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philosophie

  • Les treize vertus de Benjamin Franklin

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    Parallèlement à son engagement maçonnique, Benjamin Franklin (1706-1790) a élaboré un système moral exigeant et rigoureux tout entier tourné vers son développement personnel. Ce père fondateur des Etats-Unis a voulu être "l'architecte de son âme".

  • A propos de ma note sur Michel Deneken

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    Ma note consacrée à la polémique relative à l'élection du professeur Deneken à la présidence de l'Université de Strasbourg semble avoir été bien relayée sur les réseaux sociaux. Au moment où j'écris ces lignes, elle a été appréciée près d'une centaine de fois rien que sur le réseau facebook. C'est sans précédent ou presque pour ce blog dont l'audience - je suis lucide - reste malgré tout assez confidentielle.

    Ces partages sont-ils plus le fait de francs-maçons que de profanes ? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, j'y vois un signe évident de ras-le-bol à l'égard des communiqués de presse comminatoires du Grand Orient de France. Ces communiqués outrepassent généralement l'objet social de l'obédience défini par l'article premier de sa Constitution. 

    Il n'en demeure pas moins que je suis fier d'être un franc-maçon du Grand Orient de France. Et c'est bien parce que je suis attaché à mon obédience que je déplore ses dérapages incontrôlés et plus particulièrement le procès en sorcellerie que certains tentent aujourd'hui de mener en son nom contre ce théologien catholique alsacien que je ne connais pas et dont je n'avais d'ailleurs jamais entendu parler avant que son élection ne défraye la chronique.

    Je voudrais maintenant adresser quelques mots à ceux de mes frères qui ricanent volontiers à propos de la théologie. Qu'il me soit permis de leur rappeler qu'il est impossible d'être sensibilisé aux deux mille cinq cents ans de philosophie occidentale sans avoir une connaissance, même approximative, des grands débats théologiques.

    Il convient également de souligner que notre vocabulaire est pétri de théologie. Je citerai par exemple le mot « théorie » (du grec theos : Dieu et orein : observer) qui signifie étymologiquement « observer les oeuvres de Dieu ». Une théorie désignait aussi dans l'Antiquité une députation d'une cité grecque participant à une fête religieuse. Comme on peut le voir, la théologie n'est donc jamais bien loin de la philosophie et, plus largement encore, de la spéculation intellectuelle. Or la franc-maçonnerie, y compris au Grand Orient, est spéculative...

    Il faut également relever que la pratique maçonnique est influencée par la théologie sans que nous nous en rendions toujours compte. Il suffit par exemple de songer à ces spéculations, souvent admises dans les milieux maçonniques, selon lesquelles l'initiation maçonnique, assimilée à un sacrement, serait indélébile par nature. Il ne viendrait pas non plus à l'idée d'aucune obédience de remettre en cause la validité d'une initiation conférée par un vénérable maître exclu, bien plus tard, de l'Ordre maçonnique pour des raisons pénales. Or cette approche n'est autre que celle que l'Eglise catholique a consacrée, en 300 après Jésus-Christ, lors de la querelle avec les évêques donatistes. Ainsi, la validité d'un sacrement est indépendante de celui qui l'administre.

    On voit qu'il s'agit d'opinions et de croyances (dogme, du grec dogma : opinion, croyance) érigées en vérités intangibles. Le dogme s'inscrit ensuite dans un ensemble de présupposés et de croyances admis par une communauté d'individus (du grec doxa : opinion), d'où les mots « orthodoxie » et « hétérodoxie ». Ces croyances et opinions peuvent être librement discutées au sein de la communauté maçonnique (encore que cela dépende du degré d'ouverture des loges). Par exemple, en ce qui concerne le caractère indélébile de l'initiation, je me rattache à « l'hérésie » (du grec hairesis : action de prendre, faire un choix) qui refuse d'assimiler initiation maçonnique et sacrement.

    En revanche, je pense en effet que la validité de l'initiation ne dépend absolument pas de la qualité de celui qui la confère dès l'instant où il a la légitimité nécessaire. La malhonnêteté, par exemple, ne se transmet pas comme un virus. Ce n'est pas parce que on a eu la malchance d'avoir été initié dans une loge présidée par un vénérable, qui s'est révélé être un vilain coco, que l'initiation n'est pas valable ou de moindre valeur.

    Bref, on le voit, ces débats sont beaucoup moins simples qu'il n'y paraît...

    Quant à celles et ceux qui s'offusquent volontiers du dogmatisme de la théologie, je voudrais leur dire que les dogmes catholiques de l'existence de Dieu, de la trinité, de la vocation de l'homme à la perfection ou encore de l'infaillibilité pontificale, ont pour écho d'autres dogmes, bien laïques ceux là, de la liberté de conscience, de l'amélioration matérielle et morale et du perfectionnement intellectuel et social de l'humanité ou encore de l'infaillibilité du suffrage universel (liste non exhaustive). 

    Par conséquent, il faut faire attention à ne pas commettre l'erreur commune qui consiste à croire que nous, maçons du Grand Orient, nous ne serions pas dogmatiques au motif que notre obédience prétend refuser toute affirmation dogmatique ! Il faut avoir présent à l'esprit que la proclamation de ce refus est elle-même hautement dogmatique, c'est-à-dire qu'elle est une des vérités intangibles qui fonde la cohésion des loges du Grand Orient. Si les frères du Grand Orient avaient vraiment voulu refuser toute affirmation dogmatique, alors jamais ils n'auraient eu besoin d'inscrire ce refus à l'article premier de leur Constitution !

    Enfin, et pour en revenir à l'élection parfaitement légale de M. Michel Deneken à la présidence de l'université de Strasbourg, il me paraît utile de rappeler aux laïques les plus intransigeants, voire les plus intolérants, l'article cinq de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui fait partie, comme tous les autres, du bloc de constitutionnalité de notre République démocratique, sociale et laïque.

    « La Loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n'est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. »

    A méditer en guise de conclusion.

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    Ajout du 21 décembre 11h00

    Un lecteur fidèle m'indique qu'il n'est pas d'accord avec l'étymologie du mot théorie. Il est vrai que theorein signifie observer, contempler. Thea désigne plus la vue que theos Dieu. Il s'agirait donc littéralement et de manière redondante d'observer avec le sens de la vue. C'est en d'autres termes la science de la contemplation comme le théatre, theatron, est lieu où l'on regarde. Mais pour la pensée prélogique, puis la pensée logique née avec la raison philosophique, et a fortiori pour la théologie, il s'agit d'observer le sensible ou le réel qui exprime la manifestation du divin (ou des dieux). Il me revient en tête cette « démonstration » de l'existence de Dieu par saint Anselme. Je vais l'énoncer avec mes mots sous la forme d'un syllogisme parce qu'elle illustre la contemplation spéculative telle qu'elle pouvait s'entendre chez les docteurs de l'Eglise : Dieu est perfection. Or le monde qui nous entoure est perfection. Donc Dieu existe. Quant à la pertinence de la démonstration, alors là c'est autre chose... C'est une affaire de foi. A noter que la virulence avec laquelle l'hérésie cathare (bogomile, publicaine, des bonshommes, etc.) a été combattue par l'église catholique tient beaucoup au fait que l'église cathare rejetait le monde matériel et sensible perçu comme l'oeuvre du mal et du démon.

  • Fred Zeller, l'engagé

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    CPB76054591.jpegEn parcourant un vieux numéro de Logos, périodique du Grand Orient de Belgique, je suis tombé sur cette citation de Fred Zeller (1912-2003) :

    « La qualité de maçons au GODF implique un certain comportement dans la vie et aussi certains choix. Si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences où l'on ne cherche à résoudre aucun problème, où l'on ne se pose aucune question, où l'on ne veut pas entendre parler politique en loge, mais où l'on se contente de se retrouver régulièrement à des agapes fraternelles, où l'on se raconte des gaudrioles en rêvant des étoiles. »

    Si j'en crois l'article de Logos, cette citation serait extraite du dernier ouvrage de Fred Zeller écrit au soir de sa vie (Fred Zeller, Témoin du siècle, de Blum à Trotsky au Grand Orient de France, Grasset, Paris, 2000). Je n'ai pas lu l'ouvrage. Je ne saurais donc l'attester. J'observe simplement que cet illustre frère a éprouvé le besoin de se pencher à deux reprises sur son parcours politique, philosophique et intellectuel puisqu'il avait déjà publié, en 1976, chez Robert Laffont une autobiographie intitulée Trois Points, c'est tout (que j'ai eue l'opportunité de lire, elle). Ce qui, à mon humble avis, en dit long sur la fascination que Zeller devait éprouver pour lui-même.

    Je voudrais revenir sur cette citation qui exprime non seulement la doxa officielle du GODF mais aussi la qualité normative de maçon de l'obédience. Toutes deux se retrouvent ainsi réduites à un certain comportement et à certains choix que Zeller ne parvient cependant à déterminer – et encore en des termes très généraux – que par rapport à d'autres obédiences qu'il évite hypocritement de nommer. Tout cela serait bien inoffensif s'il ne s'agissait que d'une opinion exprimée à titre individuel par un ancien Grand Maître du GODF. Seulement voilà, il n'en est rien. Zeller n'était pas qu'un ancien dignitaire de la rue Cadet. Il fut aussi un homme politique, nourri un temps aux mamelles du trotskisme, idéologie qui favorise « l'esprit binaire » chez ceux qui en sont frappés. L'esprit binaire consiste à diviser le monde en deux camps irréductiblement opposés et que l'on peut décliner à l'infini : les bons d'un côté, les méchants de l'autre ; les exploités et les exploiteurs ; les progressistes et les conservateurs ; les libéraux et les réguliers, etc. Celui qui perçoit le monde de façon binaire a toujours le sentiment d'appartenir au camp du bien. Il est généralement inapte à la nuance et au compromis, car, au fond, la vie se résume pour lui à une lutte incessante qu'il faut absolument gagner. On est avec lui ou contre lui. Il n'y a pas de position médiane possible.

    Je ne dis pas cela par méchanceté ou volonté polémique – on l'aura compris – mais parce que cet esprit binaire transparaît de la citation de Zeller : « si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences (...) ». Ce qui, en d'autres termes, équivaut à dire que s'il se trouve au sein du GODF des francs-maçons en désaccord avec cette ligne de conduite (et j'en suis !), ces derniers doivent se taire ou quitter l'obédience pour trouver asile ailleurs, dans d'autres structures maçonniques où l'on ne fait que raconter des plaisanteries légères et bouffer. Le raisonnement, exprimé de cette manière, apparaît dans toute sa dimension grotesque. Et pourtant, c'est bien celui qui est à l'oeuvre depuis bientôt cinquante ans au sein du GODF. Ce n'est pas un hasard si à partir de la grande maîtrise de Fred Zeller, en 1971, on assisté à une extériorisation croissante et souvent incontrôlée de l'obédience, à une personnalisation de plus en plus marquée du pouvoir exécutif au détriment de la collégialité statutaire, à une insupportable caporalisation des loges, et, parfois, à une politisation intempestive. C'est ce phénomène dangereux que feu le professeur Bruno Etienne appelait « la profanisation du GODF ».

    Pourquoi dangereux ? Parce que ce qui est en cause, c'est la spécificité maçonnique. L'ordre maçonnique est avant toute chose symbolique et initiatique. Son activité centrale, sa raison d'être, consiste à pratiquer des initiations et à transmettre le patrimoine intellectuel, symbolique et philosophique des rites maçonniques. La mission de la franc-maçonnerie est d'offrir un creuset pour que des hommes de cultures, de religions, d'opinions politiques différentes, puissent librement et discrètement travailler, fraterniser et progresser ensemble afin de construire une humanité meilleure et plus éclairée. Ça ne veut pas dire, bien entendu, que les activités maçonniques doivent se limiter à la réflexion sur le symbole et l'initiation. La réflexion sociale est légitime en loge ! Car la loge est dans la Cité. Mais, comme le rappelait un frère belge dans une planche :

    « (…) ce qui fait que la Maçonnerie n'est pas un Rotary, une association de dames patronnesses, un centre d'action laïque, l'Armée du Salut, un Panthéon imaginaire composé de toutes les gloires qui ne furent pas maçons, la caisse d'entraide sociale de la police, un club de joueurs de boules ou un comité organisateur de soupers boudin/compote – activité au demeurant fort honorable – c'est avant tout la réflexion sur le symbole et l'initiation. »

    Il y a mille façons d'être un bon franc-maçon comme il y a mille façons de raconter des gaudrioles et rêver aux étoiles. En étant un bon père, un bon copain, un bon voisin par exemple. En étant quelqu'un en qui on peut compter ; en étant quelqu'un qui n'hésite pas à recadrer celui qui, au cours d'une conversation, dit des méchancetés, des conneries, fait preuve d'intolérance, de racisme, de négation de l'autre. En étant quelqu'un qui combat la violence et accorde du poids à la discussion et au compromis ; quelqu'un qui peut s'engager aussi, s'il en éprouve toutefois le désir, sous diverses formes et en fonction de ses goûts et de sa philosophie ; quelqu'un qui sait que l'homme est divers et multicolore ; quelqu'un qui n'a pas besoin de se sentir chapeauté par les communiqués de presse du Conseil de l'Ordre de son obédience parce qu'il sait se servir de son entendement.

    obédience, GOB, France, Belgique, GODF, peintre, Fred Zeller, Engagement, réflexion,franc-maçonnerie, initiation, J'en reviens à Fred Zeller pour conclure. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, j'ai une immense tendresse pour cet homme que je n'ai pourtant jamais rencontré. Quelle vie ! J'avais d'ailleurs emprunté Trois points c'est tout dans la bibliothèque d'un ami de mon père. En 1989. Je n'avais pas dix-sept ans. Je lui dois donc d'une certaine manière mes premiers émois maçonniques. Son livre m'a mis sur la voie (et quelle voie !). Je me souviens par exemple de ma jubilation de voir la carte d'identité maçonnique de Marceau Pivert (un des mentors politiques de Fred Zeller) au musée du GODF en août 1990. Mais, fort heureusement, j'ai très vite su me défaire de ces reliques, comprenant à mon rythme que la maçonnerie était en réalité un vaste continent à découvrir, bien plus vaste en tout cas que le neuvième arrondissement de Paris. Zeller était en outre artiste peintre. J'ai appris depuis qu'en maçonnerie, il y avait pas mal de « pintaïres » (peintres, en occitan-provençal), c'est-à-dire, au sens figuré, de poseurs, de professionnels de l'affichage, de caméléons aux prétentions diverses (artistiques, politiques, sociales, philosophiques, etc.).

  • Maçonnerie et rationalisme

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    franc-maçonnerie,rationalisme,mythe,réflexion,philosophieJe suis sidéré de constater à quel point le rationalisme est de plus en plus ravalé insidieusement au rang d'un dogmatisme, lui qui, justement, a pour parti de ne pas se soumettre à un préjugé ou à une idée préconçue ! Avant même d'être un mouvement philosophique, le rationalisme est d'abord une attitude d'exigence. Loin de nier la part d'irrationnel qu'il peut y avoir dans l'existence et chez les individus, le rationalisme consiste à faire usage de la raison, de l'expérimentation, de l'administration de la preuve, etc., pour comprendre le monde. Le rationalisme est donc intrinsèquement ouvert à tous les possibles. C'est la pensée libre.

    Si le rationalisme a pu prendre des aspects militants et plus offensifs, c'est, ne l'oublions pas, parce qu'il a été combattu violemment par les dogmatismes institutionnalisés, en particulier par les religions révélées. Si nous vivons dans une société démocratique ouverte et pluraliste, qui permet même aux croyances les plus irrationnelles de s'exprimer, nous le lui devons en très grande partie.

    J'ai dit plus haut que le rationalisme était une attitude d'exigence. J'ajoute : un mouvement constant d'effort qui construit et déconstruit sans cesse. En effet, un savoir, une certitude, une pratique peuvent, à tout instant, être ébranlés et remis en cause. Le rationalisme, c'est le travail du négatif cher à Hegel. Je le retrouve aussi dans cette très belle phrase d'Alain : "Une idée que j'ai, il faut que je la nie, c'est ma manière de l'essayer" (cf. Alain, Histoire de mes pensées, Gallimard, Paris, 1936). Le rationalisme est donc une volonté de comprendre qui passe par l'examen des faiblesses, des incohérences de n'importe quel système de pensée, de n'importe quel savoir pour en éprouver la réelle solidité.

    Le rationalisme n'est pas l'ennemi de la foi. Il lui en a même redonné ses lettres de noblesse si je puis dire. En tout cas, ce sont deux choses distinctes. Le rationalisme fait appel aux ressources de l'intelligence et de l'analyse. La foi est du ressort de l'émotion, du sentiment. Le premier fait appel à l'expérience, à la confrontation des idées, aux connaissances. La seconde se suffit à elle-même et se contente d'être. C'est ce qui explique que l'on peut être rationaliste tout en étant un homme de foi. Il suffit de songer par exemple à Thomas d'Aquin dont l'œuvre théologique a consisté notamment à analyser la foi sous l'angle de la raison. Ce que l'on a dans son cœur peut très bien coexister avec la volonté d'utiliser son entendement. On dit que le cœur a ses raisons que la raison ignore. C'est sans doute vrai, à condition que l'on puisse affirmer aussi que la raison a un cœur que le cœur ignore.

    Le rationalisme n'est pas l'ennemi du merveilleux et de l'irrationnel. Il est un étonnement constant ! Quand je lève les yeux pour contempler le ciel, comme tout un chacun, je suis absorbé aussi par le mystère d'être là dans cet univers. Mais je sais aussi qu'être absorbé par le mystère, ce n'est pas mettre le genou en terre devant lui. Tous les mystères ont vocation à être transpercés, par touches successives, par tâtonnements, par les connaissances, les découvertes, les expériences, que sais-je ? Les mystères sont hors du temps. Le rationalisme, lui, s'inscrit dans la durée... Comme une rivière qui érode le sol calcaire, qui finit par y creuser son lit, voire les gorges les plus profondes. Comme les gouttes qui, jour après jours, forment les concrétions les plus inattendues et les plus belles. Et lorsque un mystère est transpercé partiellement ou complètement, il cesse d'être dans l'intemporalité. Il s'inscrit dans la durée, dans le mouvement continue de la quête de connaissances.

    Le rationalisme n'est pas prétentieux. Contrairement à ce qu'on entend parfois, le rationalisme n'est pas l'attitude qui conduit un individu à prétendre tout savoir. Le temps de l'humanisme de la Renaissance et des savants multicartes est révolu depuis le dix-neuvième siècle. Aujourd'hui, les savoirs se sont tellement étoffés et spécialisés qu'il est impossible pour un même homme de se constituer un socle encyclopédique de connaissances. Le rationaliste est conscient de cet état. D'où sa volonté de rechercher des informations contradictoires pour les confronter, de se documenter, de faire appel à des personnes qui en savent plus que lui sur tel ou tel sujet.

    Pour en venir à la maçonnerie, le rationalisme a joué en son sein un grand rôle. Il a permis d'instituer la maçonnerie en champ à investiguer. Si le fait maçonnique est étudié à l'université, si des documents sont tirés de l'oubli pour être analysés et débattus, c'est grâce à l'attitude rationaliste. Il serait tellement plus facile de se contenter de transmettre, à l'instar des religions, des fables, des us et des coutumes, de se satisfaire de la soi-disant sagesse qui dit qu'il faut se contenter de vivre les choses, d'adorer sans comprendre, ou qui fait de "l'expérience personnelle" l'argument massue pour annihiler tout esprit critique. Juste un exemple. L'historiographie maçonnique vraiment sérieuse ne date que des années 1960. Elle en est donc à ses balbutiements. Auparavant, à quelques rares exceptions, l'histoire maçonnique était prisonnière de ses propres mythes, de ses propres errements, des affirmations péremptoires de symbolâtres qui se faisaient les transmetteurs d'inepties.

    Le rationalisme, en maçonnerie, a toujours côtoyé le parti antiphilosophique, le mysticisme et l'occultisme (cf. Jacques Lemaire, Les origines françaises de l'antimaçonnisme (1744-1797), Bruxelles, Éditions de l'Université, 1985). Si la maçonnerie n'est pas la secte que l'on se plaît à souligner aujourd'hui, c'est parce qu'il y a eu dans le passé quantité d'anonymes qui, en épousant le rationalisme, ont combattu ces dérives. Dérives qui peuvent à tout moment ressurgir et germer du terreau de l'irrationnel, de l'inculture et de la superstition.

    La véritable transgression n'est pas engendrée par les mythes. La véritable transgression, c'est lorsque l'homme utilise sa cervelle et quand il est en quête de connaissances. Non pas de la Connaissance (un mythe... celui de la Lumière qui n'éclaire d'ailleurs guère ceux qui prétendent la détenir) mais des connaissances diverses et ondoyantes (les Lumières).

  • De la tolérance

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    ca8a8af3931a821b4cde4c35f3194ee4_XL.jpgLa tolérance est un terme ambigu. Elle désigne cette attitude qui admet chez autrui une manière de penser ou d’agir différente de celle qu’on adopte soi-même et qui respecte la liberté d’autrui en matière de religion, d’opinions philosophiques, politiques.

    Encore faut-il être en position de pouvoir tolérer. En effet, qu’est-ce qui peut nous pousser à tolérer - donc à admettre et respecter - une pensée, un comportement, une opinion que l’on ne partage pas si ce n’est que nous sommes en position de supériorité ? La tolérance serait-elle donc affaire de contexte avant d’être une valeur universelle ? A-t-on jamais vu, par exemple, un peuple asservi tolérer le joug imposé par une puissance occupante ? Il est tellement facile de tolérer lorsqu’on ne souffre pas dans sa chair et dans ses convictions de l’injustice et d’iniquités diverses.

    Oui, décidément, la tolérance est ambiguë. Et, finalement, je me demande si elle n’est pas à prendre dans son sens originel. Tolérance du verbe latin tolerare : supporter. Elle implique l’idée de limites à ne pas franchir. C’est peut-être moins engageant que la valeur universelle que l’on a souvent en tête quand on emploie le mot mais, au moins, la tolérance, dans son sens étymologique, désigne ce qui est à notre mesure.

    Parler de tolérance, c’est forcément se confronter à l’autre précisément en ce qu’il n’est pas soi, précisément en ce qu’il diffère de soi, précisément en ce qu’il peut inquiéter, précisément en ce qu’il peut apporter et qu’on ne soupçonne pas encore. La tolérance est ce qui ouvre un passage vers la reconnaissance de l'autre.

  • Le mystère de l'âme

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    m043703_0001379_p.jpgL’âme fait partie, pour moi, de ces concepts qui ont inséparablement un goût d’évidence et un sens ambigu. L'âme, c'est compliqué. Car sans l’âme, dit-on, point d’homme, point d’élévation, de sublime, de culture, de transcendance, point de regards accrochés aux paysages, point de chemins buissonniers vers l’immortalité. Et, pourtant, que désigne-t-elle vraiment ?

    Il me revient en tête ce poème d'Alphonse de Lamartine qu'on ne lit plus guère aujourd'hui (Milly ou la terre natale) :

    Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ?

    Dans son brillant exil mon coeur en a frémi ;
    Il résonne de loin dans mon âme attendrie,
    Comme les pas connus ou la voix d'un ami.

    Montagnes que voilait le brouillard de l'automne,
    Vallons que tapissait le givre du matin,
    Saules dont l'émondeur effeuillait la couronne,
    Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain,

    Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide,
    Fontaine où les pasteurs accroupis tour à tour
    Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide,
    Et, leur urne à la main, s'entretenaient du jour,

    Chaumière où du foyer étincelait la flamme,
    Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,
    Objets inanimés, avez-vous donc une âme
    Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? (...)

    Le problème est que l’âme, hélas, a souvent été une affaire de vivants dont les mystiques ont toujours fait commerce pour un ailleurs qui n’est pas la vie, qui est au-delà du rideau, qui appartient, dit-on, aux arrières mondes. On l’a examinée, analysée, classée, sondée, soupesée, triturée dans tous les sens. Tantôt étincelle, tantôt glorieuse, tantôt absente. Elle a longtemps été un objet de troc auquel on a attaché un capital à préserver et à faire fructifier (bonne action, douze points, mauvaise action, moins un). Elle a eu ses spécialistes qui ont enfanté toute une série de lignées de plus en plus complexes de docteurs ès eschatologie, de géographes de l’au-delà qui ont imaginé les obstacles à franchir ou qui ont répertorié les itinéraires célestes qu’elle devait suivre. Elle est ce qui a permis à l’homme de se penser en être singulier, en exception du monde des vivants.

    Comment dans ces conditions ne pas comprendre le trouble métaphysique du poète ? Ah vous ! objets inanimés, rochers, chaumières, fontaines, saules, vallons, sentiers à flanc de coteaux ! Vous tous qui participez de ma singularité, éléments indispensables de mes souvenirs, de mes paysages intimes, ce à quoi je me raccroche et sur lesquels mes sentiments s’impriment, se pourraient-ils que vous ne soyez rien de plus que ce que vous êtes, c’est-à-dire de la matière inerte, de simples éléments de décors, parce que vous ne vivez pas comme vivent les hommes ?

    Comprenons le désarroi du pauvre Alphonse zonant les soirs de pleine lune en barque sur les lacs endormis avec, sur son frêle esquif, une belle donzelle diaphane en train de chialer. Je l'imagine se levant soudainement en hurlant au paysage : « Ooooohé ! Y a quelqu’un !? » pendant que la meuf se cramponne désespérément à la barque afin de ne pas chavirer : « On se calme Alphonse, on se calme ; il est tard mon chéri… Je crois qu’il est temps de rentrer… hein… Tout va bien se passer. »

  • Les origines chrétiennes de la laïcité et de la pensée libre en Occident

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    Boèce de Dacie, Siger de Brabant,Histoire, Laïcité, Philosophie, Science, Théologie, Raison, Libre Examen

    Le titre sous lequel je place mon propos mérite une explication afin d'éviter d'éventuelles incompréhensions. En cette époque où le clergé catholique romain récupère volontiers tout ce qui est susceptible de l'arranger et de lui donner meilleure image, je n'entends pas affirmer ici que la laïcité et la pensée libre s'inscrivent dans une filiation directe avec le christianisme (ce qui serait en complète contradiction par rapport à la doctrine de la Révélation et à ses implications concrètes dans l'ordre social). Je souhaite plutôt mettre en évidence le fait que l'Eglise, malgré son obscurantisme, a aussi abrité de lointains précurseurs de l'esprit moderne. En voici deux figures exemplaires : Boèce de Dacie et Siger de Brabant, philosophes du XIIIème siècle, aujourd'hui largement oubliés.

    Penser librement est un acte que l'on conçoit plus ou moins aisément de nos jours bien qu'il faille tout de même rappeler qu'une majorité d'hommes sur cette planète vit toujours sous le joug de religions intolérantes et de système politiques totalitaires. Aux XIIIème  et XIVème siècles, penser librement était tout simplement impensable. En effet, la société médiévale était une société holiste, c'est-à-dire fondée sur un dynamisme unitaire empêchant les individus de se penser comme tels, hors du cadre de la Révélation chrétienne. En d'autres termes, Dieu et l'Eglise rythmaient toutes les étapes de la vie. L'émancipation intellectuelle était automatiquement vécue comme un pêché grave, susceptible de conduire à l'hérésie.

    C'est dans ce contexte théologico-politique que Boèce et Siger, de la Faculté des arts de Paris, vont jeter un pavé dans le marigot du catholicisme romain. Prenant en quelque sorte le contre-pied de Thomas d'Aquin (la star de l'époque), nos deux compères vont ni plus ni moins démontrer que la philosophie n'est pas la servante de la théologie. Ils fondèrent leur démonstration principalement sur l'héritage aristotélicien qui commençait à pénétrer les cénacles des clercs lettrés. Le renversement de perspective était totalement révolutionnaire pour l'époque : la théologie et la philosophie sont de nature différente. La première fait intervenir une instance inaccessible à l'entendement (Dieu). La seconde la philosophie (ou la science, les deux notions étant intrinsèquement liées) demeure souveraines dans le domaine de la seule raison.

    Pour le dire autrement, que les théologiens s'occupent de la foi mais qu'ils ne se piquent pas de philosophie et de science sauf s'ils admettent que, dans ce second domaine, les références de base doivent se rechercher non dans la Révélation mais dans le Libre Examen. La réciproque est également vraie. Les philosophes ou les amis de la science doivent savoir que s'ils décident d'étudier les arcanes de la théologie, ils feront alors le choix de réfléchir dans le cadre et le respect de la Sainte Doctrine. La césure entre les domaines cités est affirmée sans ambages par Boèce de Dacie dans de Aeternitate Mundi (p. 364) :

    "Et il ressort de ceci que si le philosophe dit que quelques chose est possible ou impossible cela signifie que cela est possible ou impossible par les raisons que l'homme peut appréhender.
    Au moment même où quelqu'un abandonne les raisons il cesse d'être philosophe et la philosophie ne se fonde pas sur des révélations et des miracles."

    Boèce et Siger exposent le fait que la philosophie et la science n'ont pas pour but de préparer l'homme à l'étude de la théologie, donc des vérités divines, et a fortiori de lui fournir des raisons pour lui conférer une nouvelle légitimité. Contrairement à Thomas d'Aquin, Boèce et Siger estiment que la théologie n'a pas à instrumentaliser la philosophie et la science. Pour eux il est stupide de chercher la raison de ce que l'on doit croire par la religion puisque la foi est en elle-même inexplicable et se suffit à elle-même. De même, il est stupide de chercher dans la religion des raisons supposées expliquer la réalité ou la manifestation du monde. La réalité a des manifestations qui lui sont propres et c'est l'affaire de la philosophie et de la science de lui trouver des raisons.

    Boèce et Siger ont donc jeté les bases d'une méthodologie de la séparation de la foi et de la philosophie (ou de la science). Ils ont défendu l'idée que la recherche, le libre examen ou la pensée libre devaient exister pour eux-mêmes sans se préoccuper des implications chrétiennes des connaissances acquises et des découvertes. D'un point de vue purement intellectuel, il faut être conscient de la révolution engendrée par cette position mais pour en saisir la véritable portée historique, il convient de noter que les œuvres de Boèce de Dacie et de Siger de Brabant ont rapidement pénétré le domaine politique. L'existence d'une raison théorique, indépendante de la Révélation et des dogmes, s'est très vite accompagnée de réflexions sur l'existence d'une raison pratique ou politique. Ces réflexions, ni Boèce ni Siger ne les ont menées. Les prolongements logiques dans le domaine politique ont été donc assurés principalement par Dante dans De la Monarchie et Marsile de Padoue dans Défenseur de la Paix. La religion et la philosophie sont pensées comme deux domaines distincts. Elles ne doivent pas être confondues. On connaît la parole de Jésus "rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" (Luc 20:25). L'ordre religieux doit donc se préoccuper de ses propres affaires et l'ordre politique des siennes.

  • Devant la porte fermée

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    6a010535f0c64e970b0147e3ce3cf2970b-piUn soir d'automne, un apprenti et son parrain se trouvaient devant la porte fermée d’un local où se réunissait une loge dont ils voulaient partager les travaux. Les alentours étant déserts, ils en déduisirent qu’ils étaient arrivés en retard.

    « Cher parrain, je pense que nous sommes arrivés en retard. La porte est close.»

    Le maître garda le silence.

    « Parrain, il est tout de même dommage que la porte soit déjà fermée. Ce n’est guère accueillant ici. Ceci signifie-t-il que l’on ne veut pas de nous ? »

    Le maître demeura interdit, presque absent.

    « Parrain ! Je ne serais pas étonné que ces frères aient fermé la porte pour ne point recevoir de visiteurs non reconnus comme francs-maçons authentiques et réguliers. J’ai d'ailleurs entendu dire que cette loge était composée de frères sûrs de leur importance, fiers et arrogants, à commencer par le vénérable maître que l'on m'a dit méchant homme. Un maître de mon atelier m’avait précisé un jour que notre atelier avaient eu quelques difficultés avec cette loge il y a quelques années. On a sans doute prévenu ces frères de notre venue. »

    Le maître ne répondit pas. Et le filleul de continuer de plus belle.

    « Sais-tu, Parrain, que derrière cette porte, il y a, paraît-il, un frère qui a connu des démêlés avec la justice profane ? Il y en a même qui disent que cette loge est en délicatesse avec notre Obédience en raison de son irrespect du règlement général. Je me souviens que le second surveillant m’avait dit qu’il était important, pour ne pas dire fondamental, de respecter la loi commune. »

    Les minutes s’écoulèrent sans que le vieux maître n’ouvre la bouche, laissant son jeune filleul à ses analyses devant la porte désespérément close.

    « Je ne pense pourtant pas que nous soyons si en retard que cela. J’entends d’ici des clameurs joyeuses, des embrassades, des rires, des bruits de pas et de chaises. C’est donc bien la preuve que les travaux n’ont pas encore commencé. Et pourtant, nous sommes comme deux imbéciles, là, dehors, dans le froid et dans cette nuit qui commencent à nous envelopper. Ah ! voilà bien cette fraternité maçonnique dont je commence à douter : des paroles, toujours de belles paroles, encore de belles paroles. »

    De guerre lasse, l’apprenti se mit à tambouriner sur la porte comme un fou furieux.

    « Ouvrez-nous ! mais ouvrez-nous, nom de nom ! »

    Soudain, le maître s’avança vers la porte, saisit la poignée et la tourna. La porte s’ouvrit sans le moindre effort.

    « Mais, Parrain, je croyais que cette porte était fermée ».

    Le Maître de répondre :

    « Fermée, oui, mais apparence seulement. Tu n'as jamais tenté de l'ouvrir. »

    Et, en se retournant vers son filleul, d’ajouter :

    « Ah, au fait, dis-moi contre qui t’es-tu énervé ? »