Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

légendes

  • Joseph « Thayendanegea » Brant, le frère inattendu

    Imprimer

    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceAu dix-neuvième siècle, il y avait incontestablement une fascination pour les mystérieux liens de solidarité et d'amitié susceptibles de naître entre des francs-maçons en situation de péril imminent. La littérature maçonnique de ce temps fourmille d'anecdotes où des francs-maçons ont eu la vie sauve parce qu'ils ont su se reconnaître comme tels en utilisant, à temps et à bon escient, le fameux signe de détresse qui a, par la suite, fait couler tant d'encre chez les obsessionnels du complot.

    Grâce à ces histoires, souvent légendaires faute de sources documentaires fiables, les écrivains maçons ont entendu démontrer que la franc-maçonnerie transcendait les clivages partisans. Je voudrais revenir ici sur l'une d'entre elles que rapporte François-Timoléon Bègue-Clavel dans son livre Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes (1843). L'auteur écrit (cf. pp. 282 et suivantes) :

    « Ce n'est pas seulement parmi les peuples civilisés que la franc-maçonnerie inspire de pareils dévouements ; elle agit aussi, avec non moins de force, sur l'âme même des sauvages. Pendant la guerre des Anglais et des Américains, le capitaine Mac Kinsty, du régiment des Etats-Unis commandé par le colonel Paterson, fut blessé deux fois et fait prisonnier par les Iroquois à la bataille des Cèdres, à trente milles au-delà de Montréal, sur le Saint-Laurent. Son intrépidité comme officier de partisans avait excité les terreurs et le ressentiment des Indiens, auxiliaires des Anglais, qui étaient déterminés à lui donner la mort et à le dévorer ensuite. Déjà la victime était liée à un arbre et environnée de broussailles qui allaient devenir son bûcher. L'espérance l'avait abandonnée. Dans l'égarement du désespoir, et sans se rendre compte de ce qu'il faisait, le capitaine proféra ce mystique appel dernière ressource des maçons en danger. Alors, comme si le ciel fut intervenu entre lui et ses bourreaux, le guerrier Brandt, qui commandait les sauvages, le comprit et le sauva. Cet Indien, élevé en Europe, y avait été initié aux mystères de la franc-maçonnerie. Le lien moral qui l'unissait à un frère fut plus fort que la haine de la race blanche, pour laquelle pourtant il avait renoncé aux douceurs et aux charmes de la vie civilisée. Il le protégea contre la fureur des siens, le conduisit lui-même à Québec, et le remit entre les mains des maçons anglais, pour qu'ils le fissent parvenir sain et sauf aux avant-postes américains. Le capitaine Mac Kinsty devint plus tard général dans l'armée des Etats-Unis. Il est mort en 1822. »

    Bien entendu, il ne faut pas se formaliser outre mesure des propos racistes de Bègue-Clavel. Ils sont conformes aux préjugés de l'époque. En tout cas, l'auteur a cru déceler dans ce fait remarquable la preuve que la franc-maçonnerie était susceptible d'adoucir les moeurs, même à ses yeux les plus grossiers et les moins civilisés, et de rapprocher des ennemis mortels. Il y a néanmoins, comme on va le voir, beaucoup de fantaisie et d'inexactitudes dans ce que Bègue-Clavel rapporte (notamment des imprécisions sur l'orthographe des patronymes).

    John MacKinstry, Joseph Brant, Thayendanegea, etats-unis d'amérique, Sir William Johnson, Canada, Angleterre, françois-timoléon bègue-clavel, légendes

    Le guerrier iroquois dont Bègue-Clavel parle dans son livre a bien existé. C'était un Mohawk loyaliste. Un personnage de l'histoire américano-canadienne. Il s'appelait Thayendanegea (1743-1807) mais reçut le nom chrétien de Joseph Brant après avoir été baptisé dans la religion anglicane. Dans sa jeunesse, il fut le protégé de Sir William Johnson (1715-1774), le surintendant britannique des Indiens d'Amérique du Nord, qui était extrêmement populaire auprès des tribus indiennes. Johnson était franc-maçon et ancien Grand Maître provincial de la colonie de New York. Après le décès de son épouse Catherine en 1759, William Johnson se maria avec Molly, la soeur de Joseph Brant.

    Brant fit des études dans un Collège du Connecticut. C'était un lettré parfaitement anglophone et assimilé. Il participa logiquement à la guerre aux côtés des Anglais contre les indépendantistes américains et les Français où il acquit une solide réputation de guerrier (pour ses ennemis, Brant était the monster Brant, un être cruel, brutal, sanguinaire, anthropophage). Habile stratège, Joseph Brant parvint à fédérer en 1775 les six nations iroquoises contre les indépendantistes américains. Brant fut cependant contraint de s'exiler en Ontario (Canada) après la fin de la guerre, en 1783, qui déboucha sur l'indépendance politique des treize colonies d'Amérique du nord. A la fin de sa vie, Joseph Brant se consacra à la propagation du christianisme au sein des nations iroquoises. Il traduisit notamment les Actes des Apôtres en langue mohawk. Il mourut en 1807.

    C'est au cours de son voyage en Angleterre que Joseph « Thayendanegea » Brant fut initié aux trois grades symboliques de la franc-maçonnerie, en avril 1776, au sein des loges londoniennes Falcon et Hirams Cliftonians. La tradition dit qu'il reçut son tablier des mains du roi George III. Il n'a donc jamais pu participer à la fameuse bataille des Cèdres à laquelle Bègue-Clavel a fait allusion dans son ouvrage. En effet, cette bataille eut lieu en mai 1776. Or, Brant ne retourna en Amérique que fin juillet 1776. Il lui était matériellement impossible de rencontrer le capitaine MacKinstry dans les circonstances décrites par Bègue-Clavel. Il s'agit donc très certainement d'une invention ou en tout cas d'une histoire largement enjolivée. Dans son livre The Iroquois in the American Revolution (ed. Syracuse University Press, New York, 1972), Barbara Graymonts écrit (p.94) :

    « There has been long erroneous belief that Joseph Brant participated in the action at the Cedars. William L. Stone, Brant's biographer, claimed that Brant was there and that he saved Captain John MacKinstry from being burned at the stake by the Indians. Brant was actually in England at the time and did not return to America until the end of July 1776. Stone's error was an honest one. He based his story on the testimony of one George MacKinstry, a descendant of Captain John MacKinstry. The latter might have been saved by an Indian, but it was not Brant. »

    On trouve d'ailleurs des variantes de cet épisode mais avec un autre officier. Ce qui confirme son caractère légendaire. C'est ainsi que l'on a pu affirmer que lors de l'attaque de Cherry Valley, en 1778, le lieutenant colonel William Stacy (1734-1802) avait été épargné par Joseph Brant parce qu'il s'était fait reconnaître franc-maçon auprès de lui. Là non plus, il n'y a aucune source fiable comme le signale Allan Eckert (cf. The Wilderness War: A Narrative. Winning of America Series. Volume 4. Ashland, Kentucky : Jesse Stuart Foundation. p. 461–462).

    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceOn est donc dans un procédé narratif censé mettre en évidence la nature fabuleuse de l'appartenance maçonnique puisque celle-ci est supposée pouvoir éventuellement sauver la vie de celui qui s'en prévaut, à la condition toutefois que la bonne fortune veuille que l'agresseur fréquente lui aussi les loges (ce qui, reconnaissons-le quand même, amenuise considérablement les chances de survie).

    Je pense cependant que toutes ces histoires de soldats prêts à succomber sous les coups de l'adversaire, de voyageurs sans défense attaqués en pleine mer par de méchants corsaires, etc., et qui arrivent à s'en sortir in extremis en raison d'une appartenance maçonnique commune avec leurs agresseurs, poursuivaient aussi un but pédagogique inconscient. Inconscient dans le sens où les auteurs ne s'en sont pas rendus compte.

    Que s'agissait-il de montrer ? Tout simplement que le franc-maçon doit parfaitement bien connaître les signes, mots et attouchements des grades auxquels il a été initié s'il veut pouvoir être reconnu comme tel. Si le franc-maçon les maîtrise de manière satisfaisante, alors il ne pourra jamais être seul et ignoré d'un frère quand bien même il n'aurait pas d'autres moyens de prouver son appartenance. De façon plus générale, ces petites histoires ne font que souligner l'importance du symbole dans les rapports fraternels. Et pour ce qui concerne l'histoire de l'iroquois Brant, celle-ci montre qu'il ne faut pas trop vite juger sur les apparences car la fraternité peut parfois prendre les traits d'un visage inattendu.

  • L'écrit, support de la mémoire

    Imprimer

    les_objets_indispensables_a_ne_surtout_pas_oublier-230x230.jpgLe meilleur support de la mémoire est indiscutablement l’écrit. C’est en tous les cas lui seul qui, en tant que traces des choses, nous donne quelque assurance de ne pas oublier complètement les marques du passé et des personnes. On sait malheureusement ce qu’il est advenu des peuples qui ne connaissaient que la tradition orale. Confrontés à certaines épreuves, ils ont disparu et c’est souvent grâce à l’opiniâtreté d’érudits que le souvenir, imprécis et incomplet, de certains d’entre eux a pu parvenir jusqu’à nous.

    Ce faisant, si l’écriture est garante de la mémoire des hommes, encore faut-il qu'elle soit compréhensible. Depuis Grottenfeld, les écritures cunéiformes sont déchiffrables et ont ouvert aux chercheurs le monde fascinant de la Mésopotamie antique et 3000 ans d’histoire avant JC. Champollion, quant à lui, a percé le mystère des hiéroglyphes et jeté les bases de l’égyptologie. Que se serait-il passé si ces deux écritures étaient restées hermétiques ? Exactement ce qui s’est produit pour les Etrusques. Des monuments, des traces archéologiques, des interprétations délirantes, mais rien qui puisse nous faire pénétrer l’intimité de ces peuples.

    Les systèmes d’écriture, des plus simples aux plus élaborés, nous renseignent sur la manière dont les peuples appréhendent le monde. Et plus ces systèmes perdurent dans le temps (sur un bon millier d’années) pour un peuple donné, plus on est en mesure de percevoir comment le passage d’une pensée prélogique et mythologique à une pensée logique et scientifique s’est effectué. L’écriture est le support qui a permis cette évolution majeure. Par exemple, les peuples de Mésopotamie avaient une écriture qui collait au plus prêt au réel. Une écriture existentielle en quelque sorte qui répugnait à l’abstraction.

    20131030-MDS-atelier%20cun%C3%A9iforme2_524be06c642b6.jpgLes systèmes d’écriture des Mésopotamiens étaient organiquement attachés aux choses qu’ils désignaient (un peu à l’image des idéogrammes chinois). Ils ne leur permettaient pas l’abstraction. Les Listes et les Tensons gravées sur des tablettes venaient en quelque sorte à leur secours. Par le classement des choses (Listes), par leur comparaison en des tournois stylistiques (Tensons), les Mésopotamiens arrivaient à se détacher de la chose pour exprimer l’idée de la chose, c’est-à-dire le concept et, au-delà du concept, à élaborer des associations, des corrélations et des correspondances. L’oiseau de la Liste ou de la Tenson, c’est l’idée de l’oiseau ou, pour le dire autrement, c’est tout ce que les oiseaux ont en commun et qui les rend différents des autres espèces. Et lorsque le concept est forgé, on peut passer à l’étape suivante qui autorise les mythes, les légendes et les cosmogonies élaborées. Et de toutes ces abstractions, les premiers savoirs ont pu éclore dans toute leur splendeur. De même, en répertoriant les planètes (Listes), en les comparant (Tensons), les Mésopotamiens ont jeté les bases de l’astrologie (savoir) sur base de mythes et de cosmogonies (fondés sur des concepts). Et l’astrologie a engendré l’astronomie et a permis la mesure du temps (calendrier lunaire) et à l’homme de s’inscrire et de se penser dans l’histoire. En répertoriant les parties du corps (Listes), en les comparant (Tensons), les Mésopotamiens ont jeté les bases de la physiognomonie (savoir) sur base de mythes et de cosmogonies (fondés sur des concepts). Et la physiognomonie a engendré très progressivement à son tour la médecine. Les Grecs, eux aussi, ont compris – beaucoup plus tardivement – la puissance du verbe, du Logos, de la dialectique, de la démonstration, du raisonnement dont l’écriture est un adjuvant. Quand les civilisations mésopotamiennes étaient à leur apogée, les Grecs n’étaient encore que des tribus.

    L’oralité est le royaume de la subjectivité et de la transformation interprétative pour la bonne et simple raison qu’elle ne peut fixer les choses et qu’elle ne porte aucune trace d’un processus d’évolution. Elle est tributaire de celui qui parle, qui détient son savoir d’un autre conteur, qui lui-même le tient d’un autre et ainsi de suite. L’auditeur n’a aucune trace écrite qui lui permettrait d’avoir des points de repères. Attention, je ne dis pas que l’oralité est dépourvue de valeur. Je dis qu’elle est faible et qu’elle meurt aux premiers coups du sort s’il ne se trouve personne pour fixer le discours sur un support. Ce discours peut être connu immédiatement mais il peut trouver des lecteurs des siècles plus tard.