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  • Oswald Wirth et la guerre des mages

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    Sans titre 2.jpgLe numéro 78 des Chroniques d'Histoire Maçonnique est consacré à Oswald Wirth (1860-1943). Celui-ci est qualifié de « père de la littérature maçonnique moderne ». Pourtant, les Chroniques d'Histoire Maçonnique se gardent bien de définir la littérature maçonnique moderne. Quels en sont les critères objectifs ? Mystère. C'est la raison pour laquelle je me suis toujours méfié de ce genre d'étiquette. En effet, je pense être parvenu à montrer que l'on pouvait trouver de belles pépites sous la poussière de la « vieille littérature maçonnique » que plus personne ou presque ne lit.

    Le dossier du numéro 78 comprend en tout cas une belle étude d'André Combes sur Oswald Wirth dont je recommande la lecture. Combes y retrace le parcours maçonnique et le travail intellectuel d'Oswald Wirth mais demeure étonnamment pudique sur un des aspects de sa vie : sa relation avec l'occultiste Stanislas de Guaita (1861-1897) dont il fut le secrétaire particulier. Cette relation explique pourtant la réserve avec laquelle les ouvrages de Wirth ont été accueillis. Combes l'évoque à deux reprises. Il écrit (p. 35) :

    « Revenons à Wirth. Au sortir du service militaire en 1886, il est devenu parisien et secrétaire de Stanislas de Guaita, fondateur, en 1888, de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, dont Wirth sera un des adeptes. Il ne peut qu'être renforcé dans ses convictions de la nécessité pour la Maçonnerie d'un retour aux sources, du moins telles qu'il les imagine, par les propos de son maître à penser qui ne voit plus dans l'Art royal qu'un arbre mort. Guaita sera impressionné par les premiers travaux de Wirth sur le symbolisme qui, écrira-t-il, restituent « le fil d'Ariane » que les Maçons avaient perdu. »

    Au sujet des critiques que Louis Amiable adresse à Oswald Wirth, André Combes ajoute (p.51) :

    « On comprend la réaction d'un rationaliste [celle de Louis Amiable] qui craint que les écrits de Wirth ne servent de support à une forme d'obscurantisme mais aussi la colère de Wirth qui a d'autres soucis. Il est victime d'une cabale en milieu occultiste et atteint d'une maladie de la moëlle épinière. »

    C'est là qu'il convient de préciser ce dont il s'agit. D'abord sur sa relation avec le Marquis de Guaita. Ce dernier n'a jamais été initié à la franc-maçonnerie. Wirth y revient longuement trente ans plus tard dans la préface qu'il lui consacre dans son ouvrage Le Tarot des imagiers du Moyen-Age (éd. Emile Nourry, 1927, Paris, réédité maintes fois depuis) :

    « (…) l'entrée en relation avec Stanislas de Guaïta devint pour moi un événement capital. Il fit de moi son ami, son secrétaire, et son collaborateur. Sa bibliothèque fut à ma disposition, et, bénéficiant de sa conversation, j'eus en lui un professer de Qabbale, de haute métaphysique, autant que de langue française. Guaïta prit la peine de me former le style, de me dégrossir littérairement (…) je lui dois d'écrire lisiblement (...) Partant d'Éliphas Lévi, il était remonté aux Kabbalistes de la Renaissance et aux Philosophes hermétiques du Moyen Âge, lisant tout et comprenant tout avec une prodigieuse facilité. Les textes les plus obscurs s'éclairaient dès qu'il y projetait la clarté de son esprit solaire. Il se jouait des problèmes métaphysiques et j'étais loin de pouvoir le suivre (...) »

    Wirth défend la mémoire de son ami dans des pages si ferventes et emphatiques que l'on se demande inévitablement s'il n'y a pas eu entre eux plus qu'une communion intellectuelle. Wirth se garde bien en tout cas de rappeler que son maître, rentier désoeuvré, est mort d'une consommation excessive d'alcool et de morphine. L'historien Paul Butel écrit (L'Opium, Perrin, Paris, 2011) :

    « Des écrivains d'un plus grand talent se font prendre eux-mêmes au piège mortel de la morphine. C'est le cas de Stanislas de Guaita, l'ami de Barrès, parti d'une recherche d'esthétique baudelairienne, et connu pour son culte de l'occultisme, dont la complaisance pour les paradis artificiels lui fait augmenter les doses d'une morphine mortelle. La même drogue cause la perte d'un ami de Guaita, Edouard Dubus, qui est le dandy des cabarets littéraires de Montmartre et de Montparnasse, et qui meurt d'une overdose, place Maubert. »

    Qu'il me soit permis de préciser que le jeune Dubus, cofondateur des Mercures de France, a été retrouvé mort dans les toilettes publiques... D'autres toxicomanes ont eu plus de chance comme par exemple le bouillonnant Léon Daudet. En 1922, le fils d'Alphonse et plume de L'Action française, a d'ailleurs écrit La Lutte : roman d'une guérison (éd. Flammarion, Paris) consacré à sa cure de désintoxication. Bref, le destin tragique du Marquis de Guaita permet de relativiser grandement la sagesse qu'Oswald Wirth lui a prêtée bien des années plus tard.

    bois et guaita.jpgIl faut ensuite revenir sur la cabale dans le milieu occultiste à laquelle André Combes fait allusion. Tout est parti d'un article de l'écrivain occultiste Jules Bois (1868-1943) publié dans l'édition du 9 janvier 1893 du quotidien Gil Blas. Jules Bois y accuse Stanislas Guaita, Joséphin Peladan et Oswald Wirth d'avoir envoûté un autre occultiste, le sulfureux abbé Joseph-Antoine Boullan (1824-1893), un malade mental et pervers sexuel passé un temps par la prêtrise avant de quitter l'Eglise catholique romaine en 1875. Boullan avait été séduit par les doctrines délirantes de l'escroc Eugène Vintras (1807-1875) qui affirmait être la réincarnation du prophète Elie. En 1875, Boullan s'était unilatéralement proclamé successeur de Vintras et il était parvenu à réunir autour de lui toute une clique de disciples tous plus dingues les uns que les autres. Jules Bois relate ainsi le témoignage de Boullan après son premier malaise :

    « (Ce que je vais rapporter, je puis, sur mon honneur, le certifier textuel, et s'il y avait contestation je fais appel aux personnes présentes : M. Misme et madame Thibault).

    Les occultistes de Paris, Guaita particulièrement, sont venus ici m'arracher les secrets de la puissance. Guaita même s'agenouilla devant madame Thibault et la conjura de lui donner sa bénédiction : « Je ne suis qu'un enfant qui apprend », s'écriait-il. Pendant plus de quinze jours nous lui fûmes une famille. A peine était-il parti avec le manuscrit du « Sacrifice», le livre magique par excellence, une nuit je me ré veillai frappé au cœur. Madame Thibault, chez qui je courus, me dit: « C'est Guaita ». Je m'affaissai en criant : « Je suis mort ». Après quelques secours je pus me redresser et je me fis porter à l'autel. »

    Puis, Jules Bois cite le long témoignage de l'écrivain occultiste Joris-Karl Huysman. Ce dernier raconte la mort de l'abbé Boullan telle qu'elle lui a été rapportée par son entourage :

    « Quant à son agonie, la voici relatée par madame Thibault elle-même dans la lettre qu'elle vient de m'adresser [c'est Huysmans qui raconte], avec toute sa naïve émotion ; prenez-là au moment où nous a laissé le docteur.

    Après avoir bu une tasse de thé, il a transpiré beaucoup, j'ai rallumé le feu, je lui ai chauffé une chemise qu'il a mise et tout est rentré dans son état normal. Il s'est levé comme d'habitude et il s'est mis à écrire aussitôt le jour venu son article pour la lumière que madame Lucie Grange lui avait demandé, puis une lettre à un ami, il voulait porter cela à la poste lui-même. Je ne l'ai pas voulu, je lui ai dit qu'il faisait trop froid pour lui. L'heure du dîner est venue; il s'est mis à table et il a bien dîné, il était très gai, même il est allé rendre sa petite visite quotidienne aux dames G, et lorsqu'il est rentré, il m'a demandé si j'allais être bientôt prête pour la prière ; nous arrivons pour prier; quelques minutes, après il se sent mal à l'aise, il pousse une exclamation et il dit : « Qu'est-ce que c'est » ? En disant cela, il s'affaissait sur lui-même.

    Nous n'avons eu que le temps, M. Misme et moi, de le soutenir et de le conduire sur son fauteuil, où il put rester pendant la prière que j'ai abrégée pour pouvoir le faire coucher plus vite.

    La poitrine est devenue plus oppressée, la respiration plus difficile ; au milieu de toutes ses luttes il avait une maladie de foie et de cœur. Il me disait : « Je vais mourir, adieu. » Je lui disais : « Mais mon père vous n'allez pas mourir et votre livre que vous avez à faire il faut. bien que vous le fassiez. » Il était content que je lui dise cela. il m'a demandé de « l'eau du salut ». Après avoir bu une gorgée, il nous disait : « C'est cela qui me sauve. » Je ne m'effrayais pas trop, nous l'avions vu tant de fois aux portes de la mort et se remettre quelques heures après. Je croyais que ce ne serait que passager. Il nous a parlé jusqu'au moment de la dernière crise. Je lui dis : « Père, comment vous trouvez-vous ? » Il me jette son dernier regard d'adieu. Il n'a plus pu nous parler. Il est entré en une agonie qui a duré à peine deux minutes.

    Il est mort en saint et en martyr, toute sa vie n'a été qu'épreuves et souffrances depuis seize ans et plus que je le connais.

    « Ce que je puis vous dire pour ma part, c'est que Peladan, ce bilboquet du Midi, a tout tenté contre moi, avant et surtout après mon roman Là-Bas. Tous les honnêtes gens ont été de mon côté quand j'ai dévoilé les agissements sataniques des Roses-Croix de Paris ; mais les magiciens noirs me battent chaque nuit le crâne par des coups de poing fluidiques ; mon chat lui-même en est tourmenté, peu m'importe, je ne les crains pas. Un journal du soir, par un madrigal, m'a avisé que mon protecteur magique étant mort, je risquai fort maintenant d'y passer, mais ce dont ils ne se doutent pas, c'est que mon vrai, mon unique bouclier a été la sainteté hors d'atteinte de madame Thibault. »

    Et Jules Bois de conclure :

    « Je ne porte ici, pour ma part, aucune accusation, je crois seulement de mon devoir de relater des faits : l'étrange pressentiment de Boullan, les visions prophétiques de madame Thibault et de M. Misme, ces attaques, paraît-il, indiscutables des Roses-Croix Wird, Peladan, Guaita contre cet homme qui est mort.

    On m'a assuré que M. le marquis de Guaita vit seul et sauvage, qu'il manie (il se plaît à le laisser dire), les poisons avec une grande science et la plus merveilleuse sûreté, qu'il les volatilise et les dirige dans l'espace, qu'il a même — M. Paul Adam, M. Edouard Dubus, M. Gary de Lacroze l'ont vu — un esprit familier enfermé chez lui dans un placard et qui en sort visible sur son ordre. Ce que je demande sans incriminer qui que ce soit, c'est qu'on éclaircisse les causes de cette mort. Le foie et le cœur par où Boullan fut frappé, voilà les points que les forces astrales pénètrent.

    Maintenant que des illustres savants tels que MM. Charcot, Luys et particulièrement de Rochas reconnaissent la puissance des envoûtements, dussé-je — moi qui suis un adepte de la magie — braver des fureurs homicides, je réclame la vérité, je veux de nettes explications; je les veux comme doivent les vouloir MM. Joséphin Péladan, Stanislas de Guaita et Oswald Wird — afin que leur conscience soit légère !  »

    Bien qu'il s'en soit défendu, Jules Bois a bel et bien accusé maladroitement Oswald Wirth, Joséphin Peladan et Stanislas de Guaita d'avoir assassiné l'abbé Boullan par des moyens surnaturels ! Cette accusation délirante se fonde sur des témoignages de proches de l'abbé Boullan. Ces témoignages sont donc forcément douteux. Il est cependant fort possible que Wirth et Guaita se soient effectivement rendus au domicile de l'abbé Boullan dans l'espoir de percer ses secrets ou de devenir les dépositaires de ses prétendus mystérieux pouvoirs. Ils n'ont peut-être pas obtenu satisfaction. Les troubles mentaux de l'abbé Boullan ont alors fait le reste. L'abbé Boullan est probablement entré dans un délire de persécution en attribuant ses malaises à de la magie noire. Cyniquement, Joris-Karl Huysmans a pu alors exploiter la mort du vieil homme en l'imputant à Stanislas de Guaita, son ennemi, et en demandant à Jules Bois d'ébruiter l'affaire par voie de presse. Jules Bois aurait donc joué le rôle de l'idiot utile.

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    Quoi qu'il en soit de cette « guerre des mages », on voit bien que l'on a affaire à des esprits torturés, paranoïdes ou paranoïaques, travaillés par des idées délirantes et des fantasmes de toute puissance. Tous croient aux envoûtements, aux maléfices, aux « supérieurs inconnus », aux « forces astrales » ou aux « coups de poing fluidiques ». Cette « ténébreuse affaire » s'est soldée par un duel entre Stanislas de Guaita et Jules Bois au cours duquel le second a été légèrement blessé.

    Bref, le rappel de cette affaire grotesque amène forcément à s'interroger sur la santé mentale d'Oswald Wirth. Il paraît logique et justifié que de nombreux francs-maçons se soient méfiés d'un homme qui fréquentait assidument des personnages « borderline » à la moralité et à la probité douteuses. Wirth célébrait le symbole en loge mais s'adonnait à la magie. Comment les obédiences n'auraient-elles pas considéré avec prudence les envolées lyriques d'un homme qui prétendait ramener la franc-maçonnerie à ses origines les plus anciennes ?

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    Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°78, 9 €, à commander sur le site de Conform édition.

  • Le congrès spiritualiste de 1908

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    rené guénon,amélie gédalge,theodor reuss,henri-charles détré,georges descormiers,albert jhounet,papus,gérard encausse,congrès spiritualiste,1908,franc-maçonnerie,martinisme,ésotérisme,occultisme,france,victor blanchard,victor snellDimanche 7 juin 1908, 14h00, Grande salle des Palais des Sociétés Savantes, au numéro 8 de la rue Danton à Paris (6ème). Le docteur Gérard Encausse (dit Papus dans les milieux occultistes) jubile. Il vient de terminer son discours de bienvenue devant les délégués du congrès spiritualiste. Il s'est montré offensif :

    « Le moment est donc favorable pour montrer l'état actuel de nos forces, l'organisation de nos sociétés et leur rayonnement considérable à l'étranger. Nous essaierons de plus d'indiquer le caractère hautement utile au point de vue social de tous ces groupements. Voilà pourquoi le Congrès spiritualiste vous apparaîtra sous divers aspects que je vais efforcer de préciser dès maintenant. Tout d'abord, nous vous présenterons l'état actuel de nos forces réparties dans nos sociétés, nos correspondants dans les divers pays, nos journaux et nos libraires. C'est la revue avant la bataille. »

    Et quelle revue ! Une armée mexicaine composée de dix-sept obédiences maçonniques (dont la plupart n'est pas reconnue) et de trois autres ordres sans lien avec la maçonnerie : le Grand Orient et Souverain Sanctuaire, 33e de l'Empire d'Allemagne, la Maçonnerie Arabe, « les Fils d'Ismaël », le Suprême Conseil Universel de la maçonnerie Mixte, la Grande Loge Symbolique espagnole (rite national espagnol), le Souverain Grand Conseil National Ibérique, le Rite Ancien et Primitif de la Maçonnerie (Angleterre et Irlande), la Grande Loge Swedenborgienne d'Angleterre, la Grande Délégation portugaise du Rite National Espagnol, la Grande Loge du Cap-Vert, le Rite Bleu de la République Argentine, la Grande Loge des Maçons Anciens et Acceptés de l'Etat de l'Ohio, la Grande Loge Saint-Jean des Francs-Maçons Anciens et Acceptés de l'Etat de Massachusetts, la Grande Loge Provinciale d'Allemagne du Rite Swedenborgien, la Grande Loge Swedenborgienne de France, le Suprême Conseil 33e du Mexique, le Suprême Conseil de l'Ordre Maçonnique Oriental de Misraïm et d'Egypte pour l'Italie, l'Ordre des Illuminés d'Allemagne, l'Ordre des Rose-Croix Esotérique, l'Ordre Martiniste, l'Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix.

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    Bien entendu il ne faut pas se fier aux dénominations ronflantes. La « famille spiritualiste » représentée est aussi chétive que querelleuse. Qu'à cela ne tienne, Encausse-Papus espère bien en devenir le porte-drapeau et y diffuser ses thèses sur les esprits et la réincarnation. Le mage annonce son objectif sans détours :

    « La Franc-Maçonnerie est une création d'hermétistes. Sa constitution, ses symboles, sa lutte séculaire contre l'obscurantisme clérical le démontrent à tout observateur sérieux. Or, cette vénérable institution a été accaparée en France par des ignorants de l'hermétisme et de ses enseignements, qui ont méconnu les enseignements traditionnels, détruit le symbolisme et tripatouillé les Rituels pour transformer en association politique l'antique institution initiatique. L'Étranger où la Franc-Maçonnerie a conservé son caractère originel, a protesté contre ce matérialisme maçonnique et les excommunications pour cause d'irrégularité ont surgi de toutes parts.. »

    Une position qui confirme la circulaire de convocation au congrès spiritualiste en date du mois de janvier 1908 :

    « Il est urgent que les Français rattachés aux formations maçonniques soient mis à même d'établir un parallèle entre la véritable Franc-Maçonnerie traditionnelle et spiritualiste et les extraits d'ignorance et d'erreurs qu'on débite en France sous couleur maçonnique. Aussi, sans tenir compte des injures ni des prétentions à la régularité exclusive de ceux qui ne seraient reçus dans aucune Loge sérieuse de l'Etranger, allons-nous organiser ce un Convent des Rites Spiritualistes dont les Loges pro« clament, en tête de leurs Planches le Grand Architecte de l'Univers. Notre Frère Teder, 33e, aura la haute direction de cette importante section. Des tenues blanches, alternant avec les tenues réservées, permettront à tous nos adhérents d'assister aux fêtes maçonniques données à cette occasion. »

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    René Guénon justement. On le retrouve à la tribune du congrès spiritualiste, au second rang, revêtu d'un sautoir de supérieur inconnu de l'Ordre martiniste dirigé par Papus. Il reste sagement assis. Pourtant, le disciple ne supporte plus son mentor, l'encombrant Papus, dont il ne partage pas les thèses spirites. Guénon aspire à être sur le devant de la scène. Papus sait de son côté que l'ambitieux Guénon joue sa propre partition et qu'il a été chargé par le sulfureux Theodor Reuss, assis à la table présidentielle du congrès, de diriger un fantomatique Ordre du Temple Rénové. Chez les petits chefs de secte à la spiritualité ostentatoire, les préoccupations profanes, telles que la lutte pour le pouvoir et la volonté d'avoir ou de conserver l'ascendant sur son prochain, ne sont jamais bien loin.

    Le correspondant du journal L'Humanité, présent dans la salle, s'amuse du contraste entre le jovial Papus et les autres personnes. Papus est rayonnant. Les autres semblent faire la tronche ou prennent l'air inspiré (René Guénon, Amélie Gédalge, Theodor Reuss, Henri-Charles Détré, Victor Blanchard, Georges Descormiers, Albert Jounet, etc). Le journaliste écrit le 8 juin 1908 :

    « Le mage Papus ne s'appelle pas Papus. Il s'appelle Encausse et il est docteur en médecine. C'est un robuste gaillard, à la figure pleine et franche, moustache noire et barbe presque blanche, le front large et haut, l'oeil vif et clair (...) Au milieu de ces croyants dont il est le prophète, il conserve le sourire... Involontairement, et vainement d'ailleurs, on cherche autour de lui l'autre augure - celui dont les regards se rencontrant avec les siens, le feront rire tout à fait... Derrière la table présidentielle, à sa droite et à sa gauche, ont pris place des personnages quelconques : des messieurs, des dames dont les uns et les unes portent en sautoir des rubans moirés blancs ou rouges, rehaussés de broderies, insignes de l'Ordre auquel ils appartiennent et du Grade dont ils sont honorés... »

    L'écrivain Jules Lermina, qui connaît bien ce petit monde pour avoir présidé le congrès spirite et spiritualiste de Paris en 1889, se moque gentiment de la sauterie papusienne. Il se gausse notamment du comportement humain, bien trop humain, de ces petites chapelles qui se disputent une sagesse qu'elles ne détiennent pas. Il rappelle que toutes les affirmations sentencieuses de ces mêmes chapelles ne sont pas corroborées par la recherche scientifique. Dans les colonnes du journal Le Radical, il écrit le 12 juin 1908 sous le pseudonyme « Un Parisien » : 

    « Quand, en 1889, les mêmes adeptes se voulurent réunir en premier congrès, il se présenta cette difficulté singulière qu'on ne pouvait s'accorder sur le nom d'un président, chaque secte n'entendant pas céder la préséance à une autre. C'est ainsi qu'on vint me demander de tenir le fauteuil et que, chose plus singulière, j'acceptai la fonction offerte. Bien entendu, dès la première séance, je déclarai la vérité, c'est-à-dire que je n'étais ni martiniste, ni rose-croix, ni en un mot que je n'appartenais à aucune de ces petites églises, mais que, soucieux avant tout de la liberté de penser, je consentais très volontiers à aider, dans la mesure de mes moyens, à la manifestation de toutes les idées, si étranges qu'elles pussent paraître. Mon espoir était fort clair : je comptais que, en mettant en lumière les sciences dites occultes, j'aiderais au mouvement d'études précises, aux expériences scientifiquement instituées (...) Seulement, je dois déclarer que, depuis vingt ans, ces questions irritantes n'ont pas fait un seul pas en avant, je dis pas un seul. »

    Les propos un brin désabusés du « Parisien Lermina » rappellent ceux de Jules Bois, un autre écrivain. Dans son ouvrage publié en 1894, Les Petites Religions de Paris, celui qui s'est battu en duel contre Papus et Stanislas de Guaita, est revenu sur sa passion pour l'occultisme. Longtemps, cette activité lui était apparue comme une noble ivresse l'ayant arraché à la vulgarité de la vie. Jamais cependant il ne s'affilia à une secte, craignant trop les « marchands du temple ». Et Jules Bois d'écrire :

    « Les féeries n'amusent pas que les enfants ; mais les choses trop scintillantes sont parfois trompeuses, et j'ai grand'peur que ces temples, ces prêtresses, ces anges et ces dieux ne soient plus souvent que les hallucinations d'un rêve de flammes. »