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joseph gabriel findel

  • Le lien fraternel selon la revue Die Bauhütte

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    Je reproduis ici la version originale d'un extrait du numéro du 5 janvier 1878 de la revue maçonnique allemande Die Bauhütte éditée par le F∴ Joseph Gabriel Findel (1828-1905). Il s'agit d'un petit texte de la rubrique intitulée "Feuilleton" (cf. p. 8) dans laquelle on trouve habituellement des nouvelles des francs-maçons du monde entier. Il faut contextualiser ce petit texte. En septembre 1877, la franc-maçonnerie mondiale est secouée par la décision du GODF de supprimer l'obligation de croire en Dieu, GADLU, et en l'immortalité de l'âme pour les candidats à l'initiation maçonnique. J'ai déjà montré que cette réforme votée en septembre 1877 avait été vivement critiquée par les francs-maçons anglo-saxons et que leur violente réaction avait suscité en retour la réprobation virulente du F∴ Findel dans les colonnes de la revue britannique The Freemason. Cette dernière a répondu à son tour à Findel. La polémique n'a cessé d'enfler de semaine en semaine.

    Voici donc le texte en question. Il a la forme d'une brève. L'auteur n'est pas mentionné. Par conséquent, rien ne dit qu'il soit de la main de Joseph Findel car Die Bauhütte a toujours pu compter sur de nombreux FF rédacteurs.

    England. Der "Freemason" gibt in seiner besonders reich und glänzend ausgestatteten. Weihnachts-Nr eine besprechung sämmtlicher maurerischen Zeitschriften, mit denen er im Tauschverhältniss steht und der liebenswürdige Herausgeber, bruder Woodford, weiss jeder einige freundliche Worte zu widmen,  auch der Monde Mac, mit er der am wenigsten Übereinstimmt.

    Im Uebrigen wird die Agitation gegen den Grossorient von Frankreich mit allem Schwung betrieben, dasselbe Thema kehrt in verschiedenen Artikeln unter allen Formen und Wendungen wieder und schliesslich ists doch nur ein müssiger und leidenschaftlicher Streit um Worte. Mehrere Brüder betonen in dieser Weihnachts-Nr, dass die Maurer den Parsen, den Hindu, selbst die Amerikanische Rothhaut für aufnahmefähig halten, weil diese Alle in irgend einer Form einen Schöpfer oder ein höheres Wesen anerkennen.

    Als ob diejenigen, welche mit dem Namen Atheisten belegt werden, nicht auch ein oberstes Princip, eine Urkraft annehmen und als ob die Weltanschauung eines denkenden Mannes nicht geläuterter wäre, als die eines Feueranbeters oder rothhäutigen Indianers! Trotzdem tönt aus dem Munde jedes englischen Freimaurers : « Ans Kreuz mit ihm » und « der Jude wird verbrannt »

    Je ne vais pas faire une traduction littérale de ce texte mais plutôt exprimer l'idée générale car je ne maîtrise pas suffisamment la langue de Goethe.

    Il est tout d'abord rappelé que la revue britannique The Freemason est une revue particulièrement riche et brillante et que son numéro de Noël 1877 a été à la hauteur de sa réputation. The Freemason entretient des relations avec de nombreuses revues maçonniques dans le monde et son éditeur responsable, le F Adolphus Woodford (1821-1887), a toujours des paroles aimables pour les FF qui lui écrivent, y compris pour ceux avec lesquels il est le plus en désaccord.

    Il est ensuite relevé que les critiques contre le GODF se poursuivent. Ce sont les mêmes sujets qui reviennent dans divers articles. Et finalement, on se rend compte que toute cette agitation semble se réduire à une querelle passionné de mots.

    On retient de toute cette controverse l'idée, au fond, que les francs-maçons de Grande Bretagne seraient plus indulgents à l'égard du parsi (l'adepte de la religion de Zoroastre dans la Perse antique), de l'hindou et même de l'indien américain peau-rouge qu'à l'égard des athées. Pourquoi ? Parce que les premiers reconnaissent tous un créateur ou un être suprême sous une forme ou une autre tandis que les seconds, eux, n'acceptent pas l'idée d'un principe suprême ou d'une force primordiale. En lisant la revue The Freemason, on a donc l'impression que la représentation du monde d'un libre penseur ou d'un homme qui réfléchit n'est pas plus pure que celle d'un adorateur du feu ou d'un indien peau-rouge.

    Le texte se termine par la conclusion suivante qui a été extrêmement mal ressentie en Grande Bretagne: 
    « Trotzdem tönt aus dem Munde jedes englischen Freimaurers : « Ans Kreuz mit ihm » und « der Jude wird verbrannt » »Ce qui signifie : « Cependant retentit de la bouche de chaque franc-maçon anglais: « Crucifie-le » et « le Juif est brûlé »». Dans son édition du 26 mars 1878 (p.8), The Freemason s'indigne : "What does it mean ?" (qu'est-ce que cela signifie ?). Ce titre exprime clairement l'incompréhension. On peut lire dans la célèbre revue londonienne :

    There is no such tolerant body in existence as the English Grand Lodge. Since 1813 that Grand Lodge has pratically declared for universal toleration, and in the recent struggle in Germany against the unwise exclusion of the Hebrews, the toleration of the English Grand Lodge has more than once been appealed to brother Findekl himself (...) We persecute non one, we excommunicate no one, we condemn no one.

    La revue The Freemason proteste énergiquement. Pour elle, il n'y a évidemment pas de Grande Loge aussi tolérante que la Grande Loge Unie d'Angleterre. Depuis 1813, celle-ci pratique la tolérance universelle. Et de préciser que dans le récent combat qui a eu lieu en Allemagne contre l'exclusion absurde des juifs des loges, le F Findel, lui-même, a su se référer à la tolérance anglaise. Pour la revue britannique, personne n'est persécuté, personne n'est excommunié et condamné. Fin de la discussion.

    Je crois cependant que la revue The Freemason a commis un contresens magistral. La revue Die Bauhütte n'a jamais soutenu que les francs-maçons britanniques étaient antisémites ou appelaient aux pogroms. Comment aurait-elle pu affirmer pareille ineptie, elle qui s'est battue contre la non admission des juifs au sein de certaines obédiences allemandes ? « Crucifie-le » et « le Juif est brûlé » font, à mon avis, implicitement référence à la pièce de théâtre Nathan le Sage, du F Gottold Ephraïm Lessing (1729-1781), un classique de la littérature allemande, et plus particulièrement à la scène où le patriarche de Jérusalem réclame au templier qu’on amène au bûcher Nathan, ce juif coupable d’avoir élevé dans le judaïsme sa fille adoptive Recha alors qu'il savait qu'elle était d'origine chrétienne. Le F Lessing s'était publiquement élevé contre les Grandes Loges qui, en Prusse notamment, refusaient l'initiation aux juifs. Dans ses Dialogues pour des francs-maçons, une autre de ses pièces, Lessing a également abordé la question majeure de la tolérance qui exige que chacun dépasse les préjugés et les méfiances.

    La conclusion du passage publié dans Die Bauhütte a donc un sens tout à fait différent que celui que lui prête The Freemason. La référence implicite et subtile à l'oeuvre de Lessing est une manière de dire que les maçons britanniques se comportent à l'égard des athées ou des libres penseurs comme le patriarche de Jérusalem s'est comporté à l'égard du juif Nathan. Ils condamnent, comme lui, sur des apparences et des préjugés bien qu'ils s'en défendent. Ils s'enferment, comme lui, dans leurs certitudes et ne veulent absolument pas écouter ce qu'on leur dit. Ils oublient, comme lui, que la vérité se trouve dans le lien fraternel qui unit les hommes et qu'elle disparaît dans leurs querelles. Ce qu'un précepte maçonnique énonce d'ailleurs de la manière suivante : « La concorde grandit ce qui est petit ; la discorde annihile ce qui est grand.» Le lien fraternel est donc précieux. La franc-maçonnerie se doit de le cultiver.

    En 1877, la liberté de conscience a fait irruption brutalement dans le monde maçonnique même s'il convient de souligner que le GO de Belgique a précédé le GO de France dans cette voie. Dès le début de l'année 1878, à Leipzig (Allemagne), le comité de rédaction de la revue Die Bauhütte savait déjà que le combat en faveur de la pensée libre serait difficile et se heurterait frontalement à l'intolérance des esprits dogmatiques, que ce soit en France, en Grande Bretagne, en Allemagne ou n'importe où ailleurs dans le monde.

  • La réponse de la revue « The Freemason » à la lettre de J.G. Findel

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    Dans ma précédente note, j'ai reproduit la lettre virulente de l'historien allemand J.G. Findel qui a été publiée dans l'édition du 15 décembre 1877 de la revue maçonnique britannique The Freemason.

    Il convient, à présent, de s'intéresser à la réponse qui lui fut faite par le comité éditorial de ladite revue. Elle figure également dans l'édition du 15 décembre à la page 548. Je vous en propose une traduction ci-après et j'en ferai ensuite le commentaire.

    « Nous publions sur une autre page une lettre du Frère Findel qui, nous le craignons, ne donnera pleine satisfaction à aucun lecteur du journal The Freemason, et qui fera même l'objet d'une profonde réprobation par tous les francs-maçons anglo-saxons. Il semble que le Frère Findel ait des reproches à faire à notre article consacré aux enseignements théistiques de la francs-maçonnerie, publié dans notre édition du 1er décembre, au point d'y voir l'expression d'un papisme ! Nous laissons le soin à nos nombreux lecteurs d'apprécier cette remarque déraisonnable, injuste et en fait absurde. Pour l'instant, hélas ! Il en sort la vérité. Le Frère Findel approuve la décision du Grand Orient de France qui a été unanimement condamné par un million de francs-maçons anglo-saxons, et il semble être très en colère contre nous qui nous opposons à une innovation aussi révolutionnaire, et donc comme toutes les personnes en colère, il est un peu incohérente et, pour dire la vérité, complètement déraisonnable. Une de ses déclarations ne manquera pas d'interpeller nos nombreux lecteurs. Son argument, au regard des Anciens devoirs, est le suivant : si un homme est athée, il ne peut être absolument écarté de la Francs-Maçonnerie sauf s'il est un « athée stupide » ; une remarque brillante, digne des gentlemen les plus astucieux, et qui confirme ce dont on pouvait se douter, à savoir que le Frère Findel ne s'exprime pas souvent dans les termes les plus fins. Ceux qui comprennent l'anglais ne se laisseront pas abuser par une remarque aussi déraisonnable que puérile, car par l'épithète « stupide » nos Anciens devoirs transmettent un terme de reproche, et pas un terme palliatif au mot Athée. En paraphrasant, ces mots voudraient dire – si quelqu'un était aussi stupide pour être un athée, alors il ne pourrait pas s'intégrer à la société des Francs-Maçons qui reconnaît révérencieusement et a foi dans le GADLU ; personne ne peut être aussi stupide au point d'être athée - « Atheos », - personne ne devrait aussi stupide, et s'il y a quelqu'un d'aussi stupide, il ne devrait pas être Franc-Maçon. Il n'y a pas d'autres constructions possibles avec ces mots simples et toute autre interprétation nous amènerait alors vers une fertile contrée d'évasion artificielle et de subtilités jésuitiques tout à fait indignes de notre manière honnête, franche et conforme de comprendre le métier. Connaissant désormais les grandes capacités, le zèle et l'énergie, et les sentiments maçonniques du frère Findel, nous regrettons bien plus profondément de voir son nom marqué au bas d'une telle lettre que de lire les observations qu'il a estimées devoir nous adresser. Mais nous n'aurions pas rempli notre devoir de journalistes et de maçons anglais si nous ne lui avions pas répondu gentiment et fermement – que ses idées, poussées dans leurs extrémités les plus logiques, doivent aboutir à l'anéantissement de la véritable Franc-Maçonnerie. En effet, cette altération hâtive et imprudente de nos anciens landmarks et de nos vérités sacrées nous semble des plus perverse et injustifiable, et nous nous élevons, une fois encore, contre cette cruelle agitation et ce changement révolutionnaire de l'Orient de France, qui a perturbé la Franc-Maçonnerie cosmopolite, dont peuvent résulter les conséquences les plus déplorables. En Angleterre, comme en Irlande, en Ecosse, en Amérique et au Canada, nous entendons tenir fermement à nos anciens usages et nous continuerons à rejeter comme nous le faisons actuellement tous les athées et ceux qui, stupides ou autres, ne peuvent, avec nous, consciencieusement reconnaître le GALDLU et croire en lui. »

    Cette réponse du Freemason appelle plusieurs commentaires.

    1. Elle est, sur la forme, tout aussi virulente que la lettre de J.G. Findel même si elle affecte la condescendance attristée. Il est certain en tout cas que l'accusation de « papisme » a fait mouche et a été très mal ressentie à Londres en rupture avec Rome depuis le XVIe siècle. On sent bien qu'on n'est plus dans le rationnel mais dans l'affectif. Les porte-paroles de la FM∴ britannique expriment à la fois un sentiment de sidération, d'incompréhension et de fermeture.

    1. La réponse du Freemason est empreinte de mauvaise foi, notamment quand elle prétend que la décision du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴) a été unanimement condamnée par "un million de francs-maçons anglo-saxons" (sic). En effet, il est plus que probable que les francs-maçons anglo-saxons de base n'avaient strictement aucune opinion arrêtée sur le vote conventuel de 1877, à supposer qu'ils en aient eu connaissance ! En quoi auraient-ils pu se sentir concernés par le vote de la rue Cadet ? Le G∴O∴D∴F∴ n'a jamais eu l'intention de régenter le travail maçonnique des frères anglo-saxons ! Il semble donc que la revue The Freemason confonde intentionnellement la politique des GL∴ anglo-saxonnes avec le sentiment profond de leurs membres.

    1. La revue refuse toute interprétation des « mots simples » des Anciens devoirs qu'elle impute à une mauvaise connaissance de la langue anglaise. L'athée est stupide. Le fait de le devenir ou de le revendiquer est une marque de stupidité. Les pères fondateurs n'ont pas laissé de porte ouverte pour les athées qui ne seraient pas stupides. C'est un non-sens. L'athée stupide n'a donc pas sa place au sein de la société des francs-maçons qui révère le Grand Architecte de l'Univers (GADLU∴). Tout ce qui tendrait à donner au texte des Constitutions une autre signification est donc contraire à l'orthodoxie maçonnique contenue dans les Anciens devoirs. Il n'y a pas de possibilité d'en faire une lecture dynamique ou personnelle. On peut difficilement être plus clair. En tout cas, cette position montre clairement que toutes les approches visant à faire du GADLU∴ un symbole librement interprétable est de fait nulle et non avenue au regard des Anciens devoirs dont la maçonnerie anglo-saxonne prétend être la gardienne sourcilleuse. La cause est donc entendue : pour les maçons anglo-saxons, la liberté de conscience est donc la manifestation de l'athéisme.

    1. La décision du G∴O∴D∴F∴ est qualifiée d'« innovation révolutionnaire ». C'est un point extrêmement intéressant sur lequel je me dois d'insister un peu. Bien entendu, ce n'est pas un compliment que la revue The Freemason adresse au Grand Orient de France. Etre « révolutionnaire » c'est une accusation d'ordre politique ! Dans l'esprit de la revue, ce qualificatif fait implicitement écho à la Révolution française, à Napoléon, à la déchristianisation de la France. Bref, c'est un qualificatif très lourd de sens. Pour une majorité de britanniques, issus des classes bourgeoises et aristocratiques formant le gros des effectifs de la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA), la décision du G∴O∴D∴F∴ s'inscrit donc dans un mouvement très profond de la société française en faveur de l'athéisme, du relativisme et, même si le mot n'est pas employé, du socialisme. La revue parle en effet du « changement révolutionnaire de l'Orient de France » (sic). C'est, à mes yeux, la grande raison, peut-être même la seule, qui motive l'intransigeance des dignitaires anglo-saxons à l'égard des francs-maçons français. Elle explique d'ailleurs ce que sera la politique des GL∴ anglo-saxonnes tout au long du XXe siècle. Le G∴O∴D∴F∴, malgré lui, est perçu comme un repère de rouges, de communistes et d'athées. Et sans doute est-il encore considéré comme tel aujourd'hui en Grande Bretagne, en Irlande, aux Etats-Unis et au Canada. C'est regrettable car inexact. Mais allez l'expliquer à des obédiences qui refusent tout dialogue dès lors qu'on n'adhère pas préalablement à leur vision de la Franc-Maçonnerie...

    1. On sent bien qu'en décembre 1877, les maçons britanniques considèrent que la Franc-Maçonnerie est morte en France suite au vote conventuel du Grand Orient de France en faveur de la liberté de conscience. The Freemason ne mentionne d'ailleurs aucune alternative sur le sol français. Il ne fait absolument pas référence au Suprême Conseil de France (SCDF∴), l'autre grande obédience française de l'époque, qui, pourtant, a conservé toutes les références traditionnelles au GADLU∴ et à l'immortalité de l'âme. Mais il est vrai que le SCDF∴ est une juridiction de hauts grades qui n'est pas reconnue par les Grandes Loges anglo-saxonnes. Rappelons aussi que la Grande Loge de France (GLDF∴) ne sera fondée qu'en 1894. Cette précision est utile car elle est une pierre jetée dans le jardin des frères qui se livrent aujourd'hui à du révisionnisme historique au sujet de la prétendue régularité de la GLDF∴.

    Je m'arrête là pour le moment mais sachez, chers lecteurs fidèles, que je ne manquerai pas de revenir sur ce sujet car la position théiste ou théistique de la franc-maçonnerie anglo-saxonne, très empreinte de christianisme, lui posera très vite énormément de problèmes doctrinaux tout au long du XXe siècle, notamment en Inde (pays polythéiste) ou en Amérique latine (continent très sensible aux idéaux de la révolution française). Ces problèmes doctrinaux n'ont d'ailleurs toujours pas été surmontés.

  • L'exclusion du G∴O∴D∴F∴ en 1877 vue par l'historien allemand Joseph Gabriel Findel

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    L'abolition, en septembre 1877, de la référence obligatoire à Dieu, Grand Architecte de l'Univers, et à l'immortalité de l'âme par le Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴) est généralement bien connue des francs-maçons puisqu'on en mesure toujours aujourd'hui les effets. Le G∴O∴D∴F∴ est injustement frappé d'ostracisme par une majorité de Grandes Loges, notamment anglo-saxonnes, qui le considèrent comme irrégulier. Le G∴O∴D∴F∴ n'a jamais cherché à réintégrer la grande famille de la maçonnerie internationale. Il n'a jamais cherché non plus à se déjuger et à faire acte d'allégeance aux Grandes Loges britanniques et américaines. En revanche, il a toujours pris soin d'expliquer les motifs qui l'ont amené à évoluer dans ses principes en 1877.

    Ce que les francs-maçons savent moins en revanche, c'est que l'exclusion du G∴O∴D∴F∴ de la communauté maçonnique internationale a été abondamment commentée, dès 1877, dans l'Europe entière, y compris en Grande Bretagne. Je voudrais reproduire ici une lettre virulente que l'historien allemand Joseph Gabriel Findel a adressée à la revue maçonnique britannique The Freemason (Le Franc-Maçon). Cette lettre a été publiée dans l'édition du 15 décembre 1877 (p.549).

    Qui était Gottfried Joseph Gabriel Findel (1828-1905) ? Il s'agissait à l'époque du plus grand historien de la maçonnerie allemande. Il était aussi l'éditeur de la revue maçonnique Die Bauhütte (La Loge). Ce franc-maçon, particulièrement actif, était connu de toute l'intelligentsia maçonnique du dix-neuvième siècle. Cet esprit curieux appréciait les débats et les controverses. Il n'hésitait jamais à défendre les plus faibles. Ainsi, en 1860, lui, Findel, l'allemand originaire de Bavière, avait été nommé Grand Maître honoraire de la Grande Loge de Prince Hall. C'est un fait remarquable quand on sait que cette obédience est composée uniquement de frères afro-américains et qu'elle n'est toujours pas officiellement reconnue par un grand nombre de Grandes Loges américaines.

    Voici donc la lettre de Joseph Gabriel Findel à la revue The Freemason. Je l'ai traduite. J'en ferai ensuite un bref commentaire.

    "LA POSITITION THEISTIQUE DE LA FRANC-MACONNERIE 

    A l'éditeur du journal The Freemason,

    Cher Monsieur et Frère,

    Votre article intitulé la position théistique de la Franc-Maçonnerie, publié à la page 520 de votre revue, expose une déclaration de foi maçonnique qui détruit le caractère cosmopolite de la franc-maçonnerie pour en faire une véritable institution sectaire. Il sera difficile de s'opposer à votre approche infaillible des bases de l'art royal, que vous pensez être la seule valable, et qui, je suis au regret de le dire, s'apparente à un papisme maçonnique.

    Permettez-moi simplement de vous dire qu'en Allemagne, en Hongrie, en Italie, etc., tous les maçons ne partagent pas votre point de vue sur la résolution qui a été prise contre le Grand Orient de France. Nous regrettons votre position quelque peu intolérante. Il semble que votre vision de la Franc-Maçonnerie ne soit pas universelle, cosmopolite, ouverte, mais exclusivement « anglo-saxonne » comme vous la qualifiez. Vos idées, j'en suis convaincu, ne sont pas en accord avec l'article 1 des Constitutions de 1723 qui ne déclare pas qu'un soi-disant athée ne peut pas être membre de la Fraternité, mais énonce plutôt, dans un esprit tranquille, tolérant, élevé, qu'il ne doit pas être stupide. Si un franc-maçon est un amoureux honnête de la vérité et s'il a acquis la conviction, en cherchant consciemment la vérité, qu'il peut nier l'existence de Dieu, ou au moins toute idée d'un dieu personnel, il ne peut pas être un athée stupide et il doit être considéré comme un très bon frère et comme un homme honnête et vertueux. Si, comme vous le dites, la franc-maçonnerie cherche à être un centre d'union universel et à cultiver les sentiments de solidarité et de fraternité pour le bien de l'humanité, alors chaque loge peut initier des hommes de toutes conditions et de toutes convictions, sans exiger d'eux une quelconque profession de foi si ce n'est d'être bon et honnête.

    La Franc-Maçonnerie est une institution purement humaine, fondée sur un principe d'humanisme plutôt que sur des objectifs d'ordre métaphysique ou d'orthodoxie religieuse, qui ne peut exister que dans un cadre cosmopolite et qui doit permettre la plus grande liberté de conscience, de pensée et de religion, laissant à chacun de ses membres, dans son for intérieur, le soin de déterminer ce qu'il doit croire ou ne pas croire sur des questions qui ont, de tout temps, séparé les hommes au lieu de les unir.

    Permettez-moi de rappeler aux lecteurs du journal The Freemason ce que j'ai écrit dans l'introduction de mon « Histoire de la Franc-Maçonnerie », pages 1 à 10, notamment à propos de la dédicace du livre des constitutions de 1738.

    Mais il n'est pas dans mes intentions de faire des déclarations générales sur la manière dont on doit comprendre l'art royal, mais d'aider à la compréhension de la résolution du Grand Orient de France. Nos frères français n'ont pas abandonné la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme en enlevant ces principes de leur constitution, mais ils ont affirmé qu'un telle profession de foi ne dépendait pas de la loi maçonnique. Le Grand Orient de France a seulement fait le choix de la liberté de conscience et n'a pris position contre aucune foi religieuse. Dès lors la véritable signification de la constitution maçonnique française est maintenant que chaque frère maçon peut croire ou ne pas croire en Dieu et que chaque loge française peut décider souverainement quel candidat doit être initié ou non. Le vote français est uniquement l'affirmation de la liberté de conscience, pas la négation de la foi.

    L'excommunication dont le Grand Orient de France a fait l'objet par les Grandes Loges maçonniques est par conséquent un acte intolérant de papauté, et la négation même de l'esprit du métier, le début de la fin de la Franc-Maçonnerie cosmopolite. L'excommunication du Grand Orient de France prouve seulement l'esprit sectaire qui a présidé à la décision de ces Grandes Loges, lesquelles ont oublié que le but de la Franc-Maçonnerie est d'unir tous les hommes bons de toutes croyances et professions ; ces Grandes Loges professent la séparation, détruisent le métier et ruinent l'héritage de nos pères fondateurs les plus libéraux et les plus tolérants. L'union de la Franc-Maçonnerie ne sera bientôt plus qu'une illusion si les maçons anglo-saxons condamnent les maçons français, allemands, italiens, etc. et réciproquement.

    Fraternellement,

    J.G. Findel"

    Cette lettre appelle quelques commentaires.

    Les mots employés par Joseph Gabriel Findel sont violents et le ton de la lettre est polémique. L'auteur fustige "l'excommunication" du G∴O∴D∴F∴, le "papisme maçonnique", le sectarisme et l'intolérance de Grandes Loges qu'il évite soigneusement de nommer. Ces mots ne sont pas anodins surtout lorsqu'ils sont publiés dans une revue maçonnique anglo-saxonne lue par des francs-maçons majoritairement de confession anglicane et protestante. Findel leur dit au fond que leurs Grandes Loges n'ont rien à envier à l'Eglise catholique, apostolique et romaine qui, au nom de son dogmatisme, condamne tous ceux qui pensent différemment d'elle.

    Findel rappelle ensuite la signification du vote conventuel de 1877. Il le dit très bien : le G∴O∴D∴F∴ n'a jamais fait profession d'athéisme ; il a simplement proclamé que la liberté de conscience était à la base du travail maçonnique ; il a laissé le soin à chacun de ses membres de se déterminer librement par rapport aux questions métaphysiques. Même si l'auteur ne le dit pas clairement, on sent bien qu'il espère amener la maçonnerie anglo-saxonne à adopter une position moins intransigeante à l'égard du G∴O∴D∴F∴. Pour Findel, l'excommunication du G∴O∴D∴F∴ ne peut être que le fruit d'un malentendu, d'une réaction immédiate et épidermique. Rien ne la justifie sur un plan doctrinal. Elle s'appuie sur une compréhension dynamique des principes maçonniques et trouve sa base même dans les constitutions de l'Ordre. Lorsque la maçonnerie anglo-saxonne aura compris que le G∴O∴D∴F∴ ne prétendait pas parler au nom de la maçonnerie universelle, elle finira par accepter que l'obédience française suive sa propre voie et réintègre la grande famille maçonnique universelle. 

    Cependant, si Findel espère implicitement une normalisation des relations entre la maçonnerie anglo-saxonne et la maçonnerie française, il reste explicitement pessimiste dans sa lettre. En fin connaisseur des relations maçonniques, il sait que les obédiences maçonniques anglo-saxonnes ne sont pas prêtes à se déjuger. En cette fin d'année 1877, il est parfaitement conscient que cette rupture inédite et brutale est de nature à compromettre durablement l'unité de l'Ordre maçonnique. Joseph Gabriel Findel est au fond d'une très grande lucidité. Il a immédiatement compris que la spécificité du travail maçonnique ne pouvait conditionner la reconnaissance interobédientielle sous peine d'aboutir à des exclusions à la chaîne et à un émiettement de l'Ordre maçonnique en diverses chapelles qui ne se parlent plus ou qui font semblant de cohabiter hypocritement.

    La suite des événements a hélas donné raison à l'analyse pessimiste de Findel puisque la maçonnerie anglo-saxonne, en 2015, fait toujours semblant d'ignorer le G∴O∴D∴F∴ alors que celui-ci est pourtant l'obédience maçonnique d'Europe continentale la plus ancienne et la plus importante en effectifs. Ce qui est totalement surréaliste il faut bien le reconnaître. Joseph Gabriel Findel méritait donc bien que je l'extirpe de l'oubli le temps de cette note, d'autant plus que sa lettre vivifiante a connu une postérité singulière en Amérique latine. En effet, lorsque la Grande Loge Unie d'Angleterre et les Grandes Loges américaines ont refusé de reconnaître la Grande Loge d'Uruguay en 1950 en raison de sa proximité philosophique avec le G∴O∴D∴F∴, de nombreuses obédiences maçonniques d'Amérique latine se sont alors immédiatement élevées contre cette décision. Parmi elles, le Grand Orient Fédéral d'Argentine. Celui-ci s'est référé à la lettre de Joseph Gabriel Findel pour fustiger l'intolérance et le sectarisme des puissantes obédiences anglo-saxonnes. Sans grand succès il faut bien le dire puisque la G∴L∴ d'Uruguay a fini par rentrer dans le rang dix ans plus tard.