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réflexion

  • L’Église chez elle, et l’État chez lui

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    hugo1848.jpgLe 10 avril dernier, le Grand Orient de France - mon obédience - a publié un communiqué de presse intitulé « L'État chez lui, l'Église chez elle » en réaction au discours du Président de la République devant la conférence des évêques de France le 9 avril. Chacun, bien entendu, est libre de penser ce qu'il veut de ce communiqué rédigé au nom de l'obédience par on ne sait qui. Passons. Ce n'est pas l'objet de mon propos.

    Je voudrais revenir ici sur le titre de ce communiqué. Le frère Frédéric C., fidèle lecteur du blog, a attiré mon attention sur ses origines. Cette expression a été employée, pour la première fois, par Victor Hugo, à la tribune de l'assemblée nationale, lors de la séance du 15 janvier 1850. Le gouvernement de la seconde République, paradoxalement hostile à la République, voulait confier le monopole de l'instruction publique au clergé catholique sous couvert de la liberté de l'enseignement. Cette loi était présentée par M. de Falloux, ministre de l'instruction publique. Le rapport de force était à l'époque très nettement en sa faveur (sur 705 députés, 450 appartenaient au parti de l'ordre et 255 étaient républicains).

    C'était donc avec l'énergie du désespoir que le poète et écrivain Hugo l'avait combattue. Sauf que son propos ne cadre ni avec la conception de la laïcité que certains ultras défendent aujourd'hui ni avec la signification que le communiqué du Grand Orient de France lui prête.

    « Je veux donc sincèrement, je dis plus, je veux ardemment l’enseignement religieux. Mais je veux l’enseignement religieux de l’Église, et non l’enseignement religieux d’un parti. Je le veux sincère et non hypocrite. Je le veux ayant le ciel pour but et non la terre.

    Je ne veux pas qu’une chaire envahisse l’autre ; je ne veux pas mêler le prêtre au professeur, ou si je tolère ce mélange, si j’y consens, moi législateur, je le surveille.

    J’ouvre sur les séminaires, sur les congrégations enseignantes l’oeil de l’État, et de l’État laïque, j’y insiste, de l’État laïque, jaloux uniquement de sa grandeur et de son unité. Jusqu’au jour, jour que j’appelle de tous mes voeux, où la liberté de l’enseignement, la liberté complète et entière pourra être proclamée... Et tenez, je m’interromps. Il y a lieu de placer ici une observation importante qui complète l’exposition de mes idées. Si j’obtenais, si j’obtenais du progrès naturel, du progrès du temps, des esprits, si j’obtenais ce que je vous disais dans mes premières paroles, l’instruction gratuite à tous les degrés, obligatoire au premier degré, je mettrais à côté de ce grand enseignement donné par l’État, de cette magnifique instruction gratuite, dont je vous ai fait le tableau, normale, française, chrétienne, libérale, offrant à tous pour rien les meilleurs maîtres et les meilleures méthodes, sollicitant les esprits de tout ordre, qui serait un modèle en science et de discipline, et qui élèverait, sans nul doute, le génie national à sa plus haute somme d’intensité, je mettrais à côté de ce magnifique enseignement la liberté de l’enseignement complète, entière, absolue, liberté pour les établissements privés, liberté pour les établissements religieux, soumise seulement aux lois générales, aux lois générales qui gouvernent toutes les libertés ; et je n’aurais pas le souci, et je n’aurais pas le besoin de donner à cette liberté le pouvoir inquiet de l’État pour surveillant, parce que je lui donnerais l’enseignement gratuit de l’État pour contrepoids.

    Eh bien, jusqu’au jour où cette liberté complète de l’enseignement pourra être établie à côté de l’enseignement gratuit de l’État, jusqu’à ce jour-là, je veux l’enseignement de l’Église, mais je veux l’enseignement de l’Église au dedans de l’Église et non au dehors.
    Surtout je considère comme une dérision de faire surveiller, au nom de l’Etat, par le clergé, l’enseignement du clergé. Je veux, je le répète et je le résume en un mot, ce que voulaient nos pères : l’Eglise chez elle, et l’État chez lui. »

    On voit que Victor Hugo, ardent laïque, mais aussi philosophiquement déiste, promouvait une laïcité fondée sur le respect mutuel, l'écoute, le dialogue et le compromis républicain. Ce projet de coexistence apaisée des enseignements, qu'il appelait de ses voeux devant une majorité parlementaire hostile, a pu aboutir en 1959, soit 109 ans plus tard.

    Je voudrais encore citer ce passage de son intervention qui ferait tousser beaucoup de frères de mon entourage s'il était prononcé aujourd'hui :

    « Vous parlez de l’enseignement religieux ? L’enseignement religieux véritable, l’enseignement religieux suprême, celui devant lequel il faut se prosterner, celui qu’il ne faut pas troubler, le voici...
    C’est la soeur de charité au chevet du mourant ; c’est le frère de laMerci rachetant l’esclave ; c’est Vincent de Paul ramassant l’enfant trouvé ; c’est l’évêque de Marseille au milieu des pestiférés ; c’est l’archevêque de Paris affrontant avec un sourire sublime le faubourg Saint-Antoine révolté, levant son crucifix au-dessus de la guerre civile et s’inquiétant peu de recevoir la mort, pourvu qu’il apporte la paix. Voilà le véritable enseignement religieux.
    Voilà l’enseignement religieux réel, profond, efficace, universel, populaire, celui qui, heureusement pour l’humanité et pour la religion, fait encore plus de chrétiens que vous n’en défaites. »

    Hugo souhaitait que l'Église se recentre sur les valeurs évangéliques qu'il considérait aux antipodes des projets politiques réactionnaires du parti catholique. Il considérait que l'Église était porteuse de valeurs utiles pour le lien social. Victor Hugo ne faisait pas de l'histoire cléricale. Il défendait, avec beaucoup d'avance sur la société elle-même, la liberté absolue de conscience sur laquelle la laïcité française contemporaine est fondée.

    Je ne suis absolument pas un « macronolâtre » mais je reconnais tout de même une certaine filiation intellectuelle entre les propos du laïque Victor Hugo à la chambre des députés et les propos du Président de la République laïque devant la conférence des évêques de France. 

    Le pays n'a pas besoin d'une religion de parti et encore moins d'une religion d'État mais il a besoin que la religion - quelle qu'elle soit - puisse librement exprimer ses plus hautes valeurs morales et sociales. Ce qui signifie aussi que le pays a évidemment besoin des libres penseurs, des agnostiques,  des athées, des maçons (croyants ou pas) et plus généralement de toutes les aspirations spirituelles les plus généreuses, les plus sincères et les plus désintéressées. L'État républicain, soucieux de son unité et de sa grandeur, doit leur garantir un égal respect au nom de l'intérêt général et sans qu'il y ait de prééminence de l'un d'entre eux. 

    Pour conclure, quand j'entends ou vois des frères (ou des soeurs) faire preuve d'intolérance au nom de la tolérance, se complaire imprudemment dans des procès d'intention ou s'exciter, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, à propos de la loi du 9 décembre 1905, que beaucoup d'ailleurs n'ont pas lue, je voudrais simplement leur rappeler cet extrait de la cérémonie d'initiation au rite français pratiquée au Grand Orient de France :

    « Le Grand Orient de France n'admet aucune limite à la liberté d'esprit, à la liberté de conscience. Précisons que chacun de nous a le droit de croire à une intelligence qui régit le monde, ou de n'y pas croire ; que chacun de nous peut croire à un dieu créateur (que certains francs-maçons appellent Grand Architecte de l'Univers), ou de n'y pas croire ; que chacun peut pratiquer une religion, ou n'en pratiquer aucune. Toutes les idées philosophiques, politiques, sociales ou autres sont égales à nos yeux tant que, bien sûr, la dignité de l'Homme y est respectée. Si des exclusives existent, elles ne viennent pas de nous mais du monde profane. »

    _______________________

    Intervention du député Victor Hugo le 15 janvier 1850.pdf

  • Liberté de conscience et démocratie

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    GODF, liberté, égalité, fraternité, engagement, réflexion, cité, extrémismeQuand un profane pose sa candidature auprès d'une loge du Grand Orient de France, et si le scrutin s'est avéré positif, il reçoit un document intitulé « Préalables pour l'initiation » dans lequel sa première instruction maçonnique est consignée. Il s'agit de lui rappeler tout simplement les principes capitaux de la franc-maçonnerie, tels qu'ils sont entendus et appliqués par l'obédience, à charge pour lui de les méditer et de déterminer, librement, s'il souhaite poursuivre sa démarche. On peut notamment y lire ce passage :

    « La Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir. Aucun de ses adhérents n'est engagé par une décision à l'égard du monde profane. Chacun conserve ainsi sa totale liberté d'appréciation et d'entreprise. Il ne lui est demandé que bonne volonté et travail dans la libre recherche de la Vérité. Cependant, chacun ayant tendance à découvrir sa propre Vérité, la quête spirituelle du Franc-Maçon est aussi le symbole de l'Amour et de la Perfection. »

    Je devine l'objection formulée par certains frères : le Grand Orient méconnaît donc cette disposition lorsqu'il appelle ses membres à faire barrage à l'extrême droite et, plus largement, lorsqu'il publie des communiqués de presse. Je comprends cette objection mais il faut la nuancer. Si une réserve à l'égard des communiqués de presse intempestifs de l'obédience se justifie très souvent (notamment dans le domaine de la laïcité), il ne faut pas oublier non plus que des circonstances exceptionnelles peuvent commander une prise de position claire et ferme. Quand le Grand Orient de France appelle à faire barrage à l'extrême droite, il ne fait que s'inscrire dans le prolongement des qualités que l'on attend de chaque franc-maçon. Dans les « Préalables pour l'initiation » figure en effet cet autre passage :

    « La qualité de Franc-Maçon, ainsi que les droits et prérogatives qui y sont attachés, se perd : 1) par une action déshonorante : 2) par l'exercice d'un état notoirement déconsidéré dans l'ordre social : 3) par la violation des engagements maçonniques contractés lors de l'initiation; 4) par l’appartenance, la collaboration de fait ou de droit à une association ou à un groupement appelant à la discrimination, à la haine, à la violence envers une personne ou un groupe de personnes en prétextant de leur origine, leur appartenance à une ethnie ou à une religion déterminée et qui propagerait des idées et des théories tendant à justifier ou à encourager cette discrimination, cette haine, cette violence. 5) Par l’appartenance, la collaboration de droit ou de fait à une association ou à un groupement conduisant directement ou indirectement à détruire, à déstabiliser ou à aliéner l’être humain. »

    Lorsque je suis entré en franc-maçonnerie en 1992, les points 4) et 5) n'existaient pas. Ils ont été ajoutés, plus tard, lorsque les frères se sont rendus compte que les points 1), 2) et 3) n'étaient pas suffisamment explicites. Les points 3) et 4) ont été ajoutés lorsque l'obédience a été confrontée à des membres qui ont choisi de repousser les limites de l'action déshonorante et du parjure, notamment dans le domaine politique en s'alliant, par exemple, au Front National ou en concevant la possibilité d'une collaboration avec cette formation politique d'extrême droite, voire une adhésion pure et simple. Se référant aux préalables susvisés, ces parjures avaient alors beau jeu de rappeler que « la Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir ». 

    Or, la liberté absolue de conscience n'est pas l'indifférentisme d'opinions ! La liberté de conscience n'est pas le produit de la confusion. Elle n'a de sens, bien sûr, que dans un cadre démocratique garantissant à chacun le respect des grandes libertés publiques : le respect de la vie privée, la liberté d'aller et de venir, le droit à la vie et à la sécurité, l'interdiction des traitements inhumains et dégradants, la liberté du commerce et de l'industrie, etc. En d'autres termes la liberté de conscience s'inscrit dans le cadre des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour s'en rendre compte, il suffit de voir ce qui se passe dans les Etats autoritaires ou dictatoriaux (y compris dans ceux qui se situent sous les tropiques comme Cuba ou le Venezuela par exemple) et de se demander ce qui peut bien rester de la liberté de conscience quand toutes les libertés fondamentales de l'être humain sont quotidiennement bafouées par la puissance publique. 

    Qu'est-ce que tout ceci signifie au fond ? Que les loges du Grand Orient de France admettent les individus de toutes opinions, cultures et croyances pourvu qu'ils aient le souci du respect de l'autre et de la préservation du cadre démocratique indispensable à toute pensée libre et à toute activité maçonnique indépendante.

  • Questions à l'étude des loges

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    andre.jpgJ'ai déjà un peu expliqué l'intérêt des questions posées aux loges par le convent du Grand Orient de France. Je ne vais donc pas y revenir mais souhaite quand même à toutes les loges de mon obédience des travaux et des échanges fructueux.

    Un souvenir. Celui d'un frère de ma loge mère. J'étais apprenti et fier comme Artaban. Rendez-vous compte ! Il m'avait confié, à moi le bleu bite, le soin d'assurer le rapport de la commission de la question de la paix !

    L'esprit nationaliste est-il compatible avec celui de fraternité universelle ? Vaste programme quand on a 19 ans... Quand je vois ce qui se passe en 2016, je me dis que le convent avait fait preuve d'une grande clairvoyance...

    Bref, passons... Je me rappelle que ma loge mère se saisissait avec gourmandise de ces questions en constituant les commissions chargées de les étudier.

    Comment pourrais-je décrire les joies des réunions de travail du samedi après-midi ou du mercredi soir ? Difficile... Il faudrait être en capacité de fermer les yeux, de se rappeler des odeurs, de revoir les visages, d'entendre les voix. Cette capacité... je l'ai... certes... Mais je préfère me donner le temps... Un jour peut-être, je serai plus exhaustif et en mesure de rendre compte de la beauté d'une loge au travail. Oui, de restituer cette beauté loin des discours aseptisés. 

    En attendant, je me souviens d'André. Un esprit vif, brillant et clair comme son écriture (cf. la photo ci-dessus). André vivait un peu dans la nostalgie de sa gloire passée lorsqu'il avait été Grand Maître adjoint du Grand Orient de France à une époque où les choses allaient moins vite. André avait servi le GO et aimait le rappeler même si ses interventions d'ancien combattant me gonflaient un peu. Il était en tout cas attentif à ce que je faisais. Il m'avait un peu couvé sans m'étouffer. Du moins, c'est le souvenir que j'en conserve.

    Pour la présentation du pré-rapport à la loge, il avait eu pitié de moi. Il m'avait donné ses notes pour me rendre service. Elles étaient écrites sur des papiers à en-tête qui témoignaient d'un passé révolu. Il notait tout André. Et moi j'ai gardé ses notes.

  • La peur de l'islam

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    averroes.jpgL'islam fait peur. Il effraie de plus en plus de gens. C'est une évidence qui s'appuie sur des faits objectifs. Il ne se passe pas un jour sans que les médias n'évoquent la tragédie des attentats commis en France, la radicalisation de ceux qui les ont perpétrés ou qui ont l'intention d'en perpétrer de nouveaux, les crimes de Daesh, l'influence du salafisme, la polémique relative au burkini, etc.

    Interrogeons cette peur. Je crois qu'elle s’appuie sur une triple confusion :

    • la confusion de l’islam (la religion en tant que telle) et de l'islamique (tout ce qui a un rapport direct ou indirect avec l'islam) avec l’islamisme (l’instrumentalisation politique de l’islam) ;
    • la confusion entre les musulmans et les arabes (tous les musulmans ne sont pas arabes) ;
    • la confusion entre les musulmans et les étrangers (comme s’il était impossible d’être musulman et de nationalité française).

    Cette triple confusion conduit à opérer des associations d’idées dévastatrices du style :

    Islam = musulmans = arabes = étrangers = barbus = charia = terrorisme = repli = non assimilation = danger.

    Progressivement, l’idée d’une dangerosité spécifique à l’islam se propage un peu partout en occident.  Certains essayent de la trouver dans les sourates du Coran et les hadiths. D’autres, de façon beaucoup plus délirante, tentent d’en voir la marque dans les « rues arabes », c'est-à-dire dans certains quartiers cosmopolites de nos agglomérations où les populations d'origine étrangère (principalement africaines) se sont (ou ont été) installées.

    Bref, l’islam est réduit à ses formes intégristes et à son incompatibilité prétendue avec l’occident. Ses aspects obscurantistes sont systématiquement mis en avant. Beaucoup de gens estiment qu’il est contraire à la démocratie et à la laïcité. L’islam est volontiers désigné comme un élément extérieur à la société occidentale. Il n’est pas rare qu’on lui oppose « l’identité chrétienne » de l’Europe ou encore la liberté de penser qui, entend-on parfois, serait une caractéristique propre à la civilisation occidentale.

    Or, les interactions ont été nombreuses entre « la terre d’islam » et ce que l’on appelle « la chrétienté ». Je ne parle pas des guerres, des invasions, des croisades et de tout ce qui est généralement repris dans les livres d’Histoire. Je veux parler bien sûr des interactions positives, notamment des influences intellectuelles, celles dont on ne parle quasiment jamais.

    Il faut ainsi rappeler que les intellectuels musulmans ont recueilli, traduit et commenté les textes grecs (philosophiques et scientifiques) que l’Occident chrétien avait perdus ou interdits. Ce travail de redécouverte, c’est la « falsafa » (la philosophie islamique fondée sur l’héritage de l’Antiquité classique).

    Aristote, Platon, Pythagore, Empédocle, Galien, Proclus, pour ne s’en tenir qu’à ces quelques exemples, ont été redécouverts en Occident, au Moyen Age, via le travail des intellectuels musulmans tels que al-Kindi (dit Alchindius), al-Farabi (dit Alpharabius), ibn Sinā (dit Avicenne), al-Rāzi, ibn Bādja (dit Avempace), ou ibn Rouchd (le célèbre Averroès de Cordoue).

    Le cas d’Averroès est intéressant.

    Profondément influencé par la lecture d’Aristote, Averroès considère que le Coran s’adresse à tous les hommes, aussi bien à ceux qui raisonnent qu’à ceux qui se contentent d’en suivre les préceptes sans aucune distance critique.

    Il en déduit qu’on peut lire le Coran en philosophe et qu’on a donc légitimement le droit de l’interpréter et de le commenter.

    Bien plus encore, Averroès de Cordoue a été l’un des premiers intellectuels à faire une distinction claire entre la foi et la raison et à postuler l’existence d’un intellect commun à tous les hommes.

    Cette séparation entre la foi et la raison (ou la connaissance) a eu pour effet politique de populariser l’idée de la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel (sur laquelle repose la laïcité contemporaine).

    Cette idée de séparation a provoqué une vive réaction en occident parmi les Docteurs de l’Eglise.

    Guillaume d’Auvergne, Henri de Gand, Alexandre de Hales, saint Bonaventure, Vital du Fourou, le pétaradant Raymond Lulle (la liste n’est nullement exhaustive) se sont inscrits contre cette culture aristotélicienne transmise par les intellectuels musulmans. Tous se rattachaient à l’enseignement théocratique de saint Augustin et critiquaient le principe d’un intellect commun. Tous refusaient, d’une part, la séparation entre la foi et la connaissance et, d’autre part, la séparation entre le temporel et le spirituel.

    Cependant, malgré les critiques, malgré les menaces des bûchers et les excommunications, de nombreux penseurs chrétiens furent influencés par les différents apports de la « falsafa ». Je citerai par exemple Boèce de Dacie, Siger de Brabant, Jean de Jandun, saint Thomas d’Aquin, Marsile de Padoue, ou Pietro d’Albano (là aussi, liste non exhaustive).

    En assurant la diffusion des auteurs grecs, les penseurs musulmans ont permis à l’occident de se réapproprier ce patrimoine philosophique. Réciproquement, la philosophie grecque a favorisé, au sein même de l’islam, l’émergence d’une démarche critique et le goût pour le commentaire et l’exégèse des textes sacrés.

    Je pense que cet héritage doit être valorisé si du moins les pouvoirs publics veulent aider rationnellement les Français de confession musulmane à structurer l'islam en France.