Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

réaction

  • René Guénon l'anti-moderne

    Imprimer

    GUENON.JPGLe cas de Guénon est particulièrement intéressant et mérite que l'on s'y arrête. C'est l'exemple du touche à tout en matière d'ésotérisme comme beaucoup d'intellectuels du début du XXe siècle. Il a appartenu à quasiment tout ce que la France de la Belle Epoque comptait de sociétés ésotériques et occultistes. Tandis que certains collectionnaient les timbres, les pièces de monnaie ou les bagues à cigare, Guénon, lui, collectionnait les appartenances. Il est donc entré en Maçonnerie comme il est entré dans d'autres structures plus ou moins confidentielles. Non point pour y travailler sur lui-même mais pour tenter d'y éprouver ses thèses en y recherchant des disciples. Il a été membre de 1911 à 1914 de loge Theba n°347 (Grande Loge de France) après avoir fréquenté brièvement la loge Humanidad fondée par les occultistes Papus et Teder. Une période bien courte, dont on sait en réalité bien peu de choses, qui laisse planer le doute sur sa volonté d'entamer réellement une cheminement initiatique à la lumière des autres. En tous les cas, cette appartenance ne l'a nullement empêché de collaborer activement, sous divers pseudonymes, à des revues antimaçonniques. Cela en dit long sur l'esprit tortueux du bonhomme.

    Pourquoi d'ailleurs Guénon n'est-il pas resté en maçonnerie ? Rares sont ceux qui se posent la question et qui y apportent une réponse. Je vais donc m'y risquer et aller tout droit au coeur du problème. Guénon, selon moi, ne pouvait rester en franc-maçonnerie  pour des motifs essentiellement politiques. Guénon ne pouvait s'y sentir parfaitement à l'aise en raison de sa détestation viscérale de la modernité, c'est-à-dire du processus de sécularisation, de démocratisation de la société occidentale et d'autonomisation grandissante des individus. Ce processus complexe, dont la franc-maçonnerie a revendiqué la paternité sans doute de façon un peu trop présomptueuse, s'est amorcé, grosso modo, à partir des révolutions américaine et française. Guénon a donc préféré agir de l'extérieur et entretenir une correspondance dense avec des fidèles demeurés au sein de l'Ordre maçonnique. C'est la bonne vieille méthode du gourou qui devient, du fait de sa seule autorité, un maître à penser, le guide d'un groupe d'adeptes.

    L'autorité justement. Parlons-en. Parce que je pense qu'elle éclaire les véritables inclinations de Guénon et qu'elle explique la méfiance que j'ai toujours eue à l'égard de cet homme. Si l'on ouvre un livre tel que Autorité Spirituelle et Pouvoir Temporel, publié en 1929, quel en est le message fort ? Que la société traditionnelle est entièrement soumise à l'autorité spirituelle d'une caste sacerdotale et que l'Etat, en tant qu'autorité temporelle, doit s'effacer devant la première. Cette caste sacerdotale est seule détentrice de la connaissance qui est métaphysique et qui, de par sa nature, est incontestablement supérieure à tout ce qui relève du temporel, c'est-à-dire du physique et de l'action. En clair, le pouvoir et l'autorité doivent être détenus par une élite spirituelle agissante. Méconnaître la loi immuable qui établit la suprématie du spirituel sur le temporel, c'est selon Guénon aller du côté de la dégénérescence, de la quantité, de l'infériorité, de l'égalité, de l'individu, de la démocratie.

    Guénon écrit (p.59, je souligne) :

    "Les enseignements de toutes les doctrines traditionnelles sont, on l’a vu, unanimes à affirmer la suprématie du spirituel sur le temporel et à ne considérer comme normale et légitime qu’une organisation sociale dans laquelle cette suprématie est reconnue et se traduit dans les relations des deux pouvoirs correspondant à ces deux domaines. D’autre part, l’histoire montre clairement que la méconnaissance de cet ordre hiérarchique entraîne partout et toujours les mêmes conséquences : déséquilibre social, confusion des fonctions, domination d’éléments de plus en plus inférieurs, et aussi dégénérescence intellectuelle, oubli des principes transcendants d’abord, puis, de chute en chute, on en arrive jusqu’à la négation de toute véritable connaissance (...) Si cette vérité était reconnue, ne fût-ce que d’un petit nombre, ce serait un résultat d’une importance considérable, car ce n’est que de cette façon que peut commencer un changement d’orientation conduisant à une restauration de l’ordre normal ; et cette restauration, quels qu’en soient les moyens et les modalités, se produira nécessairement tôt ou tard (...)"


    "Une restauration de l'ordre normal quels qu'en soient les moyens et les modalités"... Et de conclure (pp. 62 et 63) :

    "Cependant, tant qu’il subsistera une autorité spirituelle régulièrement constituée, fût-elle méconnue de presque tout le monde et même de ses propres représentants, fût-elle séduite à n’être plus que l’ombre d’elle-même, cette autorité aura toujours la meilleure part, et cette part ne saurait lui être enlevée, parce qu’il y a en elle quelque chose de plus haut que les possibilités purement humaines, parce que, même affaiblie ou endormie, elle incarne encore « la seule chose nécessaire », la seule qui ne passe point. « Patiens quia œterna », dit-on parfois de l’autorité spirituelle, et très justement, non pas, certes, qu’aucune des formes extérieures qu’elle peut revêtir soit éternelle, car toute forme n’est que contingente et transitoire, mais parce que, en elle-même, dans sa véritable essence, elle participe de l’éternité et de l’immutabilité des principes ; et c’est pourquoi, dans tous les conflits qui mettent le pouvoir temporel aux prises avec l’autorité spirituelle, on peut être assuré que, quelles que puissent être les apparences, c’est toujours celle-ci qui aura le dernier mot."


    On peut imaginer sans peine les conséquences d'un tel raisonnement. Julius Evola, disciple de Guénon et penseur très en vogue sous l'Italie fasciste et encore aujourd'hui dans certains milieux d'extrême droite, n'a fait que prolonger la réflexion du maître sur le plan de l'action. Alors que Guénon se contentait d'émettre l'idée d'une caste sacerdotale agissante dans l'ombre, Evola, lui, va mettre directement et logiquement les pieds dans le plat en développant la thèse selon laquelle il revient à cette caste sacerdotale de doter les nations européennes d'un système politique traditionnel (l'ordre normal des choses pour reprendre la terminologie guénonienne). Un système qui, vous l'aurez deviné, est antidémocratique puisqu'il est régi par une autorité d'initiés, eux-mêmes dépositaires de principes transcendants qu'ils transmettent, selon une tradition ininterrompue, à des personnes suffisamment aptes pour pouvoir les comprendre et les pratiquer. Dans ce système politique, l'homme, la subjectivité, la singularité doivent donc s'effacer devant le corps social qui, lui, est entièrement tourné vers de plus hautes aspirations de nature métaphysique…

    Quand je visionne des films d'autodafés dans les rues de Berlin dans les années 30, quand je revois des défilés à la lueur des flambeaux, à Nuremberg ou à Rome, je ne puis m'empêcher de songer à cet effacement de l'individu devant le groupe brutal dont les yeux sont levés pour mieux contempler le chef et sa caste : "Un empire, un peuple, un chef", "Gloire au chef", "Croire, obéir, combattre", "le Duce a toujours raison." On sait ce que cela a engendré : l'extermination programmée de tous ceux qui ne coïncidaient pas exactement avec ce corps social régénéré, l'asservissement de la culture au culte du chef et son instrumentalisation au service d'une idéologie délirante et criminelle. Je retrouve aussi ce délire psychotique dans Daesh qui prétend établir aujourd'hui, à l'heure où j'écris ces lignes, une société traditionnelle (musulmane) dans le champs politique par le massacre des individus, par l'éradication de la culture et par la négation de la liberté de conscience. Quand je lis Guénon, je ne puis m'empêcher non plus de songer à l'Inde débarrassée en 1947 du joug colonial et dont les premières mesures politiques furent de combattre les discriminations mises en place par le système des castes (suppression de l'intouchabilité notamment) même si ces discriminations persistent encore largement aujourd'hui. Mais Guénon, lui, s'est entêté jusqu'à son dernier souffle. Il a postulé le déclin inéluctable de la société sécularisée, démocratique, neutre où l'individu peut s'épanouir selon ses goûts et sa philosophie.

    Pourquoi l'oeuvre de Guénon exerce-t-elle toujours aujourd'hui une espèce de magistère moral sur de nombreux francs-maçons ? Je crois que c'est surtout parce que ces derniers s'en servent souvent de mauvaise référence pour de mauvaises planches et parce qu'ils la décontextualisent en la séparant du siècle qui l'a vue naître sans en mesurer la force totalisante ou totalitaire.