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libre examen

  • Les origines chrétiennes de la laïcité et de la pensée libre en Occident

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    Boèce de Dacie, Siger de Brabant,Histoire, Laïcité, Philosophie, Science, Théologie, Raison, Libre Examen

    Le titre sous lequel je place mon propos mérite une explication afin d'éviter d'éventuelles incompréhensions. En cette époque où le clergé catholique romain récupère volontiers tout ce qui est susceptible de l'arranger et de lui donner meilleure image, je n'entends pas affirmer ici que la laïcité et la pensée libre s'inscrivent dans une filiation directe avec le christianisme (ce qui serait en complète contradiction par rapport à la doctrine de la Révélation et à ses implications concrètes dans l'ordre social). Je souhaite plutôt mettre en évidence le fait que l'Eglise, malgré son obscurantisme, a aussi abrité de lointains précurseurs de l'esprit moderne. En voici deux figures exemplaires : Boèce de Dacie et Siger de Brabant, philosophes du XIIIème siècle, aujourd'hui largement oubliés.

    Penser librement est un acte que l'on conçoit plus ou moins aisément de nos jours bien qu'il faille tout de même rappeler qu'une majorité d'hommes sur cette planète vit toujours sous le joug de religions intolérantes et de système politiques totalitaires. Aux XIIIème  et XIVème siècles, penser librement était tout simplement impensable. En effet, la société médiévale était une société holiste, c'est-à-dire fondée sur un dynamisme unitaire empêchant les individus de se penser comme tels, hors du cadre de la Révélation chrétienne. En d'autres termes, Dieu et l'Eglise rythmaient toutes les étapes de la vie. L'émancipation intellectuelle était automatiquement vécue comme un pêché grave, susceptible de conduire à l'hérésie.

    C'est dans ce contexte théologico-politique que Boèce et Siger, de la Faculté des arts de Paris, vont jeter un pavé dans le marigot du catholicisme romain. Prenant en quelque sorte le contre-pied de Thomas d'Aquin (la star de l'époque), nos deux compères vont ni plus ni moins démontrer que la philosophie n'est pas la servante de la théologie. Ils fondèrent leur démonstration principalement sur l'héritage aristotélicien qui commençait à pénétrer les cénacles des clercs lettrés. Le renversement de perspective était totalement révolutionnaire pour l'époque : la théologie et la philosophie sont de nature différente. La première fait intervenir une instance inaccessible à l'entendement (Dieu). La seconde la philosophie (ou la science, les deux notions étant intrinsèquement liées) demeure souveraines dans le domaine de la seule raison.

    Pour le dire autrement, que les théologiens s'occupent de la foi mais qu'ils ne se piquent pas de philosophie et de science sauf s'ils admettent que, dans ce second domaine, les références de base doivent se rechercher non dans la Révélation mais dans le Libre Examen. La réciproque est également vraie. Les philosophes ou les amis de la science doivent savoir que s'ils décident d'étudier les arcanes de la théologie, ils feront alors le choix de réfléchir dans le cadre et le respect de la Sainte Doctrine. La césure entre les domaines cités est affirmée sans ambages par Boèce de Dacie dans de Aeternitate Mundi (p. 364) :

    "Et il ressort de ceci que si le philosophe dit que quelques chose est possible ou impossible cela signifie que cela est possible ou impossible par les raisons que l'homme peut appréhender.
    Au moment même où quelqu'un abandonne les raisons il cesse d'être philosophe et la philosophie ne se fonde pas sur des révélations et des miracles."

    Boèce et Siger exposent le fait que la philosophie et la science n'ont pas pour but de préparer l'homme à l'étude de la théologie, donc des vérités divines, et a fortiori de lui fournir des raisons pour lui conférer une nouvelle légitimité. Contrairement à Thomas d'Aquin, Boèce et Siger estiment que la théologie n'a pas à instrumentaliser la philosophie et la science. Pour eux il est stupide de chercher la raison de ce que l'on doit croire par la religion puisque la foi est en elle-même inexplicable et se suffit à elle-même. De même, il est stupide de chercher dans la religion des raisons supposées expliquer la réalité ou la manifestation du monde. La réalité a des manifestations qui lui sont propres et c'est l'affaire de la philosophie et de la science de lui trouver des raisons.

    Boèce et Siger ont donc jeté les bases d'une méthodologie de la séparation de la foi et de la philosophie (ou de la science). Ils ont défendu l'idée que la recherche, le libre examen ou la pensée libre devaient exister pour eux-mêmes sans se préoccuper des implications chrétiennes des connaissances acquises et des découvertes. D'un point de vue purement intellectuel, il faut être conscient de la révolution engendrée par cette position mais pour en saisir la véritable portée historique, il convient de noter que les œuvres de Boèce de Dacie et de Siger de Brabant ont rapidement pénétré le domaine politique. L'existence d'une raison théorique, indépendante de la Révélation et des dogmes, s'est très vite accompagnée de réflexions sur l'existence d'une raison pratique ou politique. Ces réflexions, ni Boèce ni Siger ne les ont menées. Les prolongements logiques dans le domaine politique ont été donc assurés principalement par Dante dans De la Monarchie et Marsile de Padoue dans Défenseur de la Paix. La religion et la philosophie sont pensées comme deux domaines distincts. Elles ne doivent pas être confondues. On connaît la parole de Jésus "rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" (Luc 20:25). L'ordre religieux doit donc se préoccuper de ses propres affaires et l'ordre politique des siennes.

  • Le "Collectif laïque" se ridiculise

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    Le "Collectif laïque" vient de publier un communiqué de presse dont je retranscris ci-après un extrait :

    "Quand les parents se présentent à l’école à titre personnel, ou de représentants de parents d’élèves, ils sont libres de manifester leur croyance. Leur situation est radicalement différente quand ils deviennent accompagnateurs d’élèves en activité scolaire.

    Le Collectif laïque tient à exprimer son profond désaccord avec les propos de Mme Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l’Education nationale, concernant le port de signes religieux par des parents accompagnant les sorties scolaires : « Le principe c’est que dès lors que les mamans (les parents) ne sont pas soumises à la neutralité religieuse, comme l’indique le Conseil d’État, l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception."

    Le problème est que la citation de la ministre est tronquée si j'en crois le blog "Sous la voûte étoilée", pourtant peu suspect de complaisance à l'égard des clergés.

    Mme Vallaud-Belkacem a déclaré devant l'Observatoire de la Laïcité (une de ces nombreuses instances consultatives qui coûtent cher à l'Etat et qui ne servent pas à grand-chose si ce n'est à rédiger des rapports ou des avis qu'on rangera soigneusement après dans les armoires des ministères en attendant de les passer au broyeur) :

    "Tout en rappelant mon attachement à la neutralité du service public, je vous indique que ma position est conforme à celle qu’a rappelée le Conseil d’État : "les parents accompagnant des sorties scolaires ne sont pas soumis à la neutralité religieuse". Ils ne peuvent être considérés comme des agents auxiliaires du service public et soumis aux règles du service public. Pour autant, il peut y avoir des situations particulières, liées par exemple à du prosélytisme religieux, qui peuvent conduire les responsables locaux à recommander de s’abstenir de manifester leur appartenance ou leurs croyances religieuses. C’est un équilibre qui doit être trouvé par les responsables de terrain et les cas conflictuels restent heureusement limités. Pour autant, je veux réaffirmer un principe et une orientation. Le principe c’est que dès lors que les mamans (les parents) ne sont pas soumises à la neutralité religieuse, comme l’indique le Conseil d’État, l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception."

    La ministre n'a rien dit d'extraordinaire. Elle s'est bornée à rappeler le droit public actuellement en vigueur et la position évidente et pragmatique du Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative du pays. Les parents d'élèves accompagnateurs ne sont pas des agents non titulaires de la fonction publique (contractuels). Ils ne sont pas placés sous la tutelle du ministère de l'éducation nationale et, par conséquent, ils ne sont pas soumis à la neutralité religieuse. Ce sont des bénévoles qui pallient les carences d'un Etat incapable de dépêcher des fonctionnaires ou des contractuels pour encadrer les élèves en sortie scolaire.

    Que craint ce "Collectif laïque" au juste ? Qu'une maman voilée ou un papa barbu profite d'un trajet en bus pour endoctriner le chauffeur et les enfants et les amener en Syrie ? Qu'une Marie-Chantal ou Jean-Edouard leur fasse le catéchisme en douce ou leur fasse chanter des cantiques ? Je l'ignore.

    En tout cas, ce débat est tellement oiseux et ridicule qu'on en oublie les priorités car, au fond, qu'est-ce qui est le plus important ? Le signe religieux éventuellement porté par un parent accompagnateur ou bien le fait que le personnel éducatif puisse être suffisamment épaulé par des parents volontaires lors des sorties scolaire ? Les responsables d'établissement ne sont-ils pas les mieux placés pour évaluer l'intérêt des enfants et les risques d'atteinte à la laïcité ? Eux seuls connaissent bien les parents impliqués dans la vie scolaire. Ils sont en capacité d'évaluer, au cas par cas et avec le concours du personnel éducatif, les risques de prosélytisme. La position de la ministre obéit donc au bon sens et je ne vois vraiment pas ce qu'elle aurait pu dire de plus. Le Conseil d'Etat n'a pas dit davantage et s'est contenté de rappeler ce qui, là aussi, relève du bon sens :

    « Les exigences liées au bon fonctionnement du service public de l'éducation peuvent conduire l'autorité compétente, s'agissant des parents qui participent à des déplacementsou des activités scolaires, à recommander de s'abstenir de manifester leur appartenance ou leurs croyances religieuses ».

    Il est donc consternant que ce "collectif" perde son temps à défendre une vision liberticide de la laïcité qui n'existe pas dans les textes de loi. Quel dommage également de tronquer les propos de la ministre de l'éducation nationale pour jeter implicitement le doute et la suspicion sur sa loyauté à l'égard de la laïcité des institutions républicaines. C'est politiquement maladroit et malvenu. Sans s'en rendre compte, ce "Collectif" se ridiculise et ridiculise la laïcité.

    J'apprends que le communiqué de ce collectif hétéroclite a été imprudemment signé par des obédiences maçonniques dont la mienne : le Grand Orient de France. Une fois de plus, je dois malheureusement constater que le Grand Orient de France ne respecte pas la liberté absolue de conscience de ses membres, lesquels se retrouvent engagés, sans qu'on leur ait demandé quoi que ce soit, dans une polémique aussi stérile que dérisoire. Et qu'on ne fasse pas croire que l'urgence commandait une telle signature en dehors de la consultation des loges !

    Je suis franc-maçon du Grand Orient de France et, à titre personnel, je désapprouve totalement cette ligne laïcarde, fondée sur une approche dogmatique et non pragmatique de la vie sociale ainsi que sur une interprétation biaisée des lois en vigueur. C'est cette vision laïcarde (et non laïque) qui a conduit, à maintes reprises, les apparatchiks de mon obédience a soutenir des énormités telles que la neutralité de l'espace public ou la neutralité de l'Etat.

    Non ! l'espace public n'est pas neutre. Il ne l'a jamais été en République. C'est au contraire le lieu de la libre expression des convictions politiques, sociales et religieuses, des modes vestimentaires, des goûts, des tendances, etc. L'espace public, c'est précisément le brassage des idées, le métissage, la rencontre avec celui qui diffère de soi, qui peut heurter, déranger, inquiéter même. Ce n'est donc pas l'effacement de l'individu dans le corps social, ce n'est pas davantage l'uniformisation de la pensée. La seule limite à cette liberté publique est le trouble manifeste et illicite à l'ordre public, notion juridique très encadrée et que les tribunaux administratifs apprécient strictement.

    Non ! l'Etat n'est pas neutre. Sous le régime de la séparation, l'Etat et les églises ne s'ignorent jamais. Faut-il rappeler que le ministre de l'intérieur est aussi en charge des cultes ? C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il a besoin d'interlocuteurs (c'est ce qui a conduit à structurer l'islam de France avec les difficultés que l'on sait). L'Etat et les collectivités locales ont la possibilité de mettre à la disposition des fidèles des lieux de prière en application de la loi du 2 janvier 1907 concernant l'exercice public des cultes. Faut-il faire la liste des régimes dérogatoires à la loi du 9 décembre 1905 portant séparation de l'église de l'Etat ? Faut-il rappeler que c'est un de ces régimes dérogatoires qui a permis la construction en 1926 la Grande Mosquée de Paris sur fonds publics (cf. loi du 19 août 1920) ? Et qu'on n'aille pas me dire que cette dérogation là est regrettable. C'est bien le moins que la République pouvait faire en hommage aux 70 000 soldats, de confession musulmane, morts ou blessés pour la patrie en 1914-1918 alors que cette même patrie n'a pas été foutue d'accorder à ceux qu'on appelait alors "les indigènes" les droits civils et politiques avant 1945 !

    La laïcité est une préoccupation constante du GODF à tel point que l'article 1er de sa Constitution, qui se suffisait pourtant à lui-même (du moins quand on sait lire et quand on connaît le sens des mots), a été modifié. Il a été ajouté : "La Franc-Maçonnerie attache une importance fondamentale à la laïcité." C'est dire à quel point le sujet est sensible.

    Sur la forme, cette modification est regrettable car elle est redondante. En effet, l'article 1 énonce depuis 1877 :

    "Elle [la franc-maçonnerie] a pour principe la tolérance, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience. Considérant les conceptions métaphysiques comme relevant de l'appréciation individuelle de ses membres, elle se refuse à toute affirmation dogmatique."

    J'ajoute enfin que tout frère nouvellement initié ou affilié au GODF promet aussi de défendre les institutions laïques.

    Sur le fond, cette modification est en réalité une victoire de ceux qui ânonnent la laïcité comme d'autres récitent le rosaire. Elle consacre implicitement le discours maximaliste comme norme du discours laïque. Je le dis tout net : ce discours est d'abord une posture à usage interne. Il convient de bien le maîtriser, du moins si l'on a des ambitions d'appareil. Le jeu est simplissime : c'est à celui qui sera le plus laïque dans les attitudes et les prises de parole. Et malheur au candidat au Conseil de l'Ordre qui tenterait de tempérer les ardeurs de ce discours maximaliste ! On le soupçonnerait vite d'être un agent de la subversion cléricale et coupable d'une dérive droitière contraire aux principes et aux valeurs maçonniques. C'est la raison pour laquelle même les moins convaincus par ce positionnement extrême, s'en font malgré tout les relais. Après tout, pourquoi prendraient-ils le risque de dire ce qu'ils pensent alors qu'il est tellement plus facile de répéter les poncifs traditionnels de la commission nationale permanente de la laïcité ?

    Il est temps de conclure cette (longue) note en insistant sur des principes que je crois essentiels et qu'il ne faut surtout pas oublier.

    On ne rentre pas en franc-maçonnerie pour que d'autres pensent et parlent collectivement à notre place. La franc-maçonnerie n'est pas un parti politique ou une église.

    On n'est pas initié en loge pour recevoir des consignes ou je ne sais quels mots d'ordre sur les sujets qui défrayent la chronique. J'aime rappeler cette citation du profane Henri Poincaré (1854-1912) :

    "La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être."

    Le franc-maçon doit répandre les vérités qu'il a acquises par son travail de réflexion et d'échange avec ses frères. Il doit faire aimer l'Ordre par l'exemplarité de son comportement.

    Et c'est bien là toute la difficulté de l'Art royal. Tout le reste n'est que postures et communiqués de presse.

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    Ajout du 5/11/2014 à 21h08 : je constate, non sans satisfaction, que M. Jean-Louis Bianco et M. Nicolas Cadène, respectivement président et rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité, appuient Mme Vallaud-Belkacem et défendent une conception de la laïcité conforme à l'esprit de la loi de 1905.