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littérature

  • Maupassant et la franc-maçonnerie

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    Mon oncle Sosthène est une nouvelle de Guy de Maupassant publiée pour la première fois le 12 août 1882 dans le quotidien Gil Blas. Maupassant, déjà dans les liens d'un contrat avec le journal Le Gaulois, avait jugé plus prudent de la signer sous le pseudonyme balzacien de Maufrigneuse qu'il utilisait habituellement pour ses textes les plus polémiques. 

    Dans cette nouvelle, Maupassant raconte la farce que Gaston, un neveu facétieux, a jouée à son vieil oncle Sosthène, franc-maçon, « libre-penseur par bêtise » et ennemi juré d’un jésuite de la ville. Par esprit de provocation, Sosthène organise un dîner gras le soir du vendredi-saint pour tous ses amis. Le dîner tourne vite au bâfre : l'oncle Sosthène mange et boit plus que de raison. Il est alors victime d’une grave indigestion. Les convives sont obligés de le ramener chez lui. Gaston dépêche le vieux jésuite auprès de Sosthène. Il lui fait croire que Sosthène, pris d'une grande peur de la mort, désire le voir pour parler avec lui, écouter ses conseils et se rapprocher de l'Église. Gaston prie le jésuite de dire au malade qu’une « espèce de révélation » l’a prévenu de son état. La farce se retourne alors contre le neveu. Sosthène accueille le jésuite qui le soigne et le convertit Résultat : l'oncle finit par déshériter le neveu au profit du jésuite. 

    Il faut se méfier des lectures trop rapides. Dans ce texte, Guy de Maupassant n'attaque pas plus la franc-maçonnerie qu'il n'éreinte la religion. Son sujet est bien plus vaste : la bêtise humaine. Celle qui unit ceux que tout oppose en apparence. Le franc-maçon bouffeur de curés et le jésuite contempteur des « frères trois points ». Dans le Sosthène de Maupassant, on retrouve le Homais de Flaubert. L'oncle Sosthène, à l'instar d'Homais, a le cœur sec. C'est un être creux qui raisonne quand il faudrait être sensible. Il polémique et devient agressif quand il faudrait être au contraire à l'écoute de son prochain. Il transige souvent avec les principes qu'il voudrait voir appliquer par les autres. Il ne connaît pas l'histoire de la franc-maçonnerie et la réduit à des objectifs politiques. Sosthène se veut transgressif alors qu'il est en réalité conformiste, c'est-à-dire bien dans l'esprit de son temps et dans la ligne des gouvernements républicains de l'époque. C'est un converti à l'air du temps aux emportements vifs et aux convictions fragiles. Il est donc fort probable que le républicain Sosthène eût été royaliste sous les Bourbon et les Orléans ou impérialiste sous les Napoléon.

    Le personnage de Sosthène n'est pas aussi simple qu'on le croit. Il a certainement des sources multiples. Sans doute Maupassant a-t-il eu maintes fois l'occasion de croiser le chemin de personnes qui, chacune à leur façon, l'ont inspiré pour modeler la figure centrale de sa nouvelle. Je vois au moins une source d'inspiration. L'écrivain Catulle Mendès, bien oublié aujourd'hui, mais qui eut quand même son heure de gloire. Mendès était un inconstant et un beau parleur. Un touche à tout des Belles Lettres doublé d'un coureur de jupons impénitent. C'est lui qui se mit en tête de parrainer Guy de Maupassant en franc-maçonnerie en 1876. Maupassant n'était pas encore connu. Il travaillait à l'époque comme commis au ministère de la marine et des colonies. Il s'était laissé tenté par la proposition de parrainage avant finalement de la refuser. On trouve dans sa lettre de désistement de 1876 une grande partie des objections du neveu de Sosthène et, peut-être, l'influence décisive de Gustave Flaubert qui ne portait guère Catulle Mendès dans son coeur. Dans une lettre adressée à Guy de Maupassant, le 23 juillet 1876, Gustave Flaubert en brosse un portrait bien peu élogieux. Il lui reproche d'une part, son désir de s'accaparer certains de ses textes et d'autre part, un article irrévérencieux à l'égard d'Ernest Renan et Marcellin Berthelot paru dans La République des Lettres.

    « Un homme qui s'est institué artiste n'a plus le droit de vivre comme les autres. Tout ce que vous me dites du sieur Catulle ne m'étonne nullement. Le même Mendès m'a écrit avant-hier pour que je lui donne gratis des fragments du Château des cœurs et, moyennant finances, les contes inédits que je viens de finir. Je lui ai répondu que tout cela m'était impossible, ce qui est vrai. Hier je lui ai écrit derechef une lettre peu tendre, étant indigné, exaspéré par l'article sur Renan. On s'attaque à l'homme de la façon la plus grossière et on y blague Berthelot en passant. Vous l'avez lu d'ailleurs ? Qu'en pensez-vous ? Bref, j'ai dit à Catulle que 1° je le priais d'effacer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m'envoyer sa feuille. Je ne veux plus avoir rien de commun avec ces petits messieurs-là. C'est de la très mauvaise compagnie, mon cher ami, et je vous engage à faire comme moi, à les lâcher franchement. Catulle va sans doute me répondre, mais mon parti est bien pris, bonsoir  ! Ce que je ne pardonne pas, c'est la basse envie démocratique. »

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    Il est possible que ce différend exposé par Flaubert ait pu amener Maupassant à se méfier du flamboyant et volubile Mendès. On ne peut pas d'ailleurs lui donner tout à fait tort car Mendès n'était pas vraiment ce que l'on pourrait appeler un « parrain fiable » susceptible, par son comportement en société, de donner une bonne image de la franc-maçonnerie. Il est en effet savoureux de relever que Catulle Mendès a été radié en 1877-1878 des registres de la loge parisienne la loge La Ruche Libre pour retard envers le trésor (cf. Bulletin du Grand Orient, tome 33, p. 479) !

    La question que l'on peut se poser est de savoir si Guy de Maupassant était foncièrement hostile à la franc-maçonnerie. Je ne le crois pas. Je pense plutôt que Maupassant était en réalité réticent à toute forme d'engagement philosophique, religieux ou politique. Il me semble que l'écrivain craignait les mots d'ordre, les postures et, plus généralement, tout ce qui pouvait, selon lui, brider sa conscience ou sa raison en l'enfermant dans des carcans idéologiques ou traditionnels. Ce désir farouche de préserver sa liberté d'action et de conscience a sans doute été aussi conforté par un fond d'éducation catholique hostile à tout ce qui pouvait s'apparenter, de près ou de loin, aux sociétés secrètes en général et à la franc-maçonnerie en particulier. Je pense même que Guy de Maupassant s'était très bien documenté sur l'Ordre maçonnique au point d'en pressentir les richesses intellectuelles, symboliques et philosophiques. Ce qui rendait probablement odieuses les faiblesses de Catulle Mendès pour l'argent, les femmes et la gloire littéraire.

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    Mon oncle Sosthène

    Lettre à Catulle Mendès

  • Baudelaire franc-maçon ?

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    charles baudelaire,honoré de balzac,poésie,franc-maçonnerie,littérature,victor hugo,stendhal,gérard de nervalIl y a cent cinquante ans, le 31 août 1867, disparaissait Charles Baudelaire. Cet anniversaire me donne l'occasion de revenir brièvement sur l'appartenance maçonnique du poète. Néanmoins je le précise d'emblée : cette appartenance n'est nullement avérée et repose essentiellement sur des suppositions. Il n'y a pas - à ma connaissance du moins - de preuves matérielles de cette appartenance. Cependant, je n'oublie pas que le XIXe siècle recèle d'innombrables pièges. En effet, la vie maçonnique de l'époque ne s'embarrassait guère de formalités administratives même si celles-ci n'étaient pas absentes. Il était donc relativement facile pour un homme, même jouissant d'une certaine notoriété, d'être initié à la franc-maçonnerie dans une relative confidentialité. La postérité de son appartenance était tributaire du soin fort variable accordé par les loges à la conservation de leurs archives.

    Une chose semble établie en tout cas, c'est que Charles Baudelaire a eu un franc-maçon dans son entourage familial immédiat tout comme Honoré de BalzacVictor HugoStendhal ou Nerval. Le général Aupick, beau-père du poète, a en effet appartenu à la loge La Philadelphie à l'orient de Gravelines (cf. René Wibaux, « La loge de Gravelines », Acacia, n°4, 1933) sans grande conviction. Mais cette proximité familiale, bien entendu, ne suffit pas à faire de Baudelaire un frère et ce d'autant plus qu'il ne s'entendait absolument pas avec son beau-père. 

    On a pu également soutenir que Caroline Dufaÿs, la mère de Baudelaire, appartenait à la franc-maçonnerie d'adoption sans apporter non plus de preuves décisives. La seule affirmation concernant l'appartenance maçonnique de Charles Baudelaire vient du frère Roland Dumas. Dumas, alors avocat, conseillait Mme Henriette Renaut de Broise. Celle-ci était la petite fille d'Eugène de Broise et la petite nièce d'Auguste Poulet-Malassis, les deux éditeurs de Baudelaire condamnés avec lui en 1857 pour outrage aux bonnes moeurs suite à la publication du recueil Les Fleurs du Mal. Voici ce que Roland Dumas avait déclaré au journal Le Figaro à propos des relations entre le poète et ses éditeurs (Le Figaro, cité par le Bulletin du Centre de documentation du Grand Orient de France, numéro 51, p.88): 

    « Ils s'étaient connus au sein d'une loge maçonnique, car l'auteur des « Fleurs du Mal » était franc-maçon ; sa mère également et celle-ci alignait souvent en bas de ses lettres cinq points significatifs (...) d'autre part le poète apposa les trois points symboliques sur l'acte par lequel il cédait ses droit à Poulet-Malassis et au beau-frère de ce dernier Eugène de Broise, tous deux imprimeurs-libraires et membres de la loge Saint-Christophe à Alençon. »

    signature.jpgVoici donc la fameuse signature de Baudelaire à laquelle Dumas a fait allusion. On distingue en effet trois points. Le premier marque l'abréviation du prénom (rien d'original). Le deuxième est situé sur la lettre i (ce qui est d'une prévisibilité confondante) et le troisième est assimilable au point qui ponctue une phrase ou marque l'arrêt de la plume. Il faut donc avoir, à mon avis, un esprit particulièrement inventif pour y déceler une quelconque qualité maçonnique. Ou alors il faut admettre qu'il existe beaucoup de francs-maçons qui s'ignorent.

    signature2.jpgLa signature de Caroline Aupick n'est guère plus probante. On distingue bien six points et non cinq. Trois peuvent s'expliquer pour les mêmes raisons que précédemment. Les trois autres entre les deux lignes paraissent être une fantaisie ou bien la volonté de symboliser trois baisers comme cela se fait parfois. Cette signature termine en tout cas un courrier de Madame Aupick à une certaine veuve Vernazza qui venait de perdre son fils. Il convient de préciser qu'on ne trouve dans cette lettre de condoléances aucune allusion maçonnique. La mère de Baudelaire y exprime simplement des paroles réconfortantes et présente à Madame Vernazza « ses sentiments distingués ». 

    Il existait en outre une loge à Alençon dont le titre distinctif complet était Saint-Christophe de la Forte Union. Cette loge avait été constituée sous les auspices de la Grande Loge de France le 2 juillet 1764. Elle s'est agrégée ensuite au Grand Orient de France le 23 septembre 1774. Je ne suis pas sûr en revanche que cette loge ornaise était toujours en activités au dix-neuvième siècle, en tout cas dans les années 1840/1850. 

    Enfin Dumas dit bien que Baudelaire et ses éditeurs se sont connus dans une loge maçonnique mais il se garde bien d'en indiquer le titre distinctif. Ce qui paraît assez invraisemblable car comment être sûr d'une rencontre sans en donner le lieu précis ?

    Que reste-t-il alors sinon l'oeuvre poétique ? Certains ont donc interprété les poèmes afin de leur trouver un sens maçonnique caché. Par exemple, on a pu considérer que le poème L'Albatros était une allégorie de l'initiation ou de la démarche initiatique. L'exégèse, parfois, emprunte des chemins sinueux...

    Comment ne pas songer non plus à ces célèbres vers (Les Fleurs du Mal, IV) ? :

    « La Nature est un Temple où de vivants piliers,
    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
    L'homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l'observent avec des regards familiers (...) »

    Temple, piliers, paroles, symboles... Il en faut peu pour conforter ceux qui voient en Baudelaire un franc-maçon. Or, là encore, il est difficile d'y voir une allusion d'appartenance maçonnique.

    Bref, si Charles Baudelaire avait été vraiment franc-maçon, sans doute en eût-il parlé simplement, sans chercher à le dissimuler, je ne dis pas dans ses poèmes, mais au moins dans sa correspondance. Nous en aurions probablement conservé des traces objectives et des témoignages.

    (Cette note est la 400ème du blog)

  • Chroniques d'Histoire Maçonnique n°79. Franc-Maçonnerie et Littérature

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    chm79-couv-perspect.jpgJe pensais vous faire une présentation de la dernière livraison des Chroniques d'histoire maçonnique que Conform Edition a eu la grande gentillesse de m'adresser. Mais La Maçonne m'a devancé. Je vous renvoie donc à son excellent compte-rendu. Je me permettrai d'émettre simplement ici quelques rapides observations de lecture.

    1°) Je n'ai pas vraiment compris le lien entre le titre du dossier - franc-maçonnerie et littérature - et les deux articles qui le composent. Il me semble que le titre du dossier est un peu trop « fourre-tout » et qu'il contraste avec les articles hyper spécialisés mais fort intéressants de François Labbé sur Joseph Uriot et de Patrick Lepetit sur surréalisme et légende templière.

    2°) J'ai beaucoup apprécié l'article consacré à Max Théret, le fondateur de la FNAC, qui résulte, en partie, d'une lecture de son autobiographie restée inédite. Le manuscrit de Théret n'a pas trouvé d'éditeur : d'après Philippe Rochefort, il est rempli de commentaires désobligeants, voire injurieux et son ton général rend sa publication délicate. C'est certainement vrai mais néanmoins très frustrant pour le lecteur qui est ainsi privé d'un témoignage précieux. Quoi qu'il en soit, le parcours de Max Théret, socialiste, millionnaire et franc-maçon, est des plus étonnant.

    3°) J'ai également apprécié l'article de Mirko Vondrak sur l'histoire de la loge Science et Travail André Crémieux à l'orient de Paris et celui écrit par Alain Gibon sur l'allumage des feux de la loge écossaise L'Espérance à l'orient d'Arras (Pas-de-Calais) le 29 juin 1835. Il est toujours émouvant d'entrer en contact avec l'histoire des ateliers même si, à titre personnel, je suis un peu las de ces articles finalement très descriptifs et très chronologiques. La veine est en effet inépuisable. En effet, il y aura toujours l'histoire d'une loge à écrire ou à remettre en perspective. 

    4°) Yves Colleu a extirpé de l'oubli Emile Carrey, un homme politique qui fut monarchiste dans sa jeunesse, puis bonapartiste avant de devenir sincèrement républicain à partir de 1867. C'est toujours un plaisir de découvrir un personnage du temps jadis, surtout quand son parcours témoigne de toute la complexité de l'histoire politique française du dix-neuvième siècle (j'ai d'ailleurs eu la même impression de complexité en lisant le portrait de Max Théret). Carrey fut à Rambouillet un homme politique, catholique, anticlérical et franc-maçon. Carrey était attaché aux idées d'ordre et de modération. C'était un républicain conservateur qui faisait partie des « hommes de bien » pour reprendre le qualificatif ironique utilisé par Henri Guillemin.

    Une fois de plus, les Chroniques d'histoire maçonnique proposent un excellent numéro que je vous recommande vivement.

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    Pour plus d'informations sur ce numéro des Chroniques d'histoire maçonnique, cliquez ici.

  • Stendhal, le franc-maçon entre parenthèses

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    Autant l'appartenance maçonnique de Balzac est sujette à caution, autant celle de Stendhal semble très probable bien que toujours discutée. L'intéressé la révèle d'ailleurs d'une façon très curieuse dans son Journal à la date du 20 août 1806 (Stendhal, Journal, tome 3, 1806-1810, éd. Le Divan, Paris, 1937, annoté par Henri Martineau, p.96) :

    « Barilli est bien loin du comique de bon ton de Martinelli, mais il a une voix bien plus forte.

    (Je lis avec beaucoup de plaisir l'Esprit des lois. J'ai été reçu franc-maçon vers le 3 août) (123 livres).

    Me voilà, je crois, au courant pour le théâtre en ajoutant que j'ai assisté au deuxième concert de Mme Catalani (parfait) et une fois à l'Opéra dans la loge de Martial, peu de jours après son arrivée. »

    Stendhal fait une brève allusion à son initiation maçonnique - entre parenthèses - alors que l'essentiel de son propos concerne ses sorties au théâtre ! Le moins que l'on puisse dire est que l'enthousiasme de l'auteur est contenu. Celui-ci paraît davantage préoccupé par les performances des acteurs que par son entrée dans l'ordre maçonnique. Un non événement en somme.

    On trouve une allusion tout à fait anecdotique à la franc-maçonnerie dans des notes de Stendhal rédigées pour lui-même ou pour ses rapports politiques au ministère des affaires étrangères (cf. Stendhal, Mélanges de politique et d'histoire, éd. Le Divan, Paris, 1933, p.316). Rien de bien transcendant ou qui puisse témoigner d'une réflexion particulière ou originale à ce sujet.

    Il est possible de déceler une allusion à la franc-maçonnerie dans ce passage du roman Le Rouge et le Noir  (chapitre 17) :

    « Un jour, madame de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari, l’ennemi de Julien.

    – Mais, madame, c’est aujourd’hui le dernier vendredi du mois, répondit cet homme d’un air singulier.

    – Allez, dit madame de Rênal.

    – Eh bien ! dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église autrefois, et récemment rendu au culte ; mais pour quoi faire ? voilà un de ces mystères que je n’ai jamais pu pénétrer.

    – C’est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit madame de Rênal ; les femmes n’y sont point admises : tout ce que j’en sais, c’est que tout le monde s’y tutoie. Par exemple, ce domestique va y trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché de s’entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton. Si vous tenez à savoir ce qu’on y fait, je demanderai des détails à M. de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique afin qu’un jour ils ne nous égorgent pas. » 

    Pour Serge Hutin (1929-1997), il s'agit d'une évidente allusion à la franc-maçonnerie. Daniel Ligou (1921-2013), lui, est plus mesuré et estime qu'il peut s'agir aussi de la société secrète des Chevaliers de la Foi (cf. Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, 3ème édition, Paris, 1991, p.1141). Dieter Diefenbach émet l'hypothèse qu'il puisse s'agir d'une congrégation catholique (cf. Stendhal und die Freimaurerei, Die literarische Bedeutung seiner Initiation, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 1991, pp. 79 et suivantes) dans la mesure où Le Régulateur du Maçon de 1801 était réticent à l'initiation des domestiques.

    En tout cas, l'appartenance maçonnique de Stendhal a pu être confirmée grâce aux recherches de MM. Georges Andrieux, Henri Martineau (1882-1958) et Francis Ambrière (1907-1990). On sait que l'écrivain a appartenu à la loge Sainte-Caroline à l'orient de Paris. L'un des officiers de cette loge, Martial Daru (1774-1827), était avec son frère Pierre (1767-1829) un des cousins et protecteurs de Stendhal qui le cite d'ailleurs par son prénom dans l'extrait du Journal. Son nom figure sur le tableau de cette loge en 1806-1807. J'ai cherché un article d'Henri Martineau à ce sujet qui aurait été publié dans Le Figaro du 6 octobre 1935. Je ne l'ai pas trouvé. La date, pourtant indiquée par l'auteur, semble donc inexacte.

    Dans l'édition du 1er septembre 1936, Le Journal des débats politiques et littéraires reprend servilement la thèse de M. Ambrière selon laquelle Stendhal a rejoint la franc-maçonnerie pour des motifs intéressés (cf. Francis Ambrière, La Loge de Stendhal, in Mercure de France, n°922, 1er septembre 1936, p. 299 et suivantes).

    « Dans un article du Mercure de France, M. Francis Ambrière donne à son tour d'intéressants détails sur l'activité maçonnique de Stendhal. Il est incontestable (sic) que Beyle, pauvre, ambitieux, s'était fait maçon par opportunisme (sic). C'était l'époque où les loges, désorganisées par la Révolution française, trouvaient dans la faveur impériale un renouveau de prestige. La loge Sainte-Caroline avait pour vénérable d'honneur Cambacérès, archichancelier d'Empire. Et le premier diacre était Martial Daru, ami de Stendhal, dont la présence explique à la fois pourquoi Beyle eut l'idée de s'inscrire à cette loge et pourquoi d'illustres personnages consentirent à faire 'bon accueil à ce jeune homme sans fortune et sans situation. M. Francis Ambrière montre que sa qualité de franc-maçon a certainement favorisé la carrière de Stendhal. Quand, avec la chute de l'Empire, disparaît la loge Sainte-Caroline, la chance de Stendhal s'épanouit également. Et le père de julien Sorel retombe dans des ennuis d'argent qui ne le quitteront plus. »

    En réalité, Ambrière affirme plus qu'il ne démontre. Il prête des intentions à Stendhal que ce dernier n'a en réalité jamais explicitées. Ambrière finit d'ailleurs par le reconnaître (Mercure de France, n°922, op. cit., p.306):

    « Faute de loisir comme faute de conviction, la science maçonnique de Stendhal a donc dû rester assez courte. »

    Les vrais opportunistes sont généralement plus constants. Peut-être saura-t-on un jour ce que furent les véritables motivations de Stendhal ? En attendant, il est tout aussi légitime de voir dans cette initiation la volonté de Stendhal de respecter une tradition familiale. Il faut en effet rappeler que Chérubin Beyle, son père, fut aussi franc-maçon. Il faut également souligner que Stendhal, membre du corps diplomatique, a beaucoup voyagé en Europe. Ce qui n'a sans doute pas favorisé son assiduité en loge.

    J'ai une petite interprétation à proposer. Elle est sans doute un peu tirée par les cheveux mais j'ai la faiblesse de croire qu'elle n'est pas totalement dépourvue de valeur. Je veux croire que Stendhal ait été initié aux mystères maçonniques mais exactement tel qu'il l'a relaté dans son Journal. C'est-à-dire sans passion particulière. Un peu comme on accomplirait une formalité administrative ou comme on paierait un impôt de 123 livres.

    L'écrivain semble avoir vécu son admission dans la franc-maçonnerie comme un temps de l'existence mis entre parenthèses. Stendhal interrompt ses considérations sur le théâtre pour dire quelque chose qui n'a pas de rapport direct avec son sujet. A moins, bien sûr, qu'il ait inconsciemment assimilé l'initiation maçonnique à un spectacle. Stendhal donne en effet l'impression d'être allé en loge comme il s'est rendu au théâtre. Pour se distraire. Il est donc fort possible qu'il n'ait tout simplement pas trouvé le « spectacle maçonnique » à son goût.