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  • Arthur Groussier et le code du travail

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    2960785192.jpgDans La Chaîne d'Union n°77, Jean-Louis Validire a fait une belle présentation du dernier ouvrage de Denis Lefebvre intitulé Arthur Groussier, le Franc-Maçon réformiste (Conform édition, Paris, avril 2016). Il écrit (p. 11) :

    « [Arthur Groussier] rejoint sur les bancs de l'Assemblée, une petite, mais prestigieuse cohorte d'une cinquantaine de députés socialistes, dont Jean Jaurès, Jules Guesde, Marcel Sembat, René Viviani, Alexandre Millerand forment le noyau. Sa carrière parlementaire ne sera pas un long fleuve tranquille, plusieurs fois battu, il s'attaquera cependant lors de ses mandats avec ténacité à son grand-oeuvre parlementaire qui débouchera le 28 décembre 1910 par l'adoption du premier livre des Conventions relatives au Travail. »

    Il est exact que le F∴ Arthur Groussier s'est particulièrement impliqué dans la genèse du code du travail. Le 13 juin 1898, le député socialiste a déposé une proposition du code du travail synthétisant la réglementation relative à la durée du travail, à la formation et à l'exécution du contrat de travail, au salaire. Cependant, il faut rappeler que cette proposition de loi audacieuse pour l'époque n'a pas été votée. L'effort de codification a toutefois été poursuivi. Groussier s'est ainsi investi à partir de 1902 dans une commission extraparlementaire chargée de la codification des lois du travail à droit constant (Groussier a été battu aux législatives de 1902 mais réélu à celles de 1906). Un projet d'ensemble a été présenté dès 1904. La Chambre a très vite adopté le projet. Le Sénat en revanche a renâclé et limité son examen au premier des six livres présentés. Ce n'est donc que le 7 juin 1910 que la Haute assemblée a adopté le texte qui a été ensuite confirmé en termes identiques par la Chambre le 28 décembre 1910.

    Toutefois l'opiniâtreté d'Arthur Groussier ne doit pas faire oublier non plus l'action politique du F∴ René Viviani. Je rappelle que Viviani a été le premier des ministres du travail de l'histoire notre pays. Le ministère du travail a été créé par le gouvernement de Georges Clemenceau (25 octobre 1906 - 20 juillet 1909) dans un contexte de grèves et de très fortes tensions sociales. Il convient de remarquer que Viviani est également resté à ce poste sous le gouvernement Briand 1 (24 juillet 1909 - 3 novembre 1910) le temps que le projet de Code du travail aboutisse. Viviani a donc été à la tête du ministère du travail pendant quatre ans avant d'y être remplacé par le F∴ Louis Lafferre. Un record quand on songe à l'instabilité des gouvernements sous la Troisième République.

    viviani.jpgLe Ministère du Travail est devenu un portefeuille incontournable grâce au F∴ René Viviani. On lui doit en effet les premières applications de la loi sur le repos hebdomadaire, votée sous le précédent gouvernement dirigé par Ferdinand Sarrien. On lui doit aussi d'avoir jeté les bases du dialogue social. Il a encouragé et obtenu l'adoption de la loi du 17 mars 1907 instaurant la parité aux conseils de prud’hommes, de la loi du 13 juillet 1907 donnant aux femmes le droit de disposer de leur salaire, de la loi du 7 décembre 1909 obligeant l’employeur à verser régulièrement le salaire en monnaie légale et de la loi du 5 avril 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes. Il a évidemment soutenu la loi du 28 décembre 1910 qui a créé la première mouture du code du travail.

    Pour conclure, je crois qu'il est important de ne pas oublier les points suivants :

    1°) Sans le soutien de l'exécutif, et notamment de Clemenceau (qui n'était pas franc-maçon) et Viviani, les réformes souhaitées par Groussier n'auraient sans doute pas abouti. Il est également très probable que Clemenceau, élu sénateur du Var en 1902, a pu rassurer la Haute assemblée et obtenir progressivement son ralliement. 

    2°) Groussier n'était pas isolé. Il n'était pas le seul artisan des réformes sociales. Il faut mentionner par exemple l'implication du radical (et F∴) Fernand Dubief et du socialiste (profane) Jean Jaurès, flamboyants rapporteurs à la Chambre du projet de codification des lois sociales.

    3°) Il faut noter enfin que l'action de la gauche réformiste (radicaux, radicaux-socialistes, et socialistes indépendants) a été décisive. En effet, à l'époque, la SFIO était révolutionnaire et hostile à toute participation gouvernementale. Elle excluait d'ailleurs tout socialiste qui acceptait de devenir ministre (ce fut le cas d'Alexandre Millerand, Aristide Briand, René Viviani). La SFIO était loin d'avoir la majorité au Parlement. Or, Arthur Groussier était député de la SFIO.

    Je pense que ce petit rappel historique n'est pas inutile en cette période où il est de bon ton de critiquer la gauche de gouvernement. 

  • Les francs-maçons et le manifeste des 93

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    Suite au déclenchement de la première guerre mondiale, les convents des obédiences maçonniques n'ont pu avoir lieu, comme d'habitude, au mois de septembre. Ils ont été ajournés sine die. Le Grand Orient de France (GODF) a néanmoins convoqué les délégués des loges de la région parisienne pour une réunion exceptionnelle, le 8 novembre 1914, en son siège du 16 rue Cadet à Paris. Il s'agissait pour la plus ancienne obédience maçonnique française de s'organiser en cette sombre période et, notamment, de manifester sa solidarité à l'égard des frères appelés à faire leur devoir sous les drapeaux. C'est ainsi qu'une caisse de secours, un comité du travail, un bureau de placement et un service de repas ont été mis en place pour les frères et leurs familles. Mais cette réunion a été également l'occasion pour les francs-maçons présents de réagir à l'Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées.

    Ce texte, publié le 4 octobre 1914, a été signé par 93 intellectuels d'outre-Rhin parmi lesquels le physicien Max Planck, le juriste Franz von Liszt (le cousin germain du célèbre compositeur), le chimiste Adolf von Bayaer, le musicien Siegfried Wagner (le fils du grand Wagner) ou encore, pour citer un autre exemple, le sculpteur Adolf von Hildebrand. Cet appel, connu également sous le nom de Manifeste des 93, a été rédigé pour soutenir le Kaiser Guillaume II et réfuter les exactions commises par l'armée allemande lors de l'invasion de la Belgique.

    Citons-en un extrait :

    "Il n'est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué cette guerre. Ni le peuple, ni le Gouvernement, ni l'empereur allemand ne l'ont voulue. Jusqu'au dernier moment, jusqu'aux limites du possible, l'Allemagne a lutté pour le maintien de la paix. Le monde entier n'a qu'à juger d'après les preuves que lui fournissent les documents authentiques. Maintes fois pendant son règne de vingt-six ans, Guillaume II a sauvegardé la paix, fait que maintes fois nos ennemis mêmes ont reconnu (...) Il n'est pas vrai que nous avons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l'Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité. De la part de notre patrie, c'eût été commettre un suicide que de ne pas prendre les devants."

    On voit que l'appel invoque des "preuves irrécusables" qu'il se garde bien de produire. Il se borne simplement à nier vigoureusement les accusations portées contre l'Allemagne et à rejeter, sans nuance, la faute sur les nations ennemies. Et, malheureusement, il n'est pas non plus exempt de racisme.

    "Ceux qui s'allient aux Russes et aux Serbes, et qui ne craignent pas d'exciter des mongols et des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne."

    Les frères du Grand Orient de France ont très mal ressenti le Manifeste des 93. Il faut dire qu'il est d'une étonnante médiocrité eu égard aux qualités des signataires. Comment se fait-il que l'érudition et les talents les plus divers se mettent ainsi au service de la propagande la plus vile ? Comment expliquer pareille situation dans cette Europe de la science et des arts, qui de surcroît se targue volontiers d'être la lumière du monde et l'avant-garde de l'humanité ? Il est certes légitime d'aimer son pays et de vouloir le défendre aussi bien par les armes que par les idées, mais cette inclination naturelle, que l'on peut avoir à l'égard de sa terre, justifie-t-elle les discours nationalistes les plus serviles ?

    "C'est avec un sentiment de profonde tristesse que [la franc-maçonnerie] a vu l'élite intellectuelle de l'Allemagne sanctionner les plus abominables excès d'une barbarie qui n'est plus de notre temps. En lisant cette déclaration (...) on se demande si la pensée civilisatrice qui était la gloire de l'occident n'a pas sombré dans une sorte de philosophie de la guerre que l'on croyait à jamais disparue.

    Les plus grands penseurs de l'Allemagne, hommes d'Etat, savants, philosophes, poètes, artistes, se sont groupés pour faire de la force la plus étonnante apologie, mettant au second plan les conceptions séculaires de la civilisation et de la liberté humaine.

    [la franc-maçonnerie] flétrit tous ces penseurs qui ont mis leur génie, leur talent, au service d'une doctrine qui ferait de la force un dogme religieux et de la violence un dogme politique."

    Le texte voté par les délégués des loges parisiennes se contente d'accuser l'élite allemande parce que celle-ci a commis l'imprudence de signer un appel stupide. Mais elle n'est pas la seule. Les francs-maçons auraient pu fustiger l'élite française qui, elle aussi, a délaissé les livres au profit des règlements militaires. Ils auraient pu également critiquer le manifeste du 21 octobre 1914 signé par une centaine de professeurs britanniques. Mais c'eût été prêter le flanc à la critique et exposer inutilement l'institution maçonnique à la vindicte des nationalistes qui s'étale dans la presse.

    Toutefois, il ne faut pas croire que toute l'élite intellectuelle européenne cautionne la guerre. Le débat est vif sur de nombreux sujets, notamment sur les origines de la guerre, sur les responsabilités des uns et des autres, sur le démantèlement de l'Allemagne en cas de victoire, etc. De nombreuses voix dissidentes, et non des moindres, se sont exprimées contre la guerre même si elles peinent à se faire entendre. En Allemagne, des intellectuels ont refusé de signer l'appel du 4 octobre comme par exemple le jeune physicien Albert Einstein. Les écrivains allemands Thomas et Heinrich Mann ou encore le dramaturge autrichien Stefan Zweig ont réaffirmé leur attachement à la paix comme les français Romain Rolland, Henri Barbusse, Théodore Ruyssen, Jules Romains et Léon Werth. Il en est de même en Italie avec le philosophe Benedetto Croce et en Grande Bretagne avec le mathématicien Bertrand Russel.

    Ces voix dissidentes ne doivent pas être étouffées par celles qui ont l'oreille approbatrice des gouvernements. Elle témoignent toutes du fait que l'humanisme européen n'est pas mort. Elles rappellent la nécessaire indépendance de l'esprit à propos de laquelle Jean Jaurès écrivait dès 1903 dans son Discours à la Jeunesse :

    "Mais un jour vient, et tout nous signifie qu’il est proche, où l’humanité est assez organisée, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir résoudre, par la raison, la négociation et le droit, les conflits de ses groupements et de ses forces. Et la guerre, détestable et grande tant qu’elle est nécessaire, est atroce et scélérate quand elle commence à paraître inutile (... )Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques."

    En attendant, en novembre 1914, Jaurès n'est plus. La guerre est là. La raison et la science, célébrées tout au long du siècle précédent, sont en train d'être dépassées par les forces de l'organisation et de la technique. Le nationalisme, originairement fondé sur un besoin d'émancipation des peuples opprimés, est en train de se retourner brutalement contre l'humanité tout entière.

    Comment peut-on encore parler du progrès de l'humanité alors que l'humanité semble disparaitre dans la barbarie d'une guerre mondiale ? La question se pose, mais personne n'a de réponses satisfaisantes à apporter. En novembre 1914, on est en train d'expérimenter physiquement, dans la douleur et les atrocités, un changement d'époque. Le basculement dans le XXe siècle est terriblement difficile. Justement, de quoi ce siècle sera-t-il fait ? La question, là aussi, se pose, mais personne non plus ne peut y répondre.

  • Socialisme et franc-maçonnerie (3)

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    GROUSS.JPGLa question de la double appartenance SFIO et franc-maçonnerie s'est aussi posée en France, mais elle a été rapidement tranchée lors du troisième congrès du Parti qui s'est tenu à Limoges en octobre 1906. La liberté d'appartenance y a été consacrée. Elle a même été confirmée, plus largement encore, lors du 9e congrès de la SFIO à Lyon en février 1912 grâce à l'action conjointe d'Arthur Groussier, de Marcel Sembat et du Docteur Adrien Meslier.

    Comme en Italie, certains socialistes français ont toujours fait valoir la nécessité d'assurer l'indépendance de la jeune SFIO par rapport à la franc-maçonnerie perçue essentiellement comme le fer de lance idéologique du radicalisme. Selon les détracteurs de la double appartenance (Jules Guesde, Raguillet, Alexandre Desrousseaux dit Bracke, Henri Ghesquière notamment), on ne peut pas, au sein du Parti, prôner la lutte des classes et, au sein des loges, fréquenter ceux qu'on est sensé combattre politiquement. A un moment donné, il faut choisir son camp. La dimension initiatique et philosophique de l'engagement maçonnique est donc totalement ignorée par ces opposants qui préfèrent insister sur l'influence néfaste des loges composées, selon eux, de petits bourgeois, d'ambitieux et de fonctionnaires en quête d'appuis.

    Qu'en pense Jean Jaurès ? Pour le savoir, il faut remonter à la fin de l'année 1906 car celui-ci ne s'est pas beaucoup épanché sur le sujet.

    A cette époque, Jean Jaurès avait été invité par des socialistes francs-maçons à participer à une conférence donnée au bénéfice du journal L'Humanité fondé deux ans plus tôt. Il s'agissait alors de collecter des fonds pour assurer la pérennité du quotidien socialiste. Il s'agissait aussi d'organiser des campagnes d'abonnement. Quoi de mieux qu'inviter Jaurès en personne pour attirer de nouveaux lecteurs ? Eh bien ce mélange des genres a déplu à l'aile dure de la SFIO. Ainsi, la fédération socialiste de l'Hérault a demandé à Jaurès de n'y point participer et de conserver, au contraire, une stricte neutralité. Elle écrit :

    "Demain, les candidats maçons radicaux, ayant en face d'eux des candidats socialistes non maçons, se serviront de cette circonstance pour entretenir l'équivoque dont le Parti fait tous les frais. Les maçons radicaux ne manqueront pas de dire que Jaurès est avec la maçonnerie contre les socialistes qui la combattent (...) Etant donné les deux courants nettement marqués qui se sont manifestés au congrès national de Limoges sur la question de la franc-maçonnerie, Jaurès doit tenir compte de sa situation dans le Parti et ne pas paraître être avec une majorité contre une minorité, même pour aider L'Humanité. Il y a assez d'hommes de talent parmi les socialistes francs-maçons pour que la conférence puisse avoir lieu sans Jaurès et atteindre néanmoins les résultats financiers escomptés."

    Jean Jaurès a répondu à cette interpellation dans les colonnes du quotidien socialiste le 23 novembre 1906 :

    "Le congrès de Limoges, en passant à l'ordre du jour sur la question de la franc-maçonnerie, a laissé pleine liberté à tous les militants. J'use de cette liberté comme il me convient et c'est avec joie que je réponds à l'appel de socialistes excellents qui ont cherché un moyen de soutenir un organe dont nous voulons faire l'organe de la classe ouvrière et du Parti. Je ne suis pas franc-maçon, mais j'estime que le développement de la pensée libre, et vraiment libre, sans aucun esprit d'intolérance et de secte, peut servir puissamment le socialisme."

    Pour Jaurès, il n'y a donc clairement aucune incompatibilité.

    1) La question de la double appartenance a été tranchée par le Parti réuni en congrès. Les fédérations n'ont donc pas compétence pour voter, après coup, des blâmes ou exprimer publiquement des regrets sur l'attitude des uns et des autres. Elles n'ont pas à se comporter en censeurs. Si chacun est libre de se déterminer, cette liberté doit également profiter à quiconque au sein du Parti, qu'il soit simple militant ou responsable local ou national. Elle n'est absolument pas incompatible avec la discipline partisane.

    2) Si Jaurès a répondu favorablement aux sollicitations de socialistes maçons, c'est précisément parce qu'ils étaient avant tout socialistes et désireux d'aider au développement du journal L'Humanité. Jaurès n'a jamais voulu céder à cette paranoïa identitaire qui consiste à prêter aux uns et aux autres des stratégies cachées sous prétexte qu'ils ont, à côté de leur engagements partisan, un engagement associatif d'une autre nature. L'efficacité politique implique du pragmatisme, du bon sens et de l'unité. Les exclusives, d'où qu'elles viennent, ne peuvent que nuire à l'action politique de la SFIO.

    3) Il y a des socialistes maçons et des socialistes non maçons comme il y a des radicaux maçons et des radicaux non maçons. On ne peut donc pas réduire la maçonnerie au radicalisme même si la première a souvent accompagné le second. Jaurès précise qu'il n'est pas franc-maçon afin de mettre un terme aux soupçons de connivence dont il fait l'objet, mais en même temps, il ne veut pas que cette précision soit perçue par les socialistes maçons comme une marque de défiance. C'est la raison pour laquelle il ne se gêne pas pour reconnaître publiquement l'apport philosophique de l'Ordre maçonnique qui exprime, selon lui, la pensée libre et qui, à ce titre, sert le mouvement socialiste.

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    Jean Jaurès n'est jamais revenu sur sa position. Pourquoi ? La raison est simple. Son attachement viscéral à la démocratie et à la liberté de conscience lui interdisent de formuler des anathèmes péremptoires, à chercher des boucs-émissaires sensés expliquer les difficultés du temps présent. Il ne conçoit pas le socialisme, mouvement d'émancipation humaine, sans la liberté. Chacun doit donc pouvoir s'épanouir selon ses goûts et sa philosophie. Jaurès veut ancrer le socialisme dans les institutions démocratiques quand d'autres cherchent à l'en extirper ou à dénaturer son sens profond.

  • Socialisme et franc-maçonnerie (2)

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    mouvement socialiste,orazio raimondo,adrien meslier,alexandre desrousseaux,andrea costa,arthur groussier,benito mussolini,franc-maçonnerie,france,giovanni lerd,giovanni zibordi,grande oriente d'italia,italie,jean jaurès,jules guesde,marcel sembatLe correspondant de L'Humanité, Antonio Fabra Ribas, est embarrassé. Il doit à présent expliquer aux lecteurs du quotidien socialiste la position du Parti socialiste d'Italie (PSI) dans un article dont la publication est prévue pour le 6 mai 1914. La Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), comme on va le voir plus loin, n'a pas pris les mêmes options que le PSI. Fabra Ribas se met donc à la tâche et, après avoir fait un compte-rendu des débats, il conclut en ces termes :

    "Pour bien comprendre l'attitude des socialistes italiens vis-à-vis de la franc-maçonnerie, il faut tenir compte que les francs-maçons ont été bien souvent, en Italie, les défenseurs acharnés du Trône, qu'ils ont défendu de toutes leurs forces l'expédition en Tripolitaine et qu'ils essayèrent d'étouffer la protestation que les socialistes avaient organisée contre la visite du tsar en Italie."

    Pour Fabra Ribas, ce vote obéit à des considérations de politique intérieure. Si son analyse n'est pas fondamentalement inexacte, elle reste laconique. Elle doit donc être fortement nuancée.

    1) Le nombre de francs-maçons italiens ayant leur carte du Parti socialiste est relativement modeste. Dans son numéro de juin-août 1913 (p.81) la revue maçonnique italienne Acacia estime qu'il n'excède pas 2000 militants. Il faut rappeler à cet égard que le PSI avoisine, en 1914, les 30 000 membres sans qu'on puisse toutefois donner un nombre précis. Les socialistes maçons représenteraient donc un peu moins de 7% des militants du PSI et 11% des membres du Grand Orient d'Italie (G∴O∴I∴), l'obédience maçonnique nationale. C'est donc une "minorité" au sein du PSI qui n'a pas les capacités d'influencer sa ligne politique pour des raisons structurelles : a) cette minorité n'a pas conscience d'elle-même ; b) elle ne s'incarne pas dans une organisation ou une association ; c) le G∴O∴I∴ ne s'est jamais risqué à lui donner de consignes expresses ; d) sa faiblesse s'est confirmée à Ancône. Le fantasme du complot fait croire aux adversaires de la maçonnerie à une sorte de conjuration souterraine, extrêmement bien organisée et efficace, alors que la réalité est infiniment plus triviale. Il y a des individus qui ont en partage le fait d'avoir un double engagement qu'ils jugent complémentaires : un engagement politique au sein du PSI et un engagement philosophique dans la maçonnerie. D'autres socialistes s'investissent dans d'autres causes : la cause féministe, la cause crématiste, la libre pensée, etc.

    Goi-Logo.png2) En franc-maçonnerie, chacun demeure libre de ses opinions politiques. Il n'y a pas de mots d'ordre même si les Obédiences peuvent exprimer un attachement à des valeurs et même si, pendant plusieurs années, elles ont voulu être à la pointe de la réflexion sur la société. Dès que les partis politiques se sont créés et structurés en Italie, dès que l'unité du pays n'a plus été remise en cause, le G∴O∴I∴ s'est davantage concentré sur des activités philosophiques et spécifiquement maçonniques. On observe d'ailleurs le même phénomène avec le Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴) et la Grande Loge de France (G∴L∴D∴F∴). Les loges sont donc des creusets où fraternisent des hommes d'horizons politiques, culturels, sociaux et philosophiques différents. En Italie, on trouve dans les loges en 1913, toujours selon la revue Acacia, environ 28% de monarchistes constitutionnels, 23 % de radicaux, 15% de républicains, 11% de socialistes (révolutionnaires et réformistes compris) et grosso modo 23% de francs-maçons qui ne se reconnaissent dans aucun parti politique. Les monarchistes (constitutionnels et radicaux) sont certes majoritaires (51%), mais ils sont loin d'être ultra-dominants.

    3) On ne peut donc pas déduire une action concertée, consciente et surtout permanente des francs-maçons sur la politique italienne. Il y a certes des francs-maçons italiens politiquement engagés mais toujours à titre personnel. L'exemple de la guerre en Libye le démontre. Si les socialistes italiens accusent les francs-maçons du G∴O∴I∴ d'avoir défendu la guerre en Tripolitaine (région historique de la Libye qui fut sous domination turque jusqu'en 1912), il ne faut pas oublier non plus que les nationalistes italiens accusent les francs-maçons du G∴O∴I∴ de comploter au contraire contre les intérêts de la nation. Les nationalistes leur reprochent d'avoir soutenu, dans le passé, le mouvement Jeunes Turcs. Par conséquent, on le voit, pour les socialistes italiens, les francs-maçons sont des agents de la bourgeoisie, des monarchistes, des ennemis du pacifisme, de l'internationalisme et des turcophobes en raison de l'expédition libyenne ; pour les nationalistes italiens, les francs-maçons appartiennent au contraire à une institution aux ramifications internationales qui est donc, par nature, antipatriotique, antimonarchiste, antireligieuse et turcophile. La franc-maçonnerie est prise en tenaille entre l'extrême gauche et l'extrême droite.

    - A suivre : socialisme et franc-maçonnerie (3) -