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liberté

  • Le « grumpy » en franc-maçonnerie

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    grumpy.jpgSans doute est-il téméraire et présomptueux de prétendre expliquer ici les problèmes de la franc-maçonnerie des Etats-Unis d'Amérique. Et ce d'autant plus que je ne vis pas aux Etats-Unis et n'ai aucune expérience de la vie maçonnique américaine. Les connaissances que j'ai du sujet sont livresques. Il y manque les fruits de l'expérience. Néanmoins les blogs et les réseaux sociaux permettent de nouer des contacts ou d'être le témoin attentif et silencieux de discussions animées entre les frères d'outre-Atlantique. Ces moyens de communication, qui n'existaient pas il y a encore une vingtaine d'années, permettent de se faire une idée assez objective de la situation.

    Voici une image qui circule sur le web. Elle montre un ancien vénérable maître du rite d'York (le rite majoritaire dans les loges bleues aux Etats-Unis) visiblement agacé que les frères de sa loge ne suivent pas ses directives et ne reproduisent pas à l'identique ce que lui-même a fait lorsqu'il présidait son atelier. Il semble que le phénomène des « Grumpy Past Masters » (anciens vénérable maître grincheux) soit répandu aux Etats-Unis et cause de sérieux problèmes. Est « grumpy » tout frère qui, au-delà des charges maçonniques qu'il assume ou a assumées, considère que les usages maçonniques - la tradition si l'on préfère - ne peuvent évoluer. De façon plus large encore, est « grumpy » ou grincheux tout frère rebelle au changement ou qui se croit si indispensable à sa loge qu'il n'envisage pas que celle-ci puisse vivre et se développer librement sans lui. Est « grumpy » ou grincheux tout frère qui enferme sa loge dans des modalités de fonctionnement qui ne correspondent pas à ses aspirations profondes. Le « grumpy » bride systématiquement tout ce qui pourrait s'apparenter à des innovations. Il est totalement incapable de passer le relais. C'est le vénérable connard ou le con du principe de Wheaton dont j'ai déjà parlé sur ce blog. C'est celui qui cumule les dignités et truste avec ses congénères les fonctions au sein des appareils obédientiels. Le « grumpy » ou grincheux trouve, dans le pseudo-concept de régularité maçonnique, le dogmatisme nécessaire et utile qui lui permet par exemple d'exclure celui qui pense différemment, celui qui a des orientations sexuelles particulières, celui qui souhaite une ouverture plus grande des loges et des obédiences, qui aimerait boire (avec modération) des petits coups durant les agapes ou qui propose des initiatives intéressantes et nouvelles pour le bien de l'Ordre.

    Le « grumpy » ou grincheux ne serait pas un problème un soi s'il n'était pas doté d'une grande capacité de nuisance et s'il ne faisait pas fuir toutes les bonnes volontés qui, chaque année, rejoignent les loges. Le « grumpy » estime qu'il ne faut pas parler politique et religion en loge au nom des anciens devoirs et de la préservation de la fraternité. Pourquoi pas ? Sauf que cette double exclusion lui permet de faire l'un et l'autre. En effet, l'exclusion de la politique des travaux de loge revient à exclure en réalité la modernité, la réflexion critique, la liberté d'expression et la liberté de conscience. Les travaux de loge consistent à ânonner le rituel. Le « grumpy » postule l'inaptitude du franc-maçon à réfléchir, en tenue, sur la vie de la Cité. L'exclusion de la religion lui permet en fait d'imposer la croyance obligatoire en Dieu et de bannir toute expression philosophique étrangère au monothéisme tel qu'il est compris dans la Bible. Les loges tentées de mener une réflexion sociale, ne le peuvent pas alors même qu'elles auraient la capacité de le faire.

    Pour bien comprendre, je vous propose l'exemple d'une loge de l'Etat d'Indiana. Celle-ci pourra organiser des « one-day classes » et participer à des oeuvres de charité. Elle pourra inviter le frère Chris Hodapp à faire des conférences sans doute très instructives sur ses escapades à la Grande Loge de France qu'il a pu fréquenter grâce à l'autorisation du Grand Maître. Mais cette loge ne pourra pas réfléchir aux raisons qui ont amené les citoyens à faire de Mike Pence - l'actuel vice-Président des Etats-Unis - le cinquantième gouverneur de l'Indiana en 2013. Mike Pence, je le rappelle, est un créationniste, un chrétien fondamentaliste d'extrême droite, qui croit que la terre a été créé en six jours il y a quelques milliers d'années et pense que toute la destinée de l'humanité est consignée dans la Bible... Cette loge ne pourra pas non plus proposer à ses membres de l'alcool aux agapes car boire de l'alcool n'est pas convenable. Il y aura toujours un « grumpy » (un ultra-conservateur) apparatchik qui veillera au grain et auquel d'autres feront la révérence pour une charge, une promotion dans un rite, une médaille, etc.

    Ce qui est frappant, c'est de constater à quel point de nombreux frères américains sont conscients de la prédominance du « grumpy » sans pour autant chercher à y mettre un terme. La fuite ou la démission l'emporte souvent sur la résistance comme si cette dernière était jugée vaine d'avance. Je ne sais comment expliquer cette passivité sinon par une incapacité à penser une maçonnerie possible en dehors des structures obédientielles existantes. Au fond, c'est comme si l'esprit de loyauté à l'égard de structures maçonniques sclérosées prévalait sur l'esprit de scission ou d'essaimage. Ce qui n'est pas conforme aux usages n'est pas maçonnique. Cette affirmation est tellement intériorisée chez les frères américains que même les éléments les plus avant-gardistes ne songent à s'en défaire et à voir au-delà des limites (landmarks) que les grincheux leur ont inculquées. 

    Ce phénomène « grumpy » est également très présent en dehors des Etats-Unis. Il est par exemple à l'oeuvre en Grande Bretagne ou en Australie, pays dans lesquels les obédiences nationales se perdent dans des considérations marketing pour juguler la baisse de leurs effectifs au lieu d'envisager la franc-maçonnerie sous l'angle de la liberté et de la souveraineté des loges. Si la tradition ou le respect des usages est important, et parfois fondamental, encore faut-il garder la mesure. Tout est une question de dosage. Un franc-maçon ou une loge a besoin de diversité et de liberté.

    En France, bien sûr, les grincheux existent ! Ils sont également très actifs et peuvent pourrir la vie des ateliers. Mais les francs-maçons hexagonaux ont sans doute un avantage sur eux. Cet avantage est la chance d'avoir un paysage maçonnique divers où coexistent plusieurs manières de concevoir le travail maçonnique. C'est le « bordel gaulois » auquel mon ami Régis Blanchet aimait faire allusion. Et c'est peut-être la raison pour laquelle la franc-maçonnerie française est si dynamique en dépit de l'ostracisme dont elle est frappée par la maçonnerie anglo-saxonne.

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    Je dédie cette note au frère Christophe Habas et lui souhaite un prompt rétablissement. 

  • La rupture de 1862

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    valparaiso.jpg

    Le Grand Orient de France aime se répandre coutumièrement dans de soporifiques leçons sur la République, la démocratie et la laïcité comme s'il avait été de tout temps le gardien sourcilleux de ces concepts politiques. Il n'en est rien bien évidemment. L'attachement revendiqué de l'obédience à la République ne date que de la chute du second Empire. Avant cette date, le Grand Orient de France était impérial.

    Je vais consacrer cette note à un fait très peu connu des francs-maçons français : la rupture de 1862 qui a provoqué au Chili la naissance d'une franc-maçonnerie nationale. J'espère montrer humblement que la franc-maçonnerie française devrait se mêler de politique avec prudence et discernement. J'espère aussi montrer à mon obédience, et plus particulièrement à ceux qui parlent en son nom, que les postures actuelles ne doivent pas faire oublier le passé. Que si nous n'avons pas à rougir de notre histoire, il faut savoir aussi l'envisager dans sa globalité en tenant compte des épisodes les moins glorieux.

    Revenons à la rupture de 1862. Tout a commencé par la publication du décret impérial n°9862 du 11 janvier 1862 au Moniteur du 14 janvier 1862 (le journal Officiel de l'Empire)  :

    « Vu les art. 291 et 292 du Code pénal, la loi du 18 avril 1834 et le décret du 25 mars 1852 ; Considérant les vœux manifestés par l'ordre maçonnique de France de conserver une représentation centrale ;

    Sur la proposition de notre ministre de l'intérieur,

    Avons décrété et décrétons ce qui suit :

    Art. 1-. Le grand maître de l'ordre maçonnique de France, jusqu'ici élu pour trois ans et en vertu des statuts de l'ordre, est nommé directement par Nous pour cette même période.

    Art. 2-. Son Excellence le maréchal Magnan est nommé grand maître du Grand-Orient de France.

    Art. 3. Notre ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du-présent décret.

    Fait au palais des Tuileries, le 11 janvier 1862.

    Napoléon.»

    Napoléon III avait voulu mettre fin aux querelles intestines et imposer l'unité de la franc-maçonnerie française en nommant un profane à la tête du Grand Orient de France : le Maréchal Magnan, un de ses hommes de confiance. Celui avait reçu le 8 février 1862 les trois degrés symboliques et les trente hauts grades écossais par simple communication. Une mesure scandaleuse que les responsables de l'obédience et l'écrasante majorité des loges ont accepté sans broncher.

    Or, à 11500 km de la France, au Chili, cette décision a été douloureusement ressentie. Il faut savoir que le Grand Orient de France comptait dans ce pays quatre loges symboliques : L'Etoile du Pacifique, et Union fraternal,  toutes deux à l'orient de Valparaiso, Aurore du Chili à l'orient de Concepcion et enfin Orden y Libertad à l'orient de Copiapo. Bien que le Chili soit devenu indépendant en 1818, il n'existait pas d'obédience nationale. La franc-maçonnerie chilienne, qui s'est développée à partir de villes portuaires comme Valparaiso, a été renforcée par des immigrants, notamment venus de France.

    arlegui.jpgLa nomination du Maréchal Magnan a donné le signal du départ. Trois des loges du Grand Orient de France se réunirent en assemblée générale à Valparaiso le 29 avril 1862 pour donner naissance à la Grande Loge du Chili avec pour premier grand maître Juan de Dios Arlegui. Seule L'Etoile du Pacifique resta fidèle au Grand Orient de France (elle finira par le quitter en 1920). Pour la franc-maçonnerie chilienne le Grand Orient de France était devenu irrégulier en acceptant de se soumettre à une décision du pouvoir politique contraire à ses statuts.

    Pendant ce temps, en France, la querelle entre le Grand Orient et le Suprême Conseil de France battait son plein, y compris par voie de presse. Le maréchal Magnan, nommé Grand Maître de l'Ordre maçonnique de France, avait pris le décret suivant sous forme d'ultimatum :

    « Nous maréchal de France, grand-maître de l'Ordre maçonnique de France,

    Vu le décret de S. M. l'Empereur, en date du 11 janvier 1862, qui nous nomme grand-maître de l'Ordre maçonnique en France ;

    Attendu que, par ce décret, le gouvernement de l'Empereur ne reconnaît aucune autre puissance maçonnique que celle du Grand-Orient de France, et qu'il place sous notre direction les divers rites maçonniques répandus en France ;

    Attendu que, par notre avis en date du 1er février dernier, nous avons fait connaître aux chefs de des divers rites les décisions du gouvernement ;

    Attendu que, par notre circulaire en date du 30 avril dernier, nous avons porté de nouveau ces faits à la connaissance de tous les Maçons, de tous les ateliers, de tous les chefs des Obédiences dissidentes, et que nous les avons invités à se conformer à la loi en se rangeant sous la bannière du Grand-Orient de France ;

    Attendu que ces divers pouvoirs maçonniques n'étant ni nommés par le chef de l'Etat ni par les maçons de leur obédience, forment une autorité contraire à tous les principes fondamentaux de la franc-maçonnerie ;

    Attendu que, malgré nos appels fraternels et malgré le délai moral suffisant qui leur a été accordé, ces chefs des ordres dissidents, notamment ceux qui ont dirigé le Suprême Conseil, sont restés sourds à notre invitation ;

    Considérant que cette conduite est antimaçonnique et que les obligations de notre mandat nous imposent le devoir d'y mettre un terme ;

    Considérant qu'il importe au plus haut degré que la maçonnerie française soit le plus promptement possible organisée et centralisée selon les volontés du chef de l'Etat, l'unité seule pouvant permettre à l'Ordre la réalisation du ses grandes et sublimes aspirations ;

    Avons décrété et décrétons :

    Art. 1er. Les pouvoirs maçonniques connus sous les noms de Suprême Conseil, de Misraïm, et tous autres, sous quelque titre que ce soit, sont dissous.

    Art. 2. Seront et demeureront également dissous les ateliers de tous degrés qui relevaient de ces obédiences si, d'ici au 10 juin prochain, ils n'ont pas adhéré à notre circulaire du 30 avril et formellement déclaré ne reconnaître que le Grand-Orient de France comme seule et unique puissance maçonnique en France. 

     Art. 3. Tout atelier, toute réunion maçonnique  qui ne pourrait justifier de sa soumission, et par conséquent invoquer notre protection personnelle, sera passible des dispositions de la loi.

    Art. 4. Les loges du Suprême Conseil qui passeront sous notre obédience conserveront leur dogme, leur rite écossais, et seront traitées par nous avec la même bienveillance, la même fraternité que les loges du Grand-Orient qui travaillent au rite écossais: seulement elles seront sous un autre chef. 

    (...)

    Donné à l'Orient de Paris, le 22 mai 1862.

    Le maréchal de France, grand-maître de l'Ordre maçonnique »

    Ce qui avait provoqué la réponse cinglante de Jean Viennet, souverain grand commandeur du Suprême Conseil de France, trois jours plus tard, le 25 mai 1862 :

    « Monsieur le maréchal,

    Vous me sommez pour la troisième fois de reconnaître votre autorité maçonnique et cette dernière sommation est accompagnée d'un décret qui prétend dissoudre le Suprême Conseil du rite écossais ancien et accepté. Je vous déclare que je ne me rendrai pas à votre appel, et que je regarde votre arrêté comme non avenu.

    Le décret impérial qui vous a nommé grand-maître du Grand-Orient de France, c'est à-dire d'un rite maçonnique qui existe seulement depuis 1772, ne vous a point soumis l'ancienne maçonnerie, qui date de 1723. Vous n'êtes pas, en un mot, comme vous le prétendez, le grand-maître de l'Ordre maçonnique en France, et vous n'avez aucun pouvoir à exercer a l'égard du Suprême Conseil que j'ai l'honneur de présider ; l'indépendance des loges de mon obédience a été ouvertement tolérée, même depuis décret dont vous vous étayez sans en avoir le droit. L'Empereur seul a le pouvoir de disposer de nous et si Sa Majesté  croit devoir nous dissoudre, je ma soumettrai sans protestation mais, comme aucune loi ne nous oblige d'être Maçons malgré nous, je me permettrai de me soustraire, pour mon compte, à votre domination.

    Je n'en suis pas moins, de votre dignité, monsieur le maréchal, le très humble et très obéissant serviteur.

    Viennet. »

    Chili, France, Franc-Maçonnerie, GODF, GLC, Valparaiso, Paris, Santiago, Liberté, Egalité, Fraternité,Il est donc facile de comprendre le choix des loges chiliennes du Grand Orient de France. Comment auraient-elles pu se sentir concernées par les manoeuvres de Napoléon III et l'extraordinaire balourdise d'un grand maître qui ignorait tout de la franc-maçonnerie ? Ce merdier n'était pas le leur.

    En 1862, le Chili était une république parlementaire tandis que la France était une dictature. Le parti libéral (parti de gauche) avait pris le pouvoir et mis un terme à trente ans de gouvernement conservateur. La croissance économique était très forte, grâce notamment à l’exploitation par les Chiliens et les Britanniques du salpêtre dans la zone d’Antofagasta appartenant à la Bolivie. Les investisseurs étrangers étaient nombreux. Le pays attirait sans cesse de nouveaux immigrants. Ces immigrants ont participé au renforcement de la maçonnerie chilienne, laquelle a joué un rôle de plus en plus considérable, au fil des décennies, y compris sous les périodes de forte instabilité politique.

    Bref, les frères chiliens ont tout simplement appliqué à l'époque un vieux proverbe du pays qui dit:

    « Ne pèle pas le fruit s'il est pourri. »

  • Franc-Maçonnerie, soumission et liberté

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    qui frappe.jpgLa note que j'ai consacrée à mon parcours chaotique dans les ordres de sagesse du rite français a suscité quelques réactions chez les abonnés de mon infolettre. Le frère M.N., trente-deuxième du rite écossais ancien et accepté, m'a ainsi écrit un sympathique courrier électronique dans lequel il m'a fait part de sa démission, en décembre dernier, du Suprême Conseil souché sur le Grand Orient de France. Il m'a autorisé à publier sa lettre de démission. Je l'en remercie bien fraternellement car il doit être difficile de mettre un terme à un parcours de près de vingt-six ans dans les hauts grades écossais.

    Je ne me prononcerai pas sur les divergences dont ce frère fait état dans sa lettre. Je n'ai pas les moyens d'en juger. C'est son histoire. C'est son ressenti. Je retiens ici simplement l'analyse qu'il fait d'un système qu'il qualifie de tyrannique parce que fondé sur la soumission volontaire. Ce frère donne incontestablement matière à penser sur les rapports complexes que nous pouvons avoir avec la hiérarchie maçonnique, notamment quand elle nous confronte à des propos ou à des comportements que nous réprouvons dans notre for intérieur ou lorsqu'elle nous fait croiser le chemin de cons flamboyants et enrubannésCe que ce frère décrit peut en réalité s'appliquer à toute hiérarchie humaine car la franc-maçonnerie, quel que soit le rite concerné, n'a évidemment pas l'apanage de ces dysfonctionnements. Ça ne l'exonère pas pour autant de toute responsabilité. N'ambitionne-t-elle pas en effet d'être le centre de l'union ? N'offre-t-elle pas un cadre et des outils pour s'améliorer soi-même ? Il est toujours douloureux de découvrir que les actes, parfois, ne coïncident pas avec les hautes pensées.
     
    Dans les ordres de sagesse du rite français, je dois cependant dire que je n'ai jamais ressenti de pressions hiérarchiques particulières, peut-être parce que je n'ai jamais été dans une disposition d'esprit qui consistait à conserver un silence prudent dans l'espoir d'obtenir une augmentation de salaire ou une responsabilité particulière. Peut-être aussi parce que le Grand Chapitre Général est structurellement moins pyramidal et plus bordélique dans son organisation que le Suprême Conseil et que bon an, mal an, chaque frère a vocation à obtenir le quatrième ordre s'il est un minimum assidu et constant. Car il faut bien des quatrièmes ordres pour que les chapitres fonctionnent et se pérennisent.
     
    En revanche, je me suis heurté frontalement, comme ce frère, à l'imbécillité sûre d'elle-même, celle qui consiste à ériger la médiocrité en norme du travail maçonnique, celle qui interdit toute remise en cause, toute discussion qui n'aurait pas fait l'objet d'un contrôle préalable ; celle qui, par exemple, a conduit un ancien Très Sage à m'asséner brutalement des leçons de fraternité et de liberté de conscience alors qu'il a été probablement le pire président d'atelier que j'ai croisé de ma vie maçonnique, incapable d'ouvrir et de fermer correctement les travaux, donnant chaque fois l'impression de découvrir le rituel, élevant le je m'en foutisme à des sommets vertigineux ; un frère qui, en matière de liberté de conscience, était sans doute bien mieux placé que moi puisqu'il avait fréquenté, paraît-il, l'ordre intérieur du très chrétien régime écossais rectifié... J'ai appris par la suite qu'il fallait avoir été Très Sage pour espérer obtenir un jour le cinquième ordre... Tout finit par s'expliquer quand on vous donne la première lettre et que vous êtes en mesure de dire la seconde...
     
    Bref, je ne peux m'empêcher de songer à ce propos de feu Jean Mourgues, ancien Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites, que j'ai déjà eu l'occasion de citer sur ce blog :
     
    « Les grades maçonniques ne sont que des fictions dont les plus vaniteux ne savent à quoi elles les engagent. »
     
    255114976.jpgCe que disait Mourgues était vrai mais insuffisant toutefois car le problème est que les plus vaniteux sont souvent les plus bruyants et les plus entreprenants. Comme les cons de Michel Audiard, ils osent tout et c'est à cela qu'on les reconnaît. Ils pourrissent le système de l'intérieur parce qu'ils savent exploiter habilement la lâcheté de ceux qui sont à la franc-maçonnerie ce que les fidèles sont à l'Église, notamment quand ces derniers, au moment de s'apprêter à recevoir l'eucharistie, pratiquent le rite de la paix annoncé ainsi par le curé (je souligne) :
     
    « Seigneur Jésus Christ, tu as dit à tes Apôtres : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » ; ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église ; pour que ta volonté s'accomplisse, donne-lui toujours cette paix, et conduis-la vers l'unité parfaite, toi qui règnes pour les siècles des siècles. »
     
    Les fidèles se donnent ensuite la paix. Ils peuvent alors communier le coeur léger et l'esprit tranquille puisque seule la foi de l'assemblée compte. Eh bien on est dans le même registre quand certains frères disent en croyant bien faire : « Tu seras peut-être déçu par les francs-maçons mais jamais par la franc-maçonnerie. » Ils pensent préserver la paix de l'institution et exalter la foi maçonnique de cette façon sans voir le travail de sape des vaniteux, des pleurnicheurs et des emmerdeurs. Ainsi lorsque j'ai confié à un des membres de mon chapitre ma décision d'en démissionner, celui-ci m'a juste conseillé de me raviser et de jouer plutôt la stratégie du pourrissement et d'une paix hypocrite, considérant que les choses allaient finir par s'arranger tôt ou tard... Quand on dit ça, c'est qu'il est temps de partir.
     
    Je n'ai absolument pas d'amertume contrairement à ce que l'on pourrait croire. Je peux donc rassurer ceux qui se sont inquiétés de mon moral. Je vais très bien. Je continue simplement mon bonhomme de chemin au sein de la franc-maçonnerie symbolique où tout se joue et où l'essentiel se transmet. Je n'ai pas senti non plus la moindre acrimonie dans la lettre du frère M.N. Lui aussi a fait le choix de se cantonner désormais à la loge bleue. Je crois que nous nous rejoignons, lui et moi, dans l'idée que la franc-maçonnerie n'est belle que si on la considère avec sérieux, humour et gentillesse. Ces trois qualités là sont indispensables car elles ennoblissent les coeurs et rendent les hommes libres.
     
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  • La franc-maçonnerie prend position contre la libéralisation du prix des carburants au Mexique

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    chihuahua.jpg

    Pendant de nombreuses années, le Mexique a préconisé une politique de subvention publique massive des carburants afin de maintenir des prix artificiellement bas. Cette politique a abouti à grever lourdement les finances publiques. Le coût de cette politique de subvention est estimé à plus de 222 milliards de pesos (environ 984 millions d'euros), soit environ 3% du produit intérieur brut du Mexique. M. Enrique Peña Nieto, le président des Etats-Unis du Mexique élu en juillet 2012 pour un mandat de six ans, a décidé de mettre un terme à cette politique de subvention et de libéraliser le prix des carburants à compter du 1er janvier 2017 (+20% pour l'essence et +16% pour le diesel). Le gouvernement fédéral mexicain espère ainsi non seulement réaliser des économies mais aussi faire baisser les émissions de gaz à effet de serre. Les villes tentaculaires mexicaines sont en effet extrêmement polluées. Le pouvoir exécutif estime que la libéralisation du prix de l'essence contribuera à une baisse du trafic routier et incitera les citoyens à utiliser les transports publics.

    Cette mesure gouvernementale est vivement critiquée par tous ceux qui subissent cette augmentation importante des prix à la pompe. Le pays est en ce moment paralysé par des grèves, des blocages et des agressions. Les tensions sont vives car les citoyens mexicains les plus modestes risquent d'être fortement pénalisés. La Grande Loge Cosmos de l'Etat de Chihuahua vient de publier dans la presse mexicaine un communiqué hostile à la mesure. En voici un extrait :

    « Considérant :

    Que les principes de liberté, d'égalité, de fraternité et de laïcité ont contribué au développement et au progrès de notre pays, qu'ils ont été et devraient être une référence pour garantir une répartition plus équitable des ressources et des richesses, pour mener des actions en faveur de la paix, de l'équité, du bien-être, pour assurer l'égalité de tous les hommes et la justice sociale. Que la franc-maçonnerie de l'Etat de Chihuahua, humaniste et loin de tout esprit partisan, a exprimé et continue d'exprimer la ferme condamnation de tout acte gouvernemental injuste, non solidaire et contraire aux véritables intérêts du peuple mexicain (...)

    La Grande Loge Cosmos de l'Etat de Chihuahua exprime son rejet total de la politique économique du gouvernement fédéral pour libérer le prix de l'essence dans notre pays parce que cette mesure est disproportionnée et injuste, parce qu'elle ne reflète ni le désir ni la réalité du peuple du Mexique, et parce qu'elle est une régression qui affecte le bien-être des classes sociales les plus vulnérables de notre pays. »

    Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la Grande Loge Cosmos de l'Etat de Chihuahua est une obédience régulière reconnue par la Grande Loge Unie d'Angleterre. Elle siège au sein de la Confédération Maçonnique Inter-américaine comme d'ailleurs toutes les Grandes Loges des Etats-Unis du Mexique, lesquelles sont généralement très laïques, très anticléricales, très impliquées dans la réflexion symbolique et sociale, et profondément pénétrées de l'idéal des Lumières.

    L'Etat de Chihuahua est l'Etat fédéré le plus vaste du Mexique. Le salaire moyen y est de 193 pesos (8,5 euros). Il est également frontalier des Etats-Unis d'Amérique (Texas et Nouveau Mexique) et il risque de s'y produire beaucoup de tensions lorsque Donald Trump entrera effectivement en fonction. En outre, la maçonnerie mexicaine semble hostile à l'attitude du président Peña Nieto jugée trop conciliante à l'égard du nouveau président américain qui, comme on le sait, a mené une campagne électorale ouvertement raciste et xénophobe à l'égard des latinos en général et des Mexicains en particulier.

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    Je précise que la Grande Loge Nationale Française est membre la Confédération Maçonnique Inter-américaine puisque la France est présente dans les Antilles (Martinique, Guadeloupe, Saint-Martin, Saint-Barthélémy, Guyane, etc.). Jean-Pierre Servel est d'ailleurs le vice-président d'un secteur de ladite confédération qui regroupe, outre la Grande Loge Nationale Française, le Grand Orient d'Haïti de 1824, la Grande Loge de Cuba, la Grande Loge de Puerto-Rico et la Grande Loge de la République Dominicaine. Ainsi, lorsque vous entendrez des frères de la Grande Loge Nationale Française critiquer les obédiences hexagonales dites « irrégulières » parce que ces dernières feraient, selon eux, de la politique, vous pourrez leur rappeler que la Grande Loge Nationale Française reconnaît les obédiences mexicaines adeptes, elles aussi, des communiqués de presse.

    Je précise enfin que la Grande Loge Cosmos de l'Etat de Chihuahua est une obédience de rite écossais ancien accepté. Ainsi lorsque vous entendrez des frères de la Grande Loge de France théoriser sur la pureté du rite écossais ancien et accepté et partir dans des raisonnement stratosphériques sur la spiritualité maçonnique, vous pourrez les ramener sur le plancher des vaches et, en vous référant à l'exemple mexicain, leur montrer que les maçons écossais ont aussi dans le monde une longue tradition d'engagement social en faveur des plus démunis et d'implication dans les débats publics profanes.