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liberté d'expression

  • Mohicans. Connaissez-vous Charlie ?

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    Mohicans, Denis Robert, Philippe Val, Charlie Hebdo, Hara Kiri, Presse, Liberté d'expressionJe viens d'achever la lecture de Mohicans, le dernier livre du journaliste d'investigation Denis Robert. Une lecture qui me laisse un goût d'autant plus amer qu'elle s'est terminée sur fond d'attentats sanglants à Paris, dix mois après ceux qui ont décimé une grande partie de l'équipe du journal satirique Charlie Hebdo et des clients de l'hypermarché kasher de la Porte de Vincennes.

    Il ne faut pas se méprendre sur le livre de Denis Robert. Il s'agit d'abord et surtout d'un vibrant hommage à François Cavanna et, dans une moindre mesure, à Georges Bernier alias Le Professeur Choron, co-fondateurs, dans les années 1960, d'une presse satirique inédite en France, axée sur l'humour noir sans concession - « bête et méchant » - et sur l'anticonformisme social, moral et religieux, à travers deux titres devenus aujourd'hui emblématiques : Hara-Kiri et Charlie. Ces deux titres ont connu plusieurs périodes et plusieurs formats. Il s'agit ensuite du récit méthodique d'une captation de « l'esprit Choron-Cavanna » amorcée, dès 1992, par le chansonnier Philippe Val à coups de statut de société et d'habiles cessions de droits aux termes desquels les historiques du journal ont été progressivement mis sur la touche et placardisés.

    Ces deux aspects du livre sont intimement mêlés et on les retrouve tout au long des 303 pages. Denis Robert excelle dans l'art de passer de l'un à l'autre. L'auteur sait rappeler la franche camaraderie naïve et sans arrière-pensées des premières équipes pour mieux souligner le calcul et la froideur des plus récentes. « L'esprit bricolage » des années 60, 70 et 80 contraste avec les contrats et les montages juridiques des années 90 et 2000. Le côté débrouille des origines, longuement rappelé par l'auteur, n'a rien à voir avec les plantureuses plus-value réalisées par les quelques associés de la SARL éditrice de Charlie (et qui se chiffrent à plusieurs centaines de milliers d'euros). Il n'y a donc plus, selon Denis Robert, de filiation entre le discours anar, écolo, antimilitariste et anticonformiste du Charlie des origines avec celui tenu par le Charlie Hebdo au cours des 25 dernières années.

    Le livre de Denis Robert traite également des caricatures de Mahomet. L'auteur ne discute pas le bien-fondé de la publication régulière de caricatures du prophète de l'Islam par l'hebdomadaire satirique depuis 2006. C'est un choix éditorial et une volonté de lutter contre l'obscurantisme religieux qui, après tout, s'inscrit parfaitement dans le combat du journal satirique contre les superstitions et le fanatisme religieux sous toutes ses formes.

    Il émet en revanche un certain nombre de constats liés à toutes les campagnes médiatiques de Charlie Hebdo contre l'islamisme. Il rappelle qu'elles ont été un filon économique pour Charlie Hebdo confronté à une crise de son lectorat et à une chute inquiétante de ses ventes. Les numéros les plus polémiques ont été des succès commerciaux et ont permis aux éditions Rotatives de réaliser d'énormes gains (plus d'un million d'euros). Ces gains ont profité non pas aux salariés du journal, mais aux quatre associés des éditions Rotatives, à savoir Philippe Val, Cabu, Bernard Maris et le comptable Eric Portheault (Val cèdera ensuite ses parts à Charb et Riss en 2009). Cependant, ces succès commerciaux ont été ponctuels. Ils n'ont pas permis à Charlie Hebdo d'inverser durablement l'érosion de ses lecteurs et de ses ventes. Les causes sont multifactorielles et l'auteur montre qu'elles sont en grande partie liées aux choix éditoriaux et aux tensions sociales au sein de l'équipe du journal. Le licenciement du dessinateur Siné, accusé à tort d'antisémitisme, a été une cause de fracture au sein de Charlie Hebdo et, au-delà de Charlie Hebdo, au sein des journalistes professionnels et des dessinateurs de presse. Les révérences appuyées de Philippe Val à Nicolas Sarkozy ont définitivement jeté le trouble et la nomination du premier par le second à la présidence de France Inter, en 2009, a entériné la rupture avec le lectorat traditionnel de Charlie Hebdo.

    Ce faisant, Mohicans n'est pas un énième livre sur la liberté d'expression, sur ses limites et les attentats de janvier 2015. C'est d'abord, comme je l'ai dit, un ouvrage sur « l'esprit Charlie », celui des historiques du journal « bête et méchant ». C'est aussi le récit d'une amitié tumultueuse entre Cavanna et Choron et enfin l'histoire d'une captation d'héritage par Philippe Val, habilement conseillé par son ami Richard Malka, avocat au barreau de Paris.

    Denis Robert montre que Charlie était mort bien avant les terribles attentats qui l'ont si cruellement frappé le 7 janvier. Il montre que les débats internes à Charlie Hebdo continuent de plus belle et que les sommes colossales engrangées depuis l'attentat n'ont fait qu'exacerber les tensions au sein de l'équipe. Cette dernière s'interroge publiquement sur l'identité et l'avenir du journal.

    Le livre de Denis Robert est agréable à lire. J'ai néanmoins préféré tous les chapitres consacrés à l'histoire de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo. Les passages plus polémiques – et qui ont trait à l'histoire récente – sont instructifs mais je ne suis pas sûr que Val et l'avocat Malka méritent toujours le rôle de gros méchants que Denis Robert leur prête.

    En effet, Val et Malka n'ont rien fait d'illégal – d'ailleurs Denis Robert ne prétend pas le contraire – . Ils me donnent au contraire l'impression d'avoir compris que Charlie Hebdo devait être juridiquement structuré pour survivre à l'épreuve du temps, dans un secteur de la presse en crise depuis, grosso modo, le début des années 80. La maîtrise du titre du journal en fait partie. La presse se vend mal et Charlie Hebdo a toujours souffert d'une désorganisation interne et, disons-le, de la gestion pour le moins légère du professeur Choron, mort surendetté (Cavanna, lui, n'était pas versé dans la gestion mais dans l'écriture ; il laissait Choron le soin de s'occuper du volet administratif et financier qui le rebutait).

    Val et Malka ont très vite compris qu'on n'édite pas un journal à vocation nationale comme des collégiens font un fanzine. Il faut une ligne éditoriale la plus construite et la plus cohérente possible. Il faut un contenu qui aille justement au-delà du lourdingue et de l'humour bête et méchant (par exemple, Le Canard Enchaîné doit autant son succès à son esprit facétieux qu'à la rigueur de ses enquêtes). Il faut une structure administrative et financière solide. Les salariés (journalistes et administratifs) doivent aussi être payés en fin de mois. Il faut donc que les choses tournent le mieux possible sous peine de mettre très vite la clé sous la porte. Cela exige un pragmatisme dont les historiques du journal semblent avoir souvent manqué. Il est enfin normal que ceux qui investissent et prennent un risque économique pour faire vivre au quotidien une entreprise, perçoivent des dividendes en fonction du bénéfice réalisé. Après, bien entendu, il y a tout le reste dont parle Denis Robert  : les choix éditoriaux, les querelles de personnes, les rendez-vous manqués, les impairs et les erreurs. Avec pour fil conducteur le regard impuissant de François Cavanna conscient de la fin irrémédiable d'une époque.

    Denis Robert, Mohicans. Connaissez-vous Charlie ?, éd. Julliard, Paris, novembre 2015, 303 pages. ISBN 978-2-260-02901-4. Prix public : 19,50 €