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  • Adieu Humanisme !

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    Humanisme, Gaël Brustier, Alexandre Dorna, extrême, revuesSi vous avez aimé Marc Riglet, vous allez adorer Alexandre Dorna, coordinateur du dernier dossier de la revue Humanisme intitulé : « Les limites de l'extrême ». Pourtant, tout avait bien commencé. Un rapide parcours des articles laissait présager de belles choses. Et puis patatras ! La présentation du dossier faite par l'universitaire Alexandre Dorna a soudainement tout gâché. Voici ce qu'on peut lire en page 21 :

    « Le concept de populisme est détourné de son sens originel. En France, en quelques années, il est réservé à des idées des partis d'extrême droite. Il ne peut être alors utilisé par la gauche. Aussitôt, le populisme est déclaré comme un mode politique à droite, quasi fasciste. La classe politique, toutes tendances confondues, fait de la sécurité la clé de voûte de la lutte contre le terrorisme. Le ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve consacre une bonne partie de ses discours à l'autoritarisme sécuritaire. Le gouvernement « socialiste » de Hollande et Valls évoque les dérives conspirationnistes avec des incantations dont il faut se méfier. Ce tournant enveloppe la trahison de la gauche et du socialisme avec des promesses non tenues et des déclarations d'amour aux entreprises capitalistes. A cela s'ajoute la capitulation devant le grand capital sur l'autel des hauts-fourneaux de Florange et la fermeture d'Alstom. Et politiquement, l'ultime rupture avec le credo socialiste est là quand François Hollande, fait la proposition d'inscrire dans la Constitution « l'état d'urgence » ainsi que la déchéance de nationalité pour les binationaux, c'est à l'évidence la honte de trop. »

    Quoi que l'on pense de l'action du Président de la République et du Premier ministre actuels, comment ne pas s'interroger sur l'utilité d'un tel réquisitoire dans une revue maçonnique ? Je ne vois pas en quoi cela renforce les arguments du professeur Dorna qui donne plutôt l'impression d'user de sa casquette d'universitaire pour instrumentaliser Humanisme et se livrer à un mesquin règlement de compte politique. Ça me paraît d'autant plus incongru que nous sommes à quelques mois à peine de l'élection présidentielle. Alors j'ai cherché à en savoir plus sur l'auteur. Je me suis ainsi rendu compte que M. Alexandre Dorna n'est pas qu'un simple intellectuel. Il est aussi un homme politiquement engagé qui a siégé dans les instances du très révolutionnaire Parti Radical de Gauche (PRG) où l'on compte des personnages aussi considérables que M. Jean-Michel Baylet ou Mme Sylvie Pinel, candidate depuis peu à l'élection présidentielle.

    J'ai trouvé assez comique de lire sous la plume d'un ancien responsable du PRG que le gouvernement « socialiste » (les guillemets sont de l'auteur) se complaisait dans des incantations dont il fallait se méfier (lesquelles mon Dieu ?) ou, pis encore, dans l'autoritarisme sécuritaire comme si la France avait soudainement tourné le dos aux liberté publiques. Pourtant, que n'aurait-on pas entendu si l'exécutif n'avait pas réagi énergiquement après les attentats de 2015 ? N'est-il pas savoureux de voir un radical utiliser une terminologie fleurant le bon le marxisme-léninisme pour accuser le gouvernement socialiste d'avoir trahi la gauche, fait des déclarations d'amour aux entreprises capitalistes et capitulé devant le grand capital ? Les ouvriers de Florange, qui ont pu conserver leurs emplois malgré la fermeture des hauts-fourneaux, apprécieront sans doute les leçons indignées du professeur Dorna. Ce qui est sûr, c'est que si le gouvernement n'avait pas agi suite à la mobilisation des salariés d'Arcelor-Mittal, ces derniers auraient fait l'objet d'un licenciement économique. Et je ne prends pas de grands risques en disant qu'ils auraient pu attendre longtemps avant que M. Dorna leur trouve du boulot. Idem du site historique d'Alstom à Besançon dont l'avenir paraît s'éclaircir grâce aux pressions de l'Etat. Il me semble que l'on peut tout de même en faire crédit à l'exécutif sans être pour autant un béni oui-oui du gouvernement.

    Quant aux tergiversations de l'exécutif sur la déchéance de la nationalité et sur le projet avorté d'inscription de l'état d'urgence dans la Constitution, il faut évidemment les replacer dans le contexte de forte émotion qui avait alors submergé le pays. Le chef de l'Etat a probablement cru pouvoir lancer un signal fort à ce moment là, lui que les médias accusent quasi-quotidiennement d'indécision. Comment lui reprocher après coup d'avoir oeuvré en faveur de la sécurité intérieure et extérieure du pays ? Où est l'autoritarisme au juste ? J'observe que le Président de la République ne s'est pas entêté quand il a compris qu'il ne pourrait pas rassembler une majorité des 2/3 des sénateurs et de députés pour modifier la Constitution.

    Et que dire de cet autre jugement de valeur du professeur Dorna (cf. p.22) ?

    « Hollande, en médiocre apprenti psychologue, attribue l'avancée du populisme à « la peur » en faisant abstraction de la crise et des conditions matérielles de la réalité. »

    Cela revient donc à dire que le président de la République - désigné dédaigneusement par son seul patronyme - est déconnecté de la réalité. Je trouve caricatural d'affirmer que le Président de la République considère que le populisme ne résulte pas non plus des difficultés économiques et sociales ! Autant carrément le traiter de nigaud.

    Bref, vous l'aurez compris, les jugements de valeur du professeur Dorna m'ont prodigieusement agacé. C'est comme si, de mon côté, je reprochais à M. Alexandre Dorna, président de l'institut d'études radicales, et à ses amis politiques de se réclamer d'un courant de pensée qui a cru pouvoir se servir, il y a 25 ans, des ambitions débridées de M. Bernard Tapie pour s'extirper de la marginalité groupusculaire à laquelle la fin mouvementée de la troisième République l'avait inexorablement condamné.

    C'est comme si je reprochais également à M. Alexandre Dorna et à ses amis politiques d'avoir soutenu M. Jean-Pierre Chevènement en 2002, donc d'avoir contribué non seulement à la dispersion de l'électorat de gauche mais aussi à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle.

    C'est comme si je reprochais à M. Alexandre Dorna et ses amis politiques leur militantisme souverainiste, au sein du comité Valmy, contre la construction d'une Europe fédérale pourtant si nécessaire dans ce monde multipolaire composé de grands blocs. 

    Enfin, c'est comme si reprochais à M. Alexandre Dorna et à ses amis politiques d'avoir espéré en 2007 une renaissance du radicalisme autour de François Bayrou, pourtant catholique pratiquant. J'observe d'ailleurs qu'une partie de la fantomatique « Union des Républicains Radicaux»  est allée grossir les rangs de deux cabines téléphoniques (« Les Progressistes » et « La Gauche Moderne ») animées respectivement par deux individus - M. Eric Besson et M. Jean-Marie Bockel - qui ont cyniquement trahi leurs engagements et leur parti politique pour quémander et obtenir de MM. Sarkozy et Fillon un portefeuille ministériel. Est-ce que là on peut dire, pour reprendre les mots du professeur Dorna, que c'est à l'évidence « la honte de trop » ?

    Dans ces conditions, il est difficile de ne pas avoir la sensation désagréable que la revue Humanisme prend ses lecteurs pour des imbéciles en se présentant comme ouverte à tous les horizons intellectuels alors qu'elle exprime essentiellement, de numéro en numéro, les obsessions d'un courant républicain décliniste, laïciste, eurosceptique, méfiant envers la diversité culturelle qu'il réduit au communautarisme et au « politiquement correct », nostalgique de la grandeur d'une France fantasmée. Je me demande ce qui reste de maçonnique dans ce patchwork idéologique qui phagocyte quasiment toute la revue...

    Je voudrais aussi adresser une mention spéciale à l'article de M. Gaël Brustier qui affirme, sans rire, que M. Manuel Valls, « hybride de petit père Combes et de Paul Wolfowitz » se rapproche du néoconservatisme américain. Et d'accuser le « vallsisme » d'utiliser les mots de la République contre l'idéal républicain (p. 41) ! Quel dommage alors que son article partait bien ! Je me demande quelle peut bien être la valeur de cette étiquette de néoconservateur collée sur le dos du Premier ministre par quelqu'un qui, au cours des dix dernières années, a successivement émargé au RPR, au MDC et au PS. Désolé, mais je me méfie beaucoup des leçons de psychologie ou de philosophie politique dispensées par des girouettes.

    Un dernier mot sur Humanisme. En décembre, je dois normalement renouveler mon abonnement. Cependant je ne le ferai pas. Celles et ceux qui lisent régulièrement ce blog savent que je n'en partage pas la ligne éditoriale. En page 4, on peut lire cet avertissement écrit en tout petit :

    « Destinée à l'information, la revue Humanisme n'est pas un document officiel du Grand Orient de France. Ses articles n'engagent en aucune manière, directe ou indirecte, la responsabilité de cette association ni n'impliquent de reconnaissance officielle de sa part. Ils expriment l'opinion de leurs auteurs et non pas nécessairement celle du Grand Orient de France. »

    Dont acte. Mais alors pourquoi cette revue est-elle présentée comme celle des francs-maçons du Grand Orient de France ? Pourquoi le directeur de la publication est-il le Grand Maître du Grand Orient de France ? Pourquoi le Conseil de l'Ordre y délègue-t-il trois de ses membres ? Je veux croire que les projets d'article sont lus attentivement par le comité de rédaction mais je dois constater, hélas, que celui-ci a pris l'habitude d'en valider certains sans prendre la précaution d'en expurger les passages inutilement polémiques, agressifs et bêtes. C'est dommage car, quoi qu'on en dise, ces articles, une fois publiés, engagent malheureusement le Grand Orient, précisément à cause de la présence de quatre membres de son exécutif dans l'organigramme de la revue.

    C'est la raison pour laquelle je fais partie de ceux qui considèrent qu'il est grand temps de passer à autre chose. Mais comme je n'ai pas la force d'entraînement nécessaire pour convaincre le plus grand nombre de mes frères, parce que j'ai aussi mieux à faire que de me battre contre le conformisme d'appareil, je me contenterai d'un désabonnement. Je suis cependant convaincu qu'il faudrait que le Grand Orient de France coupe structurellement les ponts avec Humanisme et laisse cette revue militante vivre sa vie en dehors de lui. L'obédience pourrait ainsi jeter utilement les bases d'une publication authentiquement maçonnique, c'est-à-dire d'une publication qui parle réellement des loges et de ceux qui, concrètement, font vivre quotidiennement la franc-maçonnerie du Grand Orient de France en métropole, en outre-mer et à l'étranger. 

    On peut rêver. C'est bientôt Noël.

  • Jean Baylot, l'anticommuniste

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    Jean Baylot (1897-1976) est passé à l'orient éternel il y a un tout petit peu plus de quarante ans. Il m'est donc impossible de ne pas consacrer une note à ce personnage singulier de l'histoire récente dont l'évolution intellectuelle est également étroitement liée aux soubresauts de la vie politique de notre pays. Je dis « histoire récente » car que représentent 40 ou 50 ans dans l'histoire de l'humanité ? Rien bien sûr. C'était donc il y a une minute à peine de notre présent.

    Regardons les photos ci-dessus. Elles proviennent respectivement du trombinoscope de l'Assemblée Nationale (à gauche) et de la préfecture de police de Paris (à droite). La première été probablement prise en 1958 ou 1959. On y voit un homme dégarni, avec de grosses lunettes sur le nez, l'air sévère ou martial. C'est Jean Baylot. Il devait donc avoir 62 ans environ. La seconde a été prise entre le 12 avril 1951 et le 12 juillet 1954 quand Baylot assumait les fonctions de préfet de police de Paris. Le moins qu'on puisse dire est que Baylot n'y apparaît pas sous un jour avenant.

    On imagine un homme plutôt froid, autoritaire et cassant mais il faut se méfier des apparences. Jean Bossu (1911-1985), qui fut initié en 1961 par Baylot au sein de la loge Marianne n°75 à l'orient de Maubeuge (Grande Loge Nationale Française), le présente de manière tout à fait différente. Baylot était à ses yeux l'homme le plus admirable qu'il ait connu, qui plus est d'une grande bonté et d'une bienfaisance discrète. Il n'en demeure pas moins que Jean Baylot a toujours traîné une réputation sulfureuse d'homme de réseaux de droite, voire d'extrême droite. Ce n'est pas tout à fait inexact mais il faut quand même se garder de tomber dans la caricature. La réalité est plus complexe et mérite d'être nuancée.

    Jean Baylot est issu d'un milieu modeste. Originaire de Pau, ce béarnais était le fils d'un tailleur et d'une tapissière. Après la première guerre mondiale où il servit comme engagé volontaire, Jean Baylot a été titularisé comme agent des PTT et s'engagea très vite dans le militantisme syndical au sein de la CGT en 1920. Il assuma la responsabilité de secrétaire général du syndical national des agents des PTT à partir de 1924. C'est au contact des réalités syndicales que Baylot s'est également confronté aux réalités politiques de la gauche française. Cette dernière s'était divisée après le congrès de Tours de 1920 aux termes duquel la majorité de la SFIO avait fait le choix de rejoindre la troisième internationale et de fonder par le Parti communiste français (PCF). Le congrès de Tours a eu d'importantes répercussion sur la destinée de la CGT qui s'est rangée rapidement derrière la ligne politique du PCF. Baylot, qui fut membre des jeunesses socialistes et de la SFIO, a vécu douloureusement cette scission retentissante. Il a alors renoncé très vite fin à ses activités syndicales au sein de la CGT pour se concentrer sur sa carrière et progresser au sein de l'administration des PTT. Il est ainsi devenu rédacteur principal, puis inspecteur et enfin chef de division.

    4269534018.jpgJean Baylot a rejoint très jeune la franc-maçonnerie, probablement parrainé par des francs-maçons rencontrés au cours de ses activités syndicales. Il a été initié le 2 août 1921, à 24 ans, au sein de la loge La Fraternité des Peuples à l'orient de Paris (Grand Orient de France). Il y a été reçu compagnon le 16 juillet 1922 et élevé maître le 11 juillet 1923. Il a rejoint ensuite la loge Les Amis de l'Humanité à l'orient de Paris Montrouge (Grand Orient de France) en 1937. Son parcours maçonnique a été régulier. Dans les années 1930, il intègre le Grand Collège des Rites, la juridiction de hauts grades souchée sur le Grand Orient. Il devient dix-huitième du rite écossais le 29 juillet 1932 au sein du chapitre Les Zélés Philanthropes de la Vallée de Paris ; puis trentième le 22 juin 1936 au sein du conseil philosophique La Clémente Amitié du camp de Paris et enfin trente-troisième, après la deuxième guerre mondiale, le 14 septembre 1946.

    La deuxième guerre mondiale justement. Elle a bouleversé la vie de Jean Baylot qui a été sans doute contraint de quitter les PTT où sa qualité maçonnique l'avait rendu indésirable. Est-ce la raison pour laquelle il a suivi les cours de l’Ecole supérieure du bois dont il est d'ailleurs sorti major de promotion en 1943 ? Je l'ignore. Une chose est certaine en tout cas, c'est que sa qualité maçonnique en a fait un paria et l'a évidemment poussé vers la résistance active. Il s'y est fait remarquer par sa bravoure. Ce qui lui a valu de nombreuses décorations (croix de guerre, médaille de la Résistance, Légion d'honneur).

    C'est à la Libération que sa carrière a pris une tout autre dimension. Il a été désigné préfet des Basses-Pyrénées (1944-1945), son département d'origine (actuellement connu sous le nom de Pyrénées Atlantiques), puis préfet de la Haute-Garonne (1946-1947). Il a été ensuite secrétaire général du ravitaillement auprès de la présidence du Conseil (14 juin 1947), préfet des Bouches-du-Rhône (14 février 1948), inspecteur général de la huitième région (4 janvier 1951), et enfin préfet de police de Paris, le 17 avril 1951. Une très brillante carrière de haut fonctionnaire accomplie en quelques années à peine.

    L'épreuve de la clandestinité au sein de la Résistance et les responsabilités assumées dans l'immédiate après guerre, ont mis à nouveau Jean Baylot en contact avec le mouvement communiste et l'ont renforcé dans ses craintes d'une insurrection, notamment lors des grandes grèves de 1947. Sa hantise ? Que la France devienne une démocratie populaire et un Etat satellite de l'URSS. Son obsession ? Contenir coûte que coûte le PCF, principale formation politique du pays, qui exerçait à l'époque une extraordinaire attirance sur la jeunesse et les intellectuels.

    Jean Baylot s'est donc particulièrement impliqué dans la lutte contre ce que l'on pourrait appeler le « communisme culturel ». Par exemple, à peine nommé préfet de police de Paris, il s'est opposé, en juillet 1951, à la représentation d'une pièce par la troupe théâtrale « Les pavés de Paris ». Cette pièce avait été créée à l'occasion du trentième anniversaire du PCF (Patricia Devaux, « Le théâtre communiste durant la guerre froide », revue d'histoire moderne et contemporaine, n°44-1, janvier-mars 1997, éd. Belin, Paris, p.90).

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    Jean Baylot a ainsi frayé avec le mouvement anticommuniste Paix et Liberté animé par le député radical-socialiste Jean-Paul David (1912-2007) et soutenu par les Etats-Unis d'Amérique. Cette organisation s'était assignée pour objectif de combattre le Mouvement de la Paix perçu comme une escroquerie morale des communistes spéculant politiquement sur le désir de paix des Français. C'était l'époque de la « colombe qui fait boum », affiche de propagande dont le but était de se moquer de la colombe de la paix dessinée par Pablo Picasso. Jean Baylot a été aussi le préfet qui a fait réprimer la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF pour s'opposer à la venue sur le sol français du général Ridgeway, commandant des forces américaines en Corée.

    Baylot s'était également rapproché d'individus d'extrême droite qui partageaient le même anticommunisme viscéral : l'abbé catholique traditionnaliste Ferdinand Renaud (1885-1965) ; l'amiral Gabriel Auphan (1894-1982) ; Simon Arbellot de Vacqueur (1897-1965), journaliste et écrivain monarchiste qui parraina avec Gabriel Jeantet le jeune François Mitterrand (1916-1996) en 1943 pour l'obtention de la fameuse francisque ; René Malliavin (1896-1970), le patron du journal pétainiste Rivarol et le chroniqueur Emile Grandjean (1888-1986) dont le nom de plume à Rivarol était Jean Pleyber  (Franck Tison, « Un abbé en politique : Ferdinand Renaud (1885-1965) », Revue historique, n° 604, octobre-décembre 1997, éd. Félix Alcan, Paris, p. 331).

    Devenu un personnage important de la quatrième République, Baylot a vu sa carrière brutalement interrompue par « l’affaire des fuites ».  Il avait été chargé par Léon Martinaud-Déplat (1899-1969), ministre de l'intérieur, d'enquêter sur les fuites du comité de défense nationale. Il a eu recours à cette occasion aux services de Jean Dides (1915-2004), commissaire principal du port de la Ville de Paris, membre des renseignements généraux, lié à l’extrême-droite. En juin 1954, François Mitterrand, nommé ministre de l'intérieur dans le gouvernement de Pierre Mendès-France, a appris que Baylot et Dides étaient en train d'enquêter sur lui. L'un et l'autre ont été aussitôt démis de leurs fonctions. Baylot a été mis en disponibilité, puis nommé préfet hors cadre, c'est-à-dire sans affectation.

    Cette situation nouvelle a incité Jean Baylot à faire de la politique. Il a été élu député de la dix-septième circonscription de la Seine en novembre 1958. De 1958 à 1962, il a siégé dans le groupe des « indépendants et paysans d'action sociale» (ancêtre du Centre National des Indépendants (CNI), formation politique très droite). Cependant, il ne s'est pas distingué à l'assemblée nationale par un activisme particulier. Député plutôt médiocre et absent, Baylot, logiquement, n'a pas été réélu.

    220px-Logogodf.pngC'est à la fin des années 1950 que notre homme s'est détourné du Grand Orient de France alors qu'il y avait assumé pourtant d'importantes responsabilités (dans cette décennie, il avait siégé au conseil de l'ordre et fut même désigné grand maître adjoint). Comment expliquer son départ en 1958-1959 ? Il m'est arrivé de lire que son départ du Grand Orient avait été motivé par son soutien à la loi Debré du 31 décembre 1959 relative aux établissements privés sous contrat. C'est possible mais très réducteur. Je crois que les raisons étaient bien plus profondes qu'une loi scolaire.

    La raison du départ de Jean Baylot de la rue Cadet était fondamentalement liée à son inquiétude de la montée en puissance des réseaux politiques d'extrême gauche ou, du moins, des réseaux favorables à l'union politique de tous les courants de gauche au sein de l'appareil du Grand Orient de France. Je crois qu'il pensait sincèrement que la rue Cadet avait fait l'objet d'une infiltration communiste massive et qu'il percevait donc cette situation non seulement comme un danger pour la France mais aussi pour la franc-maçonnerie.

    On peut certes sourire aujourd'hui de cette perception quelque peu paranoïaque du Grand Orient mais il faut se remettre malgré tout dans le contexte de la guerre froide. L'analyse de Baylot n'était peut-être pas aussi infondée qu'on pourrait le croire de prime abord. Je renvoie en effet à ce que j'ai pu écrire sur ce blog au sujet d'Alexandre Chevalier ou de Guy Mollet par exemple. Le parcours intellectuel de Chevalier et Mollet, bien que fort différents, rejoint néanmoins celui de Baylot sur le terrain de l'anticommunisme. Les trois ont été violemment critiqués au sein du Grand Orient. Ils ont été amenés à en partir d'eux-mêmes dans des conditions qui ne sont pas à l'honneur de l'obédience. Il est également facile de deviner que Jean Baylot a vécu les événements de 1968 avec anxiété comme s'ils annonçaient les plus grands dangers. Idem du programme commun liant le MRG, le PS et le PCF à partir de 1972. Enfin, je pense que si Baylot n'était pas mort en février 1976, il est très probable qu'il aurait été très inquiet de l'arrivée de ministres communistes au gouvernement en 1981. L'anticommunisme donc. Jusqu'au bout.

    La situation en Algérie n'a pas non plus arrangé les choses et a très certainement précipité son départ du Grand Orient. Jean Baylot était en effet un partisan déclaré de l'Algérie française alors que le Grand Orient était au contraire favorable à l'indépendance algérienne. Il faut d'ailleurs rappeler que le 14 juillet 1953, le préfet Jean Baylot a fait réprimer violemment une manifestation d'Algériens. Il y a quand même eu sept morts chez les manifestants ! Un carnage. Il est très probable que le souvenir de cet épisode sinistre a grandement contribué à sa marginalisation au sein du Grand Orient de France.

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    Jean Baylot était-il d'extrême droite ? Non évidemment. Il s'agissait d'un républicain intransigeant qui avait combattu le nazisme et fascisme et qui redoutait que le pays ne tombe un jour sous le joug de l'Union soviétique. C'est ce qui l'a conduit à se rapprocher de tous ceux qui partageaient cette crainte et donc de certaines personnalités d'extrême droite. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si Jean Baylot, une fois à la Grande Loge Nationale Française, a rejoint la Loge L'Europe Unie n°64 à Paris et fondé Marianne n°75 à Maubeuge. Ces deux titres distinctifs claquent comme deux manifestes politiques : la fin du rideau de fer avec l'union du vieux continent d'une part, et l'attachement à l'idéal républicain d'autre part.

    glnf-news.jpgPourquoi Jean Baylot a-t-il rejoint la GLNF ? Par pragmatisme, c'est-à-dire par souci de maintenir une attache avec les pays anglo-saxons, notamment avec les américains via la maçonnerie. Je crois que si la Grande Loge de France avait été reconnue en 1954 par la franc-maçonnerie régulière, Jean Baylot aurait rejoint l'obédience de la rue Puteaux. Je pense donc que la régularité maçonnique était avant tout pour Baylot un acte politique et le moyen d'ancrer la maçonnerie française à l'ouest. C'est la raison pour laquelle il s'y est fortement impliqué (il y est devenu Grand Maître provincial de la région Aquitaine, puis assistant Grand Maître).

    Cependant, j'aurais tort de réduire le départ de Baylot du Grand Orient aux seules considérations politiques même si elles sont fondamentales. Jean Baylot a évidemment évolué dans sa vie spirituelle. Il aimait aussi l'histoire maçonnique. C'était d'ailleurs un collectionneur de documents maçonniques de première importance. Un fonds maçonnique à la Bibliothèque Nationale porte son nom. En outre, il s'intéressait à la recherche ésotérique et avait entamé un cheminement au sein du régime écossais rectifié parallèlement à celui effectué au Grand Orient et au Grand Collège. Il a eu également des contacts avec la maçonnerie égyptienne et l'ordre martiniste. Ce n'est sans doute pas un hasard non plus si Jean Baylot a demandé à Marius Lepage, autre transfuge du Grand Orient, de préfacer son ouvrage polémique La Voie Substituée (1968). La loge n°190 de la GLNF porte le titre distinctif de Jean Baylot.

  • La trahison de Léon Bourgeois

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    Paul Anxionnaz, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, déclarait en 1967 au sujet de Léon Bourgeois (1851-1925) : « Si nous, francs-maçons du Grand Orient de France, vouons un culte particulier à sa mémoire, c’est parce qu’il n’est sans doute pas d’homme d’action, d’écrivain, de penseur dont l’œuvre tout entière ait été à un plus haut degré imprégnée de pensée et de fraternité maçonniques. » Loin de moi l'idée de contester les propos tenus par Anxionnaz il y a bientôt cinquante ans. Mais force est de constater que le culte particulier qu'il évoquait hier a bien du plomb dans l'aile aujourd'hui. Combien de francs-maçons du Grand Orient connaissent réellement la vie et l'oeuvre de Bourgeois ? Dans cette note, je ne vais pas revenir sur sa biographie. Je vais plutôt m'attacher à montrer que ce grand homme a eu aussi sa part d'ombre et qu'il était avant tout un homme politique et un habile manoeuvrier. Nous sommes en juin 1914. La guerre menace. Lors des législatives de mai 1914, la France a largement voté pour la gauche républicaine. Elle se retrouve pourtant dirigée par un éphémère gouvernement de centre droit (vous voyez, le phénomène n'est pas nouveau).

    f1.highresQuoi ? Trahison. Avons-nous bien entendu ? M. Léon Bourgeois, accusé de trahison ? C'est incroyable !  Et pourtant, c'est bien ce mot infamant qui fuse des bancs radicaux de la Chambre des députés chaque fois que M. Léon Bourgeois, tout nouveau ministre des affaires étrangères, prend la parole pour justifier sa participation au gouvernement d'Alexandre Ribot.

    M. Léon Bourgeois, le pape du solidarisme, l'icône vivante du radicalisme et du camp républicain, a donc décidé de rejoindre M. Alexandre Ribot, le modéré, l'extrémiste du centre, l'adversaire déclaré des idées défendues par la gauche. Comment est-ce possible ? Comment Léon Bourgeois, qui a par exemple défendu la séparation de l'Eglise et de l'Etat et l'impôt sur le revenu, a-t-il pu accepter de participer à un gouvernement présidé par un homme qui n'a jamais voulu ni de l'une ni de l'autre  ?

    Il y a là quelque chose de surprenant que n'éclaire pas totalement l'amitié que Bourgeois porte à Ribot, bien qu'il fût, d'une part, son ministre de la justice à deux reprises (en 1892 et 1893) et qu'il lui succédât, d'autre part, à la présidence du Conseil en 1895. Mais au fond, à bien y réfléchir, est-ce aussi surprenant que ça ? Pas vraiment. Pour s'en convaincre, il faut aller au-delà des apparences et, surtout, ne pas accorder une importance démesurée aux étiquettes politiques. En effet, si M. Léon Bourgeois, au sommet de sa gloire, a choisi de participer au gouvernement de M. Alexandre Ribot, c'est bien qu'il en partage l'orientation générale qui consiste à gouverner la France au centre. Bourgeois et Ribot sont sénateurs. Ils ont voté en faveur de la loi des trois ans. Ils vivent aussi dans la hantise des troubles révolutionnaires et dans le souvenir des violentes grèves de Carmaux (Tarn) soutenues par les socialistes et les milieux anarchistes. Tous deux au pouvoir ont été confrontés directement à ce douloureux épisode de l'histoire ouvrière française. Bourgeois et Ribot ont probablement bien mesuré l'impact politique que pouvait avoir la colère des prolétaires sur l'ordre social. Et c'est sans doute avec beaucoup d'inquiétude que l'un et l'autre ont vu que cette colère avait fini par trouver son expression politique dans une structure partisane unifiée : la section française de l'internationale ouvrière (SFIO).

    Bourgeois a-t-il donc trahi comme le prétendent quelques députés radicaux turbulents ? Du point de vue des faits, il est normal que ces députés aient pu le penser et le lui reprocher. Léon Bourgeois n'a-t-il pas opposé une fin de non recevoir à René Vivani au cours d'une brève entrevue, alors que leur appartenance commune au Grand Orient de France aurait pu éventuellement les rapprocher ? Pourquoi donc Bourgeois a-t-il plutôt accepté de se commettre avec le catholique Ribot ? Il y a sans doute à la base du choix de Léon Bourgeois une évolution politique qui, comme cela a été dit, a abouti à certaines convergences de vue avec les modérés et à une peur commune des socialistes. Mais il n'y a pas que les convergences politiques et la peur des rouges. M. Léon Bourgeois a également une analyse complètement dépassée du fonctionnement des institutions de la troisième République en général et de la vie parlementaire en particulier. Et c'est au nom de cette analyse dépassée qu'il a commis cette étonnante maladresse de rejoindre un gouvernement dont le programme est en complet décalage avec le résultat des dernières législatives. Il l'a d'ailleurs exposée en ces termes devant des députés radicaux médusés :

    "Un gouvernement se présente avec un programme. Il le formule et dans sa majorité viennent s'inscrire ceux qui pensent comme lui. Vous savez très bien que ce n'est pas une ambition quelconque qui m'a amené au gouvernement. J'ai assez souvent refusé les honneurs et le pouvoir pour n'être pas suspect, à mon âge et dans mon état de santé, de les solliciter."

    La raisonnement de Léon Bourgeois, on le voit, est d'une simplicité confondante : un gouvernement se présente devant la représentation nationale avec une feuille de route. Ensuite, une majorité doit naturellement se constituer derrière lui. En somme, qui l'aime le suive... Or, précisément, les députés ne se pressent guère pour soutenir ce gouvernement bizarre qui apparait, dans un contexte de crise politique aiguë, comme le résultat évident de manoeuvres de couloirs. Celui-ci ne dispose même d'aucune majorité sauf à considérer les parlementaires comme des individus libres de toute attache partisane et susceptibles, dans un tel cadre, de faire des choix totalement indépendants des stratégies des différents groupes politiques. C'était chose possible du temps où le parti républicain était uni. Cependant, la vie parlementaire a énormément évolué depuis 1901 et l'apparition des premiers partis politiques dans l'hémicycle. La majorité républicaine s'est très rapidement divisée en plusieurs factions politiques. Elle est alors devenue de moins en moins souple et de plus en plus ingérable. La montée en puissance des socialistes, comme cela a été observé, n'est pas non plus étrangère à cette évolution des règles du jeu. Enfin, il convient de remarquer que M. Léon Bourgeois - qui a toujours eu une haute opinion de lui-même - a peut-être pu penser que la seule présence de son nom au gouvernement suffirait à constituer une majorité. Force est de constater qu'il s'est lourdement trompé.

    Oui, Bourgeois s'est lourdement trompé en ne mettant pas en application pour lui-même ce qu'il affirmait avec force en 1898 : on ne peut pas gouverner contre la majorité. Louis Puech, député radical socialiste de la Seine, ne dit pas autre chose  lorsqu'il expose ainsi la situation politique après les législatives de 1914 :

    "Les socialistes étaient 70 ; ils sont 102. Les radicaux étaient 140 ; ils sont 180. Il y a les socialistes indépendants. Bref, nous sommes un bloc de 304 républicains contre lesquels on ne peut gouverner. En présence d'une situation comme celle que j'indique, qu'est-ce qu'on nous a donné ? Un groupe d'hommes (...) qui a eu le tort irrémédiable, à l'heure où je parle, de n'avoir pas pu ou pas voulu se procurer le concours et l'appui des groupes de gauche qui sont la majorité de la majorité républicaine ! (...) Si nous prenons le Cabinet qui est sur ces bancs et que nous le comparons à la situation du pays et de la Chambre, c'est un véritable paradoxe et un paradoxe vivant."

    En ce mois de juin 1914, M. Léon Bourgeois participe pleinement de ce paradoxe dont il a toutes les difficultés à expliquer le sens. A peine constitué, le gouvernement Ribot, quatrième du nom, est condamné. Bourgeois avec.