Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

louis-claude de saint-martin

  • Balzac franc-maçon ?

    Imprimer

    balzac.jpgHonoré de Balzac a-t-il été franc-maçon ? Non, le grand écrivain n'a jamais été initié. En revanche, il est établi que Bernard François Balzac, son père, adjoint au maire de Tours et administrateur de l'hôpital, figurait bien sur le tableau de la loge « La Parfaite Union » de cette ville en 1804. Il est également établi que Joseph Sallambier, son grand-père maternel, a été initié lui aussi. Dignitaire du Grand Orient, Sallambier a été membre actif de la Loge « L'Océan Français » à l'Orient de Paris. La seule chose dont on soit à peu près sûr est que le jeune Honoré a été élevé dans un milieu familial en contact avec la franc-maçonnerie. Mais cette filiation n'en fait pas un franc-maçon.

    Un daguerréotype de mai 1842 a cependant relancé les spéculations sur l'appartenance maçonnique de l'écrivain. On le voit dans une pose curieuse, la main droite sur le coeur, débraillé, chemise ouverte et froissée, bretelles soutenant son pantalon. Certains ont cru y déceler une mise à l'ordre. On peut comprendre qu'il soit tentant de le penser. Cependant, il est plus probable que Balzac ait voulu être immortalisé tel qu'il était la majeure partie de son temps, dans son cabinet de travail, c'est-à-dire en tenue négligée ou décontractée comme on peut l'être chez soi quand on n'attend personne. La pose est peu conventionnelle. Elle montre un créateur passionné qui a voulu être saisi dans toute sa vérité. Si Honoré de Balzac avait vraiment eu l'intention de divulguer son appartenance maçonnique par cette technologie nouvelle qui le fascinait autant qu'elle l'effrayait, il eût été probablement plus direct et plus explicite (cf. ce daguerréotype de franc-maçon inconnu dont je vous avais parlé en janvier dernier).

    En outre, il est important de noter que la franc-maçonnerie, en tant qu'ordre initiatique, n'a joué aucun rôle particulier dans l'oeuvre littéraire de Balzac. Elle ne semble même pas avoir été pour lui une source d'inspiration. Pourtant, il est arrivé que Balzac y fasse allusion dans ses romans, moins pour suggérer l'appartenance maçonnique de tel ou tel de ses personnages, que pour désigner une connivence infra-verbale existant entre eux. Dans son roman Les Chouans, Balzac décrit ainsi un voyage en diligence :

    « Les deux voyageurs se regardèrent, s’il est permis d’emprunter ce terme à la conversation, jusque dans le blanc des yeux. Il existait au fond de la voiture un troisième voyageur qui gardait, au milieu de ces débats, le plus profond silence. Le conducteur, le patriote et même Gudin ne faisaient aucune attention à ce muet personnage. C’était en effet un de ces voyageurs incommodes et peu sociables qui sont dans une voiture comme un veau résigné que l’on mène, les pattes liées, au marché voisin. Ils commencent par s’emparer de toute leur place légale, et finissent par dormir sans aucun respect humain sur les épaules de leurs voisins. Le patriote, Gudin et le conducteur l’avaient donc laissé à lui-même sur la foi de son sommeil, après s’être aperçus qu’il était inutile de parler à un homme dont la figure pétrifiée annonçait une vie passée à mesurer des aunes de toiles et une intelligence occupée à les vendre tout bonnement plus cher qu’elles ne coûtaient. Ce gros petit homme, pelotonné dans son coin, ouvrait de temps en temps ses petits yeux d’un bleu-faïence, et les avait successivement portés sur chaque interlocuteur avec des expressions d’effroi, de doute et de défiance pendant cette discussion. Mais il paraissait ne craindre que ses compagnons de voyage et se soucier fort peu des Chouans. Quand il regardait le conducteur, on eût dit de deux francs-maçons. »

    Pour Honoré de Balzac est franc-maçonnique toute connivence infra-verbale ou toute compréhension spontanée entre des personnages. Cette entente secrète ou muette entre des personnages passe par de petites choses que seul un oeil exercé remarque. Il suffit d'une rencontre, d'un regard, d'une poignée de mains, d'un intérêt partagé pour qu'une espèce de complicité apparaisse. En voici un autre exemple. Il est extrait du roman Eugénie Grandet. Balzac décrit le père de l'héroïne comme suit :

    grandet.jpg« Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux bénéfices duquel le vigneron participait à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux Cruchot et monsieur des Grassins possédassent cette profonde discrétion qui engendre en province la confiance et la fortune , ils témoignaient publiquement à monsieur Grandet un si grand respect que les observateurs pouvaient mesurer l'étendue des capitaux de l'ancien maire d'après la portée de l'obséquieuse considération dont il était l'objet. Il n'y avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que monsieur Grandet n'eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une grande niasse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en voyant les yeux du bonhomme , auxquels le métal jaune semblait avoir communiqué ses teintes. Le regard d'un homme accoutumé à tirer de ses capitaux un intérêt énorme contracte nécessairement , comme celui du voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes indéfinissables, des mouvements furtifs, avides, mystérieux qui n'échappent point à ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en quelque sorte la franc-maçonnerie des passions. »

    Que faut-il comprendre par « franc-maçonnerie des passions » ? Balzac utilise à mon avis cette expression pour mettre en évidence les relations secrètes entre Grandet et son milieu. Ces relations secrètes n'ont rien de répréhensibles ou d'inavouables. Ce que Balzac veut dire, c'est que le père Grandet n'a pas besoin de parler pour se faire comprendre de ses interlocuteurs, notamment de ceux qui sont souvent en affaire avec lui. C'est donc cet ajustement à la fois subtil, spontané et naturel entre des individus que Balzac qualifie de franc-maçonnique. 

    Je voudrais citer enfin un exemple dans lequel Balzac ne dépeint pas les francs-maçons à leur avantage. On le trouve dans une étude de moeurs, aujourd'hui largement oubliée, qui s'intitule Monographie du rentier :

    « X. L'ESCOMPTEUR. Cette variété pâle, blême, à garde-vue vert adapté sur des yeux terribles par un cercle de fil d'archal, s'attache aux petites rues sombres, aux méchants appartements. Retranchée derrière des cartons, à un bureau propret, elle sait dire des phrases mielleuses qui enveloppent des résolutions implacables. Ces rentiers sont les plus courageux d'entre tous : ils demandent cinquante pour cent sur des effets à six mois, quand ils vous voient sans canne et sans crédit. Ils sont francs-maçons, et se font peindre avec leur costume de dignitaires du Grand-Orient. Les uns ont des redingotes vertes étriquées qui leur donnent, non moins que leur figure, une ressemblance avec les cigales, dont l'organe clairet semble être dans leur larynx; les autres ont la mine fade des veaux, procèdent avec lenteur et sont doucereux comme une purgation. Us perdent dans une seule affaire les bénéfices de dix escomptes usuraires, et finissent par acquérir une défiance qui les rend affreux. Cette variété ne rit jamais et ne se montre point sans parapluie; elle porte des doubles souliers. »

    On le voit, les références de Balzac à la franc-maçonnerie et aux francs-maçons sont assez minces. Je n'ai toutefois pas la prétention de connaître parfaitement La Comédie humaine, cette cathédrale littéraire de quatre-vingt-onze romans. Il se peut que certains points m'aient échappé. 

    Balzac est cependant connu pour ses romans philosophiques et ésotériques tels que Séraphîta, Lucien Lambert, Les Proscrits ou La Peau de Chagrin (liste bien entendu non exhaustive). Il y développe des idées proches du mysticisme swedenborgien et martiniste. Cela a conduit Marcel Guilbaud à affirmer, dans l'une de ses annotations des Proscrits, que Balzac avait reçu l'initiation martiniste en 1825, sans toutefois apporter la moindre preuve. Le fait paraît donc douteux. Dans un article très instructif (Balzac, martiniste et franc-maçon ?), Jean Louis Boutin montre, exemples à l'appui, que Balzac n'a jamais fait allusion dans ses romans à une initiation rituelle. Par conséquent, ce n'est pas parce que Balzac a évoqué dans Séraphîta la vie et l'oeuvre d'Emmanuel Swedenborg qu'on doit le considérer comme un adepte du mystique suédois. Il y a simplement puisé les éléments d'une trame romanesque et fantastique. On peut dire exactement la même chose de ses références à Louis-Claude de Saint-Martin.

    Balzac avait donc ses propres croyances qui s'étaient progressivement étoffées au gré de ses lectures et de ses inclinations. Il était fasciné par le surnaturel, les esprits, les revenants, les anges. Il était au fond bien dans l’atmosphère de son époque tout acquise au romantisme. Balzac croyait à la tentative d’exister dans la passion. Il défendait une morale de l’énergie. Il était subjugué par les caractères volontaires et par ceux qui, de façon générale, vivaient pleinement leur vie avec le désir de s'élever socialement et spirituellement.

    littérature,honoré de balzac,martinisme,louis-claude de saint-martin,emmanuel swedenborg,franc-maçonnerie,nadar,daguerréotypeBalzac pensait également que le corps humain, dans son essence constitutive, était composé de plusieurs couches spectrales. C’est la raison pour laquelle l’écrivain était terrorisé à l’idée de voir son image figée par le daguerréotype. Peu ouvert aux explications rationnelles et scientifiques du procédé, Honoré de Balzac préférait penser que le daguerréotype lui ôtait nécessairement une couche spectrale du corps pour les besoins de l’impression de son image sur la plaque de cuivre et d'argent. Dans son recueil de souvenirs, le vieux Nadar écrit malicieusement (Nadar, Quand j’étais photographe, Flammarion, Paris, 1905, p.7) :

    « Cette terreur de Balzac devant le Daguerréotype était-elle sincère ou jouée ? Sincère, Balzac n’eût eu là que gagner à perdre, ses ampleurs abdominales et autres lui permettant de prodiguer ses « spectres » sans compter. En tout cas, elle ne l’empêcha pas de poser au moins une fois pour ce Daguerréotype unique (…) »

    Autrement dit, Honoré Balzac était suffisamment gros pour ne pas craindre l’évaporation ! Il aurait donc eu suffisamment de marge pour être l’objet de nombreux clichés si la mort ne l'avait pas emporté prématurément en 1850. Nadar ajoute :

    « Quoi qu’il en fût, Balzac n’eut pas à aller bien loin pour trouver deux fidèles à sa nouvelle paroisse (…) le bon [Théophile] Gautier et le non moins excellent Gérard de Nerval emboîtèrent immédiatement le pas aux « Spectres » (…) Je ne saurais dire combien de temps le trio cabaliste tint bon devant l’explication toute physique du mystère Daguerrien, bientôt passée au domaine banal. Il est en croire qu’il en fut de notre Sanhédrin comme de toutes choses, et qu’après une très vive agitation première, on finit assez vite par n’en plus parler. Comme ils étaient venus, les « Spectres » devaient partir. »

    Il est temps de conclure. Balzac, génie de la littérature française, appartient au Panthéon imaginaire de toutes les gloires qui ne furent pas initiées. Il fut ce qu'il fut sans être franc-maçon. A quoi d'ailleurs servirait-il de le déclarer comme tel pour qu'il devienne ce qu'il n'a pas été de toute façon ? Cette non-appartenance rappelle utilement qu'on ne peut pas être reconnu franc-maçon sans avoir été initié dans une loge symbolique juste et parfaite. Si on devait en effet considérer Balzac comme « enfant de la veuve » en l'absence de tout rattachement à une loge, alors ça voudrait dire que l'initiation maçonnique ne servirait à rien.

  • Critica Masonica. Extrême droite et ésotérisme

    Imprimer

    jean-pierre bacot,stéphane françois,christophe bourseiller,paul-eric blanrue,jean-pierre servel,jean-marc vivenza,joseph de maistre,martinès de pasqualy,louis-claude de saint-martin,jean-baptiste willermoz,gérard encausse,rené guénon,arturo reghini,julius evola,rudolf von sebottendorff,philippe baillet,extrême droite,franc-maçonnerie,glnf,godf,georges godinet,fabienne pichard du pageLe F∴ Jean-Pierre Bacot, rédacteur en chef de la revue Critica Masonica, a eu la gentillesse de m'envoyer le numéro spécial de janvier 2016 consacré à l'ésotérisme et l'extrême droite. Un sujet qui, à titre personnel, m'a toujours passionné. Ce numéro spécial a été entièrement rédigé par Stéphane François, politologue et historien des idées, qui étudie depuis des idées la nébuleuse des droites radicales en France et en Europe. Les principaux axes thématiques de recherches de Stéphane François portent sur l'étude politico-historique des droites radicales et plus particulièrement de la Nouvelle Droite, ce courant doctrinal protéiforme nourri depuis janvier 1968 à la fois par le Groupe de Recherche et d'Etudes pour la Civilisation Européenne (G.R.E.C.E.) et par le Club de l'Horloge. Stéphane François s'intéresse aussi aux sous-cultures que les droites radicales ont investi par un entrisme massif : le mouvement skinhead, la culture gabber aux Pays-Bas, le néo-paganisme, le racialisme völkish ou encore l'ésotérisme. C'est d'ésotérisme que François traite essentiellement dans ce numéro spécial de 170 pages de Critica Masonica dont voici le sommaire :

    • Introduction
    • Qu'est-ce que l'ésotérisme ?
    • L'antimodernisme d'extrême droite
    • La Nouvelle Droite et la « Tradition »
    • Tradition et extrême droite, le cas des éditions Pardès
    • Franc-Maçonnerie et extrême droite
    • Alexandre Douguine et l'extrême droite française
    • Néo-paganisme et nazisme
    • Des ovnis et des nazis
    • Au-delà du vent du nord : réflexions sur le paganisme d'extrême droite
    • L'extrême droite, le nordicisme et les indo-européens
    • Y a-t-il une culture d'extrême droite ?
    • Conclusion.

    Comme le souligne la revue Critica Masonica dans la présentation de ce numéro spécial, chacun des articles rédigé par Stéphane François a fait l'objet d'un livre à part entière. Le lecteur pourra donc éventuellement regretter que tel ou tel aspect d'un thème n'ait pas été suffisamment développé. Mais que le comité de rédaction de Critica Masonica se rassure ! Ce numéro spécial est absolument passionnant. Je crois que sa réussite majeure tient précisément à l'esprit de synthèse de Stéphane François. L'auteur écrit sans fioritures. Ses articles sont rédigés clairement. Il parvient à vulgariser et clarifier des concepts parfois ardus que l'usage tend à confondre allègrement (ésotérisme, occultisme, tradition). Les notes de bas de page sont abondantes et contiennent toutes les sources qui permettront au lecteur d'approfondir le sujet s'il en ressent la nécessité.

    Stéphane François aide le lecteur à mettre en perspective toutes ces idées politiques d'extrême droite et à les inscrire dans une dynamique historique (rejet des Lumières au profit de l'illuminisme, nostalgie de l'ordre ancien ou d'un âge d'or perdu, rejet de la modernité, obsession de la décadence, culte de la tradition primordiale, croyance en une histoire cyclique, croyance en un ethno-différentialisme aboutissant souvent au racisme, croyance en la possibilité de former une élite spirituelle susceptible de guider la société, rejet de la quantité, détestation de la démocratie, etc.).

    Les lecteurs réguliers et fidèles du blog « 3,5,7 et plus » connaissent déjà un peu ces notions que j'ai abordées – certes de façon succincte – dans des notes consacrées à René Guénon dont l'oeuvre exerce toujours aujourd'hui une sorte de magistère moral en franc-maçonnerie (notamment en France, en Italie et en Espagne) pour des raisons qui m'ont toujours paru étranges. Bien évidemment, j'ai lu l'article consacré à la franc-maçonnerie et l'extrême droite. Après avoir rappelé l'existence d'un fort antimaçonnisme d'extrême droite (notamment catholique romain), Stéphane François montre qu'il existe aussi depuis l'origine, au sein de la franc-maçonnerie, un vieux courant antimoderne fondé sur la notion de « tradition primordiale », d'initiation transmise de maître à disciple au sein de structures initiatiques régulières. Cette vision de la franc-maçonnerie, essentiellement religieuse et hostile à toute sécularisation, s'inscrit dans le sillage de penseurs et d'idéologues, francs-maçons ou non et plus ou moins importants, tels que Joseph de Maistre, Martinès de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin, Jean-Baptiste Willermoz, Gérard Encausse, Joséphin Peladan, René Guénon, Arturo Reghini, Julius Evola, Rudolf von Sebottendorf et, plus récemment, Jean-Marc Vivenza dont certains ouvrages ont été pubiés aux éditions Pardès fondées en 1982 par Georges Godinet et Fabienne Pichard du Page (cette maison d'édition du « traditionnalisme-révolutionnaire » a par exemple publié tous les ouvrages du théoricien fasciste Julius Evola traduits par Philippe Baillet).
    jean-pierre bacot,stéphane françois,christophe bourseiller,paul-eric blanrue,jean-pierre servel,jean-marc vivenza,joseph de maistre,martinès de pasqualy,louis-claude de saint-martin,jean-baptiste willermoz,gérard encausse,rené guénon,arturo reghini,julius evola,rudolf von sebottendorff,philippe baillet,extrême droite,franc-maçonnerie,glnf,godf,georges godinet,fabienne pichard du page

    Stéphane François reste cependant à un niveau d'observateur et d'universitaire. Il y manque peut-être – comment dire ? – l'expérience qui permettrait de donner un peu de vie à son analyse. A moins qu'il ne s'agisse, pour lui, d'éviter les ornières des polémiques stériles (ce que je peux comprendre tout à fait). Pour ce faire, je conseille de doubler la lecture du numéro spécial de Critica Masonica par celle du petit livre-témoignage de Christophe Bourseiller, spécialiste lui aussi des milieux undergrounds, marginaux et extrémistes, intitulé « Un maçon franc. Récit secret » (éditions Alphée). Le témoignage de Bourseiller permet, à mon avis, de compléter utilement les développements théoriques de Stéphane François.

    Dans cet ouvrage publié en 2010, Bourseiller revient sur ses années passées au sein de la Grande Loge Nationale Française (G∴L∴N∴F∴) dans une loge qu'il n'hésite pas à qualifier de fasciste et de profondément influencée par les idées de Guénon et d'Evola. Il raconte ses expériences et pérégrinations au sein d'une obédience sectaire, obsédée par la pureté de la régularité, qui se définit elle-même comme un ordre et interdit toujours à ses membres de fréquenter d'autres loges ne relevant pas de sa juridiction. Christophe Bourseiller raconte sa visite d'une loge évolienne qui a chassé toute référence hébraïque de son rituel. Il raconte sa visite d'une loge d’aristocrates où l'on glose entre soi sur les vertus de la noblesse. Il fréquente aussi des loges du régime écossais rectifié où l'on exige des postulants qu'ils soient baptisés et défendent la sainte religion chrétienne. Il y pratique le rite émulation où la tenue s'apparente à un office religieux. Surtout, il se rend compte que la G∴L∴N∴F, qui prétend chasser la politique de ses temples, chasse en réalité de ses rangs toute pratique démocratique et toute idée de modernité. Il est évident, selon lui, que la G∴L∴N∴F∴ est profondément travaillée par les idées de la Nouvelle Droite que Stéphane François analyse brillamment dans Critica Masonica.

    Christophe Bourseiller fait état de la présence de ce courant d'extrême droite au sein de la G∴L∴N∴F∴. Cette présence s'est doublée d'un recrutement massif et aveugle, à partir des années 80 et 90, qui a abouti au développement d'un affairisme incontrôlé. C'est ce système qui a fini par éclater sous la grande maîtrise de François Stifani en 2010. Ce système est-il en train de se reconstruire après l'éviction de Stifani ? Certains le pensent et estiment que tous les malheurs de la G∴L∴N∴F∴ ne peuvent évidemment avoir pour unique cause l'action d'un seul homme. D'autres relèvent que l'actuel Grand Maître, Jean-Pierre Servel, a défendu une vision clairement guénonienne de la franc-maçonnerie en tenue de grande loge, lors de l'installation de François Stifani en 2007. Enfin, comment ne pas s'interroger sur la participation surprenante de ce même Jean-Pierre Servel à un « documentaire » sur la franc-maçonnerie co-réalisé en 2015 par le sulfureux Paul-Eric Blanrue, proche des milieux négationnistes ?

    Il y a donc bien, qu'on le veuille ou pas, une présence active de l'extrême droite au sein de la G∴L∴N∴F∴ et dans certains cénacles maçonniques plus confidentiels, tout comme d'ailleurs il existe depuis longtemps, au sein du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴), un noyau d'extrême gauche également très actif (notamment de sensibilité trostkiste). Ce qui ne laisse pas d'interroger sur le rapprochement surprenant de ces deux obédiences, l'année dernière, bien qu'il ne faille pas y voir, à mon sens, le résultat de l'action souterraine de ces courants politiques antagonistes (sinon on sombrerait évidemment dans un conspirationnisme de bas étage), mais plutôt une alliance circonstancielle d'appareils destinée à marginaliser les obédiences qui ont tenté l'aventure chimérique de la Confédération Maçonnique de France (CMF).

    Naturellement, comme le sommaire le montre, le numéro spécial de Critica Masonica ne se réduit pas à la seule franc-maçonnerie. De très nombreux aspects de l'ésotérisme d'extrême droite sont analysés par Stéphane François. Je conseille donc vivement la lecture de ce numéro spécial à toute personne désireuse d'en savoir davantage sur un thème qui demeure malgré tout relativement peu connu. Que la revue Critica Masonica et Stéphane François soient remerciés pour ce travail considérable de vulgarisation qui ne peut qu'inspirer l'admiration et le respect !

    ________

    Critica Masonica. Extrême droite et ésotérisme : retour sur un couple toxique. Numéro spécial janvier 2016. 170 pages. ISSN 221-278X. Prix public 20 €. Pour commander la revue au numéro ou pour s'y abonner, vous pouvez vous rendre sur le blog de la revue.