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  • Humanisme n°312 - Ardentes Lumières

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    ardentes.jpgJ'ai lu le dernier dossier de la revue Humanisme consacré aux Lumières. Les articles sont majoritairement très intéressants et de qualité. On y apprend plein de choses. J'ai notamment bien apprécié le portrait de Paul-Louis Courier, ce pamphlétaire du dix-neuvième siècle que je ne connaissais pas. L'entretien avec Serge Deruette sur l'abbé Jean Meslier, cette étonnante figure de l'athéisme, est également très instructive. Cependant, je ne peux m'empêcher d'émettre des réserves sur l'orientation générale du dossier que j'ai trouvée intellectuellement malhonnête. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi.

    Il est de coutume de désigner le dix-huitième siècle sous l'expression de « Siècle des Lumières ». Cette expression (ou cette étiquette) obéit peut-être à un souci de classification propre aux historiens et aux enseignants. Mais à mon humble avis, elle ne rend pas compte de la complexité de ce siècle. Surtout elle accrédite implicitement l'idée fausse que les siècles précédents étaient nécessairement ténébreux et arriérés et que, tout d'un coup, la philosophie de Kant, les réflexions de Condorcet, les révolutions américaine et française, etc., auraient extirpé les hommes de l'obscurantisme, de la superstition et du fanatisme en les amenant à se servir de leur entendement et en les guidant sur les chemins émancipateurs du progrès. Heureusement que les hommes n'ont pas attendu Kant pour avoir le courage de se servir de leur raison ! 

    Je trouve donc que cette approche de l'histoire en général et de l'histoire des idées en particulier, est absurde. Chaque siècle en effet contient sa part d'ombre et de lumière. La Renaissance française, période d'effervescence artistique et intellectuelle, fut par exemple contemporaine des violentes et abominables guerres de religion. Progrès et régression ont toujours cheminé ensemble. N'oublions jamais que les progrès vertigineux accomplis au vingtième siècle n'ont pas empêché l'apparition des totalitarismes et des massacres de masse. Les princes n'ont pas non plus attendu le dix-huitième siècle pour se piquer de philosophie. Faut-il par exemple rappeler les controverses des auteurs latins sur la philosophie (sapienta) comme source d'inspiration politique (cf. Quintilien, L'institution oratoire ; Cicéron, Traité des devoirs ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même) ?

    Comprenons-nous bien. Ce qui me dérange, ce n'est évidemment pas que l'on veuille défendre l'héritage des encyclopédistes, des philosophes ou de la Révolution, mais que l'on passe sous silence le fait que le dix-huitième siècle fut aussi celui de l'intolérance (cette période débuta en France par la répression impitoyable des protestants en Cévennes), du fanatisme (pensons à Jean Calas ou au Chevalier de La Barre), des faits divers transformés en superstitions et en grandes peurs (pensons à La Bête du Gévaudan) et de la doctrine du despotisme éclairé. Ce qui me dérange, ce n'est pas que l'on veuille célébrer l'ardente Aufklärung (les Lumières) mais que l'on oublie les lueurs intérieures de la Verklärung (l'illuminisme) alors que la franc-maçonnerie a été pourtant au coeur de ces courants divergents. Certains rites maçonniques d'ailleurs portent l'empreinte de l'illuminisme. Je pense au RER notamment. Ce rite connaît d'ailleurs un certain regain d'activité en France, y compris au sein du Grand Orient où je connais quelques antireligieux de loge bleue qui fréquentent son ordre intérieur pour des raisons de cordons et de préséances et qui, pour cela, font preuve d'une plasticité intellectuelle à toute épreuve (plasticité, c'est plus gentil qu'incohérence, mais ça revient au même).

    Ce qui me dérange, on l'aura compris, ce n'est pas que l'on fasse l'éloge de la modernité et que l'on veuille donner un second souffle aux Lumières, mais c'est que la revue Humanisme n'ait pas donné la possibilité à d'autres contributeurs de défendre des points de vue différents afin que le dossier soit au final plus équilibré et permette au lecteur de se faire librement son opinion. J'aurais aimé par exemple que la revue Humanisme ouvre ses pages à un intellectuel se réclamant de la post-modernité. Ce n'était pas insurmontable je pense. Au lieu de ça, le lecteur a droit à un article polémique et surtout méprisant de Marc Riglet (le coordonnateur du dossier !) qui étrille pèle-mêle et sans nuances Foucault, Lévi-Strauss, Morin, Touraine, Rosanvallon, Maffesoli, etc. (excusez du peu), lesquels sont présentés comme réactionnaires, c'est-à-dire comme les héritiers ou les continuateurs des anti-modernes d'hier, voire comme des imposteurs (la référence au livre de Sokal et Bricmont en conclusion permet de le sous-entendre). Je le regrette car je me souviens pour ma part d'un temps - oh ! pas si lointain - où Humanisme avait suffisamment de largeur d'esprit pour s'entretenir avec Edgar Morin respectueusement (cf. Humanisme n°203, mars 1992, p. 11 et suivantes). Vingt-quatre ans plus tard, je constate que ce respect fait cruellement défaut et que la pensée de Morin est ramenée dans la revue Humanisme à une citation décontextualisée. Ainsi réduite, la pensée de Morin peut être facilement caricaturée et qualifiée grossièrement de logorrhée creuse sur le fond, pâteuse sur la forme. Et que dire de Michel Maffesoli que Marc Riglet qualifie imprudemment de sociologue entre guillemets ? Pourquoi tant d'agressivité ? Pour ma part, je n'avais jamais entendu parler de Marc Riglet ou en tout cas je n'avais jamais fait attention à lui avant de lire ce numéro d'Humanisme. C'est sans doute parce que je suis un plouc de province inculte. Cette lacune est désormais comblée.

    Il y a quelques temps, j'avais analysé sur ce blog ce qui m'apparaissait être un malaise au sein du Grand Orient. Ce malaise concernait le discours d'appareil relatif à la laïcité que la rue Cadet relaie volontiers dans les médias sans se soucier le moins du monde de la réalité du Grand Orient comme si tous les francs-maçons de l'obédience partageaient les mêmes opinions sur tous les sujets. Pourtant, cette réalité là est infiniment plus complexe que les discours officiels qu'il faut adopter pour espérer guigner des fonctions nationales au sein de l'obédience. Je pense que l'on peut maintenant englober dans ce malaise la manière dont la ligne éditoriale de la revue Humanisme est construite. Je ne pense pas que les polémiques, les dénigrements, les éditoriaux enflammés ou encore les dessins censés éclairer petitement l'actualité, servent la cause de la revue Humanisme auprès des loges du Grand Orient de France. J'ai plutôt tendance à penser que cette dérive finira par définitivement la marginaliser. 

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    Humanisme n°312, août 2016, 9 € en offre découverte, à commander chez Conform Edition.

  • La parole du silence

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    paroledusilence.jpgJe viens d'achever la lecture de l'ouvrage de Michel Maffesoli intitulé La parole du silence (éd. du Cerf, Paris, 2016). Je suis sorti de cette lecture un peu décontenancé, je l'avoue, sans doute parce que je n'y ai pas trouvé d'écho à la présentation qu'en a faite l'éditeur :

    « Faut-il tout dire, parler sans limite, et oser jusqu'au blasphème, au risque de détruire ce qui fonde la communauté, ce tacite consensus autour de valeurs partagées ? Un an après Charlie, Michel Maffesoli, avec la science et l'érudition qu'on lui connaît, risque la question. »

    La science et l'érudition sont bel et bien présentes tout au long des cent quarante-cinq pages de l'essai. C'est écrit dans un style élégant même si les mots utilisés sont parfois complexes (il faut se munir d'un dictionnaire pour déchiffrer certains passages). En revanche, je n'ai pas l'impression que l'auteur se soit risqué à apporter une réponse claire à ce qui a pu inciter les frères Kouachi à commettre l'irréparable en janvier 2015 (cf. pp. 143-144) :

    « On ne le redira jamais assez, le blasphème n'est que la forme paradigmatique, caricaturale, du libre examinisme. Réduisant la déité à un vague esprit spirituel sans contours, en déniant la puissance ambivalente des contraires, dont la Trinité est la parfaite illustration, l'unitarisme conduit à rejeter le mystère par excellence qu'est l'Autre. Et il est dans la logique de ce rejet d'aboutir à l'éloge du blasphème comme expression d'un fanatisme à dominante rationaliste (…) Le blasphème est l'enfant naturel du libre examinisme produit de la Réforme protestante et du modernisme qui en est issu (...) »

    En clair, le blasphème, c'est le fanatisme du rationalisme, notamment de la parole toute puissante, enivrée de sa propre liberté. Cette parole a la prétention de réduire le réel à des concepts. De fait, elle est incapable d'envisager la beauté et le mystère du monde. La parole exclut tandis que le silence rassemble dans le merveilleux de l'existence. Pour le dire autrement, plus on a la prétention de vouloir expliquer Dieu, plus il nous échappe ; plus on prend le risque de le réduire à la perception que l'on en a. D'où, selon l'auteur, la puissance de la théologie apophatique qui consiste, en toute modestie, à approcher le divin avec le moins de concepts possibles. Il ne sert à rien en effet de vouloir définir le divin ou si l'on préfère le mystère de l'existence (p.41).

    « Le chemin apophatique permet de découvrir ce qu'est le mystère de l'existence: la concaténation de ces fils secrets reliant tout un chacun à la force vive de la Nature. En bref, comprendre l'Etre. Pour une telle compréhension, tout est bon (cum prehendere) ; elle est holistique. Elle peut, certes, utiliser les mots avec rigueur, elle n'en est pas prisonnière et, ainsi, participe à la « contemplation du monde ». »

    Il existe d'autres façons de rendre compte du divin ou du sacré et d'en éprouver la présence sensible en dehors de tout système abstrait. Il y a d'abord ce que Maffesoli appelle « l'enracinement dynamique », cette attitude consciente qui consiste à avoir les pieds bien ancrés sur terre tout en ayant ce sentiment d'élévation spirituelle chaque fois qu'on lève les yeux au ciel pour contempler l'immensité de l'univers (cf. p.29). Il y a ensuite la puissance du geste, de la liturgie, des rituels (cf. p.103 et suivantes) et des sacrements, lesquels agissent ex opere operato, c'est-à-dire indépendamment de celui qui s'y conforme ou l'administre (cf. p.30). Il y a également la richesse de l'iconographie, de la statuaire, du mythe, du symbole (cf. p. 97), de la parabole, de l'art en général. Il y a enfin le silence contemplatif des mystiques. La vie de ces sages témoigne de l'immanence de la transcendance (Sainte Thérèse d'Avila, Jacob Boehme, etc.). De façon plus générale, je suis persuadé, comme l'auteur, que notre monde contemporain a perdu la faculté de voir des images, d'entendre des paraboles et d'utiliser les symboles à bon escient. Je l'ai d'ailleurs déjà montré dans le cadre dans ce blog.

    La thèse de Michel Maffesoli dans cet essai est en fait relativement simple (cf. p. 28) :

    « Est-il si difficile de reconnaître que c'est cette dénégation du sacré - qui est de plus en plus dénommé « sacral » - qui, immanquablement, conduit à un retour du refoulé dont les conséquences sanguinaires font la une de l'actualité ? Le mythe du Progrès et la valorisation, sans nuances, de la thématique de la liberté ne peuvent-ils pas aboutir à une dévastation du monde et des esprits ? Dès lors, le cosmos redevient chaos ! L'ubris, menace constante de l'espèce humaine, conduisant à une hétérotélie, à cet autre aboutissement auquel on ne s'attendait pas : le fanatisme dévot.»

    Ceci dit, je dois reconnaître que même après avoir lu et relu certains passages de l'ouvrage de Michel Maffesoli, je n'ai rien trouvé qui explique sociologiquement, historiquement ou théologiquement la barbarie des frères Kouachi. En effet, en quoi arroser une rédaction d'un journal satirique à la kalachnikov est-il l'expression d'un retour du refoulé ? J'ai du mal à comprendre. Qui empêchait concrètement les frères Kouachi de pratiquer un islam même le plus rigoriste ? Personne et encore moins à Charlie Hebdo. En quoi la liberté éditoriale ou la liberté de parole de Charlie Hebdo aurait-elle nourri le fanatisme dévot de ces deux assassins ? Je ne vois pas davantage sauf à considérer la religion intouchable et hors de toute discussion. Il me semble donc que la réalité est plus triviale. Le fanatisme dévot se nourrit en réalité de sa bêtise et de son inculture sans limites. Il se saisit de n'importe quel prétexte pour laisser libre cours à sa haine. Cette haine s'est abattue brutalement sur l'équipe de Charlie. Elle a depuis frappé d'autres gens, notamment à Paris et à Nice, dont beaucoup ne cultivaient probablement pas la dénégation du sacré.

    Il y a donc dans l'ouvrage de Maffesoli quelque chose qui me dérange profondément comme si les victimes de l'obscurantisme religieux étaient les artisans de leur propre malheur. Je ne dis pas que c'est la position de l'auteur. Je dis que c'est ce que j'ai ressenti à la lecture de l'ouvrage. Ce qui me gêne aussi, ce sont les attaques constantes et répétées contre la Réforme ou le protestantisme. Le protestantisme est en effet présenté comme un christianisme rationnel, unitaire, froid, verbeux ou apollinien. Le catholicisme est au contraire présenté comme un christianisme émotionnel, trinitaire, voire païen (cf. la communauté des saints et des bienheureux), chaleureux ou dyonisiaque. Le protestantisme source du désenchantement du monde ? Vraiment ? N'est-ce pas forcer le trait surtout quand on constate la puissance entraînante (et inquiétante) de la liturgie brouillonne et joyeuse des mouvements évangéliques un petit peu partout dans le monde ? Je n'ai pas non plus l'impression que les frères Kouachi se réclamaient de Calvin ou de Luther...

    Je ne suis pas protestant. Pourtant, je suis surpris en lisant que le blasphème est la forme paradigmatique et caricaturale du libre examinisme. En effet, le blasphème est à mon avis moins la conséquence d'une liberté poussée jusqu'à ses extrémités, que le résultat d'une incapacité de certains religieux à accepter l'irrévérence, l'ironie ou, plus généralement, ce qui est susceptible de heurter leur représentation du monde. Michel Maffesoli sait pertinemment que le libre examen consacre la liberté du lecteur par rapport au texte sacré. Le libre examen est la liberté d'interprétation du texte. C'est la liberté critique. C'est l'expression de la faculté de juger qui permet de comparer, de relativiser, de contextualiser la parole divine. Dans la perspective libre exaministe, il n'y a pas non plus d'intermédiaire autorisé (le prêtre) entre le lecteur et les saintes écritures. On peut certes le concevoir comme une approche bavarde ou exégétique de la religion. Mais de là à percevoir dans ce bavardage la cause fondamentale de l'irruption du fanatisme dévot, j'avoue que c'est pour le moins expéditif et contestable. J'ai au contraire l'impression que le fanatisme religieux, quelle que soit la tradition dont il se réclame (islam, judaïsme, catholicisme, orthodoxie, protestantisme, hindouisme, etc.), nie radicalement le libre examen. Le fanatisme religieux nie la liberté et la confrontation féconde des idées. Il postule au contraire l'uniformisation des consciences en exaltant un merveilleux grossier. Pour le fanatisme dévot, l'individu n'a aucune espèce de valeur ou d'importance. L'individu doit se fondre dans la société traditionnelle à laquelle il est organiquement apparenté.

    spiritualité,religion,sacré,michel maffesoli,charlie hebdo,fanatisme,livre,parole,silenceLe 7 janvier 2015, des figures emblématiques de Charlie Hebdo sont mortes assassinées d'avoir exercé leur liberté de ton et de critique à l'égard du fanatisme religieux. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu porter atteinte à la liberté de culte. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu expurger la société française de tout sentiment religieux. Et quand bien même auraient-elles agi dans ce sens, quand bien même auraient-elles cédé à la facilité de s'en prendre plus particulièrement à l'Islam, cela n'aurait évidemment pas justifié davantage qu'on leur tire dessus à l'arme de guerre ! 

    J'admets sans difficultés que l'on puisse défendre « l'immanence de la transcendance » au sein du corps social et que l'on puisse percevoir la parole de Dieu « dans le bruit d'une brise légère » pour reprendre la Bible (1 R 19, 1-12). C'est une opinion. J'admets aussi que l'on puisse trouver quelque intérêt à faire référence à des auteurs catholiques, même les plus antimodernes, tels Joseph de Maistre, Charles Maurras, Maurice Barrès, Joris-Karl Huysmans, Gilbert-Keith Chesterton ou Romano Guardini. Ce sont des choix de lecture. Je reconnais aussi que Michel Maffesoli a écrit de merveilleuses pages sur la force de cette spiritualité silencieuse et paisible qui relie les êtres humaines dans une forme de communauté invisible. C'est une perception du monde originale et intéressante. Tout ceci est très beau, j'en conviens, mais à la condition toutefois d'être conscient des dangers du sacré chaque fois que ses défenseurs ont la prétention de vouloir régenter la vie du plus grand nombre ou de museler ceux qui blasphèment. Sans la liberté de blasphémer, il n'y a point d'éloge du sacré possible.

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    Michel Maffesoli, La parole du silence, éd. Cerf, janvier 2016, 18 €

  • Ce jour où j'ai accueilli Michel Maffesoli et Daniel Keller en loge

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    daniel keller,michel maffesoli,ego sum,godf,cévennes,franc-maçonnerie,rencontre,discussion,philosophie,loge,fraternitéLe samedi 20 août 2016, mon atelier a eu le grand plaisir d'accueillir Michel Maffesoli, professeur émérite de sociologie à la Sorbonne, et Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France. Le blog maçonnique s'en est d'ailleurs fait l'écho.

    La visite de Michel Maffesoli a eu pour origine les propos malheureux d'un ancien conseiller de l'ordre de mon obédience. Michel Maffesoli lui avait d'ailleurs adressé une réponse sous la forme d'une lettre ouverte argumentée que j'avais relayée sur ce blog. Je crois savoir que le destinataire n'a pas daigné y répondre.

    Quoi qu'il en soit, je tiens vraiment à remercier ce détracteur sans lequel je n'aurais sans doute jamais eu l'idée de proposer à Michel Maffesoli d'intervenir en loge. Je tiens aussi à le rassurer. Aucune « malédiction » particulière ne s'est abattue sur la loge que je présidePersonne, à ma connaissance, n'est devenu subitement « maffesolien » au cours de cette tenue. En revanche, tous ceux qui y ont assisté, ont fait la connaissance d'un homme absolument remarquable, généreux et abordable qui leur a présenté une conférence très intéressante sur la franc-maçonnerie face aux défis du monde contemporain. Pour un atelier comme le mien, accueillir un intellectuel de l'envergure de Maffesoli a été une chance. Les retours que j'ai eus de cette tenue sont d'ailleurs excellents et très positifs.

    J'ai eu également le grand plaisir d'accueillir à cette occasion le frère Daniel Keller. J'en ai été d'autant plus touché que je ne l'ai pas ménagé sur ce blog. J'ai donc été très sensible - mes frères aussi d'ailleurs - au fait que le Grand Maître du Grand Orient de France réserve sa dernière visite officielle à une loge rurale des Cévennes. Daniel Keller est brillant et plein d'énergie. Il est doté d'un redoutable esprit de synthèse et d'une vaste culture. Lui non plus n'est pas devenu « maffesolien » et ne s'est d'ailleurs pas gêné pour exprimer des désaccords de fond avec le conférencier. 

    daniel keller,michel maffesoli,ego sum,godf,cévennes,franc-maçonnerie,rencontre,discussion,philosophie,logeJ'exprime donc à Michel Maffesoli et à Daniel Keller ma profonde gratitude d'être venus dans ma loge et d'avoir montré par l'exemple que l'on peut avoir des opinions divergentes sur plein de sujets tout en conservant les uns pour les autres le plus grand respect. La lumière naît toujours du dialogue. C'est aussi ça la franc-maçonnerie. Je remercie, une fois encore, les nombreux visiteurs venus, parfois de fort loin, pour assister à nos travaux.

    Je voudrais enfin conclure cette note en publiant ici cet extrait de mon discours de bienvenue :

    « (...) la franc-maçonnerie ne se réduit pas aux grands centres urbains. Elle existe aussi dans les zones rurales grâce à l'implication de celles et ceux qui, parfois, font des heures de trajet pour ouvrir les travaux (...).

    Les Cévennes donnent l'image première d'un pays indompté et sauvage. L'image est séduisante. Cependant, elle est trompeuse. Les cultures, notamment celles du châtaigner et du mûrier, ont façonné le paysage des vallées cévenoles. Afin de cultiver le châtaigner, arbre fruitier qui fut une source de subsistance pendant des siècles, les Cévenols ont généralisé la construction de terrasses, appelées faïsses ou bancels, et produit un énorme travail de drainage des eaux. Des canaux, les béals ou biefs, acheminent l'eau sur plusieurs kilomètres. Cette œuvre phénoménale, toujours visible bien que dégradée en raison de la déprise agricole de la seconde moitié du XXe siècle, explique que l'on parle de « paysage construit ».

    Eh bien, voyez-vous, j'aime l'idée qu'une loge maçonnique participe aussi de la construction du paysage. Non pas de ceux qui s'offrent à nos sens immédiats, c'est-à-dire de nos montagnes et de nos vallées, mais de nos paysages intérieurs où les idées, les contacts, les solidarités ont besoin, comme l'eau des faïsses, de canaux pour circuler, drainer, irriguer, se diffuser et, au bout du processus, apporter une forme de vie spirituelle originale au sein du corps social. Notre loge a vocation à unir les individus par delà les clivages religieux, politiques, philosophiques et sociaux. Elle entend faire son travail en réunissant ce qui est épars. Ni plus ni moins. »

  • Quelle République pour demain ?

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    Michel Maffesoli vient de me signaler qu'il interviendra avec Patrick Weil le 14 juin prochain à 20h00 au temple Arthur Groussier (16 rue Cadet 75009 Paris). Pour assister à cette conférence publique, il est indispensable de réserver (cliquez ici). Si vous avez l'opportunité de vous y rendre, n'hésitez pas. Le débat promet d'être fructueux.

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  • Une lettre ouverte de Michel Maffesoli

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    Michel Maffesoli, avec qui j’ai le plaisir de correspondre, m’a gentiment fait parvenir une lettre ouverte qu’il a adressée préalablement à Ronan Loaëc et Gérard Contremoulin, ses destinataires originels.

    Je ne reviendrai pas sur le fond de cette affaire qui – fort heureusement – n’a pas les dimensions de celle des fiches.

    Je relaye cette lettre ouverte sur « 3, 5, 7 et plus » afin qu’elle soit lue même si je m'empresse de préciser que Michel Maffesoli m’a laissé entièrement libre d’en faire l’usage que je souhaitais.

    Sur la forme, cette lettre est très claire et très bien écrite. Elle n’est pas longue. Six pages... L’exercice n’est donc pas insurmontable ! Point n’est besoin d’être docteur ès sociologie pour en comprendre le contenu.

    Après, sur le fond de cette lettre, c’est à chacun, bien sûr, de se faire sa propre opinion en toute indépendance. Michel Maffesoli y analyse cette paresse, si communément partagée (je me mets évidemment dans le sac !), qui consiste à asséner : « Je n’ai pas lu, je n’ai pas vu, mais j’ai entendu causer ».

    Cette paresse, souvent condescendante, alimente les préjugés, conforte les incompréhensions et bride les intelligences.

    Michel Maffesoli revient également sur son parcours universitaire et maçonnique avec sincérité et sobriété.

    Bref, discuter les opinions d’autrui, c’est une nécessité. Cela fait partie de tout travail intellectuel et cela fait partie aussi du débat démocratique. Encore faut-il que les « arguments » ne soient pas en réalité de mesquines attaques dirigées contre les personnes.

    Michel Maffesoli m’a également transmis sa bibliographie. Je la publie ici pour celles et ceux qui voudraient se familiariser avec son œuvre.

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    Lettre ouverte de Michel Maffesoli

    Bibliographie de Michel Maffesoli

     

  • La France étroite

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    la-france-étroite-300x456.pngJe viens d’achever le dernier ouvrage de Michel Maffesoli et Hélène Strohl. Ce livre semble donner des boutons à certains FF∴. Pourtant, il ne mérite pas l’opprobre dont certains fossiles de notre Obédience le couvrent sans en avoir lu une seule ligne. Il s’inscrit dans le droit fil de l’œuvre du sociologue et l’on y retrouve toutes les notions que l’universitaire étudie depuis plus de quarante ans : tribus, nomadisme, empathie, communautés, être-en-commun, socialité, post-modernité, affrèrement, etc.

    Mais le livre a les défauts de ses ambitions. Il part dans tous les sens car son objet est large, beaucoup trop large. J’ai eu l’impression, au fil des pages, d’être confronté à d’interminables répétitions et redondances noyées dans des adages latins, des néologismes et des jeux de mots vaguement lacaniens (ex p. 75 : "homo eroticus fait la nique à homo economicus").

    Hélène Strohl, quant à elle, donne des illustrations concrètes des principes exposés par Michel Maffesoli. Cela va des concours de la fonction publique, de la décentralisation, en passant par le conseillisme allemand de l'entre-deux-guerres, la famille, jusqu'au cyber-échangisme et au selfie... Bigre ! Là aussi, le lecteur est confronté à un inventaire à la Prévert.

    Alors oui, bien sûr, il me semble avoir compris le message essentiel du livre : la modernité a vocation à être dépassée. Mieux : elle est déjà dépassée par le sentiment communautaire lorsqu’on se donne la peine d’observer, en toute neutralité, le fait social. En effet, on ne peut plus réduire toute chose à l'unité dans nos sociétés. Empiriquement, l’hétérogénéité reprend force et vigueur. On assiste à l'affirmation des différences, des localismes divers, des spécificités langagières et idéologiques, de l'altérité,  etc.

    En regardant ce qui est, on se rend compte que ce qui fait lien ne passe plus par les valeurs abstraites de l’universalisme, de l’Homme, du contrat social, des Lumières, mais par l’affect, l’émotion, le pacte que les « vrais gens » scellent entre eux, les solidarités multiformes ou encore le sentiment d’appartenance à des communautés dont les auteurs donnent d’ailleurs une typologie assez bizarre dans le corps de l’ouvrage (cf. pp 116 et suivantes : les tradis, les exibs, les fans, les victimes qui se tiennent les coudes, les "à l'assaut du monde", les croyants, etc.). C'est sûr que ça fait tout de suite moins austère que les classes sociales ou les catégories socio-professionnelles que tout le monde connaît plus ou moins.

    Pour les auteurs, l’Homme abstrait, éclairé par les lumières de l’entendement, n’existe pas. Il s’agit d’une construction idéologique dépassée. Les hommes oui. Et ils ont tous leur part d’ombre. On ne peut pas donner tort aux auteurs sur ce point. Le « vouloir-vivre ensemble » ne saurait en effet se réduire à une formule incantatoire. Ce qui fait société passe par des expériences concrètes, par la vie, par la capacité de chacun à exister singulièrement, parfois de façon contradictoire, mais avec suffisamment d’empathie pour coexister harmonieusement avec les autres. On ne peut pas voir correctement le réel à travers des concepts. Il faut d'abord longuement observer avant de juger. Ce n'est qu'après que l'on peut commencer à élaborer des grilles de lecture. C'est ainsi que l'on peut parvenir à prendre la mesure de la société, véritable corps vivant. Il est effectivement important que les auteurs rappellent cette exigence.

    Cependant, il me semble que Maffesoli et Strohl accordent beaucoup trop d’importance aux phénomènes des réseaux sociaux, au commerce équitable, aux formes d’économie parallèles (ex : le co-voiturage), à l’expression émotionnelle des foules (dans le cadre de manifestations), aux multiples solidarités qui peuvent naître au sein des communautés (spirituelles, religieuses, culturelles, musicales, vestimentaires, etc.,). Si je fais abstraction des cyber-communautés, dont l’existence résulte des progrès récents de l’informatique, je me demande si les autres phénomènes sociaux décrits par les auteurs n’existaient pas déjà avant, même sous d'autres formes. Les modes vestimentaires se sont succédé de tout temps comme d'ailleurs les styles musicaux avec des intensités variables. L’émotionnel a toujours eu une place importante au sein des sociétés humaines en général et de la nôtre en particulier. Il y a toujours eu des communautés, à commencer par les communautés villageoises qui ont joué un si grand rôle dans notre vieux pays rural. Je ne parle même pas des religions, notamment de la catholique romaine, dont la force a été canalisée, puis domptée par la sécularisation progressive de la société. En fait, en lisant ce bouquin, je me suis donc très vite demandé si la post-modernité, dont se prévalent Maffesoli et Strohl, n’était pas en réalité un concept marketing susceptible d'être fortement relativisé par les historiens. Dans quelle mesure chaque époque n'a pas sécrété des formes particulières de pluralisme ?

    Je regrette en outre que Maffesoli et Strohl réduisent la laïcité à un intégrisme uniformisateur des consciences. En même temps, je comprends leur point de vue quand je lis ou entends certaines prises de position d'individus qui parlent d'une laïcité fantasmée parce qu'ils n'ont, en fait, jamais pris la peine et la précaution de lire les lois en vigueur. Je l'ai assez déploré sur ce blog. Il n'en demeure pas moins que je ne crois pas qu'il faille répondre à ces excès par d'autres excès qui n'apportent finalement pas grand-chose et qui auraient même tendance à amoindrir l'argumentation. Je prendrai un seul exemple : les procès d'intention adressés tout au long du livre par les auteurs aux élites, à l'Etat, à tout ce qui peut symboliser, directement ou indirectement, l'unité et l'indivisibilité d'une République présentée comme déconnectée du réel. Ce qui est pour le moins assez paradoxal venant de la part d'un mandarin de la Sorbonne et d'une ancienne élève de l'ENA qui appartiennent évidemment à l'élite républicaine.

    Maffesoli et Strohl proposent néanmoins une réflexion tout à fait stimulante. Enfin, j'ai bien apprécié les allusions au symbolisme franc-maçonnique qui parsèment l'ouvrage. Ceux qui ne se contentent pas d'épeler, mais qui font l'effort de lire et d'écrire, sauront les repérer aisément.

    Michel Maffesoli, Hélène Strohl, "La France Étroite : Face À L'intégrisme Laïc, L'idéal Communautaire" , Ed. du Moment, date de sortie 12.11.2015, 16.95€.

  • La fraternité est parfois une haine vigilante

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    Ronan Loaëc, Gérard Contremoulin, GODF, Michel MaffesoliLe F∴ Gérard Contremoulin a complaisamment relayé sur son blog ce commentaire du F∴ Ronan Loaëc posté sur Facebook à propos du dernier livre du F∴ Michel Maffesoli que je n'ai pas lu.

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    Ainsi pour Ronan Loaëc, Michel Maffesoli est un triste personnage. Il remet implicitement en cause ses compétences universitaires.

    Ronan Loaëc fait également une allusion putassière à la thèse d'Elizabeth Teissier qui avait défrayé la chronique au début des années 2000 (et qu'il n'a probablement pas lue).

    Je voudrais juste rappeler au passage ce qu'écrivait le F∴ Marcel Bolle de Bal, professeur émérite de l'Université Libre de Bruxelles, président d'honneur de l'Association internationale des sociologues de langue française, dans les colonnes du Soir de Bruxelles, le 20 septembre 2001 :

    "Comme la plupart d'entre eux, je n'ai pas lu cette thèse. Je ne porte donc nul jugement sur la valeur de celle-ci. Non, ce qui me choque, c'est le caractère irrationnel, subjectif, politique de cette réaction démesurée, se parant des oripeaux de la vertu scientifique et du rationalisme conquérant. Affirmer que rédiger une thèse sur l'astrologie comme croyance et fait social, ce serait reconnaître la valeur scientifique de l'astrologie, ce serait justifier la pratique de celle-ci, voila qui revient à interdire de faire une thèse sur l'alcoolisme, la délinquance, les sectes, etc., au prétexte que cela encouragerait ou validerait de telles pratiques. Absurde, non ? Or, en l'occurrence, c'est précisément l'astrologie comme croyance et fait social, et non l'astrologie comme discipline scientifique, qui a fait l'objet de la thèse incriminée. Il s'agit d'une thèse de sociologie, non d'une thèse d'astrologie. Les membres du jury eux-mêmes ont bien précisé qu'à leurs yeux l'astrologie n'était certainement pas une science."

    Mais Loaëc ne s'embarrasse guère de ce genre de nuance...

    L'objet de sa détestation ne se réduit d'ailleurs pas à la personne de Maffesoli mais s'étend de façon plus inquiétante à toutes les loges qui ont l'outrecuidance de l'inviter. Car inviter Maffesoli, pour Loaëc, c'est nécessairement faire preuve de naïveté et de complaisance coupable à l'égard du communautarisme... Et les responsables des ateliers concernés sont ravalés au rang de complice d'une oeuvre de démolition de la République (excusez du peu...).

    Je suis sidéré par cette prose de petit commissaire politique teigneux qui vous dit ce qu'il faut penser, ce qu'il faut lire et qui il faut inviter... 

    Mais le plus grave n'est pas là... Le plus grave c'est quand on songe que l'intéressé a été, l'an dernier, conseiller de l'Ordre délégué à la communication et aux médias du G∴O∴D∴F∴...

    Comment ne pas frémir en y pensant ?...

    Le F∴ Loaëc ferait donc bien de réapprendre les vertus du silence. Cela lui éviterait de dire des conneries.