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jean-marie ragon de bettignies

  • Les lumières vives et pures de l'ordre maçonnique

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    4035725778.jpgJe recommande vivement la lecture de la remarquable étude de Jean-Luc Lebras sur les (grands et petits) sceaux du Grand Orient de France. Cette étude est publiée dans le dernier numéro des Chroniques d'Histoire Maçonnique. L'auteur analyse l'évolution de ces sceaux qui sont comme des empreintes laissées par l'obédience au fil du temps.

    Dans son introduction, Jean-Luc Lebras indique que les sceaux du Grand Orient de France ne semblent pas avoir fait l'objet d'études historiques et symboliques très abondantes au vingtième siècle contrairement au siècle précédent. Il rappelle que Jean-Marie Ragon de Bettignies (dont j'ai déjà parlé sur ce blog) avait étudié, en 1841, l'évolution des sceaux du Grand Orient pour souligner le suivisme politique de l'obédience.

    Je voudrais justement citer un extrait des propos de Ragon que Lebras rappelle d'ailleurs dans son étude. Le vénérable maître de la loge Les Trinosophes écrit avec une sévérité lucide (cf. Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, éd. Berlandier, 1841, p. 381) :

    « Est-ce par reconnaissance pour les services que notre institution a rendus à l'ordre civil que les puissances suprêmes des divers rites maçonniques s'occupent elles-mêmes, de temps à autre, de politique ? Ce n'est pas, toutefois, dans l'intention de voir les membres de l'ordre s'en occuper ; car la place qu'on leur laisse prendre est bien innocente mais ces hauts frères plus politiques que Maçons, et souvent plus esclaves que libres, désirent prouver au gouvernement de chaque année que l'institution qu'ils dirigent marche dans le sens de la politique du jour. Nous ne sommes pas, dans notre France, exempts de ce défaut : en révisant les anciens cachets et les timbres du Grand Orient, lesquels ne devraient offrir que les emblèmes immuables de notre Ordre on y découvre des empreintes maçonnico-profanes qui présentent à l'œil du Maçon étonné les signes variables de l'autorité civile. »

    Ce texte, je le rappelle, a été écrit il y a cent soixante-quinze ans. Il est pourtant d'une étonnante modernité. En effet, comment ne pas y songer quand on voit le Grand Maître du Grand Orient affirmer dans tous les médias, écrits ou audiovisuels, que l'obédience est la gardienne vigilante de l'éthique républicaine ? L'histoire permet de relativiser une telle posture.

    Que montre l'étude des sceaux du Grand Orient ? Que le Grand Orient fut monarchiste sous les rois, impérial sous les empereurs et républicain sous les républiques ! Ce constat devrait donc inciter les responsables de l'obédience à se montrer plus modestes et circonspects dans leur communication publique. Ce constat devrait aussi les inciter à respecter la liberté de conscience des francs-maçons du Grand Orient de France qui n'ont pas besoin qu'on pense et parle à leur place.

    1290289894.jpgCependant, il ne faut pas se méprendre : Ragon de Bettignies, lui-même, préconisait que le maçon s'intéressât à la politique et à la religion. Je dois citer ce passage que tous les francs-maçons devraient connaître et méditer, notamment ceux qui ont la lourde charge de représenter le Grand Orient (cf. op.cit., pp. 376 et 377) :

    « Quoiqu'il soit certain que le Maçon jure obéissance et se conforme exactement aux lois du pays qu'il habite, ainsi que tout sage doit faire, il n'en est pas moins de son devoir de consacrer ses veilles à s'instruire et à éclairer ses concitoyens, soit sur la politique, soit sur la religion ou tout autre sujet sérieux qui intéresse le bien public. Dans nos époques modernes, où le nombre des francs-maçons est considérable, la Maçonnerie, qui s'interdit hautement et de fait, dans ses réunions, tout ce qui a rapport aux matières religieuses et politiques, n'a jamais dû ni pu prendre qu'une part indirecte aux révolutions qui se sont succédé depuis un demi siècle. Nous en avons eu la preuve lors du renversement du gouvernement impérial.
    Les personnages les plus élevés de l'Empire et de l'armée appartenaient à la Franc-Maçonnerie, qui resta toute passive pendant cet orage politique.
    Mais voici la part directe, la seule qu'elle a prise, qu'elle pouvait prendre et qu'elle prendra toujours aux événements passés, présents et à venir : les lumières vives et pures que laissent échapper, dans des séances qui se renouvellent sans cesse, les divers orateurs de cet ordre cosmopolite, éclairent une masse d'individus qui se répandant ensuite dans toutes les classes de la société, y versent continuellement des doctrines salutaires qui font le tour du monde, et combattent, chaque jour et partout, l'erreur et les préjugés qui souillent encore le globe. »

    Ce que Ragon de Bettignies souligne, et qui est absolument fondamental, c'est que la politique en maçonnerie se joue au niveau de la loge et non de l'obédience. La politique en franc-maçonnerie réside dans l'échange de points de vue entre des personnes d'opinions et de sensibilité différentes qui se retrouvent au sein d'un ordre cosmopolite.

    temps, jean-luc lebras,jean-marie ragon de bettignies,histoire,godf,evolution,politique,sceaux,chroniques d'histoire maçonniqueCosmopolite. Le qualificatif est important. Est cosmopolite celui qui est capable de penser en citoyen de l'univers (cosmos : l'univers ; politês : citoyen). Est cosmopolite celui qui, sans renier son identité et ses convictions propres, est capable d'accueillir sereinement la différence. Est cosmopolite celui qui est capable d'envisager des problèmes sous tous les angles. Est cosmopolite celui qui est capable de prospective, qui ne se laisse pas ballotter par l'actualité du jour, qui a la force intellectuelle et morale de voir plus loin que l'immédiateté des choses.

    Les « lumières vives et pures » de la franc-maçonnerie jaillissent de la discussion en tenue ordonnée selon le rite. Elles se manifestent dans la pratique des vertus maçonniques et l'étude. Et c'est ensuite au franc-maçon, librement et discrètement, de se faire l'agent actif du lien social afin de répandre, par un comportement exemplaire, les vérités qu'il a su découvrir et acquérir en loge, conscient que les idées sont comme les ruisseaux qui font les grandes rivières.

  • Physiologie du franc-maçon

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    La franc-maçonnerie, avec ses rites et ses pratiques, suscite souvent l'amusement au dix-neuvième siècle. Les ouvrages sur le sujet abondent. Parmi ces livres, je voudrais signaler celui de Pluchonneau ainé publié aux éditions Charles Warée en 1841 et qui a fait l'objet d'une réédition en 1998 si je me trompe pas. Il s'intitule Physiologie du franc-maçon. Ce n'est pas ce qu'on pourrait appeler un ouvrage antimaçonnique, mais plutôt un ouvrage satirique. Si pour Pluchonneau l'admission dans une loge se résume en « quelques mots mystérieux, une peignée, des torgnoles et un charivari à rompre le tympan », il décrit les usages maçonniques et les moeurs des maçons comme un biologiste exposerait le fruit de ses observations (l'auteur a fait exactement pareil avec les marins - Physiologie du marin (1843) - et les esclaves des colonies - Physiologie des nègres dans leur pays (1842) - ouvrage dans lequel il préconise, avec Hippolyte Maillard, l'abolition progressive de l'esclavage).

    Voici en tout cas ce qu'il écrit au sujet du franc-maçon (pp. 17 et suivantes) :

    « Le franc-maçon, dans toute l'acception du terme, a de la religion mais il préfère la morale expliquée et parfois mise en pratique dans son temple, à celle de l'éloquence de la chaire évangélique.

    Les jours de séance sont pour lui des solennités ; aussi dès cinq heures du soir le voyez-vous à sa toilette ; il fait sa barbe, endosse l'habit noir de rigueur, donne lui-même un coup de brosse à ses bottes, relève le col de sa chemise, embrasse sa famille en lui disant : « Je vais en loge, nous avons aujourd'hui une question de haute importance à traiter. » Et il part malgré les observations de sa femme que ces absences réitérées n'amusent pas toujours.

    Chemin faisant, il heurte tout le monde car il ne distingue pas les objets et prépare son discours, connaissant les propositions qui doivent être émises dans la réunion, et il arrive sur les marches du temple, croyant dans sa bonne foi à l'influence qu'il aura pour détruire les abus de la congrégation ou les destinées du monde. »

    C'est tellement bien vu, écrit et senti, que je me demande si le facétieux Pluchonneau n'a pas été maçon. Il décrit en tout cas admirablement le sentiment d'euphorie que l'on peut éprouver avant la tenue, quand on est dans l'attente de retrouver son atelier et ses frères, quitte parfois à leur prêter une influence fantasmagorique sur le cours des choses. Ça sent un vécu que n'altère pas la conclusion de l'ouvrage (pp.117 et suiv.) :

    « (...) si la Maçonnerie symbolique est belle par le bien qu'elle fait en secret, les aumônes qu'elle répand, fruit de ses collectes à chaque tenue, elle a aussi son côté ridicule et ses déceptions.

    Le ridicule qui s'y rattache, c'est qu'on ne comprend pas que des hommes sérieux, dont l'intelligence et le temps seraient mieux employés dans l'industrie qu'ils professent que dans une séance de la loge, puissent assister hebdomadairement, et cela pendant quatre à cinq heures, au débat d'une question futile qui ne changera ni les hommes ni les principes, qui n'établira rien et dont la solution, au moment de se séparer, est tout entière en ces mots :

    « Nous examinerons cela attentivement à la prochaine séance dont le secrétaire rédigera le procès-verbal. »

    En ce qui concerne les déceptions, elles appartiennent toutes aux récipiendaires, qui croient puiser dans la Maçonnerie des renseignements surhumains, des révélations occultes, des principes de droiture et de vertu qui malheureusement ne s'y rencontrent pas toujours, car partout où il y a des hommes, il y a des passions ; et partout où il y a des passions, il y a de l'arbitraire et des fautes.

    Le chapitre des questions indiscrètes qu'il doit subir, n'est pas non plus le moins pénible pour le Franc-Maçon, obligé, qu'il est, de taire ce qu'il n'a pas dit, et de cacher ce qu'il n'a pas vu. Position fort pénible, car il en coûte d'avouer que l'on ne sait rien, et l'on préfère garder un silence mystérieux.

    Lecteurs, mes amis, tâtez-vous le pouls maintenant ; vous connaissez le fort et le faible de l'institution. Si le coeur vous en dit, courez à la rue de Grenelle-Saint-Honoré (1), puis quarante jours après, si l'on vous reconnaît sans peur et sans reproche, comme Bayard, vous serez initiés aux mystères de la confrérie. - Ainsi soit-il. »

    Pluchonneau écrit pour les profanes, mais dans quelle mesure n'écrit-il pas aussi pour lui ? Il y a en effet dans cette prose alerte et élégante juste ce qu'il faut d'ironie. L'auteur évite de colporter les fables relatives aux crimes, aux complots, aux messes noires qui font habituellement le régal des antimaçons. Il se contente de décrire une institution qu'il trouve étrange et décalée par rapport à son temps (eh oui déjà !). Les explications qu'il donne du fonctionnement d'une loge maçonnique sont souvent tirées par les cheveux. Elles demeurent malgré tout honnêtes et documentées dans l'ensemble. Pluchonneau se moque gentiment de l'apprenti maçon à travers le personnage fictif de Frédéric Badoulard, épicier parisien fraîchement initié au sein de la loge Les Trinosophes (2). Badoulard est gentil mais con. Il porte sur ses épaules le lourd fardeau d'une initiation qu'il n'a pas comprise. Badoulard, à peine initié, convoite déjà le grade de chevalier rose-croix, quitte à négliger son affaire au grand désespoir de sa femme Clotilde.  

    Bref, je vois dans la Physiologie du franc-maçon du bon Pluchonneau toutes les interrogations d'un homme qui donne l'impression d'être passé à côté de son initiation à force de s'épuiser à chercher une signification rationnelle aux usages maçonniques et un sens aux motivations des personnages dont il brosse les portraits. L'essentiel est ailleurs et réside dans le travail sur soi et dans l'importance que l'on accorde à son propre cheminement spirituel au sein de la franc-maçonnerie. Le côté léger et comique de l'ouvrage révèle donc son côté superficiel. C'est la raison pour laquelle ce livre est intéressant. Il témoigne de la vie maçonnique monotone sous la monarchie de Juillet.

    Pluchonneau ainé, Physiologie du franc-maçon, éd. Charles Warée, Paris, 1841. Dans le domaine public. Consultable et téléchargeable sur Gallica.

    _______

    (1) Ancien siège du Grand Orient de France.

    (2) La loge Les Trinosophes, fondée le 15 octobre 1816, était l'une des loges du Grand Orient les plus en vue au dix-neuvième siècle . Elle eut pour premier Vénérable Maître Jean-Marie Ragon de Bettignies dont je vous ai déjà parlé. Je me demande si la référence aux Trinosophes dans l'ouvrage de Pluchonneau n'est pas un indice que l'auteur ait pu appartenir à cet atelier.

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    Voici le testament (moral et philosophique) du brave Frédéric Badoulard. Comme le montre Pluchonneau aîné, la réflexion de Badoulard est terre à terre et désolante. Elle est cependant celle d'un petit commerçant libéral, généreux et attaché à liberté d'expression.

    « Testament de Frédéric Badoulard, épicier au Marais, rue Boucherat, 26.

    Aujourd'hui, etc., étant sain d'esprit et pas trop rassuré pour mon pauvre corps, j'ai écrit de ma main propre et signé de ma griffe, mes dernières dispositions au cas où je ne sortirais pas en entier du guêpier où je me suis fourré.

    Art. 1er. Je lègue à ma bonne Clotilde tout le chicorée qui se trouve dans mon magasin.

    Art. 2. A ma fille Lucrèce que je veux qu'on élève par la douceur, tout mon sucre candi et mes oranges du Portugal.

    Art. 3. A mon ami Alphonse Duperrier, mon parrain à la loge, le reste de mes dragées et un baril d'harengs saurs, sachant combien il aime ce poisson de mer quand il est frais.

    Art. 4. En ce qui est de liqueurs, et voulant reconnaître l'utile intervention du Journal des Débats dans le système actuel, je lègue mon esprit aux rédacteurs de sa politique.

    Art. 5. Tout mon raisiné sera pour les tartines de la Presse. »

  • Ragon l'optimiste

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    Jean-Marie Ragon de Bettignies est né à Bray-sur-Seine, le 25 février 1781. D'abord caissier à la Recette générale du département de la Lys (un des neuf anciens départements français de Belgique), il a été ensuite, à partir de 1814, chef de bureau au Ministère de l'Intérieur. Il est mort à Paris, en 1862.

    Ragon de Bettignies a été initié en 1804, à Bruges, à l'époque chef lieu du département de la Lys. De retour à Paris après la chute de l'Empire, il fonda en 1816, la loge Les Vrais Amis, devenue par la suite Les Trinosophes. Cette loge se distingua rapidement par l'excellence de ses travaux. Il en fut le Vénérable Maître jusqu'à son départ pour l'Amérique.

    Mais Ragon a surtout été un auteur prolifique et c'est essentiellement grâce à son oeuvre qu'il est passé à la postérité. Il a été rédacteur en chef du journal Hermès (1808-1818), puis il a publié toute une série de livres :  Le Cours philosophique interprétatif des initiations anciennes et modernes (1841) - La Messe et ses mystères comparés aux mystères anciens (1844) - Orthodoxie maçonnique (1853) - Maçonnerie occulte  (1853) - Liturgie maçonnique en trois cahiers (1860) : L'Adoption des jeunes louvetons, Reconnaissances conjugales, Pompe funèbre maçonnique ; Les rituels maçonniques (1860-62) des 33 grades, dont le dernier, Le Tuileur général, dresse la nomenclature impressionnante (et en grande partie fantaisiste) de 75 Maçonneries, 48 Rites, 30 Ordres maçonniques, 24 Sociétés androgynes, 6 Académies, et plus de 1400 grades...

    Pourquoi parler de Ragon de Bettignies ? Parce qu'il appartient à cette catégorie d'auteurs maçons qu'on ne lit plus aujourd'hui et que l'on considère même parfois avec condescendance ou dédain alors qu'il fut sans doute un des maçons les plus érudits du XIXe siècle. Ragon ? Pour beaucoup de maçons (enfin du moins pour ceux qui ont déjà entendu le nom), c'est vieux et poussiéreux. Il appartient à une époque révolue. Il parle d'une franc-maçonnerie qui n'existe plus depuis longtemps. Pourtant, ses ouvrages mériteraient d'être redécouverts tout comme d'ailleurs ceux de Bègue-Clavel et de Bésuchet de Saunois dont j'ai déjà parlé ici. Ils sont à bien des égards d'une étonnante modernité.

    Je voudrais citer ici un passage du Cours philosophique interprétatif des initiations anciennes et modernes (p.49 et suivantes) en priant le lecteur de bien vouloir se souvenir que ces quelques lignes ont été écrites il y a 174 ans :

    « Il ne reste plus rien à faire en maçonnerie ?

    « Un frère n'appelle-t-il pas encore devant les tribunaux le frère de sa loge pour une chose qui pourrait être facilement vidée en famille ?

    Ce sanguinaire préjugé du point d'honneur, hideux héritage de la barbarie, interdit entre frères par nos lois fondamentales, et que la magistrature française, pénétrée de nos inspirations, poursuit courageusement, a-t-il disparu disparu du sol que vous habitez ? Les Maçons élevés en dignité en sont-ils tous à l'abri, au risque du scandale que leurs passions non subjuguées peuvent commettre, malgré le frein inutile du serment ?

    « L'esclavage, cette horde du Nouveau-Monde et d'un peuple qui se dit libre, ne déshonore-t-il pas encore les nations, qui, tout en croyant pratiquer nos maximes, rejettent la main protectrice que leur tendent des hommes honorables qui prévoient l'époque où le brisement des chaînes sera terrible contre les tyrans de l'humanité ? 

    « La peine de mort, cette grande exigence sociale contre les droits individuels, est-elle une matière suffisamment discutée ?

    « Le sort de la classe ouvrière est-il défini ? Cette question palpitante d'intérêt, cet orage lointain dont le grondement avertit le sage, ne résonne-t-il pas à vos oreilles ? Ne voyez-vous pas les nuages s'amonceler, et, couvrant comme un réseau toutes les populations de la terre, produire, parmi les individus les désastres d'un tremblement de terre dans une grande cité ?

    « Au milieu de ces petites passions qui affadissent vos séances, quand elles ne sont pas tuées par ces continuels rappels au règlement, passe-temps des petits esprits, et par ces infatigables amateurs de conseils d'administration quand même, quel grand problème social ou quel projet utile peut être mis en discussion ?

    « Non, il n'est point passé le temps d'être utile pour vous-mêmes et pour les autres : avez-vous excité toutes ces vertus, couronné tous les mérites ? (...)

    « Mais, vous dit-on, votre oeuvre a vieilli ; l'acacia décrépit est devenu stérile et ne produit plus d'ombrage ; la Maçonnerie ne porte plus l'étendard d'avant-garde. - Erreur ! hypocrisie ! Le peuple est-il libre ? Les préjugés de la terre ont-ils tous disparu ? N'y a-t-il plus d'inimitiés parmi les hommes ? La cupidité et le mensonge n'existent-ils plus ? La tolérance et l'union existent-elles parmi les sectes religieuses ? Maçons, marchez toujours ; éclairez l'intelligence des peuples reconstituez la société, réformez les lois, avancez toujours. Placés entre deux éternités, celle qui est devant vous sera toujours égale à celle qui sera derrière ; mais que cette pensée ne vous arrête pas.

    « La Maçonnerie ne peut cesser d'être qu'en cessant de comprendre le progrès social, c'est-à-dire en renonçant à son but qui est de protéger toutes les tentatives d'émancipation intellectuelle. Si toutes les innovations venaient à être persécutées, la Maçonnerie seule en deviendrait le refuge mystérieux.»

    Je trouve ce texte très beau car il exprime finalement des questionnements toujours d'actualité.

    Qui n'a jamais croisé le chemin d'un frère désabusé s'interrogeant sur l'utilité de sa place en loge et, plus largement, de la franc-maçonnerie ?

    Qui n'a jamais lu la prose d'un de ces journalistes théorisant la perte d'influence de la franc-maçonnerie et moquant même son côté ringard et dépassé ?

    Qui, dans nos milieux, ne s'est pas désolé, au moins une fois, de voir des contentieux entre frères divulgués en place publique, parfois devant les tribunaux ?

    Qui n'a jamais éprouvé lassitude et fatigue devant ces médiocres esprits qui passent le plus clair de leur temps à discuter de détails abscons du règlement, de telle ou telle circulaire, de tel ou tel livre blanc et qui réduisent finalement la maçonnerie à des questions administratives ou à de stériles querelles de boutiquier?

    Je pourrais continuer longtemps et insister sur tant d'autres motifs de désillusion. Je vais m'arrêter là car l'essentiel est de prendre conscience que tous ces questionnements se posaient déjà en 1841 et probablement depuis l'origine de la franc-maçonnerie !

    Alors quelle réponse Ragon apporte-t-il à ceux qui estiment que l'acacia est devenu stérile ? 

    Ragon prône, d'une part, le travail sur soi-même. Tant que le mensonge, la cupidité, la haine et l'intolérance sépareront les hommes, les maçons auront du pain sur la planche. Il devront s'améliorer malgré les difficultés pour être des agents actifs et conscients du lien social. Parler de la justice, c'est bien. Etre juste dans sa vie quotidienne est mieux. Parler de la tolérance et de la liberté ne dispensera jamais de l'effort d'être soi-même le plus tolérant et le plus libre possible. Il est toujours temps de se mettre à l'oeuvre, de se regarder avec bienveillance mais aussi avec la ferme résolution de progresser et de gagner, chaque jour, en humanité.

    Ragon prône, d'autre part, le travail intellectuel et social. Selon lui, on ne peut concevoir la volonté de s'améliorer et de pratiquer les vertus sans y adjoindre le désir d'améliorer aussi l'homme et la société. Les chantiers sont nombreux. Et Ragon d'en donner quelques exemples : l'esclavage (qui a été aboli en 1848), la peine de mort (qui a été supprimée en 1981), la classe ouvrière (qui a joué un très grand rôle dans la seconde moitié du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle). Le franc-maçon ne doit pas se décourager et se sentir écrasé par le poids des questions auxquelles il n'a pas toujours forcément de réponses. Il doit être conscient que ce qui peut apparaître inconcevable et utopique aujourd'hui, sera peut-être devenu la réalité et la norme de demain. Le franc-maçon, placé entre deux éternités, travaillant symboliquement de midi à minuit, se souvenant d'hier, anticipant demain, les deux pieds pourtant bien ancrés dans le présent, ne doit surtout pas oublier que son action s'inscrit dans un temps long.

    Il est donc étonnant de constater à quel point Ragon, pourtant si dédaigné aujourd'hui, avait su ainsi mettre en avant, dès 1841, des sujets de réflexion de première importance. C'est comme si cet auteur était parvenu à saisir le mouvement de l'Histoire qui est celui de l'esprit humain. Il a compris toute l'influence du progrès des sciences et des techniques sur le devenir de l'homme et de la société. Toujours dans son Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, il écrit (p. 47) :

    « Remercions la Maçonnerie, si tout marche à l'association. L'imprimerie l'a puissamment secondée, en harmonisant l'esprit des nations et la vapeur accomplit matériellement l'oeuvre commencée depuis tant de siècles, en diminuant les distances et en poussant les peuples à se connaître, à s'unir et à se confondre. Tout tend donc à l'unité et à ne faire des hommes qu'une grande famille. » 

    Et d'insister notamment sur l'importance de la presse, donc de la liberté d'expression, dont on a vu hélas à quel point elle pouvait être aujourd'hui menacée par le fanatisme et l'obscurantisme.

    « Nous reproduisons ici, avec plaisir, deux strophes de l'Hymne imprimé chanté à Strasbourg devant la statue de Gutenberg, le 24 juillet 1840 jour de son inauguration ; une partie des bienfaits de la Presse s'y trouve retracée.

    « Moderne espérance
    « De l'humanité,
    « Presse à qui la France
    «Doit la liberté,
    « Par toi la parole
    « Sait briser les fers ;
    « Tu sers de boussole
    « A tout l'univers.
    « Poursuis ta carrière,
    « Soleil des Etats !
    « Verse la lumière
    « Sur tous les climats !
    « Foyer d'où vient luire
    « Tout noble penser ; 
    « Toi qui sus détruire,
    « Tu sauras créer. »

    Ragon a donc fait preuve d'un bel optimisme qui l'a rendu clairvoyant sur ce qu'était la franc-maçonnerie et sur ce qu'elle pouvait apporter non seulement à ses fils mais aussi à l'humanité tout entière.

    Je crois qu'il y a là une magnifique leçon à méditer pour nous, maçons du XXIe siècle !