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république

  • Souvenir d'un anonyme lucide

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    loupe-zoom.jpgA quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle, je voudrais vous faire partager un article publié dans le quotidien Le Temps (édition du 1er mai 1871). Cette analyse, qui a cent quarante-six ans d'âge, dit beaucoup de choses sur la manière dont nous, Français, faisons de la politique. Elle est même d'une étonnante modernité si on y retranche, bien sûr, les références à l'actualité politique de l'époque. L'auteur de ces lignes, resté anonyme, fait en tout cas preuve d'une profondeur de jugement dont peu d'éditorialistes actuels peuvent se prévaloir.

    Au moment où l'auteur anonyme rédige ces lignes, la semaine sanglante n'a pas encore eu lieu, mais il pressent déjà l'horreur inéluctable de la répression des innocents manipulés par les maximalistes de la révolution ; il redoute les réactions du « parti de l'ordre », celui de la peur, celui du conservatisme étriqué qui réduit tout aux choses du passé et enferme la conscience dans les superstitions cléricales.

    L'auteur anonyme estime dans son article qu'il faut sortir de ces impasses qui, d'une part, confinent la politique au sentiment et, d'autre part, la réduisent à un musée des idées où chacun campe sur ses positions avec intransigeance comme des religieux sur des points de doctrine. Il rappelle que la politique est transaction et qu'elle implique donc de la discussion, de l'échange, de la négociation, une recherche de convergences, une modération dans les procédés. Or, les extrêmes sont inaptes à la politique puisqu'ils la confondent en permanence avec la violence et la confrontation stériles. La politique constructive doit donc être portée par « un parti intermédiaire ». Un parti susceptible de rénover les pratiques  afin d'anticiper l'avenir.

    Voici le texte dont il est question.

    politique

    « Il est curieux de voir à quel point, en France, nous vivons sur notre passé. Pas un de nos partis politiques dont l'idéal n'appartienne à une époque déjà éloignée, qu'on regrette pour les mérites qu'on y distingue ou qu'on lui prête, et qu'on voudrait faire revivre sans autre raison que le prestige même du passé. Il semble que ceux qui s'occupent des affaires publiques, parmi nous, soient des artistes, que leurs inclinations secrètes ont attachés, les uns à une école, les autres à une autre, mais qui tous comprennent leur vocation de la même manière, un pastiche perpétuel du maître préféré.

    Le légitimiste et le jacobin sont, à cet égard, voués au même procédé. Le premier ne peut concevoir la société sans une monarchie indépendante de ia volonté nationale, une aristocratie territoriale et un clergé ; le second voudrait pouvoir décréter la révolution en permanence : il ne rêve que motions ronflantes, discours respirant un mâle civisme, députations admises à la barre de l'Assemblée. Cela serait ce qu'il y a au monde de plus ridicule, si ce n'était ce qu'il y a de plus triste, et c'est triste parce que c'est de l'impuissance.

    On est toujours à nous jeter à la tête, tantôt les dix siècles de l'histoire de France, tantôt les principes de 89, et il ne se trouve personne pour demander qu'on s'occupe enfin du dix-neuvième siècle et des principes de 1871. Nos hommes politiques n'auraient-ils rien appris depuis quatre-vingts ans, et s'ils ont appris quelque chose, comment se fait-il qu'ils ne trouvent pas une parole vivante et nouvelle à adresser au pays ?

    Ce travers doit tenir à un autre qui n'est pas moins profond ni moins général, la France est le seul pays de l'Europe où la politique se traite comme affaire de religion. Les monarchistes sont des croyants, cela va sans dire, puisque le droit divin n'est point une opinion susceptible de démonstration, mais un dogme surnaturel ; mais le jacobinisme, pour avoir horreur du clergé, n'en est pas moins, lui aussi, une religion, une croyance, et pour tout dire, un fanatisme. On ne raisonne pas plus d'une part que de l'autre. On procède des deux côtés par voie d'anathème. On se renvoie les foudres de l'excommunication. Et comment discuterait-on, en effet, lorsqu'on a, d'un commun accord, transformé les questions politiques en autant d'articles de foi ?

    Nous ne nous trouvons plus sur le terrain des choses humaines, mais dans les régions mystiques du sentiment ; au lieu du caractère essentiellement relatif des intérêts sociaux, nous avons affaire à des dogmes qui ne transigent point parce qu'ils expriment la vérité absolue. Les partis, en France, sont des Eglises, les programmes des Credo, nos adversaires des hérétiques.

    Nous avons souvent déjà signalé ce trait de nos mœurs politiques et nous ne nous lasserons pas d'y revenir. Il n'est point de politique sans transaction et il n'est point de transaction possible lorsque la lutte est engagée entre des gens qui ont par devers eux un mot d'ordre inviolable, et qui laisseraient périr la patrie plutôt que leur principe. Et encore si ces principes étaient vivants ; mais, nous le disions tout à l'heure, ce sont des friperies historiques.

    Il y eut un moment, pendant la dernière guerre où l'on put croire que la superstition du passé avait reçu un coup décisif. Le pays tout entier, à la vue des désastres qui le frappaient si inopiné- ment, s'était réveillé comme d'un songe. On s'était aperçu tout à coup que la France, qui se croyait à la tête de l'Europe, était, au contraire, dépassée par la plupart des autres nations. On s'était mis à douter de cette supériorité de lumière dont on s'était cru si sûr, et par suite aussi, à douter de la valeur de la civilisation française et de tout l'ensemble de nos institutions. Ce n'était pas sur tel ou tel point seulement que le besoin d'un renouvellement se faisait sentir, mais partout à la fois.

    On réclamait comme un souffle puissant qui vînt rajeunir l'organisme vieilli de notre glorieuse patrie. Nous avions trop vécu sur un fond de routine, de cléricalisme, de moyen âge. Tout avait changé autour de nous, et nous, en dépit de la révolution dont nous étions si fiers, nous n'avions su innover en rien d'une manière un peu réelle et un peu féconde. La France du dix-neuvième siècle, comme liberté de penser et universelle initiative, était à mille ans du dix-huitième siècle. Voilà ce qu'on entrevit un instant, à l'époque de nos grands revers, mais ce qu'on est en train d'oublier maintenant. La puissance de la routine a déjà commencé de nous ressaisir.

    Que sont devenus ces rêves de large instruction populaire dans lesquels le patriote frappé au cœur cherchait la revanche des désastres du champ de bataille ? Où est le rajeunissement de la société, le désir seulement d'un rajeunissement ? N'est il pas évident que, parmi les hommes qui s'occupent en ce moment de l'avenir de la France, l'immense majorité ne comprend d'autre manière de relever le pays que de le ramener le plus promptement  et le plus exactement possible à quelque type du passé ? Notre espoir est qu'il se formera dans le pays, comme il se forme en ce moment à l'Assemblée, un parti intermédiaire, impatient des engagements aveugles, étudiant les questions pour elles-mêmes, portant plus d'intérêt à la chose publique que de dévouement aux traditions ; mais si le mouvement que nous appelons de tous nos vœux commence à se dessiner, il s'en faut qu'il ait déjà pris l'ascendant et la majorité de l'Assemblée risque toujours d'incliner vers la droite. Or, pour la droite, son programme est fixé. Elle accepte la République, mais, ainsi qu'elle nous le disait avant-hier, elle l'accepte comme en 48, provisoirement, et avec l'intention bien arrêtée de la renverser.

    On avait, en 48, un Falloux pour cette œuvre sainte, on a aujourd'hui un Kerdrel. Quand le jour propice sera venu, on « complétera l'édifice », et en attendant on le profile, on l'ébauche. Un jour, M. d'Audiffret Pasquier réclame en faveur de ces bureaux de bienfaisance, si méchamment mis en tutelle par des préfets républicains. Un autre jour, on établit une commission extra-parlementaire chargée de retondre l'instruction publique.

    On travaille en même temps à obtenir de M. le chef du gouvernement une petite expédition de Rome diplomatique, à savoir la défense faite au ministre de France de suivre le gouvernement de Victor-Emmanuel lorsqu'il quittera Florence. Une jolie vieille petite France, bien remise à neuf, tirée toute rajeunie de l'armoire aux antiques, une France bien routinière, bien confite en cléricalisme, bien nation latine ; une France vouée au blanc, voilà ce que la droite a imaginé de mieux pour nous aider à tenir notre rang entre l'Allemagne et l'Amérique, pour nous mettre en état de jouer notre rôle dans la grande mêlée des nations modernes

    La question politique, en France, est intimement liée à une question sociale, c'est-à-dire qui affecte la constitution même de la société, non pas sa constitution économique, ainsi que le veulent les socialistes, mais sa constitution morale ; il s'agit de savoir si la France subira une restauration ou une rénovation, si elle sera une chose du passé ou une chose de l'avenir. »

    En ce mois d'avril 2017, où la France est menacée par le péril mortel des extrêmes, il m'a paru indispensable d'exhumer ce beau texte clairvoyant.

  • Le point d'équilibre de la République

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    Il est beaucoup question aujourd'hui de recomposition politique. L'expression est à la mode. On l'entend partout en cette période électorale. Il est vrai que les grands partis ont du plomb dans l'aile pour tout un ensemble de raisons qu'il serait fastidieux d'analyser ici. Les lignes semblent bouger en tout cas. S'agit-il pour autant d'une recomposition politique ou bien simplement d'un retour de la République à son point d'équilibre ?

    Je m'explique. Chaque fois que la République a été en danger, menacée par la force brutale des extrêmes, les républicains attachés à la démocratie et aux libertés publiques ont su se rassembler dans une grande fédération trans-partisane. Sous la Révolution, cette fédération s'appelait « le Marais » composé d'abord par les Girondins, puis la Terreur passée par les Thermidoriens. Sous les deuxième et troisième Républiques, le Marais a pris différents noms : tantôt désigné sous l'étiquette de parti des « libéraux » ou des « radicaux », tantôt désigné sous celle de « centre gauche ».  

    C'est ce « Marais » aux limites fluctuantes qui, qu'on le veuille ou non, a construit la République en la prémunissant des aventures révolutionnaires sans issue. Même si comparaison n'est pas raison et que chaque époque obéit à un contexte historique donné, je trouve néanmoins que la situation politique française actuelle ressemble étrangement à celle qui prévalait dans les premières années du vingtième siècle lorsque la République était menacée à sa droite par des réactionnaires décidés à l'abattre et à lui substituer un régime autoritaire et à sa gauche par des socialistes résolument hostiles à toute participation gouvernementale et désireux de faire une révolution de type marxiste.

    Les républicains ont su aller au-delà des clivages pour se rassembler et jeter les bases du premier parti politique français les 21, 22 et 23 juin 1901 : le parti républicain, radical et radical-socialiste. S'y côtoyaient des gens venus de la droite et de la gauche, des gens venus de milieux modestes ou fortunés autour d'idées fortes : la défense de la République, la laïcité, le respect de la propriété privée, le désir de travailler à l'avènement d'une société solidaire d'hommes libres. Des ralliements ou en tout cas des compagnonnages ont fait jaser à l'époque : je pense notamment à celui du socialiste Aristide Briand. Le secrétaire de Jean Jaurès fut vivement conspué par ses anciens camarades pour avoir accepté de participer à l'exercice du pouvoir. On qualifia Briand de « Jaune » (traître, servile, suppôt du patronat en argot). On le prétendit de droite. Je pense également au ralliement de Joseph Caillaux, ce grand bourgeois fortuné, homme d'affaires passé par l'inspection générale des finances. Caillaux fut la bête noire des réactionnaires qui virent en lui un traître à sa condition sociale.

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    Aristide Briand fut le rapporteur éloquent de la loi du 9 décembre 1905 portant séparation de l'Eglise et de l'Etat. Joseph Caillaux parvint, à la veille de la première guerre mondiale, à faire voter l'instauration de l'impôt progressif sur le revenu et à profondément réformer le système fiscal du pays (il y eut plus de cent cinquante propositions de loi entre 1880 et 1914 !). La République moderne doit beaucoup à ces hommes politiques pragmatiques, injustement oubliés, qui ont su dépasser les clivages pour réformer la France en profondeur et concilier la libre initiative économique avec l'indispensable justice sociale.

    Je demeure persuadé que Jean Jaurès - qui, contrairement à ce que l'on croit trop souvent, n'était pas le secrétaire général de la SFIO (il s'agissait de Louis Dubreuilh) - était intimement convaincu que ces ralliements allaient dans le sens de l'histoire et de l'intérêt général mais qu'il lui était impossible d'y engager la SFIO tout entière parce que celle-ci ne l'aurait pas suivi à cause du poids politique interne des maximalistes et des idéologues protestataires hostiles à toute participation gouvernementale. L'assassinat de Jaurès le 31 juillet 1914, puis le déclenchement de la première guerre mondiale quelques jours plus tard, n'ont pas permis à cette logique politique d'aboutir. Les législatives de mai 1914, nettement remportée par la gauche, a vu ses effets tués dans l'oeuf : « l'union sacrée » face à l'ennemi l'a emporté sur tout autre considération.

    La franc-maçonnerie fut une cheville ouvrière de ce « bloc républicain » qui, par la suite, se morcela en diverses chapelles (Alliance démocratique, Fédération Républicaine, Radicaux, Radicaux Socialistes) plus ou moins concurrentes mais souvent amenées à collaborer et à gouverner ensemble par les règles du régime parlementaire classique et les modalités de scrutin. Il convient de rappeler que de nombreux francs-maçons et de nombreuses loges, aussi bien du Grand Orient que de la Grande Loge, étaient adhérentes des comités radicaux.

  • Visite du Président de la République au Grand Orient de France

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    A l'occasion de la célébration du tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative, le Grand Orient de France a eu l'honneur d'accueillir en son siège de la rue Cadet un Président de la République en fonction pour la première fois de son histoire. M. François Hollande est venu échanger quelques minutes avec le Grand Maître Christophe Habas, visiter le musée de la franc-maçonnerie et prononcer un discours.

    Par cette visite au Grand Orient de France, M. le Président de la République a rendu un hommage appuyé à la franc-maçonnerie. Il a souligné son implication dans la renaissance et la consolidation de la République dans notre pays. Il a signalé son engagement en faveur de la laïcité. La fierté ressentie par les représentants de l'obédience en cette solennelle occasion est tout à fait compréhensible. Il est réconfortant de voir le rôle central joué par le Grand Orient de France dans le paysage maçonnique français. La reconnaissance que M. le Président de la République lui a témoigné au nom de la Nation, est un message très fort alors que notre obédience est injustement ostracisée par la Grande Loge Unie d'Angleterre et la communauté maçonnique universelle depuis 1877.

    Néanmoins, ce serait une erreur d'oublier que le franc-maçon est d'abord un citoyen paisible et respectueux du magistrat civil (art. 2 des Constitutions d'Anderson de 1723) avant d'être respectueux de la forme républicaine des institutions de l'Etat. Il n'est pas inutile en effet de rappeler que le Grand Orient a toujours su s'accommoder des changements de régime politique en étant royaliste sous les rois et impérial sous les empereurs. Bref, il est fondamental de rappeler que la franc-maçonnerie, ordre initiatique, ésotérique et traditionnel, transcende les régimes politiques. Si l'essentiel aujourd'hui est que les pouvoirs publics garantissent les droits de l'homme et les libertés publiques, il n'en a pas toujours été ainsi dans le passé. Au cours de son histoire, la franc-maçonnerie a été contrainte de composer avec des régimes autoritaires pour pouvoir survivre.

    (Je profite de cette note pour vous souhaiter une bonne année 6017 !)

    JF.jpgLe cadeau du Grand Orient de France à M. le Président de la République. La « Marianne » conçue en 1881 par le sculpteur franc-maçon Paul Lecreux (1826-1894) dit « Jacques France » est devenue l’emblème de la République. Il s'agit originairement d'une commande pour la Loge La Bonne Foi à Saint-Germain-en-Laye. L’œuvre a connu un succès rapide au point d'avoir été adoptée officiellement par le Grand Orient de France le 9 janvier  1882. Jacques France a également proposé en 1885 sa célèbre Marianne en médaillon de 18 cm de diamètre, en bronze patiné. C'est ce médaillon qui a été offert à M. François Hollande, Président de la République.

     

  • Adieu Humanisme !

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    Humanisme, Gaël Brustier, Alexandre Dorna, extrême, revuesSi vous avez aimé Marc Riglet, vous allez adorer Alexandre Dorna, coordinateur du dernier dossier de la revue Humanisme intitulé : « Les limites de l'extrême ». Pourtant, tout avait bien commencé. Un rapide parcours des articles laissait présager de belles choses. Et puis patatras ! La présentation du dossier faite par l'universitaire Alexandre Dorna a soudainement tout gâché. Voici ce qu'on peut lire en page 21 :

    « Le concept de populisme est détourné de son sens originel. En France, en quelques années, il est réservé à des idées des partis d'extrême droite. Il ne peut être alors utilisé par la gauche. Aussitôt, le populisme est déclaré comme un mode politique à droite, quasi fasciste. La classe politique, toutes tendances confondues, fait de la sécurité la clé de voûte de la lutte contre le terrorisme. Le ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve consacre une bonne partie de ses discours à l'autoritarisme sécuritaire. Le gouvernement « socialiste » de Hollande et Valls évoque les dérives conspirationnistes avec des incantations dont il faut se méfier. Ce tournant enveloppe la trahison de la gauche et du socialisme avec des promesses non tenues et des déclarations d'amour aux entreprises capitalistes. A cela s'ajoute la capitulation devant le grand capital sur l'autel des hauts-fourneaux de Florange et la fermeture d'Alstom. Et politiquement, l'ultime rupture avec le credo socialiste est là quand François Hollande, fait la proposition d'inscrire dans la Constitution « l'état d'urgence » ainsi que la déchéance de nationalité pour les binationaux, c'est à l'évidence la honte de trop. »

    Quoi que l'on pense de l'action du Président de la République et du Premier ministre actuels, comment ne pas s'interroger sur l'utilité d'un tel réquisitoire dans une revue maçonnique ? Je ne vois pas en quoi cela renforce les arguments du professeur Dorna qui donne plutôt l'impression d'user de sa casquette d'universitaire pour instrumentaliser Humanisme et se livrer à un mesquin règlement de compte politique. Ça me paraît d'autant plus incongru que nous sommes à quelques mois à peine de l'élection présidentielle. Alors j'ai cherché à en savoir plus sur l'auteur. Je me suis ainsi rendu compte que M. Alexandre Dorna n'est pas qu'un simple intellectuel. Il est aussi un homme politiquement engagé qui a siégé dans les instances du très révolutionnaire Parti Radical de Gauche (PRG) où l'on compte des personnages aussi considérables que M. Jean-Michel Baylet ou Mme Sylvie Pinel, candidate depuis peu à l'élection présidentielle.

    J'ai trouvé assez comique de lire sous la plume d'un ancien responsable du PRG que le gouvernement « socialiste » (les guillemets sont de l'auteur) se complaisait dans des incantations dont il fallait se méfier (lesquelles mon Dieu ?) ou, pis encore, dans l'autoritarisme sécuritaire comme si la France avait soudainement tourné le dos aux liberté publiques. Pourtant, que n'aurait-on pas entendu si l'exécutif n'avait pas réagi énergiquement après les attentats de 2015 ? N'est-il pas savoureux de voir un radical utiliser une terminologie fleurant le bon le marxisme-léninisme pour accuser le gouvernement socialiste d'avoir trahi la gauche, fait des déclarations d'amour aux entreprises capitalistes et capitulé devant le grand capital ? Les ouvriers de Florange, qui ont pu conserver leurs emplois malgré la fermeture des hauts-fourneaux, apprécieront sans doute les leçons indignées du professeur Dorna. Ce qui est sûr, c'est que si le gouvernement n'avait pas agi suite à la mobilisation des salariés d'Arcelor-Mittal, ces derniers auraient fait l'objet d'un licenciement économique. Et je ne prends pas de grands risques en disant qu'ils auraient pu attendre longtemps avant que M. Dorna leur trouve du boulot. Idem du site historique d'Alstom à Besançon dont l'avenir paraît s'éclaircir grâce aux pressions de l'Etat. Il me semble que l'on peut tout de même en faire crédit à l'exécutif sans être pour autant un béni oui-oui du gouvernement.

    Quant aux tergiversations de l'exécutif sur la déchéance de la nationalité et sur le projet avorté d'inscription de l'état d'urgence dans la Constitution, il faut évidemment les replacer dans le contexte de forte émotion qui avait alors submergé le pays. Le chef de l'Etat a probablement cru pouvoir lancer un signal fort à ce moment là, lui que les médias accusent quasi-quotidiennement d'indécision. Comment lui reprocher après coup d'avoir oeuvré en faveur de la sécurité intérieure et extérieure du pays ? Où est l'autoritarisme au juste ? J'observe que le Président de la République ne s'est pas entêté quand il a compris qu'il ne pourrait pas rassembler une majorité des 2/3 des sénateurs et de députés pour modifier la Constitution.

    Et que dire de cet autre jugement de valeur du professeur Dorna (cf. p.22) ?

    « Hollande, en médiocre apprenti psychologue, attribue l'avancée du populisme à « la peur » en faisant abstraction de la crise et des conditions matérielles de la réalité. »

    Cela revient donc à dire que le président de la République - désigné dédaigneusement par son seul patronyme - est déconnecté de la réalité. Je trouve caricatural d'affirmer que le Président de la République considère que le populisme ne résulte pas non plus des difficultés économiques et sociales ! Autant carrément le traiter de nigaud.

    Bref, vous l'aurez compris, les jugements de valeur du professeur Dorna m'ont prodigieusement agacé. C'est comme si, de mon côté, je reprochais à M. Alexandre Dorna, président de l'institut d'études radicales, et à ses amis politiques de se réclamer d'un courant de pensée qui a cru pouvoir se servir, il y a 25 ans, des ambitions débridées de M. Bernard Tapie pour s'extirper de la marginalité groupusculaire à laquelle la fin mouvementée de la troisième République l'avait inexorablement condamné.

    C'est comme si je reprochais également à M. Alexandre Dorna et à ses amis politiques d'avoir soutenu M. Jean-Pierre Chevènement en 2002, donc d'avoir contribué non seulement à la dispersion de l'électorat de gauche mais aussi à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle.

    C'est comme si je reprochais à M. Alexandre Dorna et ses amis politiques leur militantisme souverainiste, au sein du comité Valmy, contre la construction d'une Europe fédérale pourtant si nécessaire dans ce monde multipolaire composé de grands blocs. 

    Enfin, c'est comme si reprochais à M. Alexandre Dorna et à ses amis politiques d'avoir espéré en 2007 une renaissance du radicalisme autour de François Bayrou, pourtant catholique pratiquant. J'observe d'ailleurs qu'une partie de la fantomatique « Union des Républicains Radicaux»  est allée grossir les rangs de deux cabines téléphoniques (« Les Progressistes » et « La Gauche Moderne ») animées respectivement par deux individus - M. Eric Besson et M. Jean-Marie Bockel - qui ont cyniquement trahi leurs engagements et leur parti politique pour quémander et obtenir de MM. Sarkozy et Fillon un portefeuille ministériel. Est-ce que là on peut dire, pour reprendre les mots du professeur Dorna, que c'est à l'évidence « la honte de trop » ?

    Dans ces conditions, il est difficile de ne pas avoir la sensation désagréable que la revue Humanisme prend ses lecteurs pour des imbéciles en se présentant comme ouverte à tous les horizons intellectuels alors qu'elle exprime essentiellement, de numéro en numéro, les obsessions d'un courant républicain décliniste, laïciste, eurosceptique, méfiant envers la diversité culturelle qu'il réduit au communautarisme et au « politiquement correct », nostalgique de la grandeur d'une France fantasmée. Je me demande ce qui reste de maçonnique dans ce patchwork idéologique qui phagocyte quasiment toute la revue...

    Je voudrais aussi adresser une mention spéciale à l'article de M. Gaël Brustier qui affirme, sans rire, que M. Manuel Valls, « hybride de petit père Combes et de Paul Wolfowitz » se rapproche du néoconservatisme américain. Et d'accuser le « vallsisme » d'utiliser les mots de la République contre l'idéal républicain (p. 41) ! Quel dommage alors que son article partait bien ! Je me demande quelle peut bien être la valeur de cette étiquette de néoconservateur collée sur le dos du Premier ministre par quelqu'un qui, au cours des dix dernières années, a successivement émargé au RPR, au MDC et au PS. Désolé, mais je me méfie beaucoup des leçons de psychologie ou de philosophie politique dispensées par des girouettes.

    Un dernier mot sur Humanisme. En décembre, je dois normalement renouveler mon abonnement. Cependant je ne le ferai pas. Celles et ceux qui lisent régulièrement ce blog savent que je n'en partage pas la ligne éditoriale. En page 4, on peut lire cet avertissement écrit en tout petit :

    « Destinée à l'information, la revue Humanisme n'est pas un document officiel du Grand Orient de France. Ses articles n'engagent en aucune manière, directe ou indirecte, la responsabilité de cette association ni n'impliquent de reconnaissance officielle de sa part. Ils expriment l'opinion de leurs auteurs et non pas nécessairement celle du Grand Orient de France. »

    Dont acte. Mais alors pourquoi cette revue est-elle présentée comme celle des francs-maçons du Grand Orient de France ? Pourquoi le directeur de la publication est-il le Grand Maître du Grand Orient de France ? Pourquoi le Conseil de l'Ordre y délègue-t-il trois de ses membres ? Je veux croire que les projets d'article sont lus attentivement par le comité de rédaction mais je dois constater, hélas, que celui-ci a pris l'habitude d'en valider certains sans prendre la précaution d'en expurger les passages inutilement polémiques, agressifs et bêtes. C'est dommage car, quoi qu'on en dise, ces articles, une fois publiés, engagent malheureusement le Grand Orient, précisément à cause de la présence de quatre membres de son exécutif dans l'organigramme de la revue.

    C'est la raison pour laquelle je fais partie de ceux qui considèrent qu'il est grand temps de passer à autre chose. Mais comme je n'ai pas la force d'entraînement nécessaire pour convaincre le plus grand nombre de mes frères, parce que j'ai aussi mieux à faire que de me battre contre le conformisme d'appareil, je me contenterai d'un désabonnement. Je suis cependant convaincu qu'il faudrait que le Grand Orient de France coupe structurellement les ponts avec Humanisme et laisse cette revue militante vivre sa vie en dehors de lui. L'obédience pourrait ainsi jeter utilement les bases d'une publication authentiquement maçonnique, c'est-à-dire d'une publication qui parle réellement des loges et de ceux qui, concrètement, font vivre quotidiennement la franc-maçonnerie du Grand Orient de France en métropole, en outre-mer et à l'étranger. 

    On peut rêver. C'est bientôt Noël.