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  • Cyrille Bissette, « l'ardent missionnaire de l'union et de la liberté »

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    bissette.jpgUne délégation du Grand Orient de France et de la fédération française de l'Ordre maçonnique mixte international le Droit Humain s'est rendue au Panthéon, à Paris, pour rendre hommage au frère Victor Schoelcher (1804-1893) à l'occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. L'occasion, pour moi, de rendre hommage au frère Cyrille Charles Bissette (1795-1858), cet autre abolitionniste injustement oublié. 

    Ce personnage a pourtant joué un rôle majeur dans le combat contre l'esclavage. Il l'a d'ailleurs payé au prix fort dès 1823 lorsqu'il a été condamné à être marqué au fer rouge pour avoir diffusé des écrits séditieux en Martinique et notamment un petit livre intitulé De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises.

    Dans les années 1830, après s'être installé à Paris, Cyrille Bissette créa la « Société des hommes de couleur » et « Revue des Colonies, fers de lance du combat abolitionniste. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que Bissette fut à l’avant-garde du combat abolitionniste, bien avant Victor Schoelcher qui, lui, au tout départ de son engagement, était hostile à l’émancipation immédiate. Schoelcher considérait que les noirs et mulâtres n'étaient pas mûrs pour la liberté immédiate. Et de se référer au chaos politique en Haïti à l'appui de sa position (Haïti arracha son indépendance en 1804). Son opinion évoluera cependant relativement vite.

    Dans le tome 2 de Colonies étrangères et Haïti : résultats de l'émancipation anglaise (1843), Schoelcher dénonce en des termes vigoureux la passivité des citoyens haïtiens (p.213) :

    « Je veux montrer [au lecteur] l'île d'Haiti telle qu'elle est misérable, souffrante, avilie mais n'ignorant rien de son mal, aspirant à des temps meilleurs et ne s'abandonnant pas dans sa détresse, comme l'ont dit les partisans de l'esclavage, à l'insouciance d'un sauvage hébété. Plusieurs de ses enfants écoutent, épient les échos de la civilisation européenne en gémissant de la dégradation actuelle de leur patrie. Sur ce point on n'a rien à leur apprendre et ils marcheront avec rapidité vers un but de perfectionnement connu et bien fixé par eux, le jour où l'activité nationale ne sera plus volontairement étouffée par un gouvernement parricide. Toutefois, on a droit de leur faire un grave reproche, ils ne réagissent pas avec assez d'énergie contre le mal. Ils cèdent trop au milieu énervant dans lequel ils vivent. Ils protestent, mais ils restent passifs.

    L'initiative de l'éducation publique, sur la grande échelle ou elle devrait être, ne peut appartenir, nous le savons, qu'au pouvoir; mais, jusqu'à ce qu'il en vienne un qui agisse, n'est-ce pas aux hommes intelligents à le remplacer dans les limites du possible? La misère est immense, générale, et doit paralyser les hautes études, mais peut-elle interdire une charité toute spirituelle qui ne demande aucun sacrifice pécuniaire? Ceux-là qui voient où on les mène, s'épouvantent de l'immobilité de la nation, et eux-mêmes demeurent immobiles, comme s'ils ne pouvaient juger que les vices politiques et moraux de la masse sont les fruits de sa grossière ignorance. Ne devraient-ils pas se dévouer pour éclairer leurs frères, former sur toute la surface de la république des associations, à l'instar de celles d'Europe, pour l'instruction du peuple, travailler enfin à se perfectionner en commun ? Non, ils n'y songent pas, nul ici n'ose s'occuper directement de la chose publique. Ils ont trouvé des souscriptions pour satisfaire la passion des théâtres de société qui vient de s'emparer d'eux, et ils n'en trouvent pas pour fonder un journal quotidien (...) »

    Victor Schoelcher a même eu des propos peu indulgents au sujet des francs-maçons de l'île :

    « [Les Haïtiens] trouvent des fonds pour se bâtir des loges de francs-maçons, et ils n'en trouvent pas pour faire construire un hôpital aux lépreux qui traînent leurs incurables douleurs dans les rues, comme à la Martinique et à la Jamaïque! Pourquoi ne sort-il rien de cette franc-maçonnerie dont ils sont puérilement occupés ? Il n'est pas de petite ville qui ne possède sa loge. Les curés se font recevoir maçons, tout le monde est maçon mais la franc-maçonnerie haïtienne n'est point une association de frères qui veuillent travailler au bonheur commun, c'est une réunion d'hommes qui s'amusent à des simagrées bonnes pour les enfants, ou qui fraternisent dans de joyeux festins. On doit le dire, sans crainte de passer pour trop sévère, la jeunesse éclairée d'Haïti manque à ses devoirs. Elle aussi elle a été atteinte du grand mal, elle est frappée d'inaction. On ne lui voit pas cette ardeur généreuse, cet actif besoin de se dévouer, qui ennoblissent les âmes encore pures de l'égoïsme de l'expérience. Elle ne tend pas la main au peuple, elle ne rend pas aux pauvres ce que le hasard de la naissance lui a donné à elle-même, elle ne s'utilise pas, et tout son patriotisme consiste à être bien fermement décidé à mourir plutôt que de souffrir le joug de quelqu'étranger que ce soit. C'est du patriotisme expectant (...) Il est temps, il est temps d'effacer la honte d'Haïti. »

    cyrille bissette,victor schoelcher,esclavage,franc-maçonnerie,antilles,politiques,histoireLes deux tomes de ce livre, précédés de l'ouvrage Des Colonies françaises (1842), ont suscité la vive réprobation de Bissette qui sait parfaitement que la république haïtienne est obligée, depuis 1825, de payer de très lourds dédommagements à la France suite à l'expulsion des propriétaires de plantations. Dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher intitulé : Des colonies françaises (1843), puis dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher sur Haïti (1844), Cyrille Bissette étrille les prétentions de Victor Schoelcher qu'il accuse de ne rien connaître de l'histoire des Antilles en général et d'Haïti en particulier. Bissette s'étonne ainsi que Schoelcher tente maladroitement de se référer à des rapports de force politique inexistants depuis l'indépendance haïtienne. Et de rappeler qu'il n'existe en Haïti ni parti noir ni faction jaune (parti mulâtre) mais des citoyens haïtiens libres et égaux. Dès la première page de sa première réfutation, Bissette donne le ton :

    « Il semblera étrange qu'un homme de race noire qui réclame l'abolition de l'esclavage, qui s'est voué au triomphe de cette sainte cause, vienne réfuter le livre d'un homme qui demande comme lui l'abolition de l'esclavage. Mais le livre même de M. Schœlcher explique cette apparente contradiction. Plus un homme se dit votre ami, plus sa voix acquiert d'autorité lorsqu'il accuse ceux qu'il prétend défendre : telle est la position que s'est faite M. Schœlcher , et voilà pourquoi j'ai entrepris de réfuter son livre. Ce n'est pas, bien entendu, le principe de l'abolition que j'attaque dans ce livre. Ce que je réfute ce sont les erreurs dans lesquelles l'auteur s'est complu en signalant comme amis des noirs, ceux-là même qui se sont montrés leurs plus grands ennemis ; la critique injuste qu'il a faite de la conduite des mulâtres envers les noirs ; son appréciation malveillante de leurs principes et de leur moralité ; enfin, la mauvaise tendance de ce livre fait pour diviser les noirs et les mulâtres.»

    Pour Bissette, Schoelcher fait en réalité étalage de ses préjugés de petit européen donneur de leçons, à la fois paternaliste et méprisant. L'abolitionnisme de Schoelcher lui apparaît comme une manoeuvre politique destinée à exciter les rivalités entre mulâtres et noirs pour le plus grand bénéfice des colons. Cyrille Bissette écrit (p. 83) :

    « Alors les noirs, devenus libres, liront-ils le livre de M. Schoelcher ? Ils y trouveront écrit en toutes lettres ce discours des blancs. Habilement excités par les colons appuyés du libre de M. Schoelcher, les noirs se sépareront-ils des mulâtres, et le règne des blancs continuera-t-il, même après l'abolition de l'esclavage. Ceux qui ne connaissent pas les colonies et qui ne voient qu'un côté de la question, trouvent que le livre de M. Schoelcher est de nature à faire du bien. Nous plaignons leur imprévoyance. Pour nous, l'avenir nous préoccupe bien plus que le présent, et tous ceux qui connaissent comme nous les colonies françaises, les rivalités des deux castes blanches et de couleur, condamnent avec nous le livre de M. Schoelcher comme une oeuvre de discorde dans l'avenir. Telle est la portée de ce livre, que les colons n'ont pas critiqué et qu'ils se garderont bien de critiquer, parce que à leurs yeux aujourd'hui l'abolition de l'esclavage n'est plus une question, et, comme de deux maux il faut choisir le moindre, ils acceptent l'abolition de l'esclavage avec le livre de M. Schoelcher, de M. Schoelcher qui veut l'abolition de l'esclavage, qu'ils ne veulent pas eux colons, mais qui leur assure plus tard un moyen d'influence qu'ils sauront employer pour maintenir leur domination.»

    Bissette ne dit mot sur les jugements de Schoelcher à l'égard de la franc-maçonnerie. Ce silence est-il volontaire ? Nul ne le sait. Il est toutefois possible que Bissette n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Schoelcher comme Schoelcher n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Bissette. Et puis la franc-maçonnerie n'était pas au centre de leurs divergences. J'ai néanmoins la faiblesse de penser que Bissette n'a pas jugé opportun de discuter ce point là. La prose de Schoelcher se suffit à elle-même. Elle montre que Schoelcher, en réalité, n'a jamais rien compris à la franc-maçonnerie et qu'il y est entré essentiellement pour des raisons politiques via la Charbonnerie et les associations républicaines hostiles au retour des Bourbons. Il a été initié au sein de la loge Les Amis de la Vérité qui était à l'époque un atelier très fortement politisé, pour ne pas dire ouvertement révolutionnaire (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie au XIXe siècle, Tome 1, éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 136 et suivantes).

    En tout cas, Schoelcher semble ne manifester aucun intérêt particulier pour les rites et usages maçonniques qu'il réduit à des « simagrées bonnes pour des enfants » même si son propos vise ici expressément la franc-maçonnerie haïtienne. Il ne paraît pas non plus accorder le moindre crédit aux tenues à l'issue desquelles on fraternise « dans de joyeux festins ». Schoelcher a d'ailleurs cessé toute activité maçonnique en 1844 lorsqu'il a été expéditivement radié par la chambre symbolique du Grand Orient de France - oui, radié ! - en compagnie de dix-sept autres frères de la loge parisienne La Clémente Amitié pour s'être opposé à la révision des statuts généraux de l'obédience et avoir soutenu le Vénérable Bègue-Clavel (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 230)... 

    Cyrille Bissette, au contraire, était un franc-maçon accompli. Initié le 4 juillet 1828 au sein de la loge Les Trinosophes à l'orient de Paris (Grand Orient de France), l'une des plus brillantes de l'époque (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 118), il a atteint le trentième degré du rite écossais ancien et accepté. Il a également fréquenté tout au long de sa vie divers ateliers tant en métropole que dans les Antilles sans avoir cherché pour autant à jouer un rôle maçonnique de premier plan. Enfin il semble être resté franc-maçon jusqu'à son passage à l'orient éternel.

    On connaît la suite. Le 27 avril 1848, un décret a aboli l'esclavage dans les colonies. Victor Schoelcher a présidé la commission chargée de son élaboration. Son travail est incontestable mais il n'aurait pu aboutir sans le soutien du gouvernement provisoire où siégeaient plusieurs francs-maçons aujourd'hui bien oubliés : Adolphe Crémieux, Louis-Antoine Garnier-Pagès, Alexandre Ledru-Rollin ou encore Ferdinand Flocon (Louis Blanc, lui, sera initié plus tard, en exil, en 1854). Cependant, en Martinique, c'est bien une rébellion  qui a mis un terme à l'esclavage. Le décret d'abolition devait entrer en vigueur dans les deux mois de sa promulgation. Or, lassés d'attendre, les citoyens de la ville de Saint-Pierre se sont soulevés. Le gouverneur de la Martinique a alors proclamé l'abolition immédiate de l'esclavage le 23 mai 1848 pour éviter un bain de sang.

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    L'abolition officielle de l'esclavage n'a pas pour autant dissuadé Cyrille Bissette de poursuivre son combat politique. Les divergences avec Schoelcher étaient profondes. La mise en oeuvre du décret a été très laborieuse à cause notamment de la résistance des propriétaires de plantations. En mars 1849, Cyrille Bissette a présenté sa candidature aux élections législatives. Il a mené une campagne de terrain et s'est adressé à toutes les composantes de la population martiniquaise. Il est parvenu à faire un joli coup en obtenant le ralliement d'Auguste Pécoul, un représentant des békés (descendants de colons) qui a accepté de devenir son colistier. Bissette, soutenu par les blancs, les mulâtres et les noirs, a été largement élu député de la Martinique en juin 1849 face à Victor Schoelcher. Ce dernier a été néanmoins élu député de la Guadeloupe (sous la deuxième République, on pouvait se présenter à la députation dans plusieurs circonscriptions en même temps).

    Il faut dire également que Cyrille Bissette avait été soutenu par les loges martiniquaises qu'il a pris soin de visiter lors de la campagne électorale. On retrouve ainsi sa trace, en mars 1849,  lors du banquet qui a fait suite à l'installation de la loge L'Union n°115 à l'orient de Saint-Pierre (Martinique, Suprême Conseil de France). Une santé a été portée « au très cher et très respectable frère Bissette, chevalier kadosh, au martyr de la liberté, à l'ardent missionnaire de l'Union et de la Liberté. »

    Comment se fait-il que Cyrille Bissette soit tombé dans l'oubli ?

    Il y a plusieurs hypothèses. Aucune n'est véritablement crédible. La plus sérieuse postule que Cyrille Bissette aurait été en quelque sorte disqualifié par l'historiographie républicaine à cause de son ralliement au second Empire. Ça parait très excessif. Certes, la mère de Bissette était la soeur adultérine de l'impératrice Joséphine de Beauharnais mais l'infidélité du grand-père naturel de Bissette n'a certainement pas contribué à forger une proximité familiale avec le clan Bonaparte. D'ailleurs Bonaparte n'a-t-il pas rétabli l'esclavage aboli sous la Révolution française ? Qui plus est, Cyrille Bissette s'est retiré de la vie publique immédiatement après le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Si Bissette n'est pas devenu un proscrit, comme Schoelcher, Hugo, Ledru-Rollin et d'autres, il n'a pas été non plus un courtisan de Louis-Napoléon. Il s'est éteint, dans l'anonymat, le 22 janvier 1858.