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jean-théophile désaguliers

  • Et si le 24 juin 1717 n'avait pas existé ?

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    Anthony Sayer, George Payne, Jean-Théophile Désaguliers, Roger Dachez, Andrew Prescott, Daniel Ligou, Richard Berman, Grande Bretagne, France, Europe, Franc-Maçonnerie, Histoire, Recherche, Origines, Mythe, 1717Les francs-maçons du monde entier, notamment les Britanniques, s'apprêtent à fêter l'an prochain le tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Il est en effet communément admis que quatre loges londoniennes se sont réunies en 1716 à l'auberge du Pommier (Apple-Tree Tavern), dans la Charles Street, à Covent-Garden dans le but, d'une part, de fonder ensemble et pour un temps limité (pro tempore) une Grande Loge et, d'autre part, de se placer à court terme sous l'autorité d'un même grand maître. Il est également communément admis que ces loges fondatrices ont tenu, le 24 juin 1717, la première assemblée annuelle de la Grande Loge et la première fête d'Ordre à l'auberge de l'Oie et le Gril (The Goose and Gridiron Tavern) située à St. Paul's Church-Yard. Avant le dîner, les frères choisirent de porter Anthony Sayer à la Grande Maîtrise et désignèrent les Grand Officiers de la Grande Loge. De provisoire la Grande Loge de Londres devint alors permanente. 

    Et si cet événement n'avait jamais eu lieu ? C'est ce que l'historien Roger Dachez indique sur son blog. De retour de Cambridge, il écrit :

    « Les conférences apportent parfois leur lot de surprises, de « scoops ». La conférence de clôture, présentée par le Pr Andrew Prescott, contenait une révélation de ce genre, assez bouleversante en cette année de célébration d’un tricentenaire : le 24 juin 1717…n’a sans doute jamais eu lieu ! »

    Pourtant s'agit-il vraiment d'une surprise ou d'un scoop ? A vrai dire non car beaucoup d'historiens avaient déjà des doutes depuis longtemps. Mais avant d'en venir au vif du sujet, je voudrais faire une toute petite remarque. Comme Roger Dachez est volontiers sévère à l'égard de la maçonnologie française, il ne me paraît pas inutile de signaler d'abord ce propos du professeur Richard Andrew Berman qui, de son côté, n'est pas spécialement tendre envers la maçonnologie britannique (cf. Freemasonry Today, n°35, automne 2016, revue de la Grande Loge Unie d'Angleterre, p. 61) :

    « Unfortunately there are only a few academic historians in England who consider Freemasonry a bona fide subject. It is quite different in continental Europe and the US, for example, where Freemasonry is not only studied academically but also benefits from dedicated lecturers and professors. I hope I can help to turn the tide in Britain. »

    ligou.jpgEt de souligner ensuite que la recherche universitaire française dans le domaine de la franc-maçonnerie en général et de ses origines en particulier est très loin d'être indigente même s'il n'est pas toujours évident pour les chercheurs français de consulter les sources anglaises. Je ne pense d'ailleurs pas être injurieux envers les chercheurs britanniques en disant qu'ils peuvent éprouver, de leur côté, des difficultés à consulter et à comprendre les archives maçonniques françaises rédigées dans notre langue du dix-huitième siècle.

    Ceci dit, revenons-en à la problématique du 24 juin 1717. Je voudrais rappeler ici cette observation du regretté Daniel Ligou (Les Constitutions d'Anderson, introduction, traduction et notes de Daniel Ligou, Edimaf, Paris, 1990, p. 43) :

    « Le gros reproche que nous ferions à notre pasteur est donc son silence sur le XVIIe et les débuts du XVIIIe siècle. Anderson - qui devait pourtant être renseigné, ou qui aurait pu se renseigner - est vraiment trop discret. Discrétion qui a permis les meilleures (ou les pires !) hypothèqes sur le passage de l'opératif au spéculatif. Si Anderson avait parlé, bien des problèmes qui sont pour nous de faux problèmes n'auraient pas été posés. Mais pourquoi n'a-t-il pas parlé ? »

    Certes, on peut objecter que Daniel Ligou visait expressément ici la théorie de la transition plus que la réunion du 24 juin 1717 en tant que telle (Ligou ne remet d'ailleurs pas en cause son existence, op.cit., p. 19). Néanmoins, je pense qu'il avait fait preuve d'une certaine perspicacité en relevant le curieux silence du pasteur Anderson sur la franc-maçonnerie du début du dix-huitième siècle, c'est-à-dire sur la période 1701-1723. Comment ne pas s'étonner non plus de ne rien savoir du charpentier Jacob Lamball et du capitaine Joseph Elliot qui furent pourtant tous deux les premiers Grands Surveillants de la Grande Loge ?

    En fait, il faut attendre l'édition de 1738 pour que le pasteur Anderson, déjà malade, fasse enfin référence à cette tenue de fondation de la Grande Loge de Londres. Dans une thèse soutenue en 2010 à l'Université d'Exeter (Grande Bretagne) et intitulée The Architects of the Eighteenth Century - English Freemasonry, 1720-1740, le professeur Richard Andrew Berman est revenu sur le 24 juin 1717. L'universitaire n'a pas réfuté l'existence de la réunion du 24 juin 1717 mais il a toutefois remarqué que le pasteur James Anderson l'avait évoquée tardivement dans un but précis. Il s'agissait de montrer que les loges londoniennes avaient résolu, dès 1717, de choisir dans leur sein un grand maître dans l'attente de placer un aristocrate à leur tête. Il écrit (p. 196):

    « Anderson’s 1738 Constitutions stated that Grand Lodge was formed on 24 June 1717. The members of four lodges had convened at the Apple Tree tavern, each being known by the name of the tavern at which it met: the Apple Tree in Charles Street, Covent Garden; the Goose & Gridiron in St. Paul’s Churchyard; the Crown in Parker’s Lane, near Drury Lane; and the Rummer & Grapes in Channel Row, Westminster. Anderson wrote that these founding lodges resolved to choose a Grand Master from their own number « until they should have the Honour of a noble brother at their Head ». Given Montagu’s acceptance of the role in 1721, Anderson’s account may be correct; equally, his record of events may have offered a retrospective rationale and justification for Desaguliers and Folkes having persuaded Montagu to take the position. »

    berman.jpgLe duc John de Montagu fut en effet le premier aristocrate à présider la Grande Loge de Londres après les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers. Et c'est cet aristocrate qui commanda à Anderson les Constitutions de l'Ordre. La mention de la réunion du 24 juin 1717 poursuivait donc un objectif d'affirmation et de pérennisation de la jeune franc-maçonnerie dans la vie sociale et politique anglaise. Un message à usage interne en somme.

    Richard Berman précise cependant en note de bas de page que les archives des francs-maçons contemporains de l'événement sont muettes à ce sujet et qu'il n'existe aucune preuve matérielle de l'événement. 

    « It is not possible to verify the statement independently. However, there is no obvious reason for Anderson to have lied over a matter that would have been within the relatively recent experience of many in the relevant lodges. Nonetheless, other (albeit limited) contemporary records, for example, Stukeley, Family Memoirs, are silent on the issue. »

    Les plus vieilles sources documentaires de la « maçonnerie spéculative officielle » datent de 1723. Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut donc supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Or, comme je l'ai déjà montré, les critiques de l'édition de 1738 se sont principalement focalisées sur l'article premier des obligations et pas sur la naissance de la Grande Loge de Londres.

    Durant des décennies, les historiens de la franc-maçonnerie ont donc pris acte des affirmations de James Anderson sans chercher à les remettre en cause. Pourtant, si ces auteurs avaient pris le temps de lire attentivement les textes fondateurs, notamment leurs versions successives, ils auraient pu être éventuellement saisis d'un doute. Quand on prend par exemple la version des Constitutions d'Anderson telles que La Tierce les a traduites et diffusées auprès des loges françaises en 1743, on ne peut qu'être frappé par les différences relatives à l'histoire mythique de l'Ordre. La Tierce fait l'impasse sur la tenue du 24 juin 1717, qu'il ne semble manifestement pas connaître, pour se concentrer essentiellement, et avec force détails, sur la vie de la franc-maçonnerie sous la Rome antique. Ce qui, reconnaissons-le, est pour le moins paradoxal : pourquoi La Tierce a-t-il longuement évoqué de prétendus faits ayant eu lieu il y a 2000 ans ? Pourquoi est-il resté silencieux sur un événement fondateur vieux d'une vingtaine d'années ? Pourtant La Tierce avait eu des contacts avec la maçonnerie anglaise et fréquenté la loge A l'enseigne du duc de Lorraine à l'orient de Londres (cf. Georg Franz Burkhard, Annalen der Loge zur Einigkeit, 1842, Frankfurt am Main, 1842, p.8).

    2226946352.jpgIl n'y a donc pas à proprement parler de « surprise » ou de « scoop ». Le ver était déjà dans le fruit si je puis dire. En effet, en l'absence de preuves matérielles, on devait de toute façon considérer la réalité de l'événement avec prudence. Et ce d'autant plus que la presse anglaise de l'époque n'en avait jamais fait état. Richard Berman montre en effet que la presse anglaise n'a commencé à s'intéresser à la franc-maçonnerie qu'à partir de 1721. Les journaux ont fini par être intrigués par cette mystérieuse confrérie rassemblant des aristocrates et des gentlemen dans des tavernes du centre de Londres. Il cite notamment l'édition du 1er juillet 1721 du Weekly Journal or Saturday's Post qui relate la visite du Duc de Montagu à une réunion maçonnique à Stationers' Hall. La « couverture médiatique » de la franc-maçonnerie est donc née en 1721. Depuis, la presse n'a jamais cessé de s'y intéresser au point d'en faire l'un de ses marronniers favoris.

    Il semble aujourd'hui que le professeur Andrew Prescott ait apporté aux chercheurs du monde entier de nouveaux éléments sur le 24 juin 1717. J'attends donc avec impatience que Roger Dachez fasse le compte rendu de la conférence de l'universitaire écossais.

    ___________________

    Le 24 juin 1717 selon les Constitutions d'Anderson (édition de 1738)

    « Le Roi George Ier entra dans Londres le 20 Sept. 1714. Et après que la Rebellion fut terminée A. D. 1716, les quelques Loges de Londres se trouvant elles-mêmes négligées par Sir Christopher Wren, pensèrent qu’il était bon de s’unir et d’avoir un Grand Maître comme Centre d’Union et d’Harmonie, voici les Loges qui se réunirent,
    1. At the Goose and Gridiron (A l’oie et le Gril) Brasserie à St. Paul's Church-Yard.
    2. At the Crown (A la Couronne) Brasserie à Parker's Lane près de Drury Lane.
    3. At the Apple-Tree (Au Pommier) Taverne sur Charles-street, Covent-Garden.
    4. At the Rummer and Grape (A la Coupe et au Raisin) Taverne sur Channel-Row, Westminster.
    Celles-ci et quelques autres anciens Frères se réunirent à la dite Apple-Tree, et ayant porté en chaire le plus ancien Maître Maçon (aujourd’hui Maître de Loge) ils constituèrent eux-mêmes une Grande Loge pro Tempore en Due Forme, et dans les meilleurs délais, ranimèrent la Conférence Trimestrielle des Officiers de Loges (appelée GRANDE LOGE), décidèrent de tenir l’Assemblée Annuelle et Fête et ensuite de choisir un Grand Maître parmi eux, jusqu’à ce qu’ils aient l’Honneur d’avoir un Frère Noble à leur tête.
    En conséquence, le Jour de la Saint Jean-Baptiste, la 3ème année du roi George Ier A. D. 1717, l’Assemblée et Fête des Maçons Francs et Acceptés était tenue à la pré-citée Brasserie Goose and Gridiron.
    Avant le dîner, le plus ancien Maître (aujourd’hui Maître de Loge) en chaire, proposa une liste de Candidats appropriés ; et les Frères élirent à une majorité de mains levées M. Anthony Sayer, Gentleman, Grand Maître des Maçons (M. Jacob Lamball, Charpentier, Capt. Joseph Elliot, Grands Surveillants) qui fut dans les meilleurs délais investi avec les Insignes de l’Office et du Pouvoir par le dit plus ancien Maître, et installé, fut félicité par l’Assemblée qui lui rendit l’Hommage.
    Sayer, Grand Maître, commanda aux Maîtres et Surveillants des Loges de se réunir avec les Grands Officiers chaque Trimestre en Conférence, à l’Endroit qu’il leur désignera dans la convocation envoyée par le Tuileur. »

  • James Anderson le précurseur

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    Le pasteur James Anderson est décédé le 28 mai 1739 ainsi que l'atteste la rubrique nécrologique du Gentleman's Magazine, un périodique anglais qui - tenez-vous bien - a paru de 1731 à 1922. Une longévité qui ferait rêver aujourd'hui n'importe quel titre de presse en France. Le docteur Anderson y est présenté comme un « un éminent ministre dissident », auteur de la constitutions des francs-maçons et de généalogies royales. Un « ministre dissident » (dissenting minister) désigne un ministre du culte qui se rattache à une église séparée de l'Eglise d'Angleterre (Church of England). Dissident, James Anderson l'était. Il était pasteur de l'église d'Ecosse (presbytérienne). Le presbytérianisme prône le sacerdoce universel, c'est-à-dire le rejet du clergé et de l'épiscopat. Le Gentleman's Magazine ne s'étend pas davantage.

    J'ai donc voulu vérifier ce qu'en disait The Scots Magazine (l'homologue écossais du Gentleman's Magazine) qui est, quant à lui, le plus ancien magazine du monde. Bien que ce périodique ait connu quelques périodes d'interruption, il est publié depuis 1739 ! Ce qui est absolument incroyable et fait de ce titre de presse une véritable institution. J'étais en effet persuadé qu'un magazine contenant des articles sur des sujets d'intérêt écossais depuis maintenant 277 ans, n'avait pas pu omettre de signaler le décès de James Anderson et se montrer aussi laconique que le Gentleman's Magazine anglais. J'ai eu raison de le penser car le Scots Magazine s'est effectivement montré plus prolixe sur James Anderson que le Gentleman's Magazine (cf. The Scots Magazine, volume 1, 1739, p. 237).

    On y trouve la confirmation que le révérend Anderson est bien décédé le lundi 28 mai 1739 à son domicile d'Essex-Court, Strand, de Londres. James Anderson était docteur en théologie et membre de l'Eglise d'Ecosse. Il est présenté comme l'auteur de Généalogies Royales et de plusieurs autres œuvres. Mais le périodique - et le détail est étonnant - ne dit mot sur les constitutions et sur l'appartenance du défunt à la franc-maçonnerie. Le Scots Magazine souligne en revanche que James Anderson était un gentilhomme aux capacités rares et à la conversation la plus facétieuse. Le Scots Magazine insiste enfin sur les revers de fortune du pasteur. La brève nécrologie se termine sur une note amère. Selon le périodique, malgré ses talents et l'application utile qu'il en a faite, Anderson n'a pas eu la reconnaissance qu'il aurait été en droit d'obtenir de ses contemporains. Il semble que le pasteur ait connu des revers de fortune à la fin de sa vie suite à de mauvais investissements.

    On sait relativement peu de choses de sa vie personnelle. Il est né à Aberdeen (en Ecosse) vers 1678, de l'union de James Anderson et Joan Campbell, dans une famille de onze enfants. Sa parenté comprend des médecins, des professeurs, des pasteurs. Il est donc issue d'une famille de la bourgeoisie naissante. On sait aussi qu'il a fait des études aux Westertown et Marshall College en 1694 et sortit de l'université en 1702. Il a été comme je l'ai dit, pasteur de l'église presbytérienne et qu'il avait en charge, jusqu'en 1723, la paroisse londonienne de la Swallow Street à Piccadilly où avait officié le père de Jean Théophile Désaguliers. Il est devenu ensuite chapelain des comtes de Buchan jusqu'en 1734, puis pasteur de la paroisse de Leicester Fields jusqu'à sa mort. Anderson a été marié et père de deux enfants.

    Sa vie maçonnique est mieux connue bien que l'on ignore la date et le lieu précis de son initiation. On sait toutefois que son père était membre d'une loge à Aberdeen. Ce qui laisse supposer que James Anderson a pu être initié dans une des loges de sa ville natale avant de s'installer en Angleterre. C'est une hypothèse d'autant plus vraisemblable que James Anderson est passé à la postérité pour avoir donné à la franc-maçonnerie spéculative, sur ordre de la Grande Loge de Londres,  ses premières constitutions rénovées comprenant l'historique de la fraternité, les obligations fondamentales, le règlement et les chants. Cette mission particulière montre que le pasteur Anderson devait être réputé pour sa connaissance des usages traditionnels de l'Ordre maçonnique. En effet, il ne faut pas oublier qu'en 1722, John Roberts avait publié Les anciennes constitutions appartenant à la société ancienne et honorables et des francs et acceptés maçons sur la base d'un vieux manuscrit du treizième siècle. La Grande Loge de Londres avait pu juger que le travail de Roberts n'était pas adapté à la jeune fraternité. James Anderson a donc effectué un travail de remise en forme des anciennes obligations pour qu'elles fussent respectées des frères. Citons l'obligation première qui est la plus connue :

    « Un maçon est obligé par sa Tenure d'obéir à la Loi morale et s'il comprend bien l'art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irreligieux. Mais, quoique dans les temps anciens les maçons fussent astreints dans chaque pays d'appartenir à la religion de ce pays ou de cette nation, quelle qu'elle fût, il est cependant considéré maintenant comme plus expédient de les soumettre seulement à cette religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, et qui consiste à être des hommes bons et loyaux ou hommes d'honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou  croyances qui puissent les distinguer ; ainsi, la maçonnerie devient le centre d'union et le moyen de nouer une véritable amitié parmi des Personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées. »

    Il a été soutenu parfois que Jean Théophile Désaguliers avait été le véritable auteur des Constitutions de 1723. Mais cette affirmation ne résiste pas à l'examen des sources. Il suffit de lire l'approbation du duc de Wharton, Grand Maître de la Grande Loge de Londres. Elle est sans ambiguïtés : James Anderson, Vénérable Maître de la Loge numéro 17, est bien l'auteur des constitutions de 1723.

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    Qui peut croire sérieusement que James Anderson a pu s'accaparer le travail du député Grand Maître Désaguliers sans que celui-ci ne réagisse ? C'est tout bonnement impossible. En outre, il faut signaler que Désaguliers a porté le cercueil d'Anderson, en compagnie de cinq autres francs-maçons, au cimetière londonien de Bullhill-Field ainsi que l'atteste le Daily Post du 2 juin 1739. L'attitude touchante de Désaguliers prouve, au contraire, l'amitié profonde et sincère qui devait unir les deux hommes. Ces faits, hélas, demeurent généralement peu connus des francs-maçons, y compris aujourd'hui, tant et si bien que James Anderson est souvent injustement perçu comme un personnage de second plan, médiocre et sans envergure.

    Pourquoi tant de haine à l'égard du pasteur écossais ? Parce que celui-ci a publié une nouvelle édition des constitutions en 1738 pour marquer la transformation de la Grande Loge de Londres en Grande Loge d'Angleterre. Et à cette occasion, Anderson a été accusé d'avoir procédé à des reformulations, des ajouts et des interpolations (extraits de texte introduits dans une œuvre à laquelle ils n'appartiennent pas). Ainsi de l'obligation première, laquelle témoigne pourtant d'une largesse d'esprit en matière d'opinions religieuses (latitudinarisme) :

    « Un maçon est obligé par sa tenure d'obéir à la loi morale en tant que véritable noachite et s'il comprend bien le métier, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irreligieux, ni n'agira à l'encontre de sa conscience. Dans les temps anciens, les maçons chrétiens étaient tenus de se conformer aux coutumes chrétiennes de chaque pays où ils voyageaient. Mais la maçonnerie existant dans toutes les nations, même de religions diverses, ils sont maintenant tenus d'adhérer à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord (laissant à chaque frère ses propres opinions) c'est à dire être hommes de bien et loyaux, hommes d'honneur et de probité, quels que soient les noms, religions ou confession qui aident à les distinguer : car tous s'accordent sur les trois articles de Noé assez pour préserver le ciment de la Loge. Ainsi la maçonnerie est leur centre de l'union et l'heureux moyen de concilier des personnes qui, autrement, n'auraient pu que rester perpétuellement étrangères. »

    L'ouvrage The Pocket Companion.  An History of Freemasonry (1754) donne ses explications sur ces modifications. Il indique dans sa préface (comme c'est du vieil anglais, la traduction est modernisée et n'est pas littérale) de manière quelque peu inélégante :

    « Le Docteur Anderson qui s'est impliqué dans l'ancien travail [la constitution de 1723], a sollicité la faveur de réimprimer ledit livre des constitutions avec les faits de la société [maçonnique] jusqu'à l'année 1738. Ce qui lui fut accordé, la gestion de cette réimpression ayant été laissée au Docteur. Mais quelle que soit la cause qui puisse l'expliquer, que ce soit ses problèmes de santé, ou dans le fait qu'il ait trop fait confiance à des étrangers [pour la mise en forme ou l'impression], le travail est apparu très mutilé, au point qu'il a été revu et corrigé par le Grand Maître Payne (...). »

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    Ces critiques sont injustes. Réduire la version de 1738 à des problèmes de santé, sans doute réels (Anderson est mort l'année suivante), ou à des indélicatesses d'éditeur-imprimeur, semble pour le moins grotesques. C'est une façon de nier l'apport de cette nouvelle version dans la manière de comprendre la franc-maçonnerie spéculative.

    Il faut remettre en perspective le travail de James Anderson sans le dénigrer. La Grande Loge de Londres ne lui a pas demandé d'écrire une histoire plus ou moins rocambolesque de l'ordre maçonnique ou de compiler de vieux manuscrits ayant régi la vie des loges opératives. La mission, que lui a confiée la Grande Loge de Londres, a été de fournir à la jeune franc-maçonnerie spéculative un compte rendu clair des charges et devoirs de l'ancienne fraternité afin que les maçons modernes puissent s'y référer et disposer ainsi d'une base réglementaire la plus solide possible.

    Anderson a donc parfaitement rempli sa mission. Si le pasteur presbytérien fait du franc-maçon un enfant de Dieu (ni athée stupide, ni libertin irréligieux) - ce qui, après tout, peut se comprendre d'un homme d'église - il ne propose pas pour autant de l'assujettir à une théologie particulière. Le maçon est d'abord celui qui a le culte de l'amitié et respecte l'opinion d'autrui. C'est celui qui n'agit pas contre sa conscience (version 1738). C'est à ce niveau là que le révérend James Anderson introduit une rupture majeure avec les temps anciens afin d'adapter la maçonnerie aux réalités du temps présent car les hommes peuvent avoir des croyances et des opinions particulières. Et l'on voit bien que cette approche dynamique annonce implicitement l'évolution doctrinale de 1877 en France. James Anderson est à bien des égards un précurseur de la liberté de conscience. Par son action, il a plus ou moins ouvert la voie à une conception libérale de la franc-maçonnerie. Et c'est précisément pour cette raison qu'il a été dénigré immédiatement après son décès. En effet, il est plus facile de taper sur les morts car ils ne peuvent pas se défendre.

    Dans son travail, Anderson ne critique pas. Il n'analyse pas. Il se contente de raconter une histoire légendaire dans un récit clair, lisible et concis comme on devait la raconter dans les vieilles guildes du temps jadis lorsque les maçons opératifs se réunissaient entre eux. Ecrire est la seule façon de ne point oublier et d'immortaliser ce qui mérite d'être retenu par les générations suivantes. Peu importe l'invraisemblance de l'historique. La légende a une fonction de légitimation et d'affirmation de l'Ordre maçonnique dans l'histoire des hommes. Il en est de même du cadre réglementaire des constitutions par lequel un groupe d'hommes s'est doté librement de ses propres règles et usages.