? Je ne le pense pas. J'ai plutôt l'impression que nous "jouons" des mythes mais que nous ne les vivons pas. De plus, ces mythes (Hiram et d'autres…) sont livrés à la réflexion et connaissent des variations parfois sensibles. Ce que nous jouons, nous en comprenons le sens général, nous y percevons sans doute des éléments qui permettent de nous enrichir spirituellement et de forger l'identité du groupe. Mais nous n'y croyons pas à la manière des anciens parce que nous avons justement la possibilité de ne pas y croire. Si un jour vous tombez dans une loge dans laquelle tous les membres s'accordent pour dire qu'ils croient dans les mythes, dites-vous bien que vous êtes tombés dans une secte.

  • Maçonnerie et Liberté

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    Le facétieux Léo Campion, maçon et anarchiste franco-belge, avait une façon bien à lui de définir la franc-maçonnerie :

    « Elle [la maçonnerie] est la seule association à laquelle peut adhérer celui qui, précisément, n’adhère à rien. » (1)

    Que voulait-il dire ?

    Que la F∴M est un asile pour les individus en recherche. Qu'elle est un lieu où les idées peuvent être remise perpétuellement cause, un lieu où les préjugés peuvent être bousculés, un lieu que peut même rejoindre celui qui n'a pas d'idées bien affirmées.

    Campion considérait aussi que la maçonnerie était profondément anarchiste de par son esprit, ses structures et ses méthodes. C’est ainsi qu'il comprenait la présence de nombreux anarchistes célèbres dans les LL : Proudhon, Bakounine, Reclus, Paraf-Javal, Faure, Hem-Day, Lepage etc.

    Cependant, je ne partage pas du tout l'opinion de Campion au sujet du caractère libertaire "indéniable" de la F∴M. Je crois même que celui-ci a cédé à une tentation bien commune chez les FF qui consiste à réduire la FM∴ à ses convictions personnelles. Ce n'est pas un reproche, entendons-nous bien, mais un défaut qui conduit inévitablement l'anarchiste à mettre la F∴M à la sauce libertaire, le socialiste a en faire une institution socialisante, le conservateur à la définir comme une ordre traditionnel dont il ne faut rien changer, etc.

    Il y a malgré tout un point sur lequel je rejoins Léo Campion. Comme lui, je pense que la L est un lieu où le principe de liberté est compris dans son acception la plus étendue. Liberté d'expression, liberté de conscience, liberté d'action. J'ai bien dit liberté, concept dont les libertaires n'ont évidemment pas le monopole. Certes, je suis conscient que les FF ont aussi des obligations à respecter (assiduité, capitation, respect des rites et des usages, secret des délibérations, secret d'appartenance, etc.) mais celles-ci ne sont jamais contraignantes précisément parce qu'ils y consentent librement.

    Le principe de liberté est d'ailleurs si important en F∴M∴ que le droit à la révolte a été expressément reconnu pour le franc-maçon et ce dès le début du dix-huitième siècle ! L'article 2 des Constitutions d'Anderson (1723), intitulé Du Magistrat civil suprême et subordonné, énonce (je souligne) :

    « Le Maçon est un paisible sujet vis-à-vis des pouvoirs civils, en quelque endroit qu’il réside ou travaille, et ne doit jamais se mêler des conspirations contre la paix ou le bien-être de la Nation, ni manquer à ses devoirs envers les magistrats inférieurs ; car, comme la Maçonnerie a toujours souffert de la guerre, de l’effusion de sang et du désordre, il en a résulté que les anciens rois et princes ont été fort disposés à encourager les artisans à cause de leur caractère pacifique et de leur loyauté au moyen desquels, dans la pratique, ils répondaient aux chicanes de leurs adversaires et concouraient à l’honneur de la Confrérie, toujours florissante en temps de paix. C’est pourquoi, si un Frère devient rebelle à l’Etat, il ne doit pas être soutenu dans sa rébellion quelle que soit la pitié qu’il puisse inspirer en tant qu’homme malheureux et s’il n’est convaincu d’aucun autre crime, bien que la loyale Fraternité doive et ait le devoir de le désavouer sa rébellion et de ne donner aucun ombrage ni motif de défiance politique au Gouvernement existant, ils ne peuvent pas l’expulser de la Loge, et sa relation avec elle demeure indéfectible. » (2)

    Le droit à la révolte contre l’Etat est donc expressément consacré en F∴M∴ même s’il n’est évidemment pas encouragé par l’Ordre. C'est d’ailleurs, parait-il, sur cette base juridique "symbolique" que le GODF aurait fini par réintégrer les FF ayant participé activement à la Commune de Paris ! (3) Sachons ne pas l’oublier même si cette réintégration a très probablement été aussi facilitée (et de manière sans doute plus déterminante) par la loi d'amnistie votée par le Parlement en 1880.

    ____________

    (1) Léo Campion, Le Drapeau noir, l'équerre et le compas, rééd. Alternatives Libertaires, Bruxelles, 1996, p.8. Vous pouvez lire l'ouvrage en ligne. Soit dit en passant, il est curieux que la citation de Campion ait été trafiquée après coup dans l'édition en ligne. La présence du pronom démonstratif "celle", même entre parenthèses, n'ajoute rien au fait que les femmes sont légitimes en maçonnerie. Je rappellerai toutefois que le masculin l'emporte sur le féminin dès lors qu'on veut généraliser un propos, non par sexisme, mais par respect de la syntaxe (quand on parle des hommes en général, on sous-entend aussi les femmes). Campion n'a donc jamais procédé à cet ajout superfétatoire et politiquement correct, lui qui, de surcroit, était membre du GODF, obédience historiquement masculine.

    (2) Les Constitutions d'Anderson, traduites et commentées par Daniel Ligou, Edimaf, Paris, 1990, p. 50.

    (3) Les Constitutions d'Anderson n'ont quasiment jamais eu de force réglementaire. D'abord parce que certains maçons les ont contestées dès leur publication. Ensuite parce que les LL et les Obédiences ont édicté assez rapidement leurs propres réglements.