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  • La mixité au Grand Orient de France

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    La blogueuse La Maçonne a consacré un article sur le désenchantement des soeurs du Grand Orient de France. Je voudrais aborder à mon tour ce sujet délicat et le traiter non pas à travers des exemples et des témoignages de tiers mais sur la base de mon expérience de franc-maçon actif du Grand Orient de France (GODF). J'ai été délégué de mon atelier lors du fameux convent de Vichy en 2010 aux termes duquel les loges ont obtenu la liberté d'initier des femmes et d'affilier des soeurs. J'ai suivi attentivement la plupart des débats et controverses qui l'ont précédé. J'ai donc la faiblesse de penser que mon approche du sujet peut présenter un intérêt. Cependant, je tiens à préciser que ce je vais dire n'est que le reflet de ma propre subjectivité. Je ne prétends nullement détenir la vérité mais exprimer plus simplement ma part de vérité. La présente note doit donc être considérée comme un simple témoignage.

    Pour traiter la question de présence féminine au sein du GODF, il est nécessaire de la débarrasser du vernis pseudo philosophique dont elle a été enveloppée et de la remettre dans son contexte. D'abord, il est important de relever que cette présence féminine ne résulte pas de l'irrépressible besoin de l'obédience de s'adjoindre le concours de la « moitié de l'humanité » pour être en phase avec ses valeurs pas plus que de répondre aux doléances particulières de francs-maçonnes errant dans les ténèbres dans l'attente que le GODF les accueille. Sinon l'ouverture aux femmes aurait été évidemment réalisée beaucoup plus tôt dans l'histoire de l'obédience. En réalité, l'ouverture du GODF aux femmes résulte de considérations beaucoup plus terre à terre. Dans les années 2000, le GODF, plus exactement son Conseil de l'Ordre, y a vu un moyen de conserver son leadership numérique au sein du paysage maçonnique français. A cette époque, le GODF était préoccupée par la montée en puissance de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) qui avait doublé ses effectifs en moins de 20 ans. C'est donc dans l'espoir de contrecarrer la progression de la GLNF que le Conseil de l'Ordre du GODF a commencé à prêter une oreille plus attentive aux revendications de quelques loges politisées et turbulentes très minoritaires sur l'accueil des soeurs et l'initiation des femmes. Ces revendications ont été tout simplement perçues comme une opportunité d'élargir le recrutement.

    Mais comment susciter cette ouverture pleine de promesses sans effaroucher les loges du GODF ? Comment y parvenir sans risquer une scission ? Comment l'obtenir sans inquiéter en retour les autres obédiences mixtes et féminines ? Il suffit de mettre en oeuvre conjointement les cinq stratégies suivantes.

    1°) Cultiver l'art du double discours. Le Conseil de l'Ordre excelle généralement dans ce genre d'exercice : fermeté officielle, respect du règlement général d'un côté ; souplesse officieuse, accommodements avec les règles de l'autre. Et lorsque les risques d'affrontements sont trop élevés, il botte en touche en refilant la patate chaude à la Chambre Suprême de Justice Maçonnique qui s'est ainsi retrouvée avec le pouvoir exorbitant d'interpréter le règlement général et d'empiéter sur les prérogatives du Convent. Pour ma part, je n'ai jamais vraiment cru en l'indépendance des juges de la CSJM et en leur capacité de rendre des arrêts ou des avis qui intéressent le devenir de l'obédience sans interférences de l'exécutif. Le Conseil de l'Ordre et la CSJM se réunissent rue Cadet. Une telle promiscuité géographique rend les contacts et les pressions inévitables. Par conséquent la CSJM a soutenu tout et son contraire. Et réciproquement comme l'aurait dit Pierre Dac. Au lieu de se déclarer incompétente, la CSJM a rendu des avis qui ont outrepassé ses missions et jeté le trouble. Elle s'est comportée comme une sorte de conseil constitutionnel qu'elle n'est pas.

    2°) Faire croire que la revendication de la mixité est celle de la base. Je me souviens que l'un des deux conseillers de l'Ordre de ma région avait reçu quelques vénérables à son domicile, dans le courant de l'été 2010, pour leur apporter la bonne parole. J'ai fait partie de ces invités. Pour quelle raison ? Je l'ignore. J'imagine que ma jeunesse m'avait automatiquement rangé dans la catégorie des pro-mixité. Ce que j'ai entendu lors de cette réunion a été hallucinant. C'était du style : « On ne peut pas aller contre le sens de l'histoire (...) Le GODF ne peut pas prôner des valeurs de tolérance et de liberté et continuer à refuser l'affiliation et l'initiation des femmes (...) Le GODF va être traîné devant les tribunaux et il sera condamné pour discrimination (...) Il y a des femmes qui veulent travailler dans une obédience comme la nôtre et non au DH ou à la GLFF (...) Nous devons inventer la maçonnerie du XXIe siècle (...) Nous devons tourner le dos au sexisme, au sentiment que nous pratiquons une sorte d'Apartheid etc. ». Je ne me souviens pas avoir reçu de consignes expresses du canari local mais son discours était néanmoins limpide : il vaut mieux un bon vote qu'un mauvais procès. A charge pour nous ensuite de « bien voter » et de se faire autour de nous les messagers de la volonté de l'exécutif. Il s'agissait aussi d'obtenir implicitement des délégués qu'ils votent selon leur ressenti et non en fonction de la volonté majoritaire de leurs loges. Bien évidemment, je me suis conformé au mandat impératif que j'avais reçu de ma loge, à savoir de ne pas voter en faveur de l'affiliation des soeurs et de l'initiation des femmes.

    3°) Faire croire que le Conseil de l'Ordre n'a aucune prise sur les propositions de modification du règlement général. Il est difficile d'affirmer que le Conseil de l'Ordre a appuyé la mixité au sein du GODF en raison du double discours permanent. On peut en effet partir du principe que l'ouverture désirée résulte d'une revendication de certaines loges. Seulement voilà, l'exécutif aurait pu facilement temporiser. La commission voeux et règlement aurait pu également choisir de ne pas retenir des demandes de modification en faveur de la mixité, considérant qu'elles avaient été rejetées les années précédentes. Au lieu de ça, le problème a resurgi chaque année ou presque, tel un serpent de mer. Le Conseil de l'Ordre n'a donc jamais vraiment cherché à calmer le jeu. La mixité est devenue rapidement une obsession récurrente. Elle est revenue systématiquement sur le tapis (de loge) et les frères ont dû se la coltiner jusqu'à la nausée. Il faut ajouter que le Conseil de l'Ordre a une capacité d'influence sur les voeux et les modifications réglementaires. Il lui est aisé d'en susciter de nouveaux en faisant croire qu'ils sont spontanés. Il n'est pas le seul d'ailleurs à agir ainsi. Même les commissions conventuelles ou permanentes n'hésitent pas à susciter des voeux et des modifications réglementaires comme en témoigne ce mail que j'ai reçu dans le courant de cette année (cliquez pour agrandir).

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    Pourtant il me semble que les seules propositions de modification qu'un atelier doit soutenir, sont celles qui ont été spontanément introduites dans le sac aux propositions par les frères de la loge, sans ingérence extérieure, puis votées après discussion.

    4°) Présenter le Conseil de l'Ordre comme le garant de l'unité du GODF. Aux mixistes et à leurs adversaires les outrances et les imprécations ; au Conseil de l'Ordre la voix de la raison, celle de l'entre-deux qui, seule, permet de sauver l'essentiel, c'est-à-dire l'unité de l'obédience. Dans les couloirs du Convent de Vichy, je peux vous dire que ça s'est agité. Je me rappelle d'un dialogue avec un jeune délégué très habile. Un véritable VRP aux arguments parfaitement rodés qui me rappelaient irrépressiblement le discours du canari local entendu quelques semaines plus tôt. Il tenait à peu près ce langage : « Il ne s'agit pas d'imposer la mixité mais de permettre aux loges qui le souhaitent de devenir mixtes (...) Chaque loge pourra conserver la maîtrise de son recrutement (...) Une loge strictement non mixte pourra le rester (...). » Ce qui revenait à soutenir que le GODF pouvait être non mixte tout en l'étant sans l'être... Comprenne qui pourra. 

    5°) Maîtriser l'ordre du jour du Convent. Je n'irai pas jusqu'à prétendre que l'ordre du jour a été modifié pour prendre les délégués par surprise. Honnêtement, je ne m'en souviens pas et je n'ai pas les éléments non plus pour juger. De toute façon, les minutes des débats du Convent ont perdu leur qualité d'antan. Plus ramassés aujourd'hui que par le passé, les actes du Convent peuvent être facilement expurgés de tout élément gênant d'autant plus qu'il n'y a pas de possibilité de contrôler le travail de retranscription. La seule chose que je peux attester en revanche, c'est bien la manière dont j'ai vécu les choses. Tout semble s'être décidé en fin d'après midi, voire en tout début de soirée. C'était un jeudi je crois. Nous avions passé l'après-midi entière à examiner des modifications réglementaires toutes plus inintéressantes les unes que les autres. Il y en avait plus d'une centaine. Les propositions étaient présentées par paquets de dix ou vingt (je ne sais plus) par le rapporteur de la commission voeux et règlements, lequel en préconisait soit l'adoption soit le rejet. Puis, il y avait les interventions au lutrin. Chaque fois une dizaine. Souvent pour ne rien dire. Puis on passait aux votes des délégués après les conclusions de l'orateur. Et ainsi de suite. Interminable. Une véritable torture car il faisait une chaleur à crever. Compte tenu du retard accumulé, il me semble que le président du Convent avait évoqué la possibilité de repousser la fin de l'examen des voeux et règlements au vendredi matin, à la fraîche, afin de permettre aux délégués d'examiner plus confortablement la modification réglementaire qui devait changer à tout jamais le GODF. C'est donc avec cette annonce en tête que nous avions fait la dernière pause de la journée. Il ne restait plus qu'un ou deux paquets de modifications réglementaires à examiner. Ça sentait la quille. Je me souviens que certains délégués, complètement fatigués, avaient d'ailleurs préféré retourner à leurs hôtels, considérant qu'ils avaient suffisamment donné durant la journée. Je me souviens donc avoir été complètement désarçonné lorsque j'ai constaté que la modification que tout le monde attendait pour le lendemain, a été finalement mise au vote en fin de journée. Les délégués l'ont votée comme des robots, sans se rendre compte que c'était LA modification qui avait fait tant parler. Il l'ont votée écrasés par la chaleur et la fatigue, pressés d'en finir, pressés d'aller prendre une douche et passer une bonne soirée entre frères dans les restaurants vichyssois. Puis, on a eu droit aux rapports des autres commissions dont celle chargée du développement durable qui n'intéresse quasiment personne. Le rapporteur choisi était - comme c'est étonnant ! - Olivia C., la soeur transsexuelle qui avait été l'une des causes de tout le bavardage subi pendant des années. Olivia est montée au lutrin. Elle a commencé son propos en confiant à l'assemblée son émotion de pouvoir s'exprimer en tant que soeur du GODF. Puis Olivia a fini d'endormir la salle sur le développement durable. Toute cette mise en scène avait été parfaitement orchestrée si bien que je suis reparti du Convent avec le sentiment d'un enfumage en règle.

    Il ne faut cependant pas croire que je conserve un mauvais souvenir de toute cette période même si, au fond de moi, je reste intimement persuadé que la mixité au GODF a plus été arrachée pour satisfaire des objectifs statistiques que réellement obtenue pour des raisons philosophiques. Elle a été arrachée aux termes d'une intense campagne interne et confortée par des pseudos arguments juridiques qui, de mon point de vue, ne tenaient absolument pas la route mais que la majorité n'a pas cherché à réfuter pour se ménager un peu de tranquillité. Bref, les jeux sont faits maintenant. Tout retour en arrière est impossible. Nous en sommes donc exactement à la situation rapportée par La Maçonne.

    1°) Sept ans après l'ouverture aux femmes, force est de constater qu'il n'y a pas eu l'afflux escompté de soeurs et de femmes profanes. Le GODF a gagné des membres certes mais à la marge car ces nouvelles adhésions compensent d'abord les départs (décès, démissions, affiliations vers d'autres obédiences) avant de constituer véritablement une augmentation significative d'effectifs. Les obédiences mixtes et féminines ont plutôt bien résisté malgré la décision du GODF. La GLNF, elle, a explosé en plein vol en 2011 anéantissant du même coup les craintes d'un dépassement.

    2°) Sept ans après, les soeurs peinent à faire leur place au GODF. Dans les loges qui les affilient, elles sont souvent des faire valoir, des gages pratiques de progressisme. On leur confie parfois des plateaux mais rares sont celles qui assument des responsabilités décisionnelles majeures. Ça viendra peut-être avec le temps. Pour ma part, je pense que les femmes au GODF resteront encore longtemps cantonnées à des rôles mineurs parce qu'on ne crée pas, en réalité, un état d'esprit de mixité dans une obédience qui ne l'a jamais connu et pratiqué depuis 1773. Il y faut plus qu'un vote. Il y faut une adhésion véritable qui n'existe pas. Le GODF n'est pas une obédience mixte comme le DH, la GLMU ou la GLMF.

    3°) Sept ans après, il n'y a pas eu de scission du GODF. Les loges masculines majoritaires semblent s'accommoder de la situation présente, persuadées d'avoir obtenu les garanties nécessaires au maintien de leurs spécificités. Jusqu'à quand ? Je vais prendre le risque d'un pronostic. Jusqu'au jour où certaines soeurs, aidées par certains frères, commenceront à agiter la parité pour réclamer des places dans les différentes instances en raison de leur seul sexe et à exiger l'accès aux travaux des loges strictement masculines. C'est là qu'on pourra mesurer vraiment ce qu'il reste de la liberté des loges masculines du GODF que le Conseil de l'Ordre prétend garantir. Je ne suis pas sûr qu'un tel compromis boiteux résiste longtemps. Après un séisme, il y a toujours des répliques. J'en veux pour preuve ce commentaire édifiant (pour ne pas dire plus) publié sous l'article de La Maçonne. On le doit à un certain Loaec (tiens tiens ça me rappelle le patronyme d'un ancien conseiller de l'Ordre...) :

    « (...) Les femmes au GODF ne « font pas la vaisselle » : nombre d'entre elles sont officiers de leur loge ou VM. Et les Juridictions de hauts grades sont désormais grandes ouvertes à leur venue…
    Certaines régions font de la résistance, notamment le sud-est: mais c'est aussi là que l'on trouve encore des frères pour déplorer la déchristianisation de la maçonnerie, le droit de vote des femmes, voire pour défendre les thèses du FN (...) » 

    Ainsi, résister à la mixité serait l'apanage de certaines régions maçonniques, notamment situées au sud de la Loire. Dans le sud, c'est connu, il y a beaucoup de maçons machistes et frontistes vivant dans la nostalgie d'une franc-maçonnerie chrétienne. Ce qui, bien entendu, n'existe pas au nord de la Loire, notamment dans le Grand Ouest, où tous les francs-maçons sont absolument parfaits comme Loaec. On peut certes rire de cette étrange association de préjugés caricaturaux qui exprime une insupportable condescendance à l'égard des frères méridionaux du GODF. Pourtant, cette connerie sûre d'elle-même ne me fait pas rire du tout. J'y vois même en germes les procès d'intention que certains « frères » ne manqueront pas d'adresser demain à ceux qui s'opposeront à leur projet de faire de la mixité la norme obligatoire du travail maçonnique au sein du GODF.

  • Les francs-maçons argentins et l'église catholique romaine

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    orlando.jpgLe frère Nicolás Orlando Breglia, Grand Maître de la Grande Loge d'Argentine, a accordé un long entretien au quotidien El Tribuno. Breglia est revenu sur les rapports compliqués entre la franc-maçonnerie et l'Eglise catholique romaine. Il a également fait part de son opinion sur le Pape François, son compatriote.

    « Il y a deux grands courants maçonnique. Le premier est saxon, monarchiste, conservateur et théiste, le second est latin, républicain, laïque, démocratique et profondément social. Ce second courant a eu une grande influence dans le processus émancipateur. Quels drapeaux a brandi la franc-maçonnerie ? Ceux de la république démocratique, laïque, sociale et inclusive.
    Les francs-maçons ont été anticléricaux, non pas opposés à l'Eglise catholique mais contre l'instrumentalisation de la foi dans la sphère publique et politique (...) Lorsque le pape expose ses positions et dit: « Je suis un républicain, laïque, démocrate et anticlérical », anticlérical dans le sens où il est contre l'utilisation de la foi dans l'exercice d'une fonction publique
    s, (...) nous ne pouvons pas être contre (...) Nous sommes les fidèles défenseurs de la république. Nous sommes contre tout autoritarisme. Le pape, en ce moment, partage des valeurs communes avec nous. »

    Le Pape François s'est en effet exprimé à plusieurs reprises sur la laïcité, dans le courant de l'année 2016, notamment à propos de la France. Il a ainsi estimé par exemple qu'« une laïcité saine comprend une ouverture à toutes les formes de transcendance, selon les différentes traditions religieuses et philosophiques. La recherche de la transcendance n’est pas seulement un fait, mais un droit. » Quoi que l'on pense de l'appréciation du Pape sur ce sujet, il n'en demeure pas moins qu'elle tranche totalement par rapport à celle de ses prédécesseurs. François n'a-t-il pas dit : « de nos jours, un Etat se doit d’être laïque » ? On imagine aisément que cette position ne doit pas être du goût des prélats les plus conservateurs.

    Interrogé sur les jésuites (ordre auquel le Pape appartient), très présents en Argentine, le Grand Maître Breglia a précisé :

    « Les jésuites ont de nombreux points de contact avec la franc-maçonnerie, même si nous nous nous sommes opposés de nombreuses fois (...) Cependant nous divergeons d'eux parce que nous ne sommes pas dogmatiques. Nous ne croyons pas en des vérités absolues ou à la prédestination d'une société. Nous croyons que l' homme est l'architecte de son propre destin. Et que la société est construite sur la base de vérités relatives. »

    Cette réaction est intéressante parce qu'elle met en évidence la complexité de la réalité maçonnique. En effet, bien que reconnue par la Grande Loge Unie d'Angleterre, et donc régulière au sens des landmarks de 1929, la Grande Loge d'Argentine ne s'inscrit absolument pas dans le courant saxon que le Grand Maître Breglia qualifie de monarchiste, conservateur et théiste. Les convictions maçonniques exposées par le Grand Maître de la Grande Loge d'Argentine sont à bien des égards plus proches de celle du Grand Orient de France que de celles de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Il existe bien sûr des obédiences libérales argentines, donc non reconnues par Londres. Ces obédiences libérales sont mixtes et, pour l'une d'entre elles, féminine. En Amérique latine, la présence des femmes en loge est effectivement la réelle ligne de partage entre « réguliers » et « irréguliers ». Ceci n'exclut nullement, sur le terrain, des relations fraternelles.

    En fait, on voit que chaque obédience agit en fonction de sa propre histoire et de celle du pays dans lequel elle déploie ses activités. Ainsi la Grande Loge d'Argentine est une obédience profondément laïque et anticléricale bien que régulière aux yeux de la Grande Loge Unie d'Angleterre (cette dernière, de façon pragmatique, reconnaît l'obédience qui regroupe la majorité des francs-maçon argentins). L'Argentine est en effet sous un régime concordataire après une histoire institutionnelle mouvementée. Le clergé local est globalement hostile aux francs-maçons qui ont souffert sous la dictature militaire. 

  • La Clandestine

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    femmes, clandestine, tradition, mixité, jean-louis laurensRespecter les femmes, c'est bien entendu pouvoir envisager une amitié fraternelle sereine avec elles; mais les côtoyer en loge, c'est prendre le risque de s'exposer au jeu de la séduction, et même, dans certains cas, d'éprouver pour elles du désir et de l'amour. C'est la raison pour laquelle, d'un point de vue traditionnel, la franc-maçonnerie s'est ouverte tardivement aux femmes.

    Attention ! Je ne dis pas que la tradition maçonnique s'appuie sur des considérations anatomiques particulières en postulant, par exemple, que le franc-maçon a une bite à la place du cerveau, mais elle lui rappelle cependant qu'il demeure un homme malgré ses grades et qualités. En d'autres termes, il importe que le franc-maçon reste pleinement lui-même et disponible pour ses frères quand il est en loge.

    Cet impératif, énoncé ainsi, n'est pas très politiquement correct. Pourtant, il faut savoir que les femmes ont été écartées des travaux de loge moins pour des raisons sociales ou politiques, contrairement à ce qui est souvent avancé, que pour des raisons sexuelles. En effet, la promiscuité fraternelle ne doit pas aboutir à une promiscuité amoureuse qui pourrait avoir des incidences sur la vie interne des ateliers. Ce que je viens d'écrire n'est ni un jugement de valeur ni une invention de ma part mais procède de l'histoire de l'Ordre et des rituels.

    Qu'il me soit permis de citer à cet égard un charmant petit ouvrage publié en 1805 par un certain Jean-Louis Laurens que tout le monde a oublié depuis longtemps. Il s'intitule Vocabulaire des Francs-Maçons. L'auteur, dont on ne sait quasiment rien, si ce n'est qu'il est mort en 1807 et qu'il a probablement connu les usages maçonniques du dix-huitième siècle, rappelle que la femme, dans la terminologie maçonnique, est désignée sous le nom de « clandestine ».

    Cette appellation est aujourd'hui tombée en désuétude. Je la trouve néanmoins très intéressante car une « clandestine » est étymologiquement celle que l'on tient secrète ou dont l'identité n'est pas forcément connue des frères (ce qui paraît normal car la clandestine n'a pas non plus forcément à connaître l'identité des frères). Elle n'est pas nécessairement l'épouse. Elle peut être la mère, la sœur, l'amante ou tout simplement l'amie. Elle est en tout cas la femme que le nouvel initié estime le plus et à qui celui-ci doit remettre les gants, symbole de pureté, que le Vénérable lui a donnés lors de l'initiation (de nos jours, il est courant d'y substituer une rose rouge, ce qui est regrettable).

    Voici ce que Laurens écrit (Vocabulaire des Francs-Maçons, pp. 9 et 10) :

    « Mon très cher frère, on a quelques fois blâmé notre ordre, de ne pas admettre les femmes parmi nous. Ceux à qui ce reproche est échappé, ont mal interprété le sens d'une pareille exclusion. Pour donner une idée du cas particulier que nous faisons de la chère moitié du genre humain quoiqu'elle soit exclue de nos mystères, nous sommes dans l'usage de louer ce sentiment naturel qui porte tout homme à aimer ce sexe aimable. La loge vous prie d'accepter cette paire de gants blancs et d'en revêtir la Clandestine que vous avez jugée ou que vous jugerez digne de vos affections. Leur blancheur est le symbole de la candeur et de l'innocence que vous devez rechercher en elle. »

    La clandestine est donc, dans la vie quotidienne, le témoin de l'engagement du nouveau maçon. Ce dernier doit lui expliquer la valeur symbolique des gants qu'il lui remet. Si le maçon doit rechercher dans la clandestine la candeur et l'innocence, la clandestine doit également percevoir de son côté la candeur et l'innocence chez le franc-maçon dont la sincérité du geste est garantie par l'exclusion de toute autre femme des travaux de la loge.

    Cet exclusivisme rappelle un peu l'amour courtois ou le fin'amor du chevalier pour sa dame : le franc-maçon doit faire preuve pour la clandestine d'élégance morale, de politesse, de générosité, d'humilité et d'honnêteté. Le franc-maçon doit donc bien réfléchir à la portée de son geste car il ne peut remettre cette paire de gants qu'une seule fois.

    Je conçois que cette approche puisse apparaître surannée. Cependant, j'ai la faiblesse de la croire bien plus belle et surtout bien plus honnête que les considérations savantes sur la séparation des sexes dans les sociétés initiatiques ou que les plaidoiries grandiloquentes sur la mixité dans les loges.

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    Lire aussi :

  • Les francs-maçonnes mexicaines au XIXe siècle

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    On a toujours l'habitude de présenter l'origine de la franc-maçonnerie mixte et féminine dans le monde en faisant référence à l'initiation de la journaliste féministe Maria Deraismes au sein de la L Les Libres Penseurs au Pecq, près de Versailles (GL Symbolique écossaise) le 14 janvier 1882. Pourtant, c'est une erreur, non que cette initiation n'ait jamais existé, mais plutôt parce qu'elle n'a certainement pas eu le retentissement qu'on lui prête aujourd'hui.

    En effet, il faut rappeler que cinq mois à peine après l'initiation de Maria Deraismes, la L Les Libres Penseurs préféra se dédire et se débarrasser de l'encombrante pétroleuse afin de réintégrer rapidement la GL Symbolique écossaise. La SMaria Deraismes fut donc priée d'aller maçonner ailleurs. Elle n'a donc réintégré la maçonnerie qu'en 1893 au sein du Droit Humain qu'elle fonda avec le FGeorges Martin. Elle mourut l'année suivante. Autant dire que la vie maçonnique de Maria Deraismes, en réalité, s'est réduite à pas grand-chose.

    Mais surtout, il faut bien insister sur le fait que la France n'a pas été le premier pays à voir éclore sur son territoire des loges maçonniques mixtes et féminines. De telles loges existaient déjà au Mexique avant la création du Droit Humain et de la Grande Loge Féminine en France. Je précise : des loges maçonniques et non des loges d'adoption.

    Le 22 avril 1897, le F Theodore Sutton Parvin (1817-1901), ancien Grand Maître de la GL de l'Iowa, a rédigé un rapport sur la situation de la maçonnerie mexicaine. Cet érudit y a abordé, sans détour, la question de la présence des maçonnes au sein de la Grande Diète Symbolique de la République du Mexique, l'obédience fédérale qui a regroupé de 1890 à 1901 presque toutes les GGLL du pays.

    Voici un extrait de ce rapport traduit en 1912 par le F Louis Goaziou, fondateur avec le F Antoine Muzzarelli de la fédération américaine du Droit Humain en 1903 (cf. La Lumière maçonnique, avril 1912, n°28). Je souligne des passages qui me paraissent importants.

    "Une autre objection présentée jusqu'ici pour refuser la reconnaissance de la Grande Diète est qu'elle initiait des femmes. Après avoir examiné soigneusement la Constitution, je n'y ai rien trouvé autorisant l'initiation des femmes. Ce ne fut qu'un an après son organisation, en 1891, que la Grande Diète adopta une loi permettant l'initiation des femmes et de leur accorder des patentes constitutives pour la formation de Loges. Autant que j'ai pu voir et apprendre, deux ou trois seulement des Grandes Loges donnèrent leur sanction à cette loi et en profitèrent. J'ai trouvé des Loges de femmes dans les villes de Mexico et de San Luis Potosi ; c'est-à-dire que j'ai trouvé suspendues aux murs des Loges des Chartes de loges de femmes à côté de Chartes de loges d'hommes se réunissant dans le même Temple. Les Chartes étaient écrites sous la même forme, de la même façon, signées par les mêmes Grands Officiers et portaient le même cachet de la Grande Diète. La seule différence était que les unes portaient des noms de femmes et les autres des noms d'hommes. En examinant le Bulletin Maçonnique, organe officiel de la Grande Diète, de 1891 à 1894, et surtout le numéro de février 1893, qui contient une liste officielle de plus de cent Loges sous l'obédience de la Grande Diète, j'ai trouvé deux Loges de femmes organisées par le Grand Secrétaire lui-même. Dans le Bulletin officiel de février 1892, pages 175-201, il y a la liste des officiers et des membres d'une vingtaine de Loges, toutes sous l'obédience de la Grande Diète, et dans le nombre, se trouve la Loge Marlha Washington n° 156, et le nom du Vénérable est Maria C. Beal et celui de la Secrétaire Josefina S. Rivera. Je connais fort, bien ces dames, la première depuis son enfance. Mme Beall est originaire d'Iowa City, reçut son éducation dans l'Université de l'Etat (où je fus professeur plusieurs années) et après avoir passé ses examens en 1876; partit au Mexique en qualité de missionnaire. Elle s'y maria et son mari était à l'époque vénérable d'une Loge mexicaine. Le père de cette même dame est un éminent docteur et maçon depuis plus de cinquante ans. La secrétaire est la mère du Gouverneur de l'Etat, lui-même Grand Maître de la Grande Loge, et la fille du général Rivera.  Ils m'apprirent, et les Vénérables des Loges de la ville de Mexico, que j'ai visitées me le confirmèrent, que les femmes visitaient à discrétion les Loges masculines.

    Dans toutes les Loges et Grandes Loges que j'ai visitées, j'ai toujours été reçu avec la plus grande courtoisie, et les orateurs m'adressaient d'éloquents discours de bienvenue. En leur répondant, je ne manquais jamais d'attirer l'attention sur cet usage si contraire aux règles de la Maçonnerie américaine et de dire que tant qu'il existerait, la plupart des Grandes Loges américaines refuseraient de reconnaître la Grande Diète. Partout, en conversation privée aussi bien qu'en réunion, je fus informé que la grande majorité des membres et des Loges étaient opposés à cet usage et désirait entrer en relations amicales avec les Maçons américains. Le président Diaz, qui m'honora de deux intéressantes entrevues ainsi que son député, au Conseil Suprême et à la Grande Diète, et plusieurs autres maçons éminents, me dirent la même chose.

    Quelques mois après mon retour aux Etats-Unis, on m'avertit que la Grande Diète avait révoqué la loi autorisant d'initier des femmes. Je répondis que cela ne suffisait pas à satisfaire les maçons américains. Il fallait en outre que la Grande Diète passât une loi révoquant les chartes accordées aux femmes et refusant à celles-ci le droit de visiter les loges masculines. Et c'est, m'a-t-on dit, ce que la Grande Diète a fait depuis. Et je ne vois pas ce qu'elle aurait pu faire de plus. Elle ne peut pas enlever la qualité de Maçonnes aux femmes qui ont été initiées."

    La Grande Diète ne peut enlever la qualité de Maçonnes aux femmes qui ont été initiées... Tel était le constat du F Parvin à l'époque. Force est de constater qu'il s'est pourtant trompé. En effet, dans sa volonté précipitée d'être reconnue par la franc-maçonnerie nord-américaine, la Grande Diète Symbolique de la République du Mexique a été contrainte de sacrifier ses loges mixtes et féminines à partir de 1897. Le FParvin a évoqué dans son rapport la L Marlha Washington n°156. Mais il aurait très bien pu citer aussi les LL féminines Maria Alarcon de Mateos n°27 (fondée avant 1890 à Mexico) et Josefa C. Canton (fondée en 1891 à Nuevo Laredo, ville de l'Etat du Tamaulipas sur les bords du Rio Grande) qui, toutes deux, travaillaient au REAA∴.Les LL∴ mixtes et féminines pratiquaient aussi les rites égyptiens de Memphis ou de Misraïm. Le rite d'York, lui, ne s'est pas ouvert aux femmes, sans doute parce qu'il regroupait à l'époque de nombreux ateliers composés majoritairement de FF nord-américains installés au Mexique.

    Il est également intéressant, je crois, de noter que le rapport du F Parvin a provoqué la colère de nombreux FF mexicains, notamment celle du FRichard E. Chism car il n'y avait pas, au Mexique, de consensus général sur la présence des francs-maçonnes (seules deux ou trois Grandes Loges sur les dix Grandes Loges composant la Grande Diète y étaient véritablement favorables). Chism, un américano-mexicain, dignitaire du REAA, membre de la Grande Loge Fédérale du District de Mexico, était un adversaire acharné de la présence féminine en loge. Celui-ci s'en est pris au F Theodore S. Parvin en des termes particulièrement violents (More Light upon Mexican Symbolic Masonry, 1897, éd. par l'auteur, Mexique, pp. 21 et suivantes).

    "Mr. Parvin, by his ill judged interference in the Masonic affairs in Mexico has embittered our controversies more than any outsiders. He is a good observer but a poor investigator being of advanced age, utterly ignorant of the Spanish language, so deaf he can scarcely understand English and withal, consumed with vanity and self importance. He is described to me by a high Mason in the United States as being "full of venom"and this description seems to fit him exactely." (M. Parvin, par son ingérence inconséquente dans les affaires maçonniques au Mexique, a envenimé nos controverses plus que tout autre intervenant extérieur. Il est un bon observateur, mais un pauvre enquêteur étant d'un âge avancé, totalement ignorant de la langue espagnole, sourd, il ne peut guère comprendre l'anglais et en même temps, bouffi de vanité et sûr de son importance. Il m'a été décrit par un dignitaire maçon des États-Unis comme étant "plein de venin" et cette description semble lui correspondre exactement).

    Et d'ajouter au sujet de l'initiation des femmes au Mexique (on appréciera le sens de la nuance de l'auteur) :

    "The Grand Lodges of the United States are now face to face with one of the greatest Masonic impostures that has been attempted since the days of Cagliostro" (Les Grandes Loges des Etats-Unis sont confrontées à l'une des plus grandes impostures maçonniques qui a été tentée depuis l'époque de Cagliostro).

    Mais quelles qu'aient été les divergences à ce sujet, il n'en demeure pas moins cependant qu'il a existé au Mexique, à la fin du XIXe siècle  un réseau maçonnique mixte et féminin, principalement structuré dans les Etats du centre et du nord du pays. Et ce bien avant la création du DH et de la GLFF. Ce fait historique méritait d'être signalé parce qu'il est remarquable. Il devrait en tout cas inciter les maçons français (maçonnes comprises) à un peu plus de modestie, eux qui se croient souvent à l'avant garde des évolutions maçonniques dans le monde.

    Ce réseau n'a duré tout au plus qu'une dizaine d'années, mais il semble tout de même avoir été actif au sein de l'obédience fédérale (on pense toutefois qu'il y a eu des initiations de femmes plus anciennes et qui remonteraient au début des années 1870).  Ce réseau aurait peut-être pu survivre et continuer à se développer si la franc-maçonnerie nord-américaine ne s'était pas évertuée à vouloir régenter la franc-maçonnerie mexicaine tout comme les Etats-Unis se sont évertués de leur côté à caporaliser l'Amérique latine (cf. la doctrine du big stick promue par le président américain, le F Theodore Roosevelt).