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joris-karl huysmans

  • Huysmans et Taxil « l'abominable chenapan »

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    huysmans.jpgQuelques mots sur Joris-Karl Huysmans (1848-1907), le véritable instigateur, à mon avis, de la cabale menée contre Oswald Wirth, Stanislas de Guaita et Joséphin Peladan. En avril 1897, peu après que Léo Taxil a révélé sa mystification, voici ce que l'ombrageux écrivain catholique a écrit à Charles Grolleau (1867-1940). Cette lettre a été publiée dans le journal Le XIXe siècle le 29 avril 1897. Huysmans y étale sa paranoïa.

    « Monsieur,

    Je réponds, en quelques mots, aux questions que vous voulez bien me poser.

    Mon opinion sur Léo Taxil, mais elle est celle de tout le monde ; je considère cet individu comme un abominable chenapan et un escroc.

    Quant à la question satanique, elle n'est nullement atteinte par les palinodies de ce Méridional ; ses pseudo-révélations ne changent rien à l'affaire.

    Le satanisme n'en sévit pas moins, à l'heure actuelle.

    D'autre part, le luciférianisme peut être accepté tant qu'il ne sera pas démontré que les renseignements donnés à son sujet par M. Meurin, archevêque de Port-Louis, dans son volume la Franc-Maçonnerie, synagogue de Satan, sont inexacts.

    J'ajoute que ce sont ces informations qui ont servi de base au volume de Taxi! et consorts sur le diable au dix-neuvième siècle ; mais ces mercantis les ont si singulièrement travesties, les ont noyées dans des détails si ridicules, que l'on peut se demander s'ils n'étaient pas payés pour détruire l'effet que les documents de M. Meurin pouvaient produire.

    Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

    J.-K. Huysmans »

    Pour Huysmans, Taxil a donc commis la faute impardonnable de ne pas parler sérieusement du diable contrairement à Léo Meurin (1825-1895) l'archevêque de Port-Louis. Il y aurait donc un antimaçonnisme sérieux et un autre qui ne le serait pas. Taxil et ses comparses auraient exploité sans vergogne les renseignements de Meurin pour les tourner en ridicule. Le raisonnement paranoïaque d'Huysmans tient en deux points : 1°) il n'est nullement démontré que l'ouvrage de Meurin se fonde sur des renseignements inexacts ; 2°) on peut se demander si Taxil et tous ses complices n'ont pas été payés pour anéantir l'oeuvre de Meurin. Or, comment prouver l'existence de ce qui n'existe pas ? C'est bien là le problème majeur mais qui, précisément, arrange le paranoïaque toujours prêt à débusquer des complots imaginaires, à découvrir des secrets cachés ou des significations occultes à partir de détails sans importance.

    Il faut également ajouter de la colère à la paranoïa de l'imprévisible Huysmans qui semble avoir eu peur que la fausse conversion de Taxil au catholicisme romain alimente les doutes sur la sienne. Cette peur n'était pas infondée. Voici en effet l'opinion d'un moine bénédictin qui a connu Huysmans. Elle a été publiée dans les colonnes du journal Le Temps en date du 1er mai 1903 (je souligne).

    « Vous me demandez ce que je pense de sa conversion et de ses livres. C'est une question qui intéresse bien des gens et qui préoccupe même très-vivement les milieux religieux, car à X. d'où je viens, tous les prêtres que j'ai vus me l'ont également posée. Et je sentais qu'ils n'étaient pas à cet égard sans inquiétude, dois-je l'avouer, cette inquiétude est aussi la mienne. En dépit de tout ce que l'on désirerait, et malgré la joie que nous avons eue en somme à voir venir à nous un écrivain célèbre, sa conversion ne me paraît pas avoir le caractère de détermination, de froide et calme raison, nécessaire la solidité d'une transformation semblable. Comprenez bien que je ne mets nullement en doute la sincérité de cette conversion, je crains simplement qu'elle ne procède surtout d'une sensibilité exacerbée et d'un dilettantisme d'art qui la rendent sujette à des variations inhérentes à un esprit dominé par des impressions nerveuses. S'il faut même vous dire tout à fait ma pensée, j'ai grand'peur que M. Huysmans ne soit un nouveau Léo Taxil, un Léo Taxil très supérieur sans doute, mais qui, comme le premier, se retournera peut-être, un jour, contre nous. Quant à ses oeuvres, je parle des plus récentes, celles qui s'inspirent de sa dernière évolution religieuse, je crois que la meilleure opinion sur elles a été formulée par le père Augustin, abbé de cette trappe de Ligny où M. Huysmans fit jadis une retraite, et qu'il décrivit, dans En route, je crois, sous le nom de l'Abbaye de l'Aire. Le père Augustin a répondu ainsi à cette même question que vous me posez : - Les livres de Huysmans ne peuvent faire de bien qu'à ceux qui n'en lisent que de mauvais. »

    On ne peut pas dire que ce témoignage brille par une chaleur et une bienveillance particulières. Le bénédictin a clairement exprimé ses inquiétudes sur la conversion d'Huysmans qui apparaît sous les traits d'un possible manipulateur. Le moine a employé des mots choisis pour décrire les fragilités psychologiques de l'écrivain (les « variations inhérentes à un esprit dominé par des impressions nerveuses »). Il le compare à Taxil et souligne son absence de fiabilité. Il pense qu'Huysmans est prisonnier d'une « sensibilité exacerbée » et d'un « dilettantisme d'art » (en clair : Huysmans est caractériel et sujet aux délires). Il est susceptible de changer d'opinion et de tourner le dos subitement à sa conversion pour embrasser autre chose.

  • Oswald Wirth et la guerre des mages

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    Sans titre 2.jpgLe numéro 78 des Chroniques d'Histoire Maçonnique est consacré à Oswald Wirth (1860-1943). Celui-ci est qualifié de « père de la littérature maçonnique moderne ». Pourtant, les Chroniques d'Histoire Maçonnique se gardent bien de définir la littérature maçonnique moderne. Quels en sont les critères objectifs ? Mystère. C'est la raison pour laquelle je me suis toujours méfié de ce genre d'étiquette. En effet, je pense être parvenu à montrer que l'on pouvait trouver de belles pépites sous la poussière de la « vieille littérature maçonnique » que plus personne ou presque ne lit.

    Le dossier du numéro 78 comprend en tout cas une belle étude d'André Combes sur Oswald Wirth dont je recommande la lecture. Combes y retrace le parcours maçonnique et le travail intellectuel d'Oswald Wirth mais demeure étonnamment pudique sur un des aspects de sa vie : sa relation avec l'occultiste Stanislas de Guaita (1861-1897) dont il fut le secrétaire particulier. Cette relation explique pourtant la réserve avec laquelle les ouvrages de Wirth ont été accueillis. Combes l'évoque à deux reprises. Il écrit (p. 35) :

    « Revenons à Wirth. Au sortir du service militaire en 1886, il est devenu parisien et secrétaire de Stanislas de Guaita, fondateur, en 1888, de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, dont Wirth sera un des adeptes. Il ne peut qu'être renforcé dans ses convictions de la nécessité pour la Maçonnerie d'un retour aux sources, du moins telles qu'il les imagine, par les propos de son maître à penser qui ne voit plus dans l'Art royal qu'un arbre mort. Guaita sera impressionné par les premiers travaux de Wirth sur le symbolisme qui, écrira-t-il, restituent « le fil d'Ariane » que les Maçons avaient perdu. »

    Au sujet des critiques que Louis Amiable adresse à Oswald Wirth, André Combes ajoute (p.51) :

    « On comprend la réaction d'un rationaliste [celle de Louis Amiable] qui craint que les écrits de Wirth ne servent de support à une forme d'obscurantisme mais aussi la colère de Wirth qui a d'autres soucis. Il est victime d'une cabale en milieu occultiste et atteint d'une maladie de la moëlle épinière. »

    C'est là qu'il convient de préciser ce dont il s'agit. D'abord sur sa relation avec le Marquis de Guaita. Ce dernier n'a jamais été initié à la franc-maçonnerie. Wirth y revient longuement trente ans plus tard dans la préface qu'il lui consacre dans son ouvrage Le Tarot des imagiers du Moyen-Age (éd. Emile Nourry, 1927, Paris, réédité maintes fois depuis) :

    « (…) l'entrée en relation avec Stanislas de Guaïta devint pour moi un événement capital. Il fit de moi son ami, son secrétaire, et son collaborateur. Sa bibliothèque fut à ma disposition, et, bénéficiant de sa conversation, j'eus en lui un professer de Qabbale, de haute métaphysique, autant que de langue française. Guaïta prit la peine de me former le style, de me dégrossir littérairement (…) je lui dois d'écrire lisiblement (...) Partant d'Éliphas Lévi, il était remonté aux Kabbalistes de la Renaissance et aux Philosophes hermétiques du Moyen Âge, lisant tout et comprenant tout avec une prodigieuse facilité. Les textes les plus obscurs s'éclairaient dès qu'il y projetait la clarté de son esprit solaire. Il se jouait des problèmes métaphysiques et j'étais loin de pouvoir le suivre (...) »

    Wirth défend la mémoire de son ami dans des pages si ferventes et emphatiques que l'on se demande inévitablement s'il n'y a pas eu entre eux plus qu'une communion intellectuelle. Wirth se garde bien en tout cas de rappeler que son maître, rentier désoeuvré, est mort d'une consommation excessive d'alcool et de morphine. L'historien Paul Butel écrit (L'Opium, Perrin, Paris, 2011) :

    « Des écrivains d'un plus grand talent se font prendre eux-mêmes au piège mortel de la morphine. C'est le cas de Stanislas de Guaita, l'ami de Barrès, parti d'une recherche d'esthétique baudelairienne, et connu pour son culte de l'occultisme, dont la complaisance pour les paradis artificiels lui fait augmenter les doses d'une morphine mortelle. La même drogue cause la perte d'un ami de Guaita, Edouard Dubus, qui est le dandy des cabarets littéraires de Montmartre et de Montparnasse, et qui meurt d'une overdose, place Maubert. »

    Qu'il me soit permis de préciser que le jeune Dubus, cofondateur des Mercures de France, a été retrouvé mort dans les toilettes publiques... D'autres toxicomanes ont eu plus de chance comme par exemple le bouillonnant Léon Daudet. En 1922, le fils d'Alphonse et plume de L'Action française, a d'ailleurs écrit La Lutte : roman d'une guérison (éd. Flammarion, Paris) consacré à sa cure de désintoxication. Bref, le destin tragique du Marquis de Guaita permet de relativiser grandement la sagesse qu'Oswald Wirth lui a prêtée bien des années plus tard.

    bois et guaita.jpgIl faut ensuite revenir sur la cabale dans le milieu occultiste à laquelle André Combes fait allusion. Tout est parti d'un article de l'écrivain occultiste Jules Bois (1868-1943) publié dans l'édition du 9 janvier 1893 du quotidien Gil Blas. Jules Bois y accuse Stanislas Guaita, Joséphin Peladan et Oswald Wirth d'avoir envoûté un autre occultiste, le sulfureux abbé Joseph-Antoine Boullan (1824-1893), un malade mental et pervers sexuel passé un temps par la prêtrise avant de quitter l'Eglise catholique romaine en 1875. Boullan avait été séduit par les doctrines délirantes de l'escroc Eugène Vintras (1807-1875) qui affirmait être la réincarnation du prophète Elie. En 1875, Boullan s'était unilatéralement proclamé successeur de Vintras et il était parvenu à réunir autour de lui toute une clique de disciples tous plus dingues les uns que les autres. Jules Bois relate ainsi le témoignage de Boullan après son premier malaise :

    « (Ce que je vais rapporter, je puis, sur mon honneur, le certifier textuel, et s'il y avait contestation je fais appel aux personnes présentes : M. Misme et madame Thibault).

    Les occultistes de Paris, Guaita particulièrement, sont venus ici m'arracher les secrets de la puissance. Guaita même s'agenouilla devant madame Thibault et la conjura de lui donner sa bénédiction : « Je ne suis qu'un enfant qui apprend », s'écriait-il. Pendant plus de quinze jours nous lui fûmes une famille. A peine était-il parti avec le manuscrit du « Sacrifice», le livre magique par excellence, une nuit je me ré veillai frappé au cœur. Madame Thibault, chez qui je courus, me dit: « C'est Guaita ». Je m'affaissai en criant : « Je suis mort ». Après quelques secours je pus me redresser et je me fis porter à l'autel. »

    Puis, Jules Bois cite le long témoignage de l'écrivain occultiste Joris-Karl Huysman. Ce dernier raconte la mort de l'abbé Boullan telle qu'elle lui a été rapportée par son entourage :

    « Quant à son agonie, la voici relatée par madame Thibault elle-même dans la lettre qu'elle vient de m'adresser [c'est Huysmans qui raconte], avec toute sa naïve émotion ; prenez-là au moment où nous a laissé le docteur.

    Après avoir bu une tasse de thé, il a transpiré beaucoup, j'ai rallumé le feu, je lui ai chauffé une chemise qu'il a mise et tout est rentré dans son état normal. Il s'est levé comme d'habitude et il s'est mis à écrire aussitôt le jour venu son article pour la lumière que madame Lucie Grange lui avait demandé, puis une lettre à un ami, il voulait porter cela à la poste lui-même. Je ne l'ai pas voulu, je lui ai dit qu'il faisait trop froid pour lui. L'heure du dîner est venue; il s'est mis à table et il a bien dîné, il était très gai, même il est allé rendre sa petite visite quotidienne aux dames G, et lorsqu'il est rentré, il m'a demandé si j'allais être bientôt prête pour la prière ; nous arrivons pour prier; quelques minutes, après il se sent mal à l'aise, il pousse une exclamation et il dit : « Qu'est-ce que c'est » ? En disant cela, il s'affaissait sur lui-même.

    Nous n'avons eu que le temps, M. Misme et moi, de le soutenir et de le conduire sur son fauteuil, où il put rester pendant la prière que j'ai abrégée pour pouvoir le faire coucher plus vite.

    La poitrine est devenue plus oppressée, la respiration plus difficile ; au milieu de toutes ses luttes il avait une maladie de foie et de cœur. Il me disait : « Je vais mourir, adieu. » Je lui disais : « Mais mon père vous n'allez pas mourir et votre livre que vous avez à faire il faut. bien que vous le fassiez. » Il était content que je lui dise cela. il m'a demandé de « l'eau du salut ». Après avoir bu une gorgée, il nous disait : « C'est cela qui me sauve. » Je ne m'effrayais pas trop, nous l'avions vu tant de fois aux portes de la mort et se remettre quelques heures après. Je croyais que ce ne serait que passager. Il nous a parlé jusqu'au moment de la dernière crise. Je lui dis : « Père, comment vous trouvez-vous ? » Il me jette son dernier regard d'adieu. Il n'a plus pu nous parler. Il est entré en une agonie qui a duré à peine deux minutes.

    Il est mort en saint et en martyr, toute sa vie n'a été qu'épreuves et souffrances depuis seize ans et plus que je le connais.

    « Ce que je puis vous dire pour ma part, c'est que Peladan, ce bilboquet du Midi, a tout tenté contre moi, avant et surtout après mon roman Là-Bas. Tous les honnêtes gens ont été de mon côté quand j'ai dévoilé les agissements sataniques des Roses-Croix de Paris ; mais les magiciens noirs me battent chaque nuit le crâne par des coups de poing fluidiques ; mon chat lui-même en est tourmenté, peu m'importe, je ne les crains pas. Un journal du soir, par un madrigal, m'a avisé que mon protecteur magique étant mort, je risquai fort maintenant d'y passer, mais ce dont ils ne se doutent pas, c'est que mon vrai, mon unique bouclier a été la sainteté hors d'atteinte de madame Thibault. »

    Et Jules Bois de conclure :

    « Je ne porte ici, pour ma part, aucune accusation, je crois seulement de mon devoir de relater des faits : l'étrange pressentiment de Boullan, les visions prophétiques de madame Thibault et de M. Misme, ces attaques, paraît-il, indiscutables des Roses-Croix Wird, Peladan, Guaita contre cet homme qui est mort.

    On m'a assuré que M. le marquis de Guaita vit seul et sauvage, qu'il manie (il se plaît à le laisser dire), les poisons avec une grande science et la plus merveilleuse sûreté, qu'il les volatilise et les dirige dans l'espace, qu'il a même — M. Paul Adam, M. Edouard Dubus, M. Gary de Lacroze l'ont vu — un esprit familier enfermé chez lui dans un placard et qui en sort visible sur son ordre. Ce que je demande sans incriminer qui que ce soit, c'est qu'on éclaircisse les causes de cette mort. Le foie et le cœur par où Boullan fut frappé, voilà les points que les forces astrales pénètrent.

    Maintenant que des illustres savants tels que MM. Charcot, Luys et particulièrement de Rochas reconnaissent la puissance des envoûtements, dussé-je — moi qui suis un adepte de la magie — braver des fureurs homicides, je réclame la vérité, je veux de nettes explications; je les veux comme doivent les vouloir MM. Joséphin Péladan, Stanislas de Guaita et Oswald Wird — afin que leur conscience soit légère !  »

    Bien qu'il s'en soit défendu, Jules Bois a bel et bien accusé maladroitement Oswald Wirth, Joséphin Peladan et Stanislas de Guaita d'avoir assassiné l'abbé Boullan par des moyens surnaturels ! Cette accusation délirante se fonde sur des témoignages de proches de l'abbé Boullan. Ces témoignages sont donc forcément douteux. Il est cependant fort possible que Wirth et Guaita se soient effectivement rendus au domicile de l'abbé Boullan dans l'espoir de percer ses secrets ou de devenir les dépositaires de ses prétendus mystérieux pouvoirs. Ils n'ont peut-être pas obtenu satisfaction. Les troubles mentaux de l'abbé Boullan ont alors fait le reste. L'abbé Boullan est probablement entré dans un délire de persécution en attribuant ses malaises à de la magie noire. Cyniquement, Joris-Karl Huysmans a pu alors exploiter la mort du vieil homme en l'imputant à Stanislas de Guaita, son ennemi, et en demandant à Jules Bois d'ébruiter l'affaire par voie de presse. Jules Bois aurait donc joué le rôle de l'idiot utile.

    Sans titre 3.jpg

    Quoi qu'il en soit de cette « guerre des mages », on voit bien que l'on a affaire à des esprits torturés, paranoïdes ou paranoïaques, travaillés par des idées délirantes et des fantasmes de toute puissance. Tous croient aux envoûtements, aux maléfices, aux « supérieurs inconnus », aux « forces astrales » ou aux « coups de poing fluidiques ». Cette « ténébreuse affaire » s'est soldée par un duel entre Stanislas de Guaita et Jules Bois au cours duquel le second a été légèrement blessé.

    Bref, le rappel de cette affaire grotesque amène forcément à s'interroger sur la santé mentale d'Oswald Wirth. Il paraît logique et justifié que de nombreux francs-maçons se soient méfiés d'un homme qui fréquentait assidument des personnages « borderline » à la moralité et à la probité douteuses. Wirth célébrait le symbole en loge mais s'adonnait à la magie. Comment les obédiences n'auraient-elles pas considéré avec prudence les envolées lyriques d'un homme qui prétendait ramener la franc-maçonnerie à ses origines les plus anciennes ?

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    Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°78, 9 €, à commander sur le site de Conform édition.

  • La parole du silence

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    paroledusilence.jpgJe viens d'achever la lecture de l'ouvrage de Michel Maffesoli intitulé La parole du silence (éd. du Cerf, Paris, 2016). Je suis sorti de cette lecture un peu décontenancé, je l'avoue, sans doute parce que je n'y ai pas trouvé d'écho à la présentation qu'en a faite l'éditeur :

    « Faut-il tout dire, parler sans limite, et oser jusqu'au blasphème, au risque de détruire ce qui fonde la communauté, ce tacite consensus autour de valeurs partagées ? Un an après Charlie, Michel Maffesoli, avec la science et l'érudition qu'on lui connaît, risque la question. »

    La science et l'érudition sont bel et bien présentes tout au long des cent quarante-cinq pages de l'essai. C'est écrit dans un style élégant même si les mots utilisés sont parfois complexes (il faut se munir d'un dictionnaire pour déchiffrer certains passages). En revanche, je n'ai pas l'impression que l'auteur se soit risqué à apporter une réponse claire à ce qui a pu inciter les frères Kouachi à commettre l'irréparable en janvier 2015 (cf. pp. 143-144) :

    « On ne le redira jamais assez, le blasphème n'est que la forme paradigmatique, caricaturale, du libre examinisme. Réduisant la déité à un vague esprit spirituel sans contours, en déniant la puissance ambivalente des contraires, dont la Trinité est la parfaite illustration, l'unitarisme conduit à rejeter le mystère par excellence qu'est l'Autre. Et il est dans la logique de ce rejet d'aboutir à l'éloge du blasphème comme expression d'un fanatisme à dominante rationaliste (…) Le blasphème est l'enfant naturel du libre examinisme produit de la Réforme protestante et du modernisme qui en est issu (...) »

    En clair, le blasphème, c'est le fanatisme du rationalisme, notamment de la parole toute puissante, enivrée de sa propre liberté. Cette parole a la prétention de réduire le réel à des concepts. De fait, elle est incapable d'envisager la beauté et le mystère du monde. La parole exclut tandis que le silence rassemble dans le merveilleux de l'existence. Pour le dire autrement, plus on a la prétention de vouloir expliquer Dieu, plus il nous échappe ; plus on prend le risque de le réduire à la perception que l'on en a. D'où, selon l'auteur, la puissance de la théologie apophatique qui consiste, en toute modestie, à approcher le divin avec le moins de concepts possibles. Il ne sert à rien en effet de vouloir définir le divin ou si l'on préfère le mystère de l'existence (p.41).

    « Le chemin apophatique permet de découvrir ce qu'est le mystère de l'existence: la concaténation de ces fils secrets reliant tout un chacun à la force vive de la Nature. En bref, comprendre l'Etre. Pour une telle compréhension, tout est bon (cum prehendere) ; elle est holistique. Elle peut, certes, utiliser les mots avec rigueur, elle n'en est pas prisonnière et, ainsi, participe à la « contemplation du monde ». »

    Il existe d'autres façons de rendre compte du divin ou du sacré et d'en éprouver la présence sensible en dehors de tout système abstrait. Il y a d'abord ce que Maffesoli appelle « l'enracinement dynamique », cette attitude consciente qui consiste à avoir les pieds bien ancrés sur terre tout en ayant ce sentiment d'élévation spirituelle chaque fois qu'on lève les yeux au ciel pour contempler l'immensité de l'univers (cf. p.29). Il y a ensuite la puissance du geste, de la liturgie, des rituels (cf. p.103 et suivantes) et des sacrements, lesquels agissent ex opere operato, c'est-à-dire indépendamment de celui qui s'y conforme ou l'administre (cf. p.30). Il y a également la richesse de l'iconographie, de la statuaire, du mythe, du symbole (cf. p. 97), de la parabole, de l'art en général. Il y a enfin le silence contemplatif des mystiques. La vie de ces sages témoigne de l'immanence de la transcendance (Sainte Thérèse d'Avila, Jacob Boehme, etc.). De façon plus générale, je suis persuadé, comme l'auteur, que notre monde contemporain a perdu la faculté de voir des images, d'entendre des paraboles et d'utiliser les symboles à bon escient. Je l'ai d'ailleurs déjà montré dans le cadre dans ce blog.

    La thèse de Michel Maffesoli dans cet essai est en fait relativement simple (cf. p. 28) :

    « Est-il si difficile de reconnaître que c'est cette dénégation du sacré - qui est de plus en plus dénommé « sacral » - qui, immanquablement, conduit à un retour du refoulé dont les conséquences sanguinaires font la une de l'actualité ? Le mythe du Progrès et la valorisation, sans nuances, de la thématique de la liberté ne peuvent-ils pas aboutir à une dévastation du monde et des esprits ? Dès lors, le cosmos redevient chaos ! L'ubris, menace constante de l'espèce humaine, conduisant à une hétérotélie, à cet autre aboutissement auquel on ne s'attendait pas : le fanatisme dévot.»

    Ceci dit, je dois reconnaître que même après avoir lu et relu certains passages de l'ouvrage de Michel Maffesoli, je n'ai rien trouvé qui explique sociologiquement, historiquement ou théologiquement la barbarie des frères Kouachi. En effet, en quoi arroser une rédaction d'un journal satirique à la kalachnikov est-il l'expression d'un retour du refoulé ? J'ai du mal à comprendre. Qui empêchait concrètement les frères Kouachi de pratiquer un islam même le plus rigoriste ? Personne et encore moins à Charlie Hebdo. En quoi la liberté éditoriale ou la liberté de parole de Charlie Hebdo aurait-elle nourri le fanatisme dévot de ces deux assassins ? Je ne vois pas davantage sauf à considérer la religion intouchable et hors de toute discussion. Il me semble donc que la réalité est plus triviale. Le fanatisme dévot se nourrit en réalité de sa bêtise et de son inculture sans limites. Il se saisit de n'importe quel prétexte pour laisser libre cours à sa haine. Cette haine s'est abattue brutalement sur l'équipe de Charlie. Elle a depuis frappé d'autres gens, notamment à Paris et à Nice, dont beaucoup ne cultivaient probablement pas la dénégation du sacré.

    Il y a donc dans l'ouvrage de Maffesoli quelque chose qui me dérange profondément comme si les victimes de l'obscurantisme religieux étaient les artisans de leur propre malheur. Je ne dis pas que c'est la position de l'auteur. Je dis que c'est ce que j'ai ressenti à la lecture de l'ouvrage. Ce qui me gêne aussi, ce sont les attaques constantes et répétées contre la Réforme ou le protestantisme. Le protestantisme est en effet présenté comme un christianisme rationnel, unitaire, froid, verbeux ou apollinien. Le catholicisme est au contraire présenté comme un christianisme émotionnel, trinitaire, voire païen (cf. la communauté des saints et des bienheureux), chaleureux ou dyonisiaque. Le protestantisme source du désenchantement du monde ? Vraiment ? N'est-ce pas forcer le trait surtout quand on constate la puissance entraînante (et inquiétante) de la liturgie brouillonne et joyeuse des mouvements évangéliques un petit peu partout dans le monde ? Je n'ai pas non plus l'impression que les frères Kouachi se réclamaient de Calvin ou de Luther...

    Je ne suis pas protestant. Pourtant, je suis surpris en lisant que le blasphème est la forme paradigmatique et caricaturale du libre examinisme. En effet, le blasphème est à mon avis moins la conséquence d'une liberté poussée jusqu'à ses extrémités, que le résultat d'une incapacité de certains religieux à accepter l'irrévérence, l'ironie ou, plus généralement, ce qui est susceptible de heurter leur représentation du monde. Michel Maffesoli sait pertinemment que le libre examen consacre la liberté du lecteur par rapport au texte sacré. Le libre examen est la liberté d'interprétation du texte. C'est la liberté critique. C'est l'expression de la faculté de juger qui permet de comparer, de relativiser, de contextualiser la parole divine. Dans la perspective libre exaministe, il n'y a pas non plus d'intermédiaire autorisé (le prêtre) entre le lecteur et les saintes écritures. On peut certes le concevoir comme une approche bavarde ou exégétique de la religion. Mais de là à percevoir dans ce bavardage la cause fondamentale de l'irruption du fanatisme dévot, j'avoue que c'est pour le moins expéditif et contestable. J'ai au contraire l'impression que le fanatisme religieux, quelle que soit la tradition dont il se réclame (islam, judaïsme, catholicisme, orthodoxie, protestantisme, hindouisme, etc.), nie radicalement le libre examen. Le fanatisme religieux nie la liberté et la confrontation féconde des idées. Il postule au contraire l'uniformisation des consciences en exaltant un merveilleux grossier. Pour le fanatisme dévot, l'individu n'a aucune espèce de valeur ou d'importance. L'individu doit se fondre dans la société traditionnelle à laquelle il est organiquement apparenté.

    spiritualité,religion,sacré,michel maffesoli,charlie hebdo,fanatisme,livre,parole,silenceLe 7 janvier 2015, des figures emblématiques de Charlie Hebdo sont mortes assassinées d'avoir exercé leur liberté de ton et de critique à l'égard du fanatisme religieux. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu porter atteinte à la liberté de culte. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu expurger la société française de tout sentiment religieux. Et quand bien même auraient-elles agi dans ce sens, quand bien même auraient-elles cédé à la facilité de s'en prendre plus particulièrement à l'Islam, cela n'aurait évidemment pas justifié davantage qu'on leur tire dessus à l'arme de guerre ! 

    J'admets sans difficultés que l'on puisse défendre « l'immanence de la transcendance » au sein du corps social et que l'on puisse percevoir la parole de Dieu « dans le bruit d'une brise légère » pour reprendre la Bible (1 R 19, 1-12). C'est une opinion. J'admets aussi que l'on puisse trouver quelque intérêt à faire référence à des auteurs catholiques, même les plus antimodernes, tels Joseph de Maistre, Charles Maurras, Maurice Barrès, Joris-Karl Huysmans, Gilbert-Keith Chesterton ou Romano Guardini. Ce sont des choix de lecture. Je reconnais aussi que Michel Maffesoli a écrit de merveilleuses pages sur la force de cette spiritualité silencieuse et paisible qui relie les êtres humaines dans une forme de communauté invisible. C'est une perception du monde originale et intéressante. Tout ceci est très beau, j'en conviens, mais à la condition toutefois d'être conscient des dangers du sacré chaque fois que ses défenseurs ont la prétention de vouloir régenter la vie du plus grand nombre ou de museler ceux qui blasphèment. Sans la liberté de blasphémer, il n'y a point d'éloge du sacré possible.

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    Michel Maffesoli, La parole du silence, éd. Cerf, janvier 2016, 18 €