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marsile de padoue

  • La peur de l'islam

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    averroes.jpgL'islam fait peur. Il effraie de plus en plus de gens. C'est une évidence qui s'appuie sur des faits objectifs. Il ne se passe pas un jour sans que les médias n'évoquent la tragédie des attentats commis en France, la radicalisation de ceux qui les ont perpétrés ou qui ont l'intention d'en perpétrer de nouveaux, les crimes de Daesh, l'influence du salafisme, la polémique relative au burkini, etc.

    Interrogeons cette peur. Je crois qu'elle s’appuie sur une triple confusion :

    • la confusion de l’islam (la religion en tant que telle) et de l'islamique (tout ce qui a un rapport direct ou indirect avec l'islam) avec l’islamisme (l’instrumentalisation politique de l’islam) ;
    • la confusion entre les musulmans et les arabes (tous les musulmans ne sont pas arabes) ;
    • la confusion entre les musulmans et les étrangers (comme s’il était impossible d’être musulman et de nationalité française).

    Cette triple confusion conduit à opérer des associations d’idées dévastatrices du style :

    Islam = musulmans = arabes = étrangers = barbus = charia = terrorisme = repli = non assimilation = danger.

    Progressivement, l’idée d’une dangerosité spécifique à l’islam se propage un peu partout en occident.  Certains essayent de la trouver dans les sourates du Coran et les hadiths. D’autres, de façon beaucoup plus délirante, tentent d’en voir la marque dans les « rues arabes », c'est-à-dire dans certains quartiers cosmopolites de nos agglomérations où les populations d'origine étrangère (principalement africaines) se sont (ou ont été) installées.

    Bref, l’islam est réduit à ses formes intégristes et à son incompatibilité prétendue avec l’occident. Ses aspects obscurantistes sont systématiquement mis en avant. Beaucoup de gens estiment qu’il est contraire à la démocratie et à la laïcité. L’islam est volontiers désigné comme un élément extérieur à la société occidentale. Il n’est pas rare qu’on lui oppose « l’identité chrétienne » de l’Europe ou encore la liberté de penser qui, entend-on parfois, serait une caractéristique propre à la civilisation occidentale.

    Or, les interactions ont été nombreuses entre « la terre d’islam » et ce que l’on appelle « la chrétienté ». Je ne parle pas des guerres, des invasions, des croisades et de tout ce qui est généralement repris dans les livres d’Histoire. Je veux parler bien sûr des interactions positives, notamment des influences intellectuelles, celles dont on ne parle quasiment jamais.

    Il faut ainsi rappeler que les intellectuels musulmans ont recueilli, traduit et commenté les textes grecs (philosophiques et scientifiques) que l’Occident chrétien avait perdus ou interdits. Ce travail de redécouverte, c’est la « falsafa » (la philosophie islamique fondée sur l’héritage de l’Antiquité classique).

    Aristote, Platon, Pythagore, Empédocle, Galien, Proclus, pour ne s’en tenir qu’à ces quelques exemples, ont été redécouverts en Occident, au Moyen Age, via le travail des intellectuels musulmans tels que al-Kindi (dit Alchindius), al-Farabi (dit Alpharabius), ibn Sinā (dit Avicenne), al-Rāzi, ibn Bādja (dit Avempace), ou ibn Rouchd (le célèbre Averroès de Cordoue).

    Le cas d’Averroès est intéressant.

    Profondément influencé par la lecture d’Aristote, Averroès considère que le Coran s’adresse à tous les hommes, aussi bien à ceux qui raisonnent qu’à ceux qui se contentent d’en suivre les préceptes sans aucune distance critique.

    Il en déduit qu’on peut lire le Coran en philosophe et qu’on a donc légitimement le droit de l’interpréter et de le commenter.

    Bien plus encore, Averroès de Cordoue a été l’un des premiers intellectuels à faire une distinction claire entre la foi et la raison et à postuler l’existence d’un intellect commun à tous les hommes.

    Cette séparation entre la foi et la raison (ou la connaissance) a eu pour effet politique de populariser l’idée de la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel (sur laquelle repose la laïcité contemporaine).

    Cette idée de séparation a provoqué une vive réaction en occident parmi les Docteurs de l’Eglise.

    Guillaume d’Auvergne, Henri de Gand, Alexandre de Hales, saint Bonaventure, Vital du Fourou, le pétaradant Raymond Lulle (la liste n’est nullement exhaustive) se sont inscrits contre cette culture aristotélicienne transmise par les intellectuels musulmans. Tous se rattachaient à l’enseignement théocratique de saint Augustin et critiquaient le principe d’un intellect commun. Tous refusaient, d’une part, la séparation entre la foi et la connaissance et, d’autre part, la séparation entre le temporel et le spirituel.

    Cependant, malgré les critiques, malgré les menaces des bûchers et les excommunications, de nombreux penseurs chrétiens furent influencés par les différents apports de la « falsafa ». Je citerai par exemple Boèce de Dacie, Siger de Brabant, Jean de Jandun, saint Thomas d’Aquin, Marsile de Padoue, ou Pietro d’Albano (là aussi, liste non exhaustive).

    En assurant la diffusion des auteurs grecs, les penseurs musulmans ont permis à l’occident de se réapproprier ce patrimoine philosophique. Réciproquement, la philosophie grecque a favorisé, au sein même de l’islam, l’émergence d’une démarche critique et le goût pour le commentaire et l’exégèse des textes sacrés.

    Je pense que cet héritage doit être valorisé si du moins les pouvoirs publics veulent aider rationnellement les Français de confession musulmane à structurer l'islam en France.

  • Les origines chrétiennes de la laïcité et de la pensée libre en Occident

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    Boèce de Dacie, Siger de Brabant,Histoire, Laïcité, Philosophie, Science, Théologie, Raison, Libre Examen

    Le titre sous lequel je place mon propos mérite une explication afin d'éviter d'éventuelles incompréhensions. En cette époque où le clergé catholique romain récupère volontiers tout ce qui est susceptible de l'arranger et de lui donner meilleure image, je n'entends pas affirmer ici que la laïcité et la pensée libre s'inscrivent dans une filiation directe avec le christianisme (ce qui serait en complète contradiction par rapport à la doctrine de la Révélation et à ses implications concrètes dans l'ordre social). Je souhaite plutôt mettre en évidence le fait que l'Eglise, malgré son obscurantisme, a aussi abrité de lointains précurseurs de l'esprit moderne. En voici deux figures exemplaires : Boèce de Dacie et Siger de Brabant, philosophes du XIIIème siècle, aujourd'hui largement oubliés.

    Penser librement est un acte que l'on conçoit plus ou moins aisément de nos jours bien qu'il faille tout de même rappeler qu'une majorité d'hommes sur cette planète vit toujours sous le joug de religions intolérantes et de système politiques totalitaires. Aux XIIIème  et XIVème siècles, penser librement était tout simplement impensable. En effet, la société médiévale était une société holiste, c'est-à-dire fondée sur un dynamisme unitaire empêchant les individus de se penser comme tels, hors du cadre de la Révélation chrétienne. En d'autres termes, Dieu et l'Eglise rythmaient toutes les étapes de la vie. L'émancipation intellectuelle était automatiquement vécue comme un pêché grave, susceptible de conduire à l'hérésie.

    C'est dans ce contexte théologico-politique que Boèce et Siger, de la Faculté des arts de Paris, vont jeter un pavé dans le marigot du catholicisme romain. Prenant en quelque sorte le contre-pied de Thomas d'Aquin (la star de l'époque), nos deux compères vont ni plus ni moins démontrer que la philosophie n'est pas la servante de la théologie. Ils fondèrent leur démonstration principalement sur l'héritage aristotélicien qui commençait à pénétrer les cénacles des clercs lettrés. Le renversement de perspective était totalement révolutionnaire pour l'époque : la théologie et la philosophie sont de nature différente. La première fait intervenir une instance inaccessible à l'entendement (Dieu). La seconde la philosophie (ou la science, les deux notions étant intrinsèquement liées) demeure souveraines dans le domaine de la seule raison.

    Pour le dire autrement, que les théologiens s'occupent de la foi mais qu'ils ne se piquent pas de philosophie et de science sauf s'ils admettent que, dans ce second domaine, les références de base doivent se rechercher non dans la Révélation mais dans le Libre Examen. La réciproque est également vraie. Les philosophes ou les amis de la science doivent savoir que s'ils décident d'étudier les arcanes de la théologie, ils feront alors le choix de réfléchir dans le cadre et le respect de la Sainte Doctrine. La césure entre les domaines cités est affirmée sans ambages par Boèce de Dacie dans de Aeternitate Mundi (p. 364) :

    "Et il ressort de ceci que si le philosophe dit que quelques chose est possible ou impossible cela signifie que cela est possible ou impossible par les raisons que l'homme peut appréhender.
    Au moment même où quelqu'un abandonne les raisons il cesse d'être philosophe et la philosophie ne se fonde pas sur des révélations et des miracles."

    Boèce et Siger exposent le fait que la philosophie et la science n'ont pas pour but de préparer l'homme à l'étude de la théologie, donc des vérités divines, et a fortiori de lui fournir des raisons pour lui conférer une nouvelle légitimité. Contrairement à Thomas d'Aquin, Boèce et Siger estiment que la théologie n'a pas à instrumentaliser la philosophie et la science. Pour eux il est stupide de chercher la raison de ce que l'on doit croire par la religion puisque la foi est en elle-même inexplicable et se suffit à elle-même. De même, il est stupide de chercher dans la religion des raisons supposées expliquer la réalité ou la manifestation du monde. La réalité a des manifestations qui lui sont propres et c'est l'affaire de la philosophie et de la science de lui trouver des raisons.

    Boèce et Siger ont donc jeté les bases d'une méthodologie de la séparation de la foi et de la philosophie (ou de la science). Ils ont défendu l'idée que la recherche, le libre examen ou la pensée libre devaient exister pour eux-mêmes sans se préoccuper des implications chrétiennes des connaissances acquises et des découvertes. D'un point de vue purement intellectuel, il faut être conscient de la révolution engendrée par cette position mais pour en saisir la véritable portée historique, il convient de noter que les œuvres de Boèce de Dacie et de Siger de Brabant ont rapidement pénétré le domaine politique. L'existence d'une raison théorique, indépendante de la Révélation et des dogmes, s'est très vite accompagnée de réflexions sur l'existence d'une raison pratique ou politique. Ces réflexions, ni Boèce ni Siger ne les ont menées. Les prolongements logiques dans le domaine politique ont été donc assurés principalement par Dante dans De la Monarchie et Marsile de Padoue dans Défenseur de la Paix. La religion et la philosophie sont pensées comme deux domaines distincts. Elles ne doivent pas être confondues. On connaît la parole de Jésus "rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" (Luc 20:25). L'ordre religieux doit donc se préoccuper de ses propres affaires et l'ordre politique des siennes.