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lucidité

  • Souvenir d'un anonyme lucide

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    loupe-zoom.jpgA quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle, je voudrais vous faire partager un article publié dans le quotidien Le Temps (édition du 1er mai 1871). Cette analyse, qui a cent quarante-six ans d'âge, dit beaucoup de choses sur la manière dont nous, Français, faisons de la politique. Elle est même d'une étonnante modernité si on y retranche, bien sûr, les références à l'actualité politique de l'époque. L'auteur de ces lignes, resté anonyme, fait en tout cas preuve d'une profondeur de jugement dont peu d'éditorialistes actuels peuvent se prévaloir.

    Au moment où l'auteur anonyme rédige ces lignes, la semaine sanglante n'a pas encore eu lieu, mais il pressent déjà l'horreur inéluctable de la répression des innocents manipulés par les maximalistes de la révolution ; il redoute les réactions du « parti de l'ordre », celui de la peur, celui du conservatisme étriqué qui réduit tout aux choses du passé et enferme la conscience dans les superstitions cléricales.

    L'auteur anonyme estime dans son article qu'il faut sortir de ces impasses qui, d'une part, confinent la politique au sentiment et, d'autre part, la réduisent à un musée des idées où chacun campe sur ses positions avec intransigeance comme des religieux sur des points de doctrine. Il rappelle que la politique est transaction et qu'elle implique donc de la discussion, de l'échange, de la négociation, une recherche de convergences, une modération dans les procédés. Or, les extrêmes sont inaptes à la politique puisqu'ils la confondent en permanence avec la violence et la confrontation stériles. La politique constructive doit donc être portée par « un parti intermédiaire ». Un parti susceptible de rénover les pratiques  afin d'anticiper l'avenir.

    Voici le texte dont il est question.

    politique

    « Il est curieux de voir à quel point, en France, nous vivons sur notre passé. Pas un de nos partis politiques dont l'idéal n'appartienne à une époque déjà éloignée, qu'on regrette pour les mérites qu'on y distingue ou qu'on lui prête, et qu'on voudrait faire revivre sans autre raison que le prestige même du passé. Il semble que ceux qui s'occupent des affaires publiques, parmi nous, soient des artistes, que leurs inclinations secrètes ont attachés, les uns à une école, les autres à une autre, mais qui tous comprennent leur vocation de la même manière, un pastiche perpétuel du maître préféré.

    Le légitimiste et le jacobin sont, à cet égard, voués au même procédé. Le premier ne peut concevoir la société sans une monarchie indépendante de ia volonté nationale, une aristocratie territoriale et un clergé ; le second voudrait pouvoir décréter la révolution en permanence : il ne rêve que motions ronflantes, discours respirant un mâle civisme, députations admises à la barre de l'Assemblée. Cela serait ce qu'il y a au monde de plus ridicule, si ce n'était ce qu'il y a de plus triste, et c'est triste parce que c'est de l'impuissance.

    On est toujours à nous jeter à la tête, tantôt les dix siècles de l'histoire de France, tantôt les principes de 89, et il ne se trouve personne pour demander qu'on s'occupe enfin du dix-neuvième siècle et des principes de 1871. Nos hommes politiques n'auraient-ils rien appris depuis quatre-vingts ans, et s'ils ont appris quelque chose, comment se fait-il qu'ils ne trouvent pas une parole vivante et nouvelle à adresser au pays ?

    Ce travers doit tenir à un autre qui n'est pas moins profond ni moins général, la France est le seul pays de l'Europe où la politique se traite comme affaire de religion. Les monarchistes sont des croyants, cela va sans dire, puisque le droit divin n'est point une opinion susceptible de démonstration, mais un dogme surnaturel ; mais le jacobinisme, pour avoir horreur du clergé, n'en est pas moins, lui aussi, une religion, une croyance, et pour tout dire, un fanatisme. On ne raisonne pas plus d'une part que de l'autre. On procède des deux côtés par voie d'anathème. On se renvoie les foudres de l'excommunication. Et comment discuterait-on, en effet, lorsqu'on a, d'un commun accord, transformé les questions politiques en autant d'articles de foi ?

    Nous ne nous trouvons plus sur le terrain des choses humaines, mais dans les régions mystiques du sentiment ; au lieu du caractère essentiellement relatif des intérêts sociaux, nous avons affaire à des dogmes qui ne transigent point parce qu'ils expriment la vérité absolue. Les partis, en France, sont des Eglises, les programmes des Credo, nos adversaires des hérétiques.

    Nous avons souvent déjà signalé ce trait de nos mœurs politiques et nous ne nous lasserons pas d'y revenir. Il n'est point de politique sans transaction et il n'est point de transaction possible lorsque la lutte est engagée entre des gens qui ont par devers eux un mot d'ordre inviolable, et qui laisseraient périr la patrie plutôt que leur principe. Et encore si ces principes étaient vivants ; mais, nous le disions tout à l'heure, ce sont des friperies historiques.

    Il y eut un moment, pendant la dernière guerre où l'on put croire que la superstition du passé avait reçu un coup décisif. Le pays tout entier, à la vue des désastres qui le frappaient si inopiné- ment, s'était réveillé comme d'un songe. On s'était aperçu tout à coup que la France, qui se croyait à la tête de l'Europe, était, au contraire, dépassée par la plupart des autres nations. On s'était mis à douter de cette supériorité de lumière dont on s'était cru si sûr, et par suite aussi, à douter de la valeur de la civilisation française et de tout l'ensemble de nos institutions. Ce n'était pas sur tel ou tel point seulement que le besoin d'un renouvellement se faisait sentir, mais partout à la fois.

    On réclamait comme un souffle puissant qui vînt rajeunir l'organisme vieilli de notre glorieuse patrie. Nous avions trop vécu sur un fond de routine, de cléricalisme, de moyen âge. Tout avait changé autour de nous, et nous, en dépit de la révolution dont nous étions si fiers, nous n'avions su innover en rien d'une manière un peu réelle et un peu féconde. La France du dix-neuvième siècle, comme liberté de penser et universelle initiative, était à mille ans du dix-huitième siècle. Voilà ce qu'on entrevit un instant, à l'époque de nos grands revers, mais ce qu'on est en train d'oublier maintenant. La puissance de la routine a déjà commencé de nous ressaisir.

    Que sont devenus ces rêves de large instruction populaire dans lesquels le patriote frappé au cœur cherchait la revanche des désastres du champ de bataille ? Où est le rajeunissement de la société, le désir seulement d'un rajeunissement ? N'est il pas évident que, parmi les hommes qui s'occupent en ce moment de l'avenir de la France, l'immense majorité ne comprend d'autre manière de relever le pays que de le ramener le plus promptement  et le plus exactement possible à quelque type du passé ? Notre espoir est qu'il se formera dans le pays, comme il se forme en ce moment à l'Assemblée, un parti intermédiaire, impatient des engagements aveugles, étudiant les questions pour elles-mêmes, portant plus d'intérêt à la chose publique que de dévouement aux traditions ; mais si le mouvement que nous appelons de tous nos vœux commence à se dessiner, il s'en faut qu'il ait déjà pris l'ascendant et la majorité de l'Assemblée risque toujours d'incliner vers la droite. Or, pour la droite, son programme est fixé. Elle accepte la République, mais, ainsi qu'elle nous le disait avant-hier, elle l'accepte comme en 48, provisoirement, et avec l'intention bien arrêtée de la renverser.

    On avait, en 48, un Falloux pour cette œuvre sainte, on a aujourd'hui un Kerdrel. Quand le jour propice sera venu, on « complétera l'édifice », et en attendant on le profile, on l'ébauche. Un jour, M. d'Audiffret Pasquier réclame en faveur de ces bureaux de bienfaisance, si méchamment mis en tutelle par des préfets républicains. Un autre jour, on établit une commission extra-parlementaire chargée de retondre l'instruction publique.

    On travaille en même temps à obtenir de M. le chef du gouvernement une petite expédition de Rome diplomatique, à savoir la défense faite au ministre de France de suivre le gouvernement de Victor-Emmanuel lorsqu'il quittera Florence. Une jolie vieille petite France, bien remise à neuf, tirée toute rajeunie de l'armoire aux antiques, une France bien routinière, bien confite en cléricalisme, bien nation latine ; une France vouée au blanc, voilà ce que la droite a imaginé de mieux pour nous aider à tenir notre rang entre l'Allemagne et l'Amérique, pour nous mettre en état de jouer notre rôle dans la grande mêlée des nations modernes

    La question politique, en France, est intimement liée à une question sociale, c'est-à-dire qui affecte la constitution même de la société, non pas sa constitution économique, ainsi que le veulent les socialistes, mais sa constitution morale ; il s'agit de savoir si la France subira une restauration ou une rénovation, si elle sera une chose du passé ou une chose de l'avenir. »

    En ce mois d'avril 2017, où la France est menacée par le péril mortel des extrêmes, il m'a paru indispensable d'exhumer ce beau texte clairvoyant.

  • De la connerie en franc-maçonnerie

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    Un gentil lecteur s'est insurgé. Dans un mail, il me signale une évidence que je n'ai pas reprise dans ma note relative à la loi de Wheaton : la franc-maçonnerie française est aussi largement pourvue en cons. Je n'ai pas dit pas le contraire !

    De toute façon, la connerie a depuis longtemps tous les passeports du monde. Elle n'a généralement pas besoin de payer des passeurs et de se cacher pour franchir les frontières. Elle n'est pas nécessairement clandestine. On la retrouve souvent en pleine lumière, tirée à quatre épingles, dans les voitures, les avions et les trains, jusque sous les plafonds dorés des palaces ou des palais d'Etat.

    Je suis bien conscient que la connologie ou l'étude de la connerie est une discipline très complexe et piégeuse. Je ne revendique aucune compétence particulière dans ce domaine. Le risque majeur est bien entendu d'imputer la connerie chez les autres tout en cultivant soigneusement la sienne comme le jardinier voltairien cultive son jardin. Je suis le premier à reconnaître qu'il est tout à fait possible que j'en sois insidieusement frappé. 

    La connerie est également vaste. On la retrouve, à des degrés divers, dans toutes les activités humaines. C'est la raison pour laquelle la franc-maçonnerie en général et la franc-maçonnerie française en particulier n'en sont évidemment pas exemptes. Ne prenons pas de gants et reconnaissons honnêtement que la connerie peut aussi hélas porter un tablier. Je suis par exemple persuadé que chaque frère a au moins entendu une fois dans sa vie maçonnique l'affirmation suivante : 

    Chez nous, il y a des gens de toutes sortes, mais la proportion de cons y est malgré tout plus faible qu'ailleurs.

    Une connerie donc ! Oui, une connerie car personne n'a jamais tenté de déterminer sérieusement cette fameuse proportion. Le voudrait-on d'ailleurs que l'exercice serait voué à l'échec. Il faudrait en effet déterminer des critères forcément discutables et relatifs.

    Il faut donc simplifier. La vérité est qu'il y a des cons en franc-maçonnerie comme dans tous les milieux humains. En France, aux Etats-Unis et ailleurs. Ni plus ni moins. La vérité est que la connerie peut y apparaître plus concentrée ou plus ramassée comme dans tous les milieux fermés. Je veux dire par là que la connerie s'y remarque plus aisément que dans les milieux ouverts aux quatre vents, peut-être aussi parce que les francs-maçons se réclament des valeurs les plus nobles et utilisent souvent des mots lourds de sens que l'on n'entend guère couramment dans le monde profane (frère, fraternité, amour, tolérance, justice, etc.). Dès lors, quand les actes ne coïncident pas avec les pensées les plus élevées, la connerie se fraye inévitablement un chemin et peut apparaître dans toute sa splendeur.

    Ce que je dis n'est ni méchant ni cynique. C'est tout simplement la réalité des choses. Il faut savoir la regarder avec lucidité, c'est-à-dire littéralement avec de la lumière dans le regard. Sinon on devient comme ces naïfs, ces pleurnichards et ces déçus que la franc-maçonnerie traîne comme des boulets et qui en démissionnent parfois avec fracas parce qu'ils croyaient y trouver des sages et des saints. La franc-maçonnerie est un ordre initiatique. Ce n'est pas le monde des Bisounours. Les sages et les saints n'y ont jamais été nombreux. Il y en a pourtant qui ne font pas de bruit. Anonymes parmi les anonymes. On peut tomber inopinément sur l'un d'entre eux à la condition d'être moins accaparé par son petit nombril et ses petits scrupules de conscience. Il faut juste avoir la disponibilité d'esprit pour le merveilleux d'une rencontre.

    Je crois enfin avoir largement démontré sur ce blog que l'histoire permet de relativiser bien des choses et bien des déceptions. Ce que l'on déplore aujourd'hui s'est de toute façon déjà produit dans le passé sous d'autres formes, dans d'autres contextes, sous d'autres latitudes avec évidemment des protagonistes différents.

    Bref, il est illusoire d'avoir la prétention d'épuiser ce sujet complexe en une note. Je suis inévitablement contraint de schématiser. En maçonnerie, il faut retenir qu'il y a grosso modo deux formes de connerie : la connerie ésotérique et la connerie exotérique.

    La connerie ésotérique désigne celle qu'on réserve à la loge ou aux différentes arcanes obédientielles. Elle se transmet d'initié à initié. Elle est aussi diverse que les grades et les rites. Elle nous vient du passé et tend vers l'avenir. Par elle, nous sommes rattachés à la lignée de nos ancêtres, nos maîtres vénérés qui la formaient hier. J'en ai donné quelques exemples concrets ici, ou bien encore ici et  (liste non exhaustive).

    La connerie exotérique désigne celle que l'on exprime dans le monde profane. Elle se manifeste chaque fois que l'on oublie ses engagements et qu'on réagit à l'emporte pièce, c'est-à-dire comme un con. Sur les réseaux sociaux en particulier, elle s'exprime souvent de façon paroxystique. J'en ai donné des exemples concrets ici, ou encore ici et  (liste non exhaustive).

    Voilà, j'espère que j'ai pu rassurer mon honorable lecteur. Ceci dit, il faut prendre garde à ne pas tomber non plus dans l'auto-flagellation. Je rappelle qu'il y a des cons de toutes sortes et de toutes convictions. Sur ce petit blog, j'ai ainsi consacré de nombreuses notes aux antimaçons dont la connerie sûre d'elle-même et souvent brutale, est fascinante à étudier précisément parce qu'elle est sans limites.