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mexique

  • La franc-maçonnerie prend position contre la libéralisation du prix des carburants au Mexique

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    Pendant de nombreuses années, le Mexique a préconisé une politique de subvention publique massive des carburants afin de maintenir des prix artificiellement bas. Cette politique a abouti à grever lourdement les finances publiques. Le coût de cette politique de subvention est estimé à plus de 222 milliards de pesos (environ 984 millions d'euros), soit environ 3% du produit intérieur brut du Mexique. M. Enrique Peña Nieto, le président des Etats-Unis du Mexique élu en juillet 2012 pour un mandat de six ans, a décidé de mettre un terme à cette politique de subvention et de libéraliser le prix des carburants à compter du 1er janvier 2017 (+20% pour l'essence et +16% pour le diesel). Le gouvernement fédéral mexicain espère ainsi non seulement réaliser des économies mais aussi faire baisser les émissions de gaz à effet de serre. Les villes tentaculaires mexicaines sont en effet extrêmement polluées. Le pouvoir exécutif estime que la libéralisation du prix de l'essence contribuera à une baisse du trafic routier et incitera les citoyens à utiliser les transports publics.

    Cette mesure gouvernementale est vivement critiquée par tous ceux qui subissent cette augmentation importante des prix à la pompe. Le pays est en ce moment paralysé par des grèves, des blocages et des agressions. Les tensions sont vives car les citoyens mexicains les plus modestes risquent d'être fortement pénalisés. La Grande Loge Cosmos de l'Etat de Chihuahua vient de publier dans la presse mexicaine un communiqué hostile à la mesure. En voici un extrait :

    « Considérant :

    Que les principes de liberté, d'égalité, de fraternité et de laïcité ont contribué au développement et au progrès de notre pays, qu'ils ont été et devraient être une référence pour garantir une répartition plus équitable des ressources et des richesses, pour mener des actions en faveur de la paix, de l'équité, du bien-être, pour assurer l'égalité de tous les hommes et la justice sociale. Que la franc-maçonnerie de l'Etat de Chihuahua, humaniste et loin de tout esprit partisan, a exprimé et continue d'exprimer la ferme condamnation de tout acte gouvernemental injuste, non solidaire et contraire aux véritables intérêts du peuple mexicain (...)

    La Grande Loge Cosmos de l'Etat de Chihuahua exprime son rejet total de la politique économique du gouvernement fédéral pour libérer le prix de l'essence dans notre pays parce que cette mesure est disproportionnée et injuste, parce qu'elle ne reflète ni le désir ni la réalité du peuple du Mexique, et parce qu'elle est une régression qui affecte le bien-être des classes sociales les plus vulnérables de notre pays. »

    Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la Grande Loge Cosmos de l'Etat de Chihuahua est une obédience régulière reconnue par la Grande Loge Unie d'Angleterre. Elle siège au sein de la Confédération Maçonnique Inter-américaine comme d'ailleurs toutes les Grandes Loges des Etats-Unis du Mexique, lesquelles sont généralement très laïques, très anticléricales, très impliquées dans la réflexion symbolique et sociale, et profondément pénétrées de l'idéal des Lumières.

    L'Etat de Chihuahua est l'Etat fédéré le plus vaste du Mexique. Le salaire moyen y est de 193 pesos (8,5 euros). Il est également frontalier des Etats-Unis d'Amérique (Texas et Nouveau Mexique) et il risque de s'y produire beaucoup de tensions lorsque Donald Trump entrera effectivement en fonction. En outre, la maçonnerie mexicaine semble hostile à l'attitude du président Peña Nieto jugée trop conciliante à l'égard du nouveau président américain qui, comme on le sait, a mené une campagne électorale ouvertement raciste et xénophobe à l'égard des latinos en général et des Mexicains en particulier.

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    Je précise que la Grande Loge Nationale Française est membre la Confédération Maçonnique Inter-américaine puisque la France est présente dans les Antilles (Martinique, Guadeloupe, Saint-Martin, Saint-Barthélémy, Guyane, etc.). Jean-Pierre Servel est d'ailleurs le vice-président d'un secteur de ladite confédération qui regroupe, outre la Grande Loge Nationale Française, le Grand Orient d'Haïti de 1824, la Grande Loge de Cuba, la Grande Loge de Puerto-Rico et la Grande Loge de la République Dominicaine. Ainsi, lorsque vous entendrez des frères de la Grande Loge Nationale Française critiquer les obédiences hexagonales dites « irrégulières » parce que ces dernières feraient, selon eux, de la politique, vous pourrez leur rappeler que la Grande Loge Nationale Française reconnaît les obédiences mexicaines adeptes, elles aussi, des communiqués de presse.

    Je précise enfin que la Grande Loge Cosmos de l'Etat de Chihuahua est une obédience de rite écossais ancien accepté. Ainsi lorsque vous entendrez des frères de la Grande Loge de France théoriser sur la pureté du rite écossais ancien et accepté et partir dans des raisonnement stratosphériques sur la spiritualité maçonnique, vous pourrez les ramener sur le plancher des vaches et, en vous référant à l'exemple mexicain, leur montrer que les maçons écossais ont aussi dans le monde une longue tradition d'engagement social en faveur des plus démunis et d'implication dans les débats publics profanes.

  • Les francs-maçonnes mexicaines au XIXe siècle

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    On a toujours l'habitude de présenter l'origine de la franc-maçonnerie mixte et féminine dans le monde en faisant référence à l'initiation de la journaliste féministe Maria Deraismes au sein de la L Les Libres Penseurs au Pecq, près de Versailles (GL Symbolique écossaise) le 14 janvier 1882. Pourtant, c'est une erreur, non que cette initiation n'ait jamais existé, mais plutôt parce qu'elle n'a certainement pas eu le retentissement qu'on lui prête aujourd'hui.

    En effet, il faut rappeler que cinq mois à peine après l'initiation de Maria Deraismes, la L Les Libres Penseurs préféra se dédire et se débarrasser de l'encombrante pétroleuse afin de réintégrer rapidement la GL Symbolique écossaise. La SMaria Deraismes fut donc priée d'aller maçonner ailleurs. Elle n'a donc réintégré la maçonnerie qu'en 1893 au sein du Droit Humain qu'elle fonda avec le FGeorges Martin. Elle mourut l'année suivante. Autant dire que la vie maçonnique de Maria Deraismes, en réalité, s'est réduite à pas grand-chose.

    Mais surtout, il faut bien insister sur le fait que la France n'a pas été le premier pays à voir éclore sur son territoire des loges maçonniques mixtes et féminines. De telles loges existaient déjà au Mexique avant la création du Droit Humain et de la Grande Loge Féminine en France. Je précise : des loges maçonniques et non des loges d'adoption.

    Le 22 avril 1897, le F Theodore Sutton Parvin (1817-1901), ancien Grand Maître de la GL de l'Iowa, a rédigé un rapport sur la situation de la maçonnerie mexicaine. Cet érudit y a abordé, sans détour, la question de la présence des maçonnes au sein de la Grande Diète Symbolique de la République du Mexique, l'obédience fédérale qui a regroupé de 1890 à 1901 presque toutes les GGLL du pays.

    Voici un extrait de ce rapport traduit en 1912 par le F Louis Goaziou, fondateur avec le F Antoine Muzzarelli de la fédération américaine du Droit Humain en 1903 (cf. La Lumière maçonnique, avril 1912, n°28). Je souligne des passages qui me paraissent importants.

    "Une autre objection présentée jusqu'ici pour refuser la reconnaissance de la Grande Diète est qu'elle initiait des femmes. Après avoir examiné soigneusement la Constitution, je n'y ai rien trouvé autorisant l'initiation des femmes. Ce ne fut qu'un an après son organisation, en 1891, que la Grande Diète adopta une loi permettant l'initiation des femmes et de leur accorder des patentes constitutives pour la formation de Loges. Autant que j'ai pu voir et apprendre, deux ou trois seulement des Grandes Loges donnèrent leur sanction à cette loi et en profitèrent. J'ai trouvé des Loges de femmes dans les villes de Mexico et de San Luis Potosi ; c'est-à-dire que j'ai trouvé suspendues aux murs des Loges des Chartes de loges de femmes à côté de Chartes de loges d'hommes se réunissant dans le même Temple. Les Chartes étaient écrites sous la même forme, de la même façon, signées par les mêmes Grands Officiers et portaient le même cachet de la Grande Diète. La seule différence était que les unes portaient des noms de femmes et les autres des noms d'hommes. En examinant le Bulletin Maçonnique, organe officiel de la Grande Diète, de 1891 à 1894, et surtout le numéro de février 1893, qui contient une liste officielle de plus de cent Loges sous l'obédience de la Grande Diète, j'ai trouvé deux Loges de femmes organisées par le Grand Secrétaire lui-même. Dans le Bulletin officiel de février 1892, pages 175-201, il y a la liste des officiers et des membres d'une vingtaine de Loges, toutes sous l'obédience de la Grande Diète, et dans le nombre, se trouve la Loge Marlha Washington n° 156, et le nom du Vénérable est Maria C. Beal et celui de la Secrétaire Josefina S. Rivera. Je connais fort, bien ces dames, la première depuis son enfance. Mme Beall est originaire d'Iowa City, reçut son éducation dans l'Université de l'Etat (où je fus professeur plusieurs années) et après avoir passé ses examens en 1876; partit au Mexique en qualité de missionnaire. Elle s'y maria et son mari était à l'époque vénérable d'une Loge mexicaine. Le père de cette même dame est un éminent docteur et maçon depuis plus de cinquante ans. La secrétaire est la mère du Gouverneur de l'Etat, lui-même Grand Maître de la Grande Loge, et la fille du général Rivera.  Ils m'apprirent, et les Vénérables des Loges de la ville de Mexico, que j'ai visitées me le confirmèrent, que les femmes visitaient à discrétion les Loges masculines.

    Dans toutes les Loges et Grandes Loges que j'ai visitées, j'ai toujours été reçu avec la plus grande courtoisie, et les orateurs m'adressaient d'éloquents discours de bienvenue. En leur répondant, je ne manquais jamais d'attirer l'attention sur cet usage si contraire aux règles de la Maçonnerie américaine et de dire que tant qu'il existerait, la plupart des Grandes Loges américaines refuseraient de reconnaître la Grande Diète. Partout, en conversation privée aussi bien qu'en réunion, je fus informé que la grande majorité des membres et des Loges étaient opposés à cet usage et désirait entrer en relations amicales avec les Maçons américains. Le président Diaz, qui m'honora de deux intéressantes entrevues ainsi que son député, au Conseil Suprême et à la Grande Diète, et plusieurs autres maçons éminents, me dirent la même chose.

    Quelques mois après mon retour aux Etats-Unis, on m'avertit que la Grande Diète avait révoqué la loi autorisant d'initier des femmes. Je répondis que cela ne suffisait pas à satisfaire les maçons américains. Il fallait en outre que la Grande Diète passât une loi révoquant les chartes accordées aux femmes et refusant à celles-ci le droit de visiter les loges masculines. Et c'est, m'a-t-on dit, ce que la Grande Diète a fait depuis. Et je ne vois pas ce qu'elle aurait pu faire de plus. Elle ne peut pas enlever la qualité de Maçonnes aux femmes qui ont été initiées."

    La Grande Diète ne peut enlever la qualité de Maçonnes aux femmes qui ont été initiées... Tel était le constat du F Parvin à l'époque. Force est de constater qu'il s'est pourtant trompé. En effet, dans sa volonté précipitée d'être reconnue par la franc-maçonnerie nord-américaine, la Grande Diète Symbolique de la République du Mexique a été contrainte de sacrifier ses loges mixtes et féminines à partir de 1897. Le FParvin a évoqué dans son rapport la L Marlha Washington n°156. Mais il aurait très bien pu citer aussi les LL féminines Maria Alarcon de Mateos n°27 (fondée avant 1890 à Mexico) et Josefa C. Canton (fondée en 1891 à Nuevo Laredo, ville de l'Etat du Tamaulipas sur les bords du Rio Grande) qui, toutes deux, travaillaient au REAA∴.Les LL∴ mixtes et féminines pratiquaient aussi les rites égyptiens de Memphis ou de Misraïm. Le rite d'York, lui, ne s'est pas ouvert aux femmes, sans doute parce qu'il regroupait à l'époque de nombreux ateliers composés majoritairement de FF nord-américains installés au Mexique.

    Il est également intéressant, je crois, de noter que le rapport du F Parvin a provoqué la colère de nombreux FF mexicains, notamment celle du FRichard E. Chism car il n'y avait pas, au Mexique, de consensus général sur la présence des francs-maçonnes (seules deux ou trois Grandes Loges sur les dix Grandes Loges composant la Grande Diète y étaient véritablement favorables). Chism, un américano-mexicain, dignitaire du REAA, membre de la Grande Loge Fédérale du District de Mexico, était un adversaire acharné de la présence féminine en loge. Celui-ci s'en est pris au F Theodore S. Parvin en des termes particulièrement violents (More Light upon Mexican Symbolic Masonry, 1897, éd. par l'auteur, Mexique, pp. 21 et suivantes).

    "Mr. Parvin, by his ill judged interference in the Masonic affairs in Mexico has embittered our controversies more than any outsiders. He is a good observer but a poor investigator being of advanced age, utterly ignorant of the Spanish language, so deaf he can scarcely understand English and withal, consumed with vanity and self importance. He is described to me by a high Mason in the United States as being "full of venom"and this description seems to fit him exactely." (M. Parvin, par son ingérence inconséquente dans les affaires maçonniques au Mexique, a envenimé nos controverses plus que tout autre intervenant extérieur. Il est un bon observateur, mais un pauvre enquêteur étant d'un âge avancé, totalement ignorant de la langue espagnole, sourd, il ne peut guère comprendre l'anglais et en même temps, bouffi de vanité et sûr de son importance. Il m'a été décrit par un dignitaire maçon des États-Unis comme étant "plein de venin" et cette description semble lui correspondre exactement).

    Et d'ajouter au sujet de l'initiation des femmes au Mexique (on appréciera le sens de la nuance de l'auteur) :

    "The Grand Lodges of the United States are now face to face with one of the greatest Masonic impostures that has been attempted since the days of Cagliostro" (Les Grandes Loges des Etats-Unis sont confrontées à l'une des plus grandes impostures maçonniques qui a été tentée depuis l'époque de Cagliostro).

    Mais quelles qu'aient été les divergences à ce sujet, il n'en demeure pas moins cependant qu'il a existé au Mexique, à la fin du XIXe siècle  un réseau maçonnique mixte et féminin, principalement structuré dans les Etats du centre et du nord du pays. Et ce bien avant la création du DH et de la GLFF. Ce fait historique méritait d'être signalé parce qu'il est remarquable. Il devrait en tout cas inciter les maçons français (maçonnes comprises) à un peu plus de modestie, eux qui se croient souvent à l'avant garde des évolutions maçonniques dans le monde.

    Ce réseau n'a duré tout au plus qu'une dizaine d'années, mais il semble tout de même avoir été actif au sein de l'obédience fédérale (on pense toutefois qu'il y a eu des initiations de femmes plus anciennes et qui remonteraient au début des années 1870).  Ce réseau aurait peut-être pu survivre et continuer à se développer si la franc-maçonnerie nord-américaine ne s'était pas évertuée à vouloir régenter la franc-maçonnerie mexicaine tout comme les Etats-Unis se sont évertués de leur côté à caporaliser l'Amérique latine (cf. la doctrine du big stick promue par le président américain, le F Theodore Roosevelt).