Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

pierre waldeck-rousseau

  • Le légendaire signe de détresse d'Henri Brisson

    Imprimer

    brisson.jpgLa prétendue influence politique de la Franc-Maçonnerie a toujours fait couler beaucoup d'encre, notamment dans les milieux d'extrême droite ordinairement réceptifs aux théories complotistes. On cite souvent à titre d'exemple l'intervention du frère Henri Brisson à la tribune de l'Assemblée Nationale le 26 juin 1899. Le député radical y aurait fait le célèbre « signe de détresse ». Il aurait donc devant ses collègues 1°) croisé les doigts, paumes vers l’avant, tendu les bras au-dessus de sa tête, face vers le ciel, 2°) renversé son corps en arrière et 3°) lancé un tonitruant « À moi les enfants de la Veuve ! ».

    Grâce à ce signe et à cet appel, Henri Brisson aurait ainsi obtenu le ralliement de tous les députés francs-maçons présents dans l'hémicycle et sauvé le ministère Waldeck-Rousseau. Le problème, c'est que Brisson n'a jamais agi de la sorte sauf bien entendu dans l'imagination fertile des antimaçons toujours à la recherche du détail qui accréditerait l'existence du grand complot des loges. Voici ce que le député Henri Brisson a réellement déclaré devant la Chambre :

    « Je demande à la Chambre la permission de lui dire en deux mots pourquoi je ne m'abstiens pas.

    Après les catastrophes redoutables auxquelles nous avons assisté il y a vingt-neuf ans et qu'on rappelait tout à l'heure, j'ai été le premier à proposer l'amnistie. Mais alors nous ne rusions ni avec les hommes, ni avec les choses,ni avec les mots.

    Proposer l'amnistie, ce n'était pas proposer seulement de faire rentrer certains citoyens dans la cité, c'était proposer l'oubli des drames et des tragédies de la guerre civile, l'oubli des haines et des rancunes. Notre but était d'éteindre par la générosité et par la bonté les cendres encore brûlantes de la guerre civile et de fonder, sur le sol renouvelé, la République rêvée.

    Cette République, presque tous les républicains qui sont montés la tribune, nous accordent qu'il y a lieu de la défendre. La question est de savoir si, pour défendre la République, on va faire une majorité par ici (la droite), c'est-à-dire avec ceux qui ont passé trente ans à esayer de la détruire, ou si on la fera avec tous les braves républicains qui siègent de l'autre côté.

    Quant à moi, je n'hésite pas : le gouvernement promet de défendre la République, je lui donne mon vote, et j'invite tous ceux sur lesquels je puis avoir quelque influence à voter, je ne dis pas pour le gouvernement, mais pour la République. »

    On le constate. Pas de signe de détresse. Pas d'appel théâtral aux enfants de la Veuve. Mais une phrase finalement bien anodine qui laisse plutôt entrevoir les intenses négociations qui ont eu lieu au sein des différents groupes politiques républicains dans un contexte de crise politique aiguë : « (...) et j'invite tous ceux sur lesquels je puis avoir quelque influence à voter, je ne dis pas pour le gouvernement, mais pour la République. » Dans l'esprit des antimaçons, l'influence revendiquée par Brisson s'est donc transformée en appel subliminal aux députés francs-maçons. Puis, l'appel subliminal est devenu à son tour signe de détresse. Comme quoi, les légendes tiennent à peu de choses... 

    Il faut se souvenir que le ministère Waldeck-Rousseau était né dans la douleur en juin 1899. En effet, les modérés craignaient fortement la présence du socialiste Alexandre Millerand au sein du gouvernement. Les socialistes quant à eux, contestaient la présence au ministère de la Guerre du Général Gaston de Gallifet, le fusilleur de la Commune. Quelques mois plus tôt, le 23 février 1899 exactement, lors des obsèques du président Emile Loubet, Paul Déroulède et les nationalistes avaient fomenté un putsch contre la République qui avait lamentablement échoué. L'affaire Dreyfus n'en finissait pas non plus de défrayer la chronique. Bref, l'atmosphère politique était extrêmement tendue.

    Henri Brisson, dont l'appartenance maçonnique était de notoriété publique, n'aurait évidemment jamais pris le risque de se comporter de façon aussi grotesque devant la représentation nationale. Henri Brisson était pragmatique. En homme politique averti, il voulait que le centre-gauche et la gauche s'unissent et évitent de se perdre dans des querelles oiseuses sur les personnes de Gallifet et de Millerand. L'objectif primordial était à ses yeux la défense de la République face aux nationalistes et aux cléricaux de droite.