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  • Papus et l'affaire Dreyfus

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    papusavoie.jpgMars ou avril 1899. Au 5 rue de Savoie à Paris, siège de la Librairie du Merveilleux et de la Faculté des sciences hermétiques, Papus reçoit un journaliste du quotidien Le Matin venu l’interroger sur l’affaire Dreyfus qui divise le pays depuis le mois d’octobre 1894. Le journaliste veut savoir si le mage est capable d’en prédire le dénouement.

    Papus est malin. Le mage sait qu’il a beaucoup à perdre si jamais il s’essaie à la prophétie sur un sujet aussi brûlant.

    « Pourquoi voulez-vous que je parle ? dit-il. Maintes fois déjà j'ai été sollicité par des reporters. A tous, j'ai répondu ce que je vais vous dire ? Phénomène extraordinaire en France, je ne veux pas m'occuper de l'affaire Dreyfus, et la Faculté, dont j'ai l'honneur de présider les travaux, se désintéresse de la question. Nous nous interdisons systématiquement toute discussion politique et religieuse. N'attendez de moi aucun renseignement, aucun. »

    Voyant que son interlocuteur est déçu et ennuyé, il lui propose alors une solution.

    « Je ne veux pas cependant que vous vous soyez inutilement dérangé. Si Hermès ne veut point parler, il. y a des occultistes indépendants, vous m'entendez, indépendants, qui travaillent hors cadres, si je puis dire. Ceux-là ne sont point tenus à la même réserve. Je vais vous adresser à l'un de ceux-là, un homme d'une grande valeur et des mieux informés. Un de ceux qui voient le mieux et le plus clair dans l'Astral. »

    Le journaliste est rassuré. Il tient enfin l’information qui lui permettra d’écrire son article sur l’occultisme et l’affaire Dreyfus. Il note alors :

    « La figure si caractéristique de Papus une face de Chinois avec des yeux de mystère s'éclaire d'un bon sourire ».

    Et le mage de la rue de Savoie, qui est aussi le grand maître de l’Ordre Martiniste, de lui dire en le reconduisant à la porte :

    « Je vous l'assure. Allez à telle adresse et vous verrez ! Mais dites bien, n'est-ce pas que ce que vous allez entendre tombe de la bouche d'un occultiste indépendant, en dehors de toutes nos sociétés. »

    Un quart d'heure plus tard, le journaliste se présente devant le confrère de Papus. L’occultiste indépendant donc. Il s’agit d’un grand et robuste gaillard, l'air solennel, une barbe frisée de sar assyrien, avec des attitudes raides et hiératiques. L’homme se présente. Il veut qu’on l’appelle « mage Enoch ». En toute simplicité bien sûr. Le journaliste lui expose les raisons de sa visite. Il lui dit qu'il vient sur les recommandations de Papus. Enoch est flatté.

    « J'ai le plus profond respect pour l'extraordinaire intellectualité de Papus. Je vous répondrai donc sur l'affaire Dreyfus. Je l'ai étudiée dans les clichés astraux. Le monde physique a son envers, le monde astral. Toutes nos actions s'y réfléchissent et y permanent à l'état d'images vivantes et quasi concrètes. Le passé, le présent, l'avenir y sont gravés. Par un entraînement psychique auquel tout le monde peut arriver, il suffit donc de se mettre en communication, par les yeux de l'esprit, avec l'immense réceptacle des formes et des images. On voit tout là-dedans. »

    On devine la question du journaliste.

    « Mage Enoch, dites-moi, je vous prie, ce que vous avez vu sur ces fameux clichés astraux où sont gravés présent, passé et avenir ! »

    Le mage hésite, puis lentement il parle. Oui, pour lui, ça ne fait aucun doute : Alfred Dreyfus est coupable. Il a trahi la France. Il a trahi l’armée. Il a trahi la confiance de ses chefs. Et il a été justement puni pour son odieux forfait.

    « Ecoutez, voici la vérité. Quand cet homme eût été condamné, le grand rabbin pénétra dans sa prison: Dreyfus, lui dit-il, il s'agit de sauver ta race de l'anathème. Au nom du Kahal et du Conseil secret, je te somme de protester, quand même et toujours, de ton innocence, Et Dreyfus jura qu'il n'avait jamais trahi et un doute s'empara de l'esprit des Français. L'ex-capitaine a racheté aux yeux de ses coreligionnaires sa trahison par le mensonge qui sauvait une race. Oui, telle est la vérité. La vérité lue et vue dans l'Astral. »

    Le journaliste n’en croit pas ses oreilles et hésite entre la stupeur et le rire. Il insinue une autre question devant le mage Enoch en transe.

    « Puisque vous lisez ainsi dans l'Astral, ne pourriez-vous pas ouvrir un instant, pour nos lecteurs, les voiles de l'avenir ? Dites-moi, je vous prie, comment se terminera l’affaire » ?

    Le mage de répondre :

    «  Au mois de juillet, Dreyfus sera jugé à nouveau et il sera condamné oui, vous le verrez ; ne raillez point, condamné à trois mois de prison, comme complice. Ne me demandez rien de plus. Ah Israël se sera remué. Trois arrestations, qui feront grand bruit, termineront l'Affaire. »

    Qui sera arrêté ? Esterhazy ? D’autres ? Le journaliste tente d’arracher au mage Enoch de nouvelles et croustillantes confidences.

    « Non, pas le uhlan, toujours en fuite. Sur la tête de du Paty de Clam, je vois grossir un orage. De grands personnages oh ! en très petit nombre ! seront éclaboussés! Je salue l'orage, puisque, après la tempête imminente, après la condamnation nouvelle, luiront de nouveau pour la France des Descartes et d'Eliphas Levi des jours de radieuse gloire et d'éclatante prospérité. »

    4200250094.jpgLe journaliste quitte alors le mage, certain d’être tombé sur un dingue. Il a aussi la curieuse sensation de s’être fait embobiner par le malicieux Papus, lequel savait pertinemment qu’il allait le recommander auprès d’un fou antisémite et conspirationniste. Mais le reporter est néanmoins satisfait car il a son papier qu’il publiera dans Le Matin du 2 avril 1899.

    Quant à la prophétie du Mage Enoch, il faut en apprécier la valeur et la pertinence à sa juste mesure. Il avait une chance sur deux de trouver le bon verdict. Dreyfus fut effectivement condamné mais immédiatement gracié par le président de la République. Le succès du mage est donc éminemment relatif étant donné l’acharnement que l’armée a mis pour détruire judiciairement le petit capitaine. Enoch était donc bien dans le ton des hâbleurs de l’époque pour lesquels Alfred Dreyfus était forcément coupable de traitrise et d'intelligence avec l'Allemagne.

    La grâce présidentielle dispense de peine sans effacer cependant la condamnation et la culpabilité. En 1903 Dreyfus a obtenu la révision de son procès. La Cour de Cassation entame alors une procédure et procède à une enquête minutieuse qui démontre, sans le moindre doute possible, l’innocence de l’infortuné capitaine, lequel a été entièrement blanchi et réhabilité en juillet 1906.

    Et Papus dans tout cela ? Le bougre a fort bien manoeuvré en évitant d'émettre une « opinion astrale » sur l'affaire Dreyfus. Ce qui l'aurait, sinon discrédité, du moins ridiculisé pour la postérité. Sauf que le mage de la rue de Savoie a très vite oublié ses préventions à l'égard des « occultistes indépendants » qui se mêlent de politique. Au début du XXe siècle, Papus a ainsi accepté d'accompagner en Russie Nizier Philippe, son maître spirituel, un ancien garçon boucher de Lyon devenu guérisseur. Beaucoup de zones d'ombre entourent ces pérégrinations en terre slave durant lesquelles, dit-on, le mage et son maître Philippe auraient été introduits à la cour du tsar Nicolas II et de la tsarine Alexandra. La légende veut que Papus ait fait part au tsar de ses craintes d'une révolution.

  • Le congrès spiritualiste de 1908

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    rené guénon,amélie gédalge,theodor reuss,henri-charles détré,georges descormiers,albert jhounet,papus,gérard encausse,congrès spiritualiste,1908,franc-maçonnerie,martinisme,ésotérisme,occultisme,france,victor blanchard,victor snellDimanche 7 juin 1908, 14h00, Grande salle des Palais des Sociétés Savantes, au numéro 8 de la rue Danton à Paris (6ème). Le docteur Gérard Encausse (dit Papus dans les milieux occultistes) jubile. Il vient de terminer son discours de bienvenue devant les délégués du congrès spiritualiste. Il s'est montré offensif :

    « Le moment est donc favorable pour montrer l'état actuel de nos forces, l'organisation de nos sociétés et leur rayonnement considérable à l'étranger. Nous essaierons de plus d'indiquer le caractère hautement utile au point de vue social de tous ces groupements. Voilà pourquoi le Congrès spiritualiste vous apparaîtra sous divers aspects que je vais efforcer de préciser dès maintenant. Tout d'abord, nous vous présenterons l'état actuel de nos forces réparties dans nos sociétés, nos correspondants dans les divers pays, nos journaux et nos libraires. C'est la revue avant la bataille. »

    Et quelle revue ! Une armée mexicaine composée de dix-sept obédiences maçonniques (dont la plupart n'est pas reconnue) et de trois autres ordres sans lien avec la maçonnerie : le Grand Orient et Souverain Sanctuaire, 33e de l'Empire d'Allemagne, la Maçonnerie Arabe, « les Fils d'Ismaël », le Suprême Conseil Universel de la maçonnerie Mixte, la Grande Loge Symbolique espagnole (rite national espagnol), le Souverain Grand Conseil National Ibérique, le Rite Ancien et Primitif de la Maçonnerie (Angleterre et Irlande), la Grande Loge Swedenborgienne d'Angleterre, la Grande Délégation portugaise du Rite National Espagnol, la Grande Loge du Cap-Vert, le Rite Bleu de la République Argentine, la Grande Loge des Maçons Anciens et Acceptés de l'Etat de l'Ohio, la Grande Loge Saint-Jean des Francs-Maçons Anciens et Acceptés de l'Etat de Massachusetts, la Grande Loge Provinciale d'Allemagne du Rite Swedenborgien, la Grande Loge Swedenborgienne de France, le Suprême Conseil 33e du Mexique, le Suprême Conseil de l'Ordre Maçonnique Oriental de Misraïm et d'Egypte pour l'Italie, l'Ordre des Illuminés d'Allemagne, l'Ordre des Rose-Croix Esotérique, l'Ordre Martiniste, l'Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix.

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    Bien entendu il ne faut pas se fier aux dénominations ronflantes. La « famille spiritualiste » représentée est aussi chétive que querelleuse. Qu'à cela ne tienne, Encausse-Papus espère bien en devenir le porte-drapeau et y diffuser ses thèses sur les esprits et la réincarnation. Le mage annonce son objectif sans détours :

    « La Franc-Maçonnerie est une création d'hermétistes. Sa constitution, ses symboles, sa lutte séculaire contre l'obscurantisme clérical le démontrent à tout observateur sérieux. Or, cette vénérable institution a été accaparée en France par des ignorants de l'hermétisme et de ses enseignements, qui ont méconnu les enseignements traditionnels, détruit le symbolisme et tripatouillé les Rituels pour transformer en association politique l'antique institution initiatique. L'Étranger où la Franc-Maçonnerie a conservé son caractère originel, a protesté contre ce matérialisme maçonnique et les excommunications pour cause d'irrégularité ont surgi de toutes parts.. »

    Une position qui confirme la circulaire de convocation au congrès spiritualiste en date du mois de janvier 1908 :

    « Il est urgent que les Français rattachés aux formations maçonniques soient mis à même d'établir un parallèle entre la véritable Franc-Maçonnerie traditionnelle et spiritualiste et les extraits d'ignorance et d'erreurs qu'on débite en France sous couleur maçonnique. Aussi, sans tenir compte des injures ni des prétentions à la régularité exclusive de ceux qui ne seraient reçus dans aucune Loge sérieuse de l'Etranger, allons-nous organiser ce un Convent des Rites Spiritualistes dont les Loges pro« clament, en tête de leurs Planches le Grand Architecte de l'Univers. Notre Frère Teder, 33e, aura la haute direction de cette importante section. Des tenues blanches, alternant avec les tenues réservées, permettront à tous nos adhérents d'assister aux fêtes maçonniques données à cette occasion. »

    rené guénon,amélie gédalge,theodor reuss,henri-charles détré,georges descormiers,papus,gérard encausse,congrès spiritualiste,1908,franc-maçonnerie,martinisme,ésotérisme,occultisme,france,victor blanchard,jules lermina,albert jounetIl s'agit donc pour le docteur Encausse de préparer la bataille contre le G∴O∴D∴F∴ et la G∴L∴D∴F∴. Il faut dire qu'il a la dent dure envers ces deux obédiences, très engagées dans la vie de la cité, qu'il accuse de toutes les turpitudes, notamment le G∴O∴D∴F∴ qui a osé "chasser" le Grand Architecte de l'Univers de ses temples en 1877. Papus a pourtant tenté d'intégrer la G∴L∴D∴F∴. En vain. Même la très confidentielle G∴L∴ de Misraïm n'en a point voulu. Le mage a donc été contraint de se rabattre sur une loge indépendante. En 1901, Papus a obtenu de John Yarker, Grand Hiérophante britannique du rite de Misraïm, une patente lui permettant de travailler à un rite swedenborgien. Une autre patente, délivrée en 1906 par le Grand Maître de la Grande Loge Symbolique Espagnole, lui a permis d'ouvrir à Paris une loge symbolique sous le titre distinctif Humanidad n°240 au rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm à laquelle a adhéré un certain nombre de ses disciples dont le jeune René Guénon.

    René Guénon justement. On le retrouve à la tribune du congrès spiritualiste, au second rang, revêtu d'un sautoir de supérieur inconnu de l'Ordre martiniste dirigé par Papus. Il reste sagement assis. Pourtant, le disciple ne supporte plus son mentor, l'encombrant Papus, dont il ne partage pas les thèses spirites. Guénon aspire à être sur le devant de la scène. Papus sait de son côté que l'ambitieux Guénon joue sa propre partition et qu'il a été chargé par le sulfureux Theodor Reuss, assis à la table présidentielle du congrès, de diriger un fantomatique Ordre du Temple Rénové. Chez les petits chefs de secte à la spiritualité ostentatoire, les préoccupations profanes, telles que la lutte pour le pouvoir et la volonté d'avoir ou de conserver l'ascendant sur son prochain, ne sont jamais bien loin.

    Le correspondant du journal L'Humanité, présent dans la salle, s'amuse du contraste entre le jovial Papus et les autres personnes. Papus est rayonnant. Les autres semblent faire la tronche ou prennent l'air inspiré (René Guénon, Amélie Gédalge, Theodor Reuss, Henri-Charles Détré, Victor Blanchard, Georges Descormiers, Albert Jounet, etc). Le journaliste écrit le 8 juin 1908 :

    « Le mage Papus ne s'appelle pas Papus. Il s'appelle Encausse et il est docteur en médecine. C'est un robuste gaillard, à la figure pleine et franche, moustache noire et barbe presque blanche, le front large et haut, l'oeil vif et clair (...) Au milieu de ces croyants dont il est le prophète, il conserve le sourire... Involontairement, et vainement d'ailleurs, on cherche autour de lui l'autre augure - celui dont les regards se rencontrant avec les siens, le feront rire tout à fait... Derrière la table présidentielle, à sa droite et à sa gauche, ont pris place des personnages quelconques : des messieurs, des dames dont les uns et les unes portent en sautoir des rubans moirés blancs ou rouges, rehaussés de broderies, insignes de l'Ordre auquel ils appartiennent et du Grade dont ils sont honorés... »

    L'écrivain Jules Lermina, qui connaît bien ce petit monde pour avoir présidé le congrès spirite et spiritualiste de Paris en 1889, se moque gentiment de la sauterie papusienne. Il se gausse notamment du comportement humain, bien trop humain, de ces petites chapelles qui se disputent une sagesse qu'elles ne détiennent pas. Il rappelle que toutes les affirmations sentencieuses de ces mêmes chapelles ne sont pas corroborées par la recherche scientifique. Dans les colonnes du journal Le Radical, il écrit le 12 juin 1908 sous le pseudonyme « Un Parisien » : 

    « Quand, en 1889, les mêmes adeptes se voulurent réunir en premier congrès, il se présenta cette difficulté singulière qu'on ne pouvait s'accorder sur le nom d'un président, chaque secte n'entendant pas céder la préséance à une autre. C'est ainsi qu'on vint me demander de tenir le fauteuil et que, chose plus singulière, j'acceptai la fonction offerte. Bien entendu, dès la première séance, je déclarai la vérité, c'est-à-dire que je n'étais ni martiniste, ni rose-croix, ni en un mot que je n'appartenais à aucune de ces petites églises, mais que, soucieux avant tout de la liberté de penser, je consentais très volontiers à aider, dans la mesure de mes moyens, à la manifestation de toutes les idées, si étranges qu'elles pussent paraître. Mon espoir était fort clair : je comptais que, en mettant en lumière les sciences dites occultes, j'aiderais au mouvement d'études précises, aux expériences scientifiquement instituées (...) Seulement, je dois déclarer que, depuis vingt ans, ces questions irritantes n'ont pas fait un seul pas en avant, je dis pas un seul. »

    Les propos un brin désabusés du « Parisien Lermina » rappellent ceux de Jules Bois, un autre écrivain. Dans son ouvrage publié en 1894, Les Petites Religions de Paris, celui qui s'est battu en duel contre Papus et Stanislas de Guaita, est revenu sur sa passion pour l'occultisme. Longtemps, cette activité lui était apparue comme une noble ivresse l'ayant arraché à la vulgarité de la vie. Jamais cependant il ne s'affilia à une secte, craignant trop les « marchands du temple ». Et Jules Bois d'écrire :

    « Les féeries n'amusent pas que les enfants ; mais les choses trop scintillantes sont parfois trompeuses, et j'ai grand'peur que ces temples, ces prêtresses, ces anges et ces dieux ne soient plus souvent que les hallucinations d'un rêve de flammes. »