Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

progrès

  • Silence et travail maçonnique

    Imprimer

    churchill.jpg

    J'ai déjà brièvement abordé la question du silence en franc-maçonnerie sur ce blog. Je voudrais à nouveau y revenir pour regretter que le silence ne soit cantonné qu'au premier degré. Je suis pourtant certain que la franc-maçonnerie tirerait de grands avantages à prévoir de nouvelles périodes de silence imposé. Par silence, je n'entends pas l'absence de bruits ou de fracas. Je n'entends pas davantage l'absence de paroles car tout silence a vocation à être brisé. Je vise plutôt le silence de l'observateur qui devrait accompagner et favoriser la rencontre avec celui qui diffère de soi. Le silence est sensation, perception, échange. Univers intérieur et canal de communication. C'est le dialogue infraverbal de la loge au travail. Il lie chaque ouvrier du chantier. C'est non seulement celui de l'apprentissage mais aussi celui qui devrait rythmer le compagnonnage, la maîtrise, jusqu'aux multiples démarches susceptibles de les approfondir. Il faudrait ainsi pouvoir toujours garder présent à l'esprit ces propos de feu Daniel Beresniak (cf. Daniel Beresniak, Le silence, Detrad AVS, Paris, 2000) :

    « Dedans, c'est le chantier. Là on bâtit et on produit, on assemble, on ajuste. L'apprenti bâtisseur apprend à parler, c'est-à-dire à produire de la parole au lieu d'en reproduire. Il travaille sur lui-même et repère les idées reçues, comme il y est invité par le rappel fréquent des métaux à laisser à la porte du temple. Il vérifie et acquiert l'esprit de géométrie. Rappelons que la géométrie n'est pas seulement l'art du trait, mais surtout une modalité de savoir qui exclut le principe d'autorité : le statut de maître ne suffit pas pour qualifier le bien-fondé de son discours. Ce que dit le maître est à vérifier. »

    J'entends parfois des frères qui s'interrogent sur l'utilité de la franc-maçonnerie, qui la considèrent parfois comme une institution dépassée parce qu'elle ne répondrait plus à leurs attentes ou ne coïnciderait plus avec leurs obsessions (sociétales pour les uns, traditionnelles pour les autres). Ils seraient sans doute bien inspirés de prendre à nouveau la démarche initiatique au sérieux en observant à nouveau des temps de silence. Ces temps de silence les aideraient probablement à mesurer la distance qui les sépare encore de l'initié qu'ils aimeraient devenir un jour. Il y a tellement de choses à apprendre. Apprendre à faire silence pour mieux écouter ses interlocuteurs. Apprendre à faire confiance au rite en mettant d'abord un point d'honneur à le pratiquer sérieusement sans tomber non plus dans les fréquentes fautes de goût des pompes excessives (la valeur d'un rite ne dépend ni du nombre de bougies ni de la longueur des ouvertures, des fermetures et des différentes cérémonies). Le travail à accomplir est vaste. Aucun sujet ne peut être écarté a priori du travail de logeSi les francs-maçons entendent bien l'Art, ils pourront devenir des agents actifs et efficaces du lien social. Sans prosélytisme mais avec un optimisme raisonnable et raisonné. Sans céder non plus à la tentation du communiqué de presse creux auquel personne ou presque ne prête attention. Ils pourront oeuvrer dans la discrétion au rapprochement des individus qui, sans eux, resteraient à perpétuelle distance les uns des autres. Ce travail, complémentaire aux efforts nécessaires d'introspection, implique de la lucidité, donc en amont de l'observation et du silence. Observation et silence sont les deux ingrédients indispensables qui permettent d'aborder une situation nouvelle et de rassembler les différents éléments qui la composent. Ce travail implique de la solidarité, donc un peu de chaleur et de tolérance, c'est-à-dire de capacité à supporter celui dont on ne partage pas l'opinion.

    On peut trouver un exemple concret et saisissant de ce travail dans une intervention énergique du frère Winston Churchill devant la Chambre des Communes le 13 octobre 1943 (cf. HC Deb 13 octobre 1943 vol 392 cc920-1012). Le premier ministre britannique avait trouvé ce jour là les mots justes pour frapper les esprits et lutter contre la tentation de certains parlementaires de dissoudre le Parlement et de convoquer des élections nouvelles dans un contexte particulièrement difficile. L'issue de la guerre demeurait encore largement incertaine malgré la défaite de l'armée allemande, en février 1943, à Stalingrad. Churchill n'imaginait pas d'alternative à la victoire. Il en était déjà au stade de l'édification de la société démocratique d'après guerre, celle qui surgirait à coup sûr des ruines des champs de bataille et qui rassemblerait demain les ennemis d'hier. Et Churchill de prévenir solennellement les représentants britanniques, notamment les plus défaitistes, qu'il ne servirait à rien d'exiger des autres des progrès significatifs s'ils n'étaient pas en mesure d'en fournir eux-mêmes. Churchill les avait mis face à leurs responsabilités et à leur devoir d'exemplarité. A eux de prouver leur capacité de travailler ensemble à l'apaisement de la société britannique. A eux de conserver un minimum de sang-froid en pleine tempête. A eux de ne pas profiter des désordres de la guerre pour adopter des mesures économiques et sociales injustes. A eux d'apprendre à se respecter et à se parler au sein des Communes. Tel était le préalable indispensable pour que la voix du Parlement déborde de son enceinte et porte auprès de la population.

  • De la démocratie en loge

    Imprimer

    loge-maconnique-18e-siecle.jpg

    Il m'est arrivé maintes fois d'entendre des frères m'expliquer que la vie en loge n'avait rien de démocratique. Selon eux, la démocratie relève du profane et n'a donc pas de place en franc-maçonnerie parce qu'elle implique un électoralisme de mauvais aloi contraire à fraternité, laquelle doit reposer sur la confiance et le consensus. Dans une société initiatique, il faut se reposer sur les frères les plus éclairés et les plus sages. C'est traditionnel affirment-ils.

    Traditionnel ? Voyons si c'est le cas...

    Les lecteurs réguliers de ce blog savent que j'aime compulser les vieux bouquins que personne ne lit plus. En bien j'en ai trouvé un très intéressant qui a été écrit et publié en deux tomes à Paris en 1784 par Jean-Pierre-Louis de Beyerlé (1738-1805). Il s'intitule Essai sur la Franc-Maçonnerie ou du but essentiel ou fondamental de la Franc-Maçonnerie ; de la possibilité et de la nécessité de la réunion des différents systèmes ou branches de la Maçonnerie ; du Régime convenable à ces systèmes réunis, et des lois maçonniques. Un titre à rallonge tel qu'on les affectionnait au dix-huitième siècle. 

    Quelques mots sur l'auteur. Jean-Pierre-Louis de Beyerlé était un juriste qui a commencé sa carrière comme avocat. Il est devenu après conseiller au parlement de Metz, puis de Nancy. Je suppose qu'il avait des liens de parenté avec Jean-Louis de Beyerlé (1709-1786) directeur de la monnaie de Strasbourg et conseiller du roi Louis XVI. Sur le plan maçonnique, Jean-Pierre-Louis de Beyerlé a été un temps membre de la cinquième province de la Stricte Observance Templière sous le nom d'Eques a Fascia avant de s'en éloigner pour rejoindre le régime écossais rectifié. Il a été ensuite le vénérable de la loge L'Auguste Fidélité à l'orient de Nancy et il a présidé la Grande Loge Ecossaise de Lorraine. Installé à Paris à partir des années 1780, Beyerlé s'est ensuite affilié à la loge La Réunion des Etrangers sous l'obédience du Grand Orient de France. Il a enfin rejoint les chapitres parisiens de La Réunion des Etrangers et des Amis réunis au rite français.

    Voici donc ce qu'on peut lire dans l'ouvrage de Beyerlé (tome 1, p. 140 et suivantes) :

    « Il est surprenant que le despotisme ose s'introduire dans une Société qui est fondée sur deux bases aussi solides que l'égalité & la liberté. S'il y avait un peuple de Dieux, il se gouvernerait démocratiquement, dit le fameux Citoyen de Genève [Jean-Jacques Rousseau] ; mais il ajoute, un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ; & moi je dis, si les francs-maçons étaient véritablement francs-maçons, aucun gouvernement ne leur conviendrait mieux : & comme on travaille à les rendre tels, le gouvernement démocratique est le seul qui leur convienne. Mais ce n'est pas encore là la seule raison qui doit faire pencher la balance en faveur de ce gouvernement. Tous les Francs-Maçons ne font qu'un seul Corps ; ils sont épars dans les différents gouvernements, ils doivent obéissance aux Puissances de ces différents gouvernements. ; s'ils étaient gouvernés despotiquement ou monarchiquement par les chefs de l'Ordre Maçonnique, les ordres de deux Maîtres pourraient se trouver en contradiction, ce qui est contraire à l'Ordre général ; le gouvernement démocratique, au contraire, leur laisse l'obéissance à la Puissance territoriale ; le Souverain sous lequel naît un Maçon, a son premier serment d'obéissance. Aussi existe-t-il une loi Maçonnique de toute ancienneté, qui astreint le Maçon à l'obéissance à son Souverain & aux lois de la Patrie ; il y a plus encore : c'est que les devoirs maçonniques étant de pure moralité, le Corps maçonnique n'ayant aucun droit sur le temporel, le gouvernement maçonnique devient un gouvernement de persuasion, ce qui est absolument contradictoire avec le despotisme qui est un gouvernement de caprice.

    La soumission aux lois Maçonniques est libre ou volontaire, on peut s'y soustraire en renonçant aux droits Maçonniques ; cette soumission subsiste tant que la loi est juste ; mais c'est à celui qui consent à se soumettre à une loi, à la former, lorsqu'elle n'existe pas, & à l'approuver lorsqu'elle existe ; il ne peut la rejeter lorsqu'elle est utile, honnête et juste, & il doit y obtempérer ; & s'il refuse de le faire, il cesse d'être membre du Corps, parce qu'il n'en a plus le caractère distinctif. Le despotisme est donc un gouvernement qui répugne à l'essence même de la Société Maçonnique.

    Comme se trouve-t-il des Maçons qui osent gouverner tyranniquement leurs égaux, s'approprier un pouvoir illimité, une autorité sans bornes, une inamovibilité dangereuse ?

    N'abusez pas de vos places, prouvez que vous en êtes plus dignes que d'autres, & l'on se gardera de vous ôter des dignités que vous honorez.

    La loi, la loi juste, est le seul despote qu'un Maçon doive reconnaître en Loge (si l'on peut appeler despote ce qui n'est que maître). Hors de la Loge, sujet fidèle & respectueux, il obéit à son Souverain, à la Patrie, & il lui obéit avec d'autant plus d'affection, qu'il sent que le bonheur du genre humain dépend, en partie, de la soumission qu'on rend aux Princes sous lesquels on est né. »

    Et cet autre passage (tome 2, p. 27) :

    « L'administration d'une loge n'est pas confiée à un seul homme. Dans une démocratie, on se tient toujours en garde contre le despotisme, & l'on est assuré d'en éviter les chaînes ; lorsque la puissance législative ne cesse d'appartenir à tous ; & que la puissance judiciaire est confiée à plusieurs. »

    Voici les idées principales à retenir chez Beyerlé sur le thème de la démocratie en loge. Idées formulées, je le souligne à nouveau, en 1784, soit cinq ans avant la Révolution française. Beyerlé s'inscrit dans le sillage de la réforme maçonnique amorcée en 1773 avec la création du Grand Orient de France (élections libres des officiers et des vénérables).

    1°) La franc-maçonnerie est un ordre universel (un corps) présent dans de nombreux Etats et régi selon des lois communes. En revanche, les Etats sont gouvernés par différents Souverains selon des lois particulières.

    2°) Le franc-maçon n'est pas dans une situation de double allégeance : s'il a librement prêté serment en loge, il demeure néanmoins un sujet respectueux du Souverain, c'est-à-dire du pouvoir légitime même s'il ne l'a pas choisi. En revanche, le franc-maçon choisit les responsables de sa loge et se place librement sous leur autorité.

    3°) La franc-maçonnerie ne peut avoir un fonctionnement despotique, sinon le franc-maçon serait en porte à faux vis-à-vis du pouvoir profane (qui peut être éventuellement despotique). La franc-maçonnerie n'est pas une autorité concurrente au Souverain.

    4°) L'obligation de respecter les lois du Prince est extérieure au franc-maçon comme à tout autre homme. Les lois du Prince peuvent être justes ou injustes. En revanche l'obligation de respecter les lois de la franc-maçonnerie est intérieure au franc-maçon parce qu'il s'y soumet librement et parce qu'il contribue, avec ses frères, à forger ces lois dans un esprit d'égalité, de liberté et de justice.

    5°) La loi maçonnique juste, utile et honnête naît de la loge administrée démocratiquement.

    Evidemment, cette analyse porte la marque du dix-huitième siècle mais elle démontre que les préoccupations démocratiques faisaient leur chemin au sein des loges de cette époque. Ces préoccupations ont certainement contribué à l'émergence d'idées nouvelles et à l'éclosion d'un désir d'émancipation philosophique et politique.

    En conclusion, quand vous entendrez un frère (ou une soeur) affirmer péremptoirement en loge ou ailleurs que la démocratie est un référentiel profane qui n'a pas sa place en franc-maçonnerie, parlez-lui de Beyerlé car ce dernier, bien que largement oublié aujourd'hui, fait aussi partie de la tradition maçonnique.

  • Une loge au travail

    Imprimer

    ferrer.jpg

    Une loge, pour moi, est un lieu initiatique où l'on peut parler de tout à la condition de ne jamais oublier les devoirs de fraternité, d'écoute et de tolérance mutuelle. Le travail maçonnique est favorisé par le rituel dont le respect scrupuleux protège le franc-maçon de tous les excès possibles. Il est cet outil qui lui permet de concilier la pensée et l'action. Il repose sur les symboles et les valeurs. Il révèle toute sa pénétrante beauté dans la maîtrise du geste et du verbe. Le rituel instaure une discipline librement consentie, encourage la prise de parole construite et favorise l'écoute active. Avec un rituel bien compris et bien exécuté, on peut évoquer tous les sujets sans problème.

    Longtemps j'ai cru que l'amélioration de soi pour améliorer le monde était un principe petit-bourgeois destiné à détourner le franc-maçon de toutes les luttes d'émancipation. Il m'arrive encore de le penser quand j'entends les pseudo-sages, les fétichistes des symboles et les gardiens obsessionnels de la tradition immuable prônant dogmatiquement la séparation hermétique de la franc-maçonnerie et de la Cité. Mais les phraseurs, les révolutionnaires de salon, parfois si remuants et si bavards en loge, dans les congrès ou les convents, sont des repoussoirs tout aussi efficaces que les premiers. L'exigeante vérité se situe donc évidemment entre ces deux extrêmes où les sophistes ont fait leurs nids depuis longtemps. 

    Il me revient en mémoire cet extrait d'un ouvrage du frère Francisco Ferrer y Gardia. Le pédagogue libertaire écrit (cf. L'Escuela Moderna, 1912, rééd. Junar, 1976, Madrid, p. 86) :

    « Nous, nous ne craignons pas de le dire : nous voulons faire des hommes capables d’évoluer sans cesse, capable de détruire, de renouveler sans cesse les milieux et de se renouveler eux-mêmes, des hommes dont l’indépendance intellectuelle sera la  force suprême, qui ne seront jamais attachés à rien, toujours prêts à accepter le meilleur, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre des vies multiples en une seule vie. La société craint de tels hommes : il ne faut pas attendre d'elle qu'elle soutienne jamais une éducation capable de les produire. » 

    J'ai connu un vénérable d'un atelier de la Grande Loge de France qui, sans être libertaire comme Ferrer, croyait, lui aussi, dans les vertus éducatives et notamment dans la capacité des loges à être la matrice du développement personnel de ses membres. Il avait ainsi mis en oeuvre une méthode de tenue à la fois originale et exigeante dont je conserve un souvenir émerveillé bien des années après. Quel que soit le sujet principal abordé en tenue - symbolique, philosophique, historique, social - il incitait les frères de sa loge à plancher en trois étapes distinctes.

    La première étape consistait pour un ou deux frères à introduire séparément ou ensemble le sujet sous forme d'un questionnement n'excédant pas cinq à dix minutes. Il s'agissait de présenter le thème et de formuler les questions les plus évidentes et les plus immédiates. L'homme, à fois citoyen et frère, confronté à une problématique qu'il ne connaît pas, doit apprendre à faire usage de sa raison.

    La deuxième étape consistait ensuite pour un ou deux frères à analyser séparément ou ensemble le sujet en tant que tel, de le vulgariser et d'en envisager sommairement les prolongements possibles pendant vingt minutes au maximum. Généralement, cette partie était dévolue aux frères qui maîtrisaient bien le sujet, soit parce que celui-ci entrait dans le cadre d'une pratique professionnelle, soit parce qu'il constituait déjà pour eux un centre d'intérêt ou une passion depuis longtemps. La difficulté résidait dans le fait de ne pas parler en spécialiste mais de se mettre à la portée des colonnes.

    La troisième étape consistait enfin pour un ou deux frères à envisager séparément ou ensemble le sujet sous l'angle maçonnique pendant cinq à dix minutes. Il ne s'agissait pas de conclure mais d'ouvrir le sujet et voir en quoi il pouvait avoir un impact sur le franc-maçon à la fois dans sa vie citoyenne et dans sa démarche initiatique. Il était possible de faire allusion aux valeurs et à l'éthique maçonniques, au rituel et au symbolisme.

    Ce schéma, bien entendu, pouvait toujours faire l'objet de légères adaptations en fonction du sujet traité mais, généralement, le principe de la réflexion ternaire était conservé. L'ensemble des prises de parole ne devait pas excéder une quarantaine de minutes pour que les colonnes puissent s'exprimer à leur tour et enrichir le débat. Pour prendre une exemple, voici une convocation que j'ai conservée. Il s'agissait de traiter le thème « Homme et Bioéthique ».

    GLDF, Francisco Ferrer, Travail, Rite, Coopération, ternaire, progrès, initiation, visite, souvenir

    Ces tenues étaient très belles, très denses et riches et se prolongeaient par des agapes qui s'achevaient souvent aux petites heures de la nuit. Comme on peut s'en douter, ces tenues exigeaient une préparation certaine et une discipline rare. C'était excellent et formateur. D'une part parce que les frères devaient se documenter (à l'époque internet n'existait pas). D'autre part parce qu'ils devaient apprendre à travailler ensemble et à confronter leurs points de vue pour être les architectes de l'ordre du jour et éviter ainsi les temps morts, les redondances et les erreurs. Je me souviens que les apprentis et les compagnons travaillaient aussi sur un schéma ternaire pour la préparation de leurs travaux d'augmentation de salaire. Je me souviens en particulier d'un banquet de la Saint-Jean d'Hiver auquel j'avais été associé et dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

    Il va sans dire qu'une telle méthode est contraignante et qu'il faut toute la force d'entrainement et de conviction du vénérable pour la mettre en oeuvre. Celui-ci y était pourtant parvenu pendant tout son triennat. Il y consacrait beaucoup de temps et une énergie peu commune. Quand un thème était annoncé, le vénérable s'arrangeait toujours pour distribuer, longtemps à l'avance, des documents et des bibliographies afin de permettre à chacun de préparer la tenue à son rythme et selon ses envies. Néanmoins cette méthode de travail ne lui a pas survécu. La loge est rentrée progressivement dans le rang. Ce qui, je m'en souviens, avait rassuré le conseiller fédéral de l'époque. Le vénérable descendant n'avait pas reçu des félicitations de l'apparatchik local, loin s'en faut, alors qu'il avait pourtant permis aux frères de sa loge d'expérimenter toutes les potentialités d'un atelier au travail.

  • Les lumières vives et pures de l'ordre maçonnique

    Imprimer

    4035725778.jpgJe recommande vivement la lecture de la remarquable étude de Jean-Luc Lebras sur les (grands et petits) sceaux du Grand Orient de France. Cette étude est publiée dans le dernier numéro des Chroniques d'Histoire Maçonnique. L'auteur analyse l'évolution de ces sceaux qui sont comme des empreintes laissées par l'obédience au fil du temps.

    Dans son introduction, Jean-Luc Lebras indique que les sceaux du Grand Orient de France ne semblent pas avoir fait l'objet d'études historiques et symboliques très abondantes au vingtième siècle contrairement au siècle précédent. Il rappelle que Jean-Marie Ragon de Bettignies (dont j'ai déjà parlé sur ce blog) avait étudié, en 1841, l'évolution des sceaux du Grand Orient pour souligner le suivisme politique de l'obédience.

    Je voudrais justement citer un extrait des propos de Ragon que Lebras rappelle d'ailleurs dans son étude. Le vénérable maître de la loge Les Trinosophes écrit avec une sévérité lucide (cf. Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, éd. Berlandier, 1841, p. 381) :

    « Est-ce par reconnaissance pour les services que notre institution a rendus à l'ordre civil que les puissances suprêmes des divers rites maçonniques s'occupent elles-mêmes, de temps à autre, de politique ? Ce n'est pas, toutefois, dans l'intention de voir les membres de l'ordre s'en occuper ; car la place qu'on leur laisse prendre est bien innocente mais ces hauts frères plus politiques que Maçons, et souvent plus esclaves que libres, désirent prouver au gouvernement de chaque année que l'institution qu'ils dirigent marche dans le sens de la politique du jour. Nous ne sommes pas, dans notre France, exempts de ce défaut : en révisant les anciens cachets et les timbres du Grand Orient, lesquels ne devraient offrir que les emblèmes immuables de notre Ordre on y découvre des empreintes maçonnico-profanes qui présentent à l'œil du Maçon étonné les signes variables de l'autorité civile. »

    Ce texte, je le rappelle, a été écrit il y a cent soixante-quinze ans. Il est pourtant d'une étonnante modernité. En effet, comment ne pas y songer quand on voit le Grand Maître du Grand Orient affirmer dans tous les médias, écrits ou audiovisuels, que l'obédience est la gardienne vigilante de l'éthique républicaine ? L'histoire permet de relativiser une telle posture.

    Que montre l'étude des sceaux du Grand Orient ? Que le Grand Orient fut monarchiste sous les rois, impérial sous les empereurs et républicain sous les républiques ! Ce constat devrait donc inciter les responsables de l'obédience à se montrer plus modestes et circonspects dans leur communication publique. Ce constat devrait aussi les inciter à respecter la liberté de conscience des francs-maçons du Grand Orient de France qui n'ont pas besoin qu'on pense et parle à leur place.

    1290289894.jpgCependant, il ne faut pas se méprendre : Ragon de Bettignies, lui-même, préconisait que le maçon s'intéressât à la politique et à la religion. Je dois citer ce passage que tous les francs-maçons devraient connaître et méditer, notamment ceux qui ont la lourde charge de représenter le Grand Orient (cf. op.cit., pp. 376 et 377) :

    « Quoiqu'il soit certain que le Maçon jure obéissance et se conforme exactement aux lois du pays qu'il habite, ainsi que tout sage doit faire, il n'en est pas moins de son devoir de consacrer ses veilles à s'instruire et à éclairer ses concitoyens, soit sur la politique, soit sur la religion ou tout autre sujet sérieux qui intéresse le bien public. Dans nos époques modernes, où le nombre des francs-maçons est considérable, la Maçonnerie, qui s'interdit hautement et de fait, dans ses réunions, tout ce qui a rapport aux matières religieuses et politiques, n'a jamais dû ni pu prendre qu'une part indirecte aux révolutions qui se sont succédé depuis un demi siècle. Nous en avons eu la preuve lors du renversement du gouvernement impérial.
    Les personnages les plus élevés de l'Empire et de l'armée appartenaient à la Franc-Maçonnerie, qui resta toute passive pendant cet orage politique.
    Mais voici la part directe, la seule qu'elle a prise, qu'elle pouvait prendre et qu'elle prendra toujours aux événements passés, présents et à venir : les lumières vives et pures que laissent échapper, dans des séances qui se renouvellent sans cesse, les divers orateurs de cet ordre cosmopolite, éclairent une masse d'individus qui se répandant ensuite dans toutes les classes de la société, y versent continuellement des doctrines salutaires qui font le tour du monde, et combattent, chaque jour et partout, l'erreur et les préjugés qui souillent encore le globe. »

    Ce que Ragon de Bettignies souligne, et qui est absolument fondamental, c'est que la politique en maçonnerie se joue au niveau de la loge et non de l'obédience. La politique en franc-maçonnerie réside dans l'échange de points de vue entre des personnes d'opinions et de sensibilité différentes qui se retrouvent au sein d'un ordre cosmopolite.

    temps, jean-luc lebras,jean-marie ragon de bettignies,histoire,godf,evolution,politique,sceaux,chroniques d'histoire maçonniqueCosmopolite. Le qualificatif est important. Est cosmopolite celui qui est capable de penser en citoyen de l'univers (cosmos : l'univers ; politês : citoyen). Est cosmopolite celui qui, sans renier son identité et ses convictions propres, est capable d'accueillir sereinement la différence. Est cosmopolite celui qui est capable d'envisager des problèmes sous tous les angles. Est cosmopolite celui qui est capable de prospective, qui ne se laisse pas ballotter par l'actualité du jour, qui a la force intellectuelle et morale de voir plus loin que l'immédiateté des choses.

    Les « lumières vives et pures » de la franc-maçonnerie jaillissent de la discussion en tenue ordonnée selon le rite. Elles se manifestent dans la pratique des vertus maçonniques et l'étude. Et c'est ensuite au franc-maçon, librement et discrètement, de se faire l'agent actif du lien social afin de répandre, par un comportement exemplaire, les vérités qu'il a su découvrir et acquérir en loge, conscient que les idées sont comme les ruisseaux qui font les grandes rivières.