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  • L'axe Miami / La Havane au coeur de grandes manoeuvres maçonniques

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    valdes.jpgLe 10 décembre dernier, la Grand Maître de la Grande Loge de Floride prenait la pose avec le Grand Maître de la Grande Loge de Cuba. C'était, paraît-il, la première fois depuis cinquante six ans qu'un Grand Maître de la Grande Loge de Cuba était accueilli ès qualités par les dignitaires floridiens. Ce qui est sans doute vrai même si ce jugement doit être tempéré : les Grandes Loges de Floride et de Cuba, malgré leur rupture de 2014 à 2016, ont toujours été, peu ou prou, en contact.

    Qu'est-ce qui a bien pu motiver aujourd'hui la Grande de Floride à restaurer des relations fraternelles officielles avec la Grande Loge de Cuba ? Il est peu probable que ce soit la disparition du dictateur Fidel Castro mais plutôt des considérations d'ordre interne. Le 28 décembre prochain, en effet, une rencontre de plusieurs obédiences ou groupements maçonniques est prévue à Miami pour porter le projet de constitution d'une Grande Loge de Cuba dite de l'extérieur, c'est-à-dire regroupant les frères cubains exilés. Le but de cette réunion est de parvenir à l'unité de tous les francs-maçons cubains installés sur le territoire de la Floride.

    Cette perspective ne réjouit absolument pas la Grande Loge de Floride. Celle-ci voit d'un très mauvais oeil l'émergence possible d'une obédience nouvelle sur son territoire, hispanophone de surcroît. La Grande Loge de Cuba de l'extérieur porterait atteinte au landmark - pourtant dépassé - selon lequel il ne saurait y avoir qu'une Grande Loge par Etat. La Grande Loge de Cuba était pourtant favorable à cette création susceptible de gêner l'obédience floridienne. Il est maintenant probable que l'obédience cubaine veuille freiner les ardeurs des frères cubains exilés à la demande de la Grande Loge de Floride. Les frères cubains exilés demeurent relativement respectueux de la Grande Loge de Cuba - l'obédience mère - malgré leur opposition au régime communiste.

    En attendant, certains frères américains ironisent sur ce rapprochement soudain. Ils rappellent que la Grande Loge de Floride reconnaît à nouveau une obédience d'un pays totalitaire alors qu'elle refuse toujours d'établir des relations fraternelles officielles avec la Grande Loge Prince Hall de Floride ! La Grande Loge de Floride fait en effet partie des neuf Grandes Loges américaines (Alabama, Arkansas, Floride, Géorgie, Louisiane, Mississippi, Caroline du sud, Tennessee et Virginie de l'Ouest) qui s'obstinent à ne pas reconnaître la maçonnerie noire américaine.

  • Lionel Richie dans les pas d'Adams, Washington et «Richie» Brown

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    richie.jpgLa photo ci-contre circule sur le réseau Facebook sans plus d'explication. Elle semble extraite d'une brochure ou d'une revue éditée par la G∴L∴ Prince Hall de l'Etat d'Alabama. Le grand maître de l'époque, le Dr. William O. Jones, était professeur à l'Université de Tuskegee (je reviendrai sur cette institution).

    Lionel Richie, vedette internationale bien connue, est officiellement remercié pour sa contribution financière pour la rénovation du siège de l'obédience. Son don est conséquent : 30 000 $ (mais aux Etats-Unis, ce genre de don n'étonne personne).

    Il est précisé que le chanteur a été initié en 2008 au sein de la R∴L∴ Lewis Adams n°67. Cet atelier se réunit à l'O∴ de Tuskegee (Alabama).

    Allons plus loin. Et essayons de voir un peu au-delà de ce cliché. Et posons-nous cette question : qui était Lewis Adams ?

    Lewis Adams était un afro-américain né en Alabama, plus précisément dans le comté de Macon, le 27 octobre, 1842. Il a passé les premières années de sa vie comme jeune esclave dans une plantation où il a notamment appris la cordonnerie et le travail du cuir et des métaux. On ne sait pas vraiment grand-chose de ses jeunes années si ce n'est qu'il a appris à lire, écrire et compter. Il semble qu'il parlait aussi plusieurs langues.

    Après la guerre de sécession et l'abolition de l'esclavage en 1865, Lewis Adams a quitté la plantation où il vivait pour ouvrir un magasin dans la ville de Tuskegee. Là, avec son épouse Sallie, Lewis Adams a formé les jeunes noirs aux métiers du cuir et des métaux (cordonnerie, bourrellerie, ferblanterie).

    lewis adams.jpgAdams pensait qu'il était absolument primordial que les noirs accèdent à l'éducation et aux différents savoirs afin de devenir des citoyens à part entière. Il a milité auprès de l'Etat de l'Alabama et des autorités du comté de Macon pour la création d'une école normale ouverte aux noirs.

    En 1881, il obtient gain de cause avec l'aide déterminante de Booker T. Washington (1856-1915). L'école normale de Tuskegee est devenue depuis l'université de Tuskegee. Elle joue un rôle important dans la formation intellectuelle et morale des élites noires américaines.

    Lewis Adams s'est éteint le 30 avril 1905. Trois ans après sa mort, une loge fut fondée à Tuskegee au nom et sous auspices de la G∴L∴ Prince Hall d'Alabama. Cette R∴L∴ a pris le titre distinctif de Lewis Adams et a reçu sa charte de fondation le 20 août 1908.

    booker T. Washington, lionel richie,franc-maçonnerie,etats-unis d'amérique,prince hall,tuskegee,alabama,lewis adams,john louis brown,guerre de sécessionJ'en viens maintenant à Lionel Richie. L'auteur compositeur interprète, né à Tuskegee, est issu d'une famille déjà sensible à l'idéal maçonnique et à la promotion des droits de l'homme. Son arrière-grand-père du côté de la branche maternelle, John Louis Brown dit « Richie », avait été un militant politique de la cause des afro-américains pendant et après la guerre de sécession, tout comme Lewis Adams.

    Au dix-neuvième siècle, Brown avait été également le fondateur et le chef d'une société fraternelle d'inspiration maçonnique dont le nom était « Knights of the Wise Men » (Les Chevaliers des Hommes Sages). Cet ordre d'afro-américains, dont le siège était basé à Chattanooga (Tennessee), procédait à des initiations. John L. « Richie » Brown en avait rédigé les rituels en trois degrés calqués sur ceux de la franc-maçonnerie. Le chanteur avait eu la surprise de découvrir cet ancêtre lors de sa participation, au début de l'année 2011, à l'émission de télévision « Who do you think you are ? » (Qui pensez-vous être ?) sur la chaîne NBC.

    Je suis sûr maintenant que vous n'écouterez plus « Say You, Say Me » de la même manière.

    Say You, Say Me (Dis Toi, dis Moi)lionel richie,franc-maçonnerie,etats-unis d'amérique,prince hall,tuskegee,alabama,lewis adams,john louis brown,guerre de sécession

    [Chorus]
    [Refrain]
    Say you, say me, say it for always
    Dis toi, dis moi, dis le pour toujours
    That's the way it should be
    C'est ainsi que ça devrait être
    Say you, say me, say it together
    Dis toi, dis moi, disons le ensemble
    Naturally
    Naturellement

    I had a dream I had an awesome dream
    J'ai fait un rêve, une rêve impressionant
    People in the park playing games in the dark

    Dans le parc, des gens jouaient dans l'obscurité
    And what they played was a masquerade
    Et le jeu qu'ils jouaient était une mascarade
    And from behind of walls of doubt a voice was crying out
    Et par derrière des murs de doute une voix poussait des cris

    [Chorus]
    [Refrain]

    As we go down life's lonesome highway
    Alors que nous descendons cette route solitaire qu'est la vie
    Seems the hardest thing to do is to find a friend or two
    La chose la plus dure semble être de trouver un ami ou deux
    A helping hand some one who understand
    Une main tendue quelqu'un qui comprend
    That when you feel you've lost your way
    Quand tu sens que tu t'es égaré
    You've got some one there to say I'll show you
    Il y a quelqu'un là pour te guider

    [Chorus]
    [Refrain]

    So you think you know the answers, oh no
    Ainsi tu penses que tu connais les réponses, oh non
    The whole world has got you dancing
    Le monde entier te fait danser
    That's right I'm telling you
    C'est exact je te le dis
    It's time to start believing, oh yes
    Il est temps de commencer à le croire, oh oui
    Believing who you are you are a shining star
    Crois en toi tu es une étoile qui brille

    [Chorus]
    [Refrain]

    Say it together, naturally
    Disons le ensemble, naturellement

     

  • Diversité de la F∴M∴ aux Etats-Unis (2)

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    SAM_3305-1024x683.jpg

    La F∴M∴ américaine a récemment défrayé la chronique pour des raisons sur lesquelles je ne vais pas revenir et qui ont été abondamment commentées sur ce blog et ailleurs.

    Toutefois, j'avais pris soin d'indiquer qu'il fallait se garder de tout jugement hâtif et, surtout, de toute caricature. La F∴M∴ américaine est en effet diverse et elle déploie ses activités sur un très vaste territoire.

    S'il est donc normal de dénoncer les exclusives et les propos rétrogrades, il est également essentiel de relever les bonnes nouvelles quand il y en a.

    Je voudrais donc signaler une information publiée par le F∴Fred Milliken sur son blog. Le 13 novembre dernier, et pour la première fois de leur histoire, des FF∴ de la G∴L∴ du Texas ont assisté ès-qualités à une tenue de la G∴L∴ de Prince Hall du même Etat au cours de laquelle il a été procédé à l'élévation au grade maître de 52 FF∴ compagnons (une méga-cérémonie impossible à concevoir en France) !

    Texas, Etats-Unis d'Amérique, Prince Hall

    Cet événement amplifie le mouvement de rapprochement et de reconnaissance mutuelle des deux juridictions amorcé en 2007.

    Bravo à ces deux obédiences pour cet exemple de fraternité concrète !

  • William H. Upton et la franc-maçonnerie nègre aux Etats-Unis d'Amérique

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    15 juin 1898. Tenue de Grande Loge de l'Etat de Washington. Le Frère Thomas M. Reed (1825-1905), Grand Secrétaire de l'Obédience, prend la parole au nom du Comité spécial chargé de déterminer quelle doit être la conduite de la Grande Loge de l'Etat de Washington à l'égard de la franc-maçonnerie nègre aux Etats-Unis d'Amérique (1). Il donne lecture du rapport qui a été rédigé sous l'autorité du très respectable Grand Maître William H. Upton (1854-1906).

    Il s'agit d'un rapport qui expose l'origine des loges nègres aux Etats-Unis et analyse notamment les principaux arguments qui leur on été opposés pour ne pas les reconnaître et ne pas les admettre au sein des Grandes loges, les contraignant ainsi à constituer leurs propres Grandes Loges dites de Prince Hall du nom d'un mulâtre originaire de la Barbade qui, en compagnie de quatorze noirs de Boston, fut initié à la franc-maçonnerie en 1775 et put constituer une loge régulière.  

    Si ce rapport est adopté, le Grand Maître Upton sait qu'il va inévitablement provoquer un tollé parmi les autres Grandes Loges américaines dont un grand nombre sont ouvertement ségrégationnistes. La situation est préoccupante. Par exemple, le 1er octobre 1897, suite à une plainte, un Frère de la Respectable Loge Melissa à l'Orient de Melissa (2), comté de Collin (Texas), a été exclu de l'Ordre pour "offense maçonnique". Son crime ? Avoir accepté de recevoir régulièrement à sa table ses employés nègres et de s'être montré ainsi oublieux de la dignité de sa race. L'exclusion a été ensuite confirmée par la Grande Loge du Texas devant laquelle il fut affirmé, entre autres choses, que l'objet supérieur de la Maçonnerie consiste "à édifier et à maintenir l'humanité de notre grande race" (3).

    Le Grand Secrétaire Reed énonce les résolutions rédigées par Upton qui vont être soumises au vote de la Grande Loge de l'Etat de Washington :

    Attendu que de l'avis de la Grande Loge, la Maçonnerie est universelle ; et qu'il ne fait aucune doute que ni la race, ni la couleur ne font partie des critères qu'il convient d'appliquer pour déterminer l'aptitude d'un candidat à l'initiation aux trois degrés symboliques.

    Attendu que, compte tenu des lois reconnues de l'institution maçonnique, et des faits historiques apparemment bien authentifiés et dignes de foi, la Grande Loge [de l'Etat de Washington] ne saurait nier ou contester le droit de ses Loges, ou des membres de celles-ci, à reconnaître comme frère maçons, des nègres initiés dans des loges qui peuvent avoir pour origine la loge Prince Hall n°459 (...) que la Grande Loge Africaine de Boston, organisée en 1808 - et par la suite connu sous le nom de Grande Loge Prince Hall du Massachusetts - ; que la première Grande Loge Africaine de l'Amérique du Nord et pour le Commonwealth de Pennsylvanie, organisée en 1815 (...) peuvent justement être considérées comme Grandes Loges maçonniques légitimes.

    Attendu que, bien que la Grande Loge [de l'Etat de Washington] ne reconnaisse aucune différence entre frères fondée sur la race ou la couleur, celle-ci reste malgré tout consciente que les races blanches et colorées aux  États-Unis ont à bien des égards montré une préférence pour demeurer séparées et de l'autre. Compte tenu de cette inclination, la Grand Loge [de l'Etat de Washington] juge dans l'intérêt de la maçonnerie de déclarer que si les francs-maçons réguliers d'origine africaine ont le désir d'établir, dans l'État de Washington, des loges entièrement réservées à leurs frères de race (...) et que ces loges s'érigent en Grande Lodge pour une meilleure administration de leurs affaires, la Grande Loge [de l'Etat de Washington] n'y verra pas une atteinte à sa souveraineté (...)" (4).

    Ces résolutions sont adoptées. Le 15 juin 1898, la Grande Loge de l'Etat de Washington est donc la première Grande Loge américaine à reconnaître officiellement et sans condition les Grandes Loges de Prince Hall et à conforter les loges de sa juridiction qui admettent des nègres à l'initiation maçonnique. C'est une décision historique. Mais la réaction de la plupart des autres Grandes Loges américaines ne se fait pas attendre. Comme le redoutait Upton, cette réaction est particulièrement violente et se solde immédiatement par une rupture en chaîne des relations fraternelles (5).

    Trois arguments sont principalement invoqués pour justifier la rupture des relations fraternelles. 

    Le premier argument, c'est le landmark intangible selon lequel il ne peut y avoir qu'une seule Grande Loge par Etat. La question n'est donc pas de savoir si les nègres peuvent être reçus en loge, mais si les Grandes Loges de Prince Hall et les ateliers qui en dépendent peuvent prétendre à une reconnaissance pleine et entière des Grandes Loges américaines officielles. En reconnaissant unilatéralement les Grandes Loges de Prince Hall présentes sur le sol des Etats-Unis, la Grande Loge de l'Etat de Washington a pris la responsabilité de contester l'autorité des autres Grandes Loges sur leur propre territoire. En d'autres termes, si la Grande Loge de l'Etat de Washington veut initier des nègres ou délivrer des patentes à des loges composées totalement ou partiellement de nègres, c'est est son droit le plus strict. Mais elle ne saurait interférer dans les affaires internes aux autres Grandes Loges. Cet argument est celui invoqué, par exemple, par la Grande Loge de Pennsylvanie, qui a pourtant aussi dans sa juridiction des loges de gens de couleurs, à l'appui de sa décision de rupture (6). 

    Le deuxième argument, c'est la souveraineté des Grandes Loges dans la conduite de leurs affaires internes. Chaque Grande Loge est maîtresse chez elle et demeure la source de toute autorité maçonnique sur son territoire. On ne peut donc pas de faire de procès d'intention à une Grande Loge qui n'admet pas de nègres en son sein puisqu'elle a été constituée dans une société où blancs et noirs se côtoient sans se mélanger. Si les loges allaient à l'encontre de ce qui se pratique localement, elles porteraient alors directement atteinte à l'ordre social et seraient perçues comme une menace. Or, le maçon est un sujet paisible respectueux du pouvoir légitime.

    Le troisième argument - si on peut dire - est ouvertement raciste : le nègre n'a pas sa place en maçonnerie. Dans certains Etats américains, notamment du sud (mais pas uniquement), on ne se gêne pas pour exprimer un rejet des nègres en se référant par exemple à Albert Pike (1809-1892), personnage emblématique de la franc-maçonnerie américaine, Grand Commandeur du Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Acepté (juridiction sud des Etats-Unis), mais aussi ancien général confédéré. Celui-ci avait en effet écrit dans une lettre en date du 13 septembre 1875 (7) :

    "La loge de Prince Hall était tout aussi régulière que tout autre loge créée par l'autorité compétente. Elle a parfaitement le droit (comme d'autres loges en Europe l'ont fait) d'établir d'autres Loges et de s'ériger en loge mère. C'est ce qu'ont fait les loges de Berlin, Les Trois Globes et le Royal York, lorsqu'elles sont devenues des Grandes Loges. Je ne suis pas enclin à me mêler de cette affaire. J'ai prêté mon obligation devant des hommes blancs, non devant des nègres. Si je dois accepter des nègres comme frères ou quitter la maçonnerie, je quitterai la maçonnerie. Il vaut donc mieux laisser les choses aller dans le sens où elles doivent aller. Après nous le déluge." 

    Difficile donc d'être plus explicite même si cette lettre fait toujours l'objet de vives controverses entre les historiens américains ! (8)

    Bref, toujours est-il que la Grande Loge de l'Etat de Washington s'est retrouvée, en quelques mois à peine, isolée et désavouée par ses homologues des autres Etats. Sous pression, la Grande Loge de l'Etat de Washington a alors préféré faire machine arrière. Le 13 juin 1899, elle décide d'annuler sa reconnaissance des Grandes Loges de Prince Hall. Le Grand Maître William H. Upton, désavoué par les siens, tente de faire bonne figure au milieu de la lâcheté ambiante. Il écrit de manière quelque peu alambiquée :

    "Cette affaire ne fait-elle pas ressortir l'une des caractéristiques essentielles de la franc-maçonnerie? Lorsque nous voyons une très respectable Grande Loge accueillir avec une faveur particulière un rapport renfermant des expressions qui, autre part et dans l'immense majorité des Grandes Loges, attireraient à leur auteur une prompte réprimande, cela ne met-il pas en évidence cette grande vérité, que la Maçonnerie est "le centre d'union et le moyen de concilier une sincère sincère entre personnes qui, autrement, auraient été à jamais séparées les unes des autres". N'oublions pas ce caractère de la Maçonnerie, lorsque des différences de tempérament ou de milieu, des préjugés de race ou des divergences de conviction nous portent à dénier à d'autres leur liberté d'opinion, ou nous incitent à rompre les liens conciliateurs d'une sincère amitié." (9)

    Il semble que William H. Upton admette que chaque Grande Loge puisse s'organiser comme elle l'entend, mais en même temps il rappelle que la maçonnerie a pour objectif de réunir ce qui est épars. Dans cette perspective, le rejet des nègres et des loges de Prince Hall est une aberration absolument injustifiable. En 1910, le Frère A.G. Pitts de la Respectable Loge Palestine à l'Orient de Detroit (Michigan) a livré son interprétation des propos de William H. Upton. Pour lui, Upton a donné une leçon de tolérance maçonnique. Et pour Pitts, la tolérance maçonnique est nécessairement l'expression d'un relativisme culturel. Il écrit :

    "Ne nous hâtons pas, cependant, de condamner la Grande Loge du Texas et les autres Grandes Loges du Sud. Tirons plutôt du commentaire du "Past Grand Master Upton", une leçon de tolérance maçonnique. Avant tout, j'admets que tout Maçon doit être un homme moral ; mais ce que nous appelons moralité est entièrement matière de convention, convention, de milieu, de latitude et de longitude, de climat, etc. Il se peut qu'un Turc qui serait Maçon puisse passer pour un homme immoral, méritant d'être expulsé delà Maçonnerie, s'il permettait à sa femme de circuler au dehors seule et sans voile. Au contraire, le citoyen de l'un de nos états occidentaux, qui agirait autrement, serait considéré comme immoral et cruel, indigne, par conséquent, de rester Maçon. Je suis encore disposé à entrer dans les vues de la Grande Loge du Texas, pour peu qu'elle affirme, qu'il y a une grosse immoralité au Texas de manger avec un nègre. Mais je ne fais ces concessions qu'à la condition expresse, qu'au Texas et dans les autres Etats du Sud, on voudra bien admettre aussi que les Maçons Français sont les meilleurs juges de ce qui constitue la vraie Maçonnerie en France." (10)

    L'analyse du Frère Pitts porte bien les marques de son temps même si, de nos jours, il arrive que ce relativisme culturel soit invoqué pour justifier l'injustifiable. En tout cas, gageons qu'un tel point de vue, s'il était exprimé aujourd'hui, serait irrecevable et choquerait tous les francs-maçons attachés aux droits de l'homme. En effet, la dignité à laquelle chaque être humain a droit, est universelle et transcende les particularismes culturels, juridiques et sociétaux. 

    Mais au delà de son caractère surannée, l'interprétation de Pitts est surtout fausse. En effet, le Frère William H. Upton n'a jamais cessé de croire à une reconnaissance de la maçonnerie nègre aux Etats-Unis d'Amérique. En témoigne une disposition touchante de son testament : aucun monument ne devait être érigé sur sa tombe tant que maçons blancs et maçons de couleur ne décideraient pas préalablement de se reconnaître comme Frères.

    Il a fallu attendre plus de 80 ans pour que les dernières volontés de William H. Upton se réalisent. En 1947, la Grande Loge du Massachusetts a reconnu la maçonnerie de Prince Hall pour se dédire deux ans plus tard toujours dans le souci de préserver l'unité et l'amitié entre toutes les Grandes Loges américaines.  Ce n'est qu'en octobre 1989 que la Grande Loge du Connecticut a décidé de franchir le pas de reconnaissance, considérant que la doctrine d'une Grande Loge par Etat était un mythe et un dispositif sans fondement.

    En juin 1990, la Grande Loge de l'Etat de Washington a décidé de reconnaître à nouveau la maçonnerie de Prince Hall. Le 8 juin 1991, les dignitaires de la Grande Loge de l'Etat de Washington et ceux de la Grande Loge de Prince Hall de l'Etat de Washington se sont recueillis ensemble sur la tombe de William H. Upton et ce conformément à ses volontés. Un monument a alors été érigé en souvenir de ce moment historique. On peut y lire l'inscription suivante :

    "Ce monument commémore l'accomplissement des volontés de William H. Upton, Très Respectable Passé Grand Maître, selon lesquelles tous les maçons indépendamment de leur couleur de peau doivent demeurer ensemble et se reconnaître comme frères. Cela a été accompli en 1990 par l'action conjointe des Très Puissantes Grandes Loges des Francs-Maçons Libres et Acceptés de l'Etat de Washington et des Francs-Maçons libres et Acceptés de Prince Hall de l'Etat de Washington. Dédié le 8 Juin 1991, Anno lucis 5991."

    Le mouvement de reconnaissance de la franc-maçonnerie nègre ne s'est plus arrêté depuis aux Etats-Unis d'Amérique. Un véritable appel d'air frais. Après le Connecticut et l'Etat de Washington, le Nebraska et le Wisconsin ont rapidement suivi. Aujourd'hui, 42 Grandes Loges américaines reconnaissent les Grandes Loges de Prince Hall et permettent les intervisites. Les 9 Grandes Loges qui ne reconnaissent toujours pas la maçonnerie de Prince Hall sont celles de Louisiane, d'Arkansas, du Mississipi, d'Alabama, de Georgie, de Caroline du Sud, du Tennessee, de Floride et de Virginie de l'Ouest (11). Tous des anciens Etats confédérés où l'esclavage était jadis pratiqué.

    _____________

    (1) J'emploie à dessein le terme "nègre" au lieu de "noir" même si l'usage de ce mot en France est devenu  péjoratif. D'abord parce qu'il ne l'a pas toujours été (cf. le courant littéraire et politique de la négritude créé dans l'entre-deux-guerre notamment par le poète Aimé Césaire et l'écrivain Léopold Sendar Senghor). Ensuite parce que c'est le terme qui s'approche le plus du mot utilisé par les maçons anglo-saxons, lesquels parlent de la "negro masonry".

    (2) Cette loge existe toujours. La petite ville de Melissa (un peu moins de 5000 habitants) se situe à l'est de Dallas.

    (3) A.G. Pitts, La question nègre au sein de la Maçonnerie américaine, La Lumière maçonnique, n°6, 1910, pp. 82 et suiv.

    (4) The Freemason's Chronicle, 24 septembre 1898, p.147.

    (5) The Freemason, 26 août 1899, p.433.

    (6) The Freemason, 21 juillet 1899, p.23.

    (7) The Freemason's Chronicle, op.cit., p.147.

    (8) Certains pensent que cette lettre est un faux. D'autres ne contestent pas l'authenticité de cette lettre mais rappellent que Pike y reconnaît expressément la légitimité de la maçonnerie de Prince Hall. Il a été également rappelé que Pike a remis tous les rituels du REAA aux dignitaires de Prince Hall pour que ces derniers puissent constituer leurs propres juridictions de hauts grades. Enfin, les liens entre Pike et le Ku Klux Klan n'ont jamais été établis.

    (9) A.G. Pitts, op.cit, p.83.

    (10) A.G. Pitts, op.cit, p.84.

    (11) En Virginie de l'Ouest, les noirs ne sont toujours pas admis à la Grande Loge de même que les personnes handicapées. En 2005-2006, sous l'impulsion du Grand Maître Franck Joseph Haas, une tentative de changement (connue sous le nom des "réformes Wheeling") a eu lieu mais elle s'est soldée par un échec. Haas s'est publiquement ému des pratiques discriminatoires de la Grande Loge. Il a été exclu de l'Ordre en 2007 pour diffamation. Haas a alors assigné la Grande Loge de Virginie de l'Ouest devant la Justice. Le 16 décembre 2010, Haas a été débouté par le jury du Comté de Kanawha. Il a dû faire appel à la générosité des frères pour faire face à ses frais de justice (près de 30000 dollars). Son combat courageux continue.