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pierre-louis ginguené

  • Les treize vertus de Benjamin Franklin

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    franklin.jpg« Ce fut vers ce temps que je formai le hardi et difficile projet de parvenir à la perfection morale. » Ainsi s'exprimait Benjamin Franklin (1706-1790) dans ses mémoires (cf. Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même [Tome 2] suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires, traduction de Jean Henri Castéra, édition F. Buisson, imprimerie librairie, rue Hautefeuille n° 20, 1798, pp. 388 et suivantes).

    Selon le traducteur Castéra (1749-1838), Franklin conçut son ambitieux projet de perfection morale aux alentours de 1730-1731 (voir également Life of Benjamin Franklin; autobiography, continuation, appendix, by Jared Sparks. Carefully compared and assertained to be the first edition, 1843, p. 98). C'est précisément dans ces années là que ce père fondateur des Etats-Unis d'Amérique se fit recevoir franc-maçon au sein de la loge Saint Jean à l'orient Philadelphie. Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Pour la petite histoire, mais je pense que cette précision a tout de même son importance, Jean Henri Castera était également franc-maçon et avait servi comme officier de dragons aux Amériques et à Saint-Domingue (Haïti). En 1785 il apparaît sur les registres de la loge La Vérité à l'orient de Paris (cf. Alain Le Bihan, Francs-Maçons parisiens du Grand Orient de France, BNF, Mémoires et documents, Paris, 1966, p. 110).

    Le projet de Franklin fit pour la première fois l'objet d'une publication en français en 1798 dans la revue La Décade philosophique littéraire et politique, fondée le 10 floréal an II (29 avril 1794) par Jean Stanislas Andrieux, Charles Armand Aumont, Amaury Pineux Duval, Pierre-Louis Ginguené (un frère de la loge Les Neuf Soeurs à Paris), Joachim Lebreton (expert du Grand Chapitre du Grand Orient en 1805), l'économiste Jean-Baptiste Say et le biologiste Georges Toscan. Il semble donc que cette traduction ne soit pas l'oeuvre de Jean Henri Castéra mais bien celle de Jean-Baptiste Say dont, soit dit en passant, la qualité maçonnique n'est pas établie. En effet, Say avait déjà traduit des écrits de Franklin (cf. « Lettre de Franklin à l'auteur d'un journal : Sur l'art d'économiser le temps et l'argent en se levant et en se couchant avec le soleil », La Décade, 30 fructidor, an III, pp. 549 à 555 ; « Lettre sur le mariage entre jeunes gens », La Décade, 20 Prairial, an V, pp. 483-486 ; « Pétition de la main gauche à tous ceux qui ont des enfants à élever », La Décade, 10 pluviôse, an VI, p. 227- 228).

    Voilà donc pour les origines françaises du texte de Franklin. Pour être tout à fait complet, ce texte sur la perfection morale ne figure pas dans la première édition des mémoires du grand homme (cette première édition date de 1791). Il provient en réalité d'un fragment retrouvé peu de temps après sa mort survenue en 1790. Ce fragment, traduit en français, a été rattaché après coup aux mémoires proprement dites. Le texte sur la perfection morale, qui relate donc une émouvante résolution de jeunesse, a été rédigé en anglais dans les années 1780 lorsque Franklin était ambassadeur des Etats-Unis en France. Il a d'abord été publié en France avant d'être connu aux Etats-Unis.

    Il est temps d'en venir au texte lui-même. Comme je l'ai dit, Benjamin Franklin, fraîchement initié aux mystères maçonniques, avait conçu le projet ambitieux de mener une existence vertueuse.  Il s'était rendu compte que s'il mettait le plus grand soin à se préserver d'une faute, il tombait souvent, sans s'en apercevoir ou bien par simple inattention, dans un autre travers. Parfois, le penchant était trop fort pour être dominé par sa seule raison. Benjamin Franklin en avait donc acquis la conviction qu'il était dans son intérêt de devenir un homme vertueux. Mais il comprit très vite que la conviction était insuffisante pour le prémunir de tout faux pas. Il devait donc joindre la pensée à l'action. Lier le spéculatif à l'opératif. Pour ce faire, Benjamin Franklin décida de rompre avec les mauvaises habitudes, d'en acquérir de bonnes et de s'y affermir pour qu'elles devinssent sans effort la colonne vertébrale de sa conduite. Pour y parvenir, Benjamin Franklin isola treize vertus à pratiquer. Il accola un précepte à chacune (cf. La Décade philosophique, littéraire et politique, n°15, deuxième trimestre, 30 pluviôse An 6 de la République (18 février 1798), pp.345 et suivantes). 

    « 1. SOBRIÉTÉ. Ne mangez pas jusqu'à être appesanti ; ne buvez pas assez pour que votre tête en soit affectée.

    2. SILENCE. Ne dites que ce qui peut-être utile aux autres et à vous-même. Évitez les conversations frivoles.

    3. ORDRE. Que chaque chose ait sa place, et chaque partie de vos affaires son temps.

    4. RÉSOLUTION. Soyez résolu de faire ce que vous devez, et faites sans y manquer, ce que vous avez résolu.

    5. ÉCONOMIE. Ne faites aucune dépense que pour le bien des autres ou pour le vôtre, c'est-à-dire ne dépensez rien mal à propos.

    6. APPLICATION. Ne perdez point de temps; soyez toujours occupé à quelque chose d'utile abstenez-vous de toute action qui ne l'est pas.

    7. SINCÉRITÉ. N'usez d'aucun déguisement nuisible, que vos pensées soient innocentes et justes, et conformez-vous-y quand vous parlez.

    8. JUSTICE. Ne nuisez à personne, soit en lui faisant du tort, soit en négligeant de lui faire le bien auquel vous oblige votre devoir.

    9. MODÉRATION. Évitez les extrêmes ; gardez-vous de vous offenser des torts d'autrui, autant que vous croyez en avoir sujet.

    10. PROPRETÉ. Ne souffrez aucune malpropreté sur votre corps, sur vos habits et dans votre maison.

    11. TRANQUILLITÉ. Ne vous laissez troubler ni par des bagatelles, ni par des accidents ordinaires ou inévitables.

    12. CHASTETÉ. Livrez-vous rarement aux plaisirs de l'amour, n'en usez que pour votre santé ou pour avoir des descendants, jamais au point de vous abrutir ou de perdre vos forces, et jusqu'à nuire au repos et à la réputation de vous ou des autres.

    13. HUMILITÉ. Imitez Jésus et Socrate.

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscanL'intention de Benjamin Franklin était donc d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus et de parvenir ainsi à la maîtrise de ses penchants. Il s'y est employé de manière rigoureuse et méthodique. Plutôt que de se disperser en entreprenant de les acquérir toutes à la fois, il résolut de se concentrer sur l'une d'elles pendant un certain laps de temps. Puis, de passer à la suivante pour lui consacrer son attention pendant le même laps de temps, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il les eût parcourues toutes les treize. Le classement de ces vertus n'était pas le fruit du hasard. Benjamin Franklin y avait longuement réfléchi. Chaque vertu devait en engendrer une autre selon un enchaînement logique (cf. La Décade, op.cit.,  p. 347).

    « Et comme l'acquisition préalable de quelques-unes, pouvait faciliter celle de quelques autres, je les rangeai-dans cette vue comme on vient de voir : la sobriété était la première, parce qu'elle tend à procurer le sang-froid et la netteté de tête Si nécessaires lorsqu'il faut observer une vigilance constante, et se tenir en garde contre l'attrait toujours subsistant des anciennes habitudes, et la force des tentations continuelles. Cette vertu une fois obtenue et affermie, le silence devenait beaucoup plus aisé. Mon désir. étant d'acquérir des connaissances en même-temps que je me perfectionnais dans la vertu, je considérai que, dans la conversation, on y parvenait plutôt par le secours de l'oreille que par celui de la langue ; et voulant, en conséquence, rompre l'habitude qui me gagnait de babiller de faire des pointes et des plaisanteries qui ne pouvaient me rendre admissible que dans des compagnies frivoles, je donnai la seconde place au silence (...) »

    On voit donc que Benjamin Franklin avait dressé un véritable plan de développement personnel qui ne devait rien au hasard. Il voulait devenir l'architecte de son âme (cf. La Décade, op.cit., p. 348).

    « Je conclus alors que, conformément aux avis de Pythagore, contenus dans ses vers d'or, un examen journalier était nécessaire, et pour le diriger j'imaginai la méthode suivante : je fis un petit livre dans lequel j'assignai pour chacune des vertus, une page que je réglai avec de l'encre rouge, de manière qu'elle eût 7 colonnes une pour chaque jour de la semaine, que je marquai dc la lettre initiale de ce jour; je fis sur ces colonnes treize lignes rouges transversales, plaçant au commencement de chacune, la première lettre, d'une des vertus. Dans cette ligne, et à la colonne convenable, je pouvais marquer avec une petit trait d'encre toutes les fautes que, d'après mon examen, je reconnaîtrais avoir commis ce jour-là contre cette vertu. Je pris la résolution de donner pendant une semaine une attention rigoureuse à chacune des vertus successivement ; ainsi de la première, je pris grand soin d'éviter de donner la plus légère atteinte à la Sobriété, abandonnant les autres vertus à leur chance ordinaire ; seulement je marquais chaque soir les fautes du jour : ainsi dans le cas où j'aurais pu pendant la première semaine, tenir nette ma première ligne marquée Sobriété, je regardais l'habitude de cette vertu comme assez fortifiée, et ses ennemis, les penchants contraires, assez affaiblis pour pouvoir hasarder d'étendre mon attention, d'y réunir la suivante, et d'obtenir la semaine d'après deux lignes exemptes de marques. » 

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscanCette discipline rigoureuse, voire austère, s'inscrit dans une démarche d'édification personnelle remarquable car son auteur ne s'est pas contenté de belles paroles et de belles résolutions. Il s'est organisé concrètement pour atteindre le but qu'il s'était assigné : la perfection morale, c'est-à-dire l'amélioration de soi-même qui est un des piliers fondamentaux de l'initiation maçonnique et un chemin vers le bonheur. Pour décrire cette plénitude intérieure, Franklin semble s'être inspiré de la métaphore du jardin, employée par Voltaire en conclusion de son conte philosophique Candide ou l'optimisme (1759).

    « En procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvais faire un cours complet en treize semaines, et quatre cours en un an ; de même que celui qui a un jardin à mettre en ordre, n'entreprend pas d'arracher toutes les mauvaises herbes en une seule fois, ce qui excéderait le pouvoir de ses bras et de ses forces  (...) Je devais jouir (je m'en flattais du moins) du plaisir encourageant de voir sur mes pages mes progrès dans la vertu en effaçant successivement les marques de mes lignes, jusqu'à ce qu'à la fin, après plusieurs répétition, j'eusse le bonheur de voir mon livre, entièrement blanc, au bout d'un examen journalier de treize semaines. »

    Franklin considérait aussi que pratiquer la vertu de l'ordre impliquait une maîtrise du temps. Il s'efforçait donc de bien organiser ses journées. Au matin, lorsqu'il se réveillait à cinq heures du matin, il se posait la question : quel bien puis-je faire aujourd'hui ? Le soir, à vingt-deux heures, au moment du coucher, il s'était astreint à répondre à la question suivante : quel bien ai-je fait aujourd'hui ? Il ne faudrait toutefois pas en conclure que Benjamin Franklin était une sorte de surhomme, froid et tout entier absorbé par ce programme de vie exigeant. Lui-même reconnaissait humblement toute la difficulté de cette discipline personnelle (cf. La Décade, op.cit., p. 354).

    « Dans le vrai, je me trouvai incorrigible par rapport à l'Ordre et à présent que je suis devenu vieux, et que ma mémoire est mauvaise, j'en sens vivement le besoin mais, après tout quoique je ne sois jamais arrivé à la perfection à laquelle j'avais tant d'envie de parvenir, et que j'en sois même resté bien loin, cependant mes efforts m'ont rendu meilleur et plus heureux, que je n'aurais été si je n'avais pas formé cette entreprise, comme celui qui tâche de se faire une écriture parfaite, en imitant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais atteindre la même perfection, néanmoins les efforts qu'il fait rendent sa main meilleure et son écriture passable. »

    On a cru parfois déceler dans la démarche de Franklin l'expression d'une éthique protestante. Le sociologue Max Weber a même souligné que le comportement vertueux de Franklin a contribué à forger un « esprit du capitalisme », à savoir une mentalité qui légitime la recherche du profit (cf. Max Weber, Ethique protestante et Esprit du Capitalisme, Paris, 1964). Pourquoi pas ? Mais il me semble cependant que la morale de Franklin est avant tout maçonnique et humaniste car intentionnellement dégagée des contingences religieuses et des dogmes. Cette morale s'adresse en effet à tous les hommes de bonne volonté et désireux de s'améliorer. Benjamin Franklin le dit d'ailleurs explicitement (cf. La Décade, op.cit., p.355) :

    « On remarquera que quoique mon plan ne fût pas entièrement sans rapport avec la religion, il ne s'y trouvait pas de traces d'aucun dogme : je l'avais évité à dessein car j'étais persuadé de l'utilité et de l'excellence de ma méthode ; je croyais qu'elle devait être utile aux hommes quelle que fût leur religion, et me proposais de la publier quelque jour. »

    La religion est ici envisagée sous son angle étymologique. Elle est prosaïquement ce qui relie les hommes les uns aux autres (religio ; religare). Franklin voyait dans sa méthode un moyen de parvenir à l'union fraternelle de tous les hommes.

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscan,perfection,initiation,amélioration,progrès,franc-maçonnerie,etats-unis d'amérique,voltaire,conscience,travailIl est temps de conclure car je me rends compte que j'ai été probablement un peu long. Mais la qualité du texte de Benjamin Franklin est telle, qu'il eût été dommage de le survoler bien que je sois loin, très loin même, d'avoir pu en montrer ici toutes les richesses. Ce qui est certain en tout cas, c'est que les francs-maçons devraient le lire, notamment ceux qui s'interrogent, qui doutent ou qui, parfois hélas, passent le plus clair de leur temps à se chamailler pour tout et n'importe quoi. Évidemment, je ne dis pas qu'il faut faire comme Franklin. Qui d'ailleurs aurait assez de force d'âme pour y parvenir ? Je dis qu'il faut au moins prendre la mesure du travail d'accomplissement personnel que ce grand homme s'était imposé à lui-même. Benjamin Franklin avait tout simplement pris son initiation maçonnique au sérieux et humblement (La Décade, op.cit., p. 358).

    « Aucune de nos dispositions naturelles n'est peut-être plus difficile à dompter que l'orgueil : qu'on le mortifie, qu'on lui fasse la guerre, qu'on le terrasse, qu'on l'étouffe vivant ; il perce de nouveau ; il se montre de temps en temps : vous l'apercevrez sans doute souvent dans cette histoire, peut-être au moment même où je parle de le subjuguer ; et vous pourrez me retrouver orgueilleux jusque dans mon humilité. »