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lozère

  • En cherchant Pitot

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    J'ai essayé d'en savoir davantage sur le bon Monsieur Pitot, cet hypothétique Vénérable de la loge du Temple de l'Amitié à l'orient de Mende. Je n'ai malheureusement rien trouvé de concret. Il ne figure pas dans l'organigramme de l'administration des contributions directes pour le département de la Lozère (1805). Pas plus que dans l'Almanach Impérial pour l'année 1813. N'y sont mentionnés que les directeurs, inspecteurs et receveurs. Notre homme devait être un petit fonctionnaire sans pouvoir de décision.

    Cet organigramme, apparemment anodin, est riche d'enseignements. Je ne reviendrai pas sur Borelly père qui n'est autre que Hyacinthe Borelly ou Borelli. J'en ai déjà dit quelques mots dans ma note précédente.

    Venons à M. Barrot. Il s'agit de Jean-André Barrot (1753-1845). Ce lozérien, né à Planchamp, commune de Pied-de-Borne, est un ancien conventionnel et un ancien membre du Conseil des Anciens sous le Directoire. Sous l'Empire, ce magistrat de formation siège au Corps législatif. C'est donc un parlementaire chevronné qui a su conserver sa tête pendant la Révolution. Il ne fait pas partie des régicides. Compte tenu de ses activités politiques, il est probable qu'on ne devait pas beaucoup le voir dans les couloirs de l'administration fiscale de la Lozère. Jean-André Barrot a épousé Thérèse Borreli, la fille du receveur général. Sept enfants sont issus de cette union : quatre garçons dont un décédé en bas âge et trois filles (Virginie, Agathe et Sophie). 

    Odilon Barrot (1791-1873) né à Villefort (Lozère). Il a joué un rôle politique très important au dix-neuvième siècle. Odilon Barrot est également franc-maçon depuis 1827, membre de la loge Les Trinosophes à l'orient de Paris, originairement fondée par Jean-Marie Ragon de Bettignies. Il a participé à la création de l'éphémère loge Les Trois Jours à l'orient de Paris. 

    mende.jpgAdolphe Barrot (1801-1870) né à Paris. Il a fait une remarquable carrière diplomatique. Il est également franc-maçon. Jean Bossu signale qu'il était représentant du Suprême Conseil de France lorsqu'il était Consul en Inde et en Chine en 1843. Je ne sais pas dans quelle loge il a été initié.

    Et enfin Ferdinand Barrot (1806-1883) né également à Paris. Il ne semble pas avoir eu d'activités maçonniques contrairement à ses deux frères.

    Je n'ai rien trouvé qui atteste de la qualité maçonnique de Jean-André Barrot. On ne peut toutefois l'exclure a priori. Elle est d'autant plus possible que Barrot père vivait la plupart du temps à Paris. 

    Joseph-François Payan-Dumoulin (1759-1852) est le directeur des contributions de la Lozère. Ce drômois né à Saint-Paul-Trois-Châteaux, était en poste en Lozère sous l'Empire. Il a joué un rôle très actif sous la Révolution française. Il traînait aussi une réputation de robespierriste puisqu'il fut conseiller du Comité de Salut Public pour la Drôme et le Vaucluse. Sous Thermidor, il a été contraint de fuir la répression et de se réfugier en Suisse pour sauver sa tête. Connu pour être un fonctionnaire intègre, c'est probablement ce républicain de coeur qui faisait tourner l'administration fiscale de la Lozère pendant que Barrot faisait de la politique à Paris et Borelli de la politique au niveau local. Son appartenance maçonnique est également possible mais non attestée. Le milieu des notables mendois était somme toute très restreint et devait composer avec un clergé catholique très puissant.

    Enfin je n'ai rien trouvé sur Commandré et Guillemont les deux receveurs d'arrondissement.

  • Jean-Louis Reboul de Cavaléry, le frère fidèle

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    Je suis tombé par hasard sur un document d'autant plus touchant qu'il concerne directement ma chère Lozère. Il s'agit d'un courrier en date à Bautzen (Saxe) le 23 mai 1813. Il a été écrit par le lieutenant Reboul, aide de camp du Général de Brigade Antoine Gruyer. Je l'ai trouvée dans la revue Révolution française (cf. Révolution française, revue d'histoire moderne et contemporaine, 1905/1, tome 48, p. 170 et suivantes.). Il m'a d'autant plus interpellé que Reboul est présenté comme un membre de la loge du Temple de l'Amitié à l'orient de Mende. Or, je pensais que la Lozère n'avait connu qu'une seule loge en activités au début du dix-neuvième siècle, L'Ecole des Bonnes Moeurs à Mende. Il semblerait donc que ce ne soit pas le cas si je m'en réfère à ce courrier. Quant à savoir si Le Temple de l'Amitié et L'Ecole des Bonnes Moeurs ont coexisté au cours de la même période, c'est une autre histoire. Il faudrait consulter le fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale. Il semble toutefois plus vraisemblable que Le Temple de l'Amitié soit issu, partiellement ou en totalité, de L'Ecole des Bonnes Moeurs. En effet, Mende au début du dix neuvième siècle comptait moins de 6000 habitants (12000 aujourd'hui). Deux ateliers maçonniques pour le plus petit chef lieu de France serait donc pour le moins étonnant. Il serait en tout cas intéressant de le vérifier. Autre hypothèse tout à fait concevable : celle d'un changement de titre distinctif.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotJe n'ai pas eu de mal à en savoir davantage sur l'auteur de la lettre. Il s'agit de Jean-Louis Reboul de Cavaléry, né à Chanac (Lozère) le 20 juillet 1788, fils d'Antoine Louis Reboul, procureur, et de Marie Pierrete Cavallery. Il a épousé le 14 janvier 1817, à Paris, Cornélie Richebraque dont il a eu un garçon prénommé Timoléon (filiation bien établie) et, peut-être, une fille prénommée Marie Léontine. Je dis peut-être parce que j'ai trouvé aux archives de la mairie de Paris l'acte de décès d'une Marie Léontine Reboul de Cavaléry en date du 22 mai 1843. Le problème est que cet acte ne mentionne pas l'identité des parents. L'état civil parisien antérieur à 1860 a été en effet détruit lors des incendies de la Commune en mai 1871. Je pense cependant qu'il s'agit bien de la fille de notre homme pour au moins deux raisons : 1°) Reboul de Cavaléry n'est pas un nom commun : il résulte d'une décision judiciaire car Jean-Louis Reboul fit officiellement ajouter [de] Cavaléry, nom de sa mère, à son patronyme en vertu d'un jugement du tribunal civil de Marvejols (Lozère) rendu le 31 août 1830 (cf. la mention en marge de l'acte de naissance de J.-L. Reboul) ; 2°) Léontine était un prénom relativement rare mais très en vogue dans le département de la Lozère au dix-neuvième siècle (une de mes arrière-grands-mères s'appelait Léontine). Je présume également que Reboul a fait modifier son patronyme pour des raisons de convenances personnelles. Sous la Restauration, et plus particulièrement sous le règne autoritaire de Charles X, il était peut-être judicieux pour un militaire ambitieux de faire ajouter une (fausse) particule à son nom (soit dit en passant, lorsque le jugement du Tribunal de Marvejols a été rendu, Charles X avait abdiqué depuis pratiquement un mois et laissé la place au roi Louis-Philippe Ier).

    Bien que Jean-Louis Reboul de Cavaléry ait eu une carrière militaire exceptionnelle, le professeur Félix Buffière (1914-2004) ne semble pas y avoir fait référence dans sa très belle histoire du Gévaudan en deux tomes (cf. Félix Buffière, « Ce tant rude » Gévaudan, Société des Lettres, des Sciences et des Arts de la Lozère, Mende, 1985, passim). Soldat le 19 avril 1808, Reboul devient sous-lieutenant à la suite d'une action d'éclat le 11 janvier 1812. Il est promu lieutenant le 12 avril 1813 au 52ème régiment, 14ème division, 2ème brigade et aide de camp du général baron Gruyer (période de notre lettre). Il a fait l'essentiel des campagnes napoléoniennes (1808, 1809, 1810, 1811 et 1812 en Espagne, 1813 en Saxe; 1814 en France). Il a participé aux sièges de Roses, Gironne, Ostalric, Tarragonne, Murviedro, Sagonte et Valence. Il fut cité à l'ordre du jour pour sa belle conduite à la bataille de Sagonte, le 25 octobre 1811, où il fut blessé assez grièvement. En 1813, en Saxe, lors des combats de Seida, il chargea seul des tirailleurs ennemis. A la bataille de Dennevitz, il s'acquitta avec autant d'adresse que d'audace de plusieurs missions périlleuses qui lui furent confiés par le général Antoine Gruyer. A la tête de cent cinquante hommes, il s'empara de la ville de Dessan, après en avoir chassé les Suédois qui s'y étaient retranchés (cf. Pierre-François Tissot, Les fastes de la gloire ou les braves recommandés à la postérité, éd. Raymond et Ladvocat, Paris, 1818, p.147 et Charles-Théodore Beauvais, Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français de 1792 à 1815, éd. C.L.F. Panckoucke, Volume 26, Paris, 1822, p.159)Après la chute du premier Empire, il poursuivit sa carrière militaire. Il est décédé, semble-t-il à Paris, le 25 janvier 1834 à l'âge de 45 ans. Il avait atteint le grade de colonel et était officier de la Légion d'Honneur.

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    En revanche, je n'ai rien trouvé de particulier sur le destinataire, M. Pitot, qui était premier secrétaire du receveur général du département de la Lozère. Ce dernier s'appelait Hyacinte Borelli né le 6 septembre 1737 à Villefort en Lozère (cf. Pierre-François Pinaud, Les receveurs généraux des finances, 1790-1865, éd. Champion, Paris, 1990,  p.89). Dans le Journal de l'Empire du jeudi 1er avril 1813, on peut lire que le vieux receveur général de la Lozère (76 ans à l'époque) avait fait don du plus beau cheval de son écurie à la cavalerie de l'Empereur et que les receveurs particuliers et percepteurs du département avaient donné trois chevaux. La seule chose que l'on sait de Pitot est qu'il était franc-maçon, comme Reboul, et membre du Temple de L'Amitié à Mende. Il est probable qu'il s'agissait du vénérable.

    La lettre, que je joins à la présente note, est intéressante, d'une part parce que son auteur y annonce sa promotion et livre ses commentaires et jugements (certes convenables et convenus) sur la politique étrangère de l'Empereur ; d'autre part, parce qu'il y confie en filigrane son mal du pays et, de façon beaucoup plus explicite, sa déception de ne pas avoir reçu de lettres de Pitot et de ses frères Mendois.

    « Vous n'ignorez pas que je n'ai pas encore reçu de réponse de vous, quoique j'en sois à ma quatrième lettre que je vous adresse.

    Votre ingratitude envers un frère qui vous aime ne saurait le dégoûter de s'entretenir avec une loge qui n'est composée que de ses amis.

    Je ne puis croire que tous soient ingrats, et cela ne provient que de la négligence de l'un de vous. Peut-être un jour, quelque membre de l'atelier, honteux de sa conduite à mon égard, par un mouvement libre de son coeur, saisi de l'indignation envers à l'égard d'un de ses membres les plus zélés, finira par vous proposer l'effort de faire une réponse et me l'enverra.

    Ce bon frère, cet ami fidèle, sera le bien-aimé de mon coeur, et je n'oublierai jamais ce soin généreux.

    Vivez en paix, soyez heureux, ce sont les souhaits que fait votre tout dévoué frère. »

    Je ne sais pas si le frère Pitot a répondu aux attentes pressantes du frère Reboul de Cavaléry. J'aimerais le croire. A la décharge du destinataire, il faut quand même rappeler que la situation politique en Lozère était très tendue en 1813.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotEn effet, l'Empereur Napoléon jouait son va-tout sur la scène internationale. Pour ses campagnes militaires, il avait besoin de plus en plus de conscrits. Il en espérait quelque quatre-vingt mille supplémentaires. Or la Lozère n'en fournissait pas assez. C'est pourquoi Charles-Guillaume Gamot (1766-1820) fut nommé préfet du département le 12 mars 1813 pour tenter de combler un arriéré de plus de 700 conscrits. Il avait remplacé le préfet Joseph-Antoine Florens (1762-1842), qui était pourtant le protégé du lozérien Jean-Antoine Chaptal (1756-1836), célèbre chimiste et ancien ministre de l'intérieur de Napoléon, par ailleurs Grand Officier du Grand Orient de France. Gamot n'était pas n'importe qui non plus. C'était le beau frère du Maréchal d'Empire Michel Ney (1769-1815), également franc-maçon notoire. Homme de terrain, Gamot fit plusieurs tournées dans le département (Charles-Guillaume Gamot, Les tournées du préfet Gamot. La Lozère à la fin du Premier Empire, mémoire n°2, éd. CER, Mende, 1985, passim) mais il s'est heurté à la résistance des habitants. Ces derniers ont usé de tous les stratagèmes avec l'aide du clergé catholique pour éviter des départs sous les drapeaux (fausses dates de naissance, mariages, inscriptions au séminaire, désertions, etc.). C'est dire à quel point la situation locale pouvait aussi expliquer le silence de Pitot, probablement occupé à faire entrer difficilement les impôts directs et conscient d'assister à la débâcle du régime impérial.

    Quoi qu'il en soit, il est touchant de constater que l'entreprenant et courageux Reboul de Cavaléry était animé d'une foi maçonnique et d'une fraternité des plus ardentes. Je ne peux m'empêcher de déceler dans cette lettre les marques d'un homme éprouvé par la dureté des combats, le bruit assourdissant des canons et les cris d'horreur des hommes pris dans les mêlées sanglantes. Peut-être cherchait-il un sens aux batailles dont il était partie prenante ? Peut-être était-il en train de sombrer dans le désespoir en pensant à son Gévaudan natal et plus particulièrement à cette vallée verdoyante et tranquille du Lot qui l'avait vu naître ? Peut-être avait-il tout simplement peur de ne pas les retrouver et de mourir à vingt-quatre ans, loin des siens, en Saxe, dans cette région de Haute Lusace où dominent les paysages de landes et d'étangs ?

    LETTRE DU LIEUTENANT REBOUL DE CAVALERY
  • Les ursulines et le franc-maçon lozérien

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    ursulines.jpgVoici une petite histoire qui s'est passée en octobre 1899 dans le département de la Lozère où les gens avaient l'habitude de vivre dans la paix du Seigneur. Les  ursulines du joli petit village de Chirac, situé à quelques kilomètres de Marvejols dans la verdoyante vallée de la Colagne, avaient refusé de payer à la République leur part d'impôt.

    L'administration fiscale avait donc saisi le couvent des bonnes soeurs pour le mettre en vente. Cette adjudication inédite avait suscité les convoitises des lozériens. La propriété était grande et bien située. Il y avait de quoi faire. Or l'évêque de Mende, Monseigneur Baptifolier, y mit bon ordre. Par l'intermédiaire des journaux La Croix de la Lozère et La Semaine Religieuse, il fit annoncer aux catholiques de la contrée que tout acquéreur serait automatiquement frappé d'excommunication majeure.

    L'intervention de l'évêque fit son petit effet. Le jour de la vente au tribunal de Marvejols, il n'y eut qu'une enchère de cinq francs sur une mise à prix de six mille. Elle était due à l'abbé Vidal, bien évidemment mis à l'abri de l'excommunication et probablement venu à la barre du tribunal en service commandé.

    La Croix de la Lozère et La Semaine Religieuse se réjouirent bruyamment de cet heureux dénouement. Les ursulines allaient pouvoir rester dans leur couvent. La République impie avait été vaincue. Sa tentative d'expulsion sacrilège déjouée.

    église catholique,ursulines,franc-maçonnerie,lozère,républiqueMais un franc-maçon de la Loge L'Union Lozérienne, qui se réunissait à l'époque à Mende, leur avait réservé une surprise. Avant l'expiration du délai fixé pour rendre la vente définitive, celui-ci fit une surenchère de 1000 francs avec l'intention de faire du couvent de Chirac un local d'été pour la loge de Mende !

    Quelle déconvenue ! Le diable en personne allait pouvoir organiser ses messes noires chez les bonnes soeurs ! Impensable pour les ursulines bien sûr, mais aussi pour l'évêque, les curés, les moines, les vicaires et les dévotes des alentours ! Il fallait faire quelque chose pour empêcher ce satané franc-maçon que la rumeur publique disait fort riche et soutenu par la puissance maléfique du Grand Orient.

    L'histoire ne dit pas ce qu'il advint. Mais le fait que les ursulines soient toujours dans la petite commune de Chirac plus de cent seize ans après ce fait divers pittoresque, montre qu'un miracle s'est produit. 

    Le diocèse de Mende a probablement su trouver les ressources financières pour mettre les nonnes à l'abri d'une expulsion. Grâce à un facétieux franc-maçon lozérien résolu à acquérir un bien ecclésiastique, l'église catholique locale a été amenée à prouver aux citoyens qu'elle serait dorénavant un contribuable diligent et respectueux de la République.