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islam

  • Terreur dans l'Hexagone

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    kepel.jpgGilles Kepel, spécialiste bien connu de l’islam et du monde arabe contemporain, vient de signer avec Antoine Jardin, spécialiste de la sociologie des quartiers populaires, un livre absolument passionnant dont je recommande vivement la lecture à tous ceux qui veulent comprendre le terrible engrenage qui a conduit près d’un millier de jeunes Français à rejoindre le champ de bataille syro-irakien et, pour certains d’entre eux, à perpétrer des attentats sanglants sur le territoire national.

    Avec minutie et une connaissance particulièrement exhaustive du sujet, les auteurs analysent les évolutions du jihadisme contemporain, notamment depuis les dix années qui séparent les émeutes de l’automne 2005 des attentats de janvier et novembre derniers. Le jihadisme actuel est profondément influencé par l’Appel à la résistance islamique mondiale publié en janvier 2005 par le syro-espagnol Abu Musab al-Suri (cf. p.52).

    « (…) Suri substitue à l’organisation pyramidale d’al-Quaida, dénuée d’implantation sociale, un djihadisme de proximité, selon un système réticulaire pénétrant par la base, et non plus le sommet, les sociétés ennemies à abattre (…) Il prône à sa place une guerre civile en Europe, appuyée sur des éléments de la jeunesse musulmane immigrée mal intégrée et révoltée, une fois qu’ils auront été convenablement endoctrinés et formés militairement sur un champ de bataille à proximité. Ce jihadisme de rhizome, consistant à passer sous les radars de l’ennemi et à retourner contre lui ses propres enfants adoptifs ou naturels, est construit en opposition avec le modèle centraliste, presque léniniste, mis en œuvre par Ben Laden. Suri résume son programme d’une formule qui fera florès dans la jihadosphère : Nizam la tanzim (un système, non une organisation. »

    Kepel et Jardin montrent également à quel point l’univers carcéral a favorisé la radicalisation de certains jeunes délinquants (Khaled Khelkal, Mohammed Mehra, Omar Omsen, Mehdi Nemmouche, Amédy Coulibaly, Chérif Kouachi, etc.). Ils soulignent aussi le rôle subtil et déterminant de certains doctrinaires salafistes (Djamel Beghal, Farid Benyettou, Olivier Corel, Imad Djebali, etc.)

    C’est la raison pour laquelle les auteurs estiment que la place de l’islam dans notre société se pose avec acuité. Pour Kepel et Jardin, il est grand temps que cette question fasse enfin l’objet d’un débat public sérieux, loin de la manipulation politique ou de l’outrance médiatique. Cette question centrale de société s’impose désormais au cœur d’une réflexion existentielle sur le présent et le devenir de la nation. Il ne s’agit pas pour les auteurs d’essentialiser a priori l’islam ou un groupe social par ses mœurs ou sa façon de vivre, mais de faire tout simplement une place légitime à l’islam dans la République comme n’importe quelle autre religion. Ni plus ni moins.

    Kepel et de Jardin mettent en évidence le lien existant entre le repli religieux et la marginalisation sociale, économique et politique touchant une large part de la jeunesse française, issue aussi bien de l’immigration post-coloniale que de milieux de « Français de souche ». Les auteurs donnent de très nombreux exemples. Je pense notamment à ce parcours croisé saisissant de Mehdi Nemmouche et de Nicolas Bons alias Abu Abdel Rahman. Les auteurs écrivent (p. 175 et 176) :

    « Les profils de Mehdi Nemmouche et de Nicolas / Abu Abdel Rahman Bons illustrent le spectre social et ethnique des activistes que Daesh parvient à attirer dans ses filets. A l’un des extrêmes, le fils de harkis et ould alh’ram de Roubaix, fracassé par le destin dès sa venue au monde, délinquant multirécidiviste, réislamisé en prison puis formaté en Syrie pour mettre son « vice » au service du djihad avant d’être mis en examen pour avoir massacré des juifs à l’imitation de Mehra, se fait arrêter par les douanes marseillaises à cause de son amateurisme, à bord de « l’autocar du shit ». A l’autre, un jeune Français « de souche », élevé par une mère divorcée dans un cocon de petite classe moyenne provinciale, au sein d’un lotissement pavillonnaire où les opportunités d’enrichissement culturel et de socialisation ont été remplacés par la solitude des adolescents devant leurs écrans, tablettes et smartphones. »

    Je pense aussi à l’exemple paradigmatique de la ville de Lunel (Hérault) qui a connu une vingtaine de départs de jeunes pour la Syrie. Six d’entre eux ont d’ailleurs trouvé la mort loin de chez eux. Les auteurs analysent longuement le tissus urbain, social, économique et religieux de la petite cité héraultaise qui abrita longtemps une importante communauté juive (pour la petite histoire la loge locale du Grand Orient a pour titre distinctif « Etoile et Croissant », preuve du « métissage religieux » de cette petite cité bâtie sur les bords de l'imprévisible Vidourle). Kepel et Jardin soulignent que les intégristes ont su habilement s’installer dans cette ville durement frappée par la crise en profitant de la désespérance d’une jeunesse sans avenir. Ils montrent que la rhétorique islamiste est d’une redoutable efficacité, notamment lorsqu’elle instrumentalise le concept « d’islamophobie » (cf. p. 193).

    « En ce sens, l’usage politique de l’islamophobie par les islamistes fonctionne exactement à la manière de l’antisémitisme par les sionistes, tel du moins qu’il est dénoncé par ses détracteurs : il interdirait toute critique des juifs du fait de la Shoah et justifierait les bombardements de Gaza par l’armée de Benyamin Netanyahou durant l’été 2014 et le massacre des femmes et des enfants palestiniens. »

    Gilles Kepel, Antoine Jardin, Fanatisme, Islam, laïcité, République, Terrorisme, Lunel, La République doit donc aller au-delà des incantations laïques sur le citoyen abstrait pour regarder la réalité en face. Qu’on le veuille ou pas, ces extrémistes ne surgissent pas soudainement du néant. Ils ont des histoires, des parcours de vie, qu’il est absolument primordial d’analyser en profondeur sous peine de ne rien comprendre aux problèmes auxquels la France est confrontée. Pour ce faire, il ne faut pas du tout se laisser impressionner par ceux qui, en France, réfutent bruyamment toute volonté de compréhension comme s’il s’agissait d’excuser le terrorisme, les attentats, et de façon plus générale, l’obscurantisme religieux. Ces faux lucides sont de grands naïfs. Ils sont aussi dangereux politiquement que les intégristes car ils réduisent tout à l’émotionnel ou au pathos du moment, quand ce n’est pas aux discours va-t-en-guerre et xénophobes à courte vue. Kepel et Jardin soulignent à cet égard le rôle nocif des extrémistes de droite dont les succès électoraux, via le FN, contribuent à renforcer la polarisation de la société et à instiller, au cœur même de la population, le sentiment catastrophiste d’un déclin français et d’une invasion islamique.

    Il ne faut donc ni ethniciser ni sacraliser les problèmes. Il faut au contraire les politiser dans le bon sens du terme et les envisager aussi sous un angle social. La position de Kepel et de Jardin n’a fondamentalement rien d’extraordinaire car ce constat est aussi vieux que la République. Ça me fait en tout cas songer à cet avertissement de Jean Jaurès au lendemain des élections municipales de 1904 (cf. Jaurès, L’Humanité, 9 mai 1904) que les pourfendeurs de la soi-disant « culture de l’excuse » feraient mieux de méditer :

    « Qu’il [le gouvernement] ne faiblisse pas., qu’il comprenne tout le sens à la fois laïque et social du grand combat qui vient d’être livré et que, sans négliger l’achèvement nécessaire de l’œuvre de laïcité, il engage résolument la majorité républicaine dans la voie des réformes sociales. »

    La laïcité est donc indissociable de la justice sociale. Sans justice sociale, la laïcité s'expose inévitablement à des remises en cause. Il faut donc que notre pays sache regarder, lucidement et sans faiblesse, ce qui se passe en son sein. Kepel et Jardin notent (p. 316) :

    « Nous nous accorderons avec lui [Pierre Manent], par-delà la monstruosité des crimes commis contre la France par certains de ceux qui, en dépit qu’ils en aient, font partie de ses enfants, fussent-ils dévoyés, que la terreur dans l’Hexagone est aussi le symptôme d’un malaise dans notre civilisation »

    Mais, Gilles Kepel et Antoine Jardin refusent toute logique communautariste. Selon eux, l’Etat est et doit demeurer laïque. Les religions ne doivent pas être les relais primordiaux de l’action publique. Ce faisant, l’Etat doit reconnaître la place légitime des convictions religieuses ou philosophiques dans l’espace public. Les auteurs concluent :

    « Dans pareil contexte, l’église, la mosquée, la synagogue, le temple, protestant ou maçonnique, ces lieux de foi ou d’obédience dont la laïcité reconnait la place légitime au sein de la société des hommes, ne sauraient s’ériger en relais primordiaux d’intervention de l’Etat. Si une institution, au terme de ce ce cheminement, nous semble devoir être refondée et reconstruite pour traiter sur le long terme cet immense défi, c'est l'instruction publique, depuis la crèche jusqu'à l'université, tombée aujourd'hui dans l'indigence du fait d'une impéritie coupable de la classe politique tout entière. »

    Un livre à lire d’urgence.

    Gilles Kepel avec Antoine Jardin, Terreur dans l'Hexagone. Genèse du djihad français, Gallimard, Paris, décembre 2015. Prix public : 21 €.

  • De "l'entrisme musulman" au G∴O∴D∴F∴

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    A moi les enfants de la V ! Des terroristes musulmans essaient d'infiltrer le G∴O∴D∴F∴ !

    Depuis plusieurs semaines, c'est l'effervescence dans la région lyonnaise et dans la vallée du Rhône car le G∴O∴D∴F∴ aurait reçu plusieurs candidatures suspectes.

    Vous voulez savoir à quoi ça ressemble une candidature suspecte ?

    (Cliquez sur l'image pour lire)

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    Bref, c'est aussi crédible qu'un mail envoyé par un inconnu qui vous dit qu'il est atteint du cancer en phase terminale et qu'il a décidé comme ça, un beau jour, de vous léguer - oui ! à vous qu'il n'a jamais rencontré - son immense fortune de plus d'un million de dollars.

    Bref, vous l'aurez compris, c'est de la prose d'analphabète et c'est bien le genre de message douteux qui aurait dû être jeté à la corbeille comme tous les autres spams quotidiens. Un non événement en somme.

    En effet, point n'est besoin d'être analyste à la DGSI ou à la DGSE pour flairer le plan foireux à des kilomètres.

    Bref, c'est de l'amateurisme crasseux ou un canular lourdingue.

    "Bijour missié. Ji voudré divinir frimaçon kar ji ti trouve tré genti ? Eské ti pi mi répond tré vit siouplé ?" Non mais franchement... vous n'avez pas envie de rire ?

    Et le drame, vous voulez que je vous dise ? C'est l'excitation avec laquelle ce genre de candidature comico-tragique est accueilli ! Jugez-plutôt ce courrier électronique qui m'a été transféré par un Fpeu regardant sur le secret de la correspondance (mais c'est habituel en maçonnerie... de nombreux FF ne savent pas se servir correctement des mails et constituent des listes qu'ils sont ensuite incapables de gérer... J'ai donc évidemment effacé les adresses).

    (Cliquez sur l'image pour lire)

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    Vous avez bien lu. Il s'agit d'une "candidature habituelle d'entrisme musulman" (sic). Il faut quand même écrire plus vite qu'on ne réfléchit pour proférer une bêtise pareille et, surtout, oublier qu'il y a en maçonnerie de nombreux FF et SS de confession ou de culture musulmane qui n'ont rien à voir, directement ou indirectement, actuellement ou potentiellement, avec des terroristes fanatiques.

    Je vais redevenir un peu plus sérieux maintenant.

    Loin de moi l'idée de réfuter a priori un possible entrisme d'éléments subversifs au sein de la FM en général et du G∴O∴D∴F∴ en particulier. C'est un risque comme un autre. Mais il ne faut pas l'exagérer non plus, surtout s'il se concrétise de façon aussi caricaturale et risible que le premier mail ci-dessus.

    Pour ma part, je trouve qu'il serait urgent et utile de s'interroger sur un autre type d'entrisme : l'entrisme des cons car des cons, il y en a beaucoup et de toutes sortes. Parfois, ils sont difficiles à repérer parce qu'ils forment des cellules dormantes. Mais le plus souvent, ils parlent bruyamment tout en s'agitant beaucoup. Et comme le disait le regretté Audiard, ils osent tout et c'est précisément à ça qu'on les reconnaît.

    Qui pourrait prétendre qu'on a endigué cette menace pour l'Obédience ? Hein ?

  • Esprit maçonnique et Islamophobie : la polémique enfle en Belgique

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    L'hebdomadaire belge Le Vif-L'Express a publié un article d'opinion remarqué du F∴ Denis Rousseau intitulé : "Islamophobe, moi ? Oui. Et voici pourquoi".

    Cette prise de position publique, abondamment discutée sur les blogs maçonniques, a choqué le F∴ Edouard Delruelle, professeur de philosophie politique à l'Université de Liège (Ulg) et ancien directeur adjoint du Centre pour l'Egalité des Chances et la Lutte contre le Racisme. Celui a accordé une interview au quotidien belge Le Soir ce 28 septembre 2015.

    Delruelle déclare :

    "Moi aussi, je suis "franc-maçon depuis 25 ans". J'ai toujours estimé que cela relevait de ma vie privée. Jusqu à aujourd'hui, je n'avais aucune intention d'en faire état. Mais puisqu'un maçon se dévoile pour proclamer qu'il est islamophobe parce que franc-maçon, j'estime qu'il est de mon devoir de me dévoiler à mon tour pour dire ce qui me paraît une évidence : on ne peut pas être franc-maçon et islamophobe. L'esprit maçonnique est contraire à toute forme d'islamophobie."

    Il ajoute plus loin :

    "Critiquer l’islam d’un point de vue anthropologique, politique, philosophique, est légitime et nécessaire. Mais à chaque fois que je "planche", je mets mes frères et sœurs en garde contre la tentation de reporter leur anticléricalisme historique vers l’islam: ce n’est pas la même chose de combattre l’Eglise catholique là où elle est hégémonique, liée aux pouvoirs de l’argent et de l’Etat, ou de s’en prendre à des populations minorisées et prolétarisées."

    Et à ceux qui le taxeront d'angélisme ou de complaisance à l'égard des islamistes et des extrémistes de tout poil, le F∴ Delruelle rétorque:

    "Comme directeur du Centre pour l’égalité des chances, les seules actions judiciaires que j’ai enclenchées pour incitation à la haine, ce fut contre… Sharia4Belgium et Dieudonné ! Je suis pour le droit à la caricature et au "blasphème". Et aussi pour l’interdiction des signes religieux à l’école et dans les services publics. Mais au nom des mêmes valeurs laïques, je suis aussi pour que nos concitoyens musulmans soient respectés, et que le culte et la culture islamiques soient traités à égalité avec les autres. Ce qui n’est pas le cas actuellement."

    La polémique semble donc prendre de l'ampleur chez nos voisins d'outre-Quiévrain et je constate, non sans soulagement, que nombre de FF∴ belges n'ont pas l'intention de laisser la F∴M∴ être instrumentalisée par des analyses simplistes fondées sur la peur et le rejet de l'autre.

    Pour lire l'intégralité de l'interview, cliquez sur le lien ci-dessous:

    Interview Le soir 28/09/2015 islamophobie.pdf

  • De la formation des imams

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    Afin d’assurer la formation d’imams en France et d’éviter le développement dans l’espace public de tout discours extrémiste, les pouvoirs publics de la République française ont estimé nécessaire d'organiser une formation pour les imams. Les contours de cette formation doivent être définis et précisés. Elle pourra comprendre un enseignement théologique, mais aussi et surtout une présentation historique et contextualisée de l’islam, de ses fondements doctrinaux, culturels et cultuels, d'une approche exégétique du texte coranique et des autres sources secondaires. L'objectif est de favoriser une approche pluridisciplinaire de l'Islam tout en l'ancrant dans les valeurs civiques et républicaines. C'est la raison pour laquelle je salue la déclaration conjointe signée samedi dernier par la France et le Maroc. 

    Contrairement à ce qu'affirme péremptoirement et bruyamment un esprits inquiet, il ne s'agit pas pour les pouvoirs publics d'exercer je ne sais quel magistère moral et juridique sur les actes des imams de France. Il s'agit de créer les conditions permettant à l'Islam de se développer harmonieusement en France comme n'importe quelle autre religion et de faire en sorte que nos compatriotes musulmans (et les musulmans ayant d'autres nationalités) puissent bénéficier de ministres du culte formés et compétents. Il s'agit aussi de changer le regard que l’on porte habituellement sur la population musulmane de notre pays. Ce regard est en grande partie déterminé par les conditions historiques et les caractéristiques sociologiques de la population musulmane. En France, cette population est l'enfant non assumée de la colonisation et la fille d’une immigration amorcée après la seconde guerre mondiale.

    L'Islam est la deuxième confession religieuse en France. Il serait temps de s'en rendre compte et de prendre à bras le corps les problèmes auxquels il est confronté. On peut citer parmi ces problèmes (la liste n'est évidemment pas exhaustive) :

    • le faible nombre de lieux de culte décents ;
    • la radicalisation de certains discours au sein de la communauté musulmane dont les causes sont multifactorielles et complexes : exclusion sociale ; chômage ; décrochage scolaire ; désoeuvrement ; perte d'influence des partis et des syndicats et plus largement du mouvement associatif comme moyen de mobilisation ; influences extérieures de pays non démocratiques ; inculture ; parfois problèmes mentaux graves, etc. ;
    • l'absence d'une administration interne au culte musulman qui permettrait de le structurer, d'y assurer une discipline ordinale et de le représenter auprès des pouvoirs publics.

    Je l'ai déjà dit maintes fois : la République a toujours été interventionniste dans la gestion des cultes en France parce que celle-ci a besoin d'interlocuteurs. La laïcité, qui a pour corollaire la séparation, ne signifie pas que l'Etat ignore les cultes sur le territoire national et que les cultes ignorent l'Etat garant de l'intérêt général et de la paix sociale.

  • Islam et Laïcité. Le regard lucide d'un F∴ belge.

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    Je livre à votre réflexion l'extrait d'une planche du F J. R. de la RL∴ n° La Parfaite Intelligence et l'Etoile Réunies à l'O de Liège (GO de Belgique) dont le titre est Islam et Laïcité :

    "Enfin, les tentations islamistes ne sont pas à nier. Mais il convient de nous rappeler qu'avant d'être des contestations de la laïcité ou la preuve de l'incapacité de l'Islam à s'adapter à la modernité, les tentations islamistes sont des symptômes d'une crise de la société.

    Lorsque les injustices et les inégalités deviennent criantes, lorsque l'exclusion compromet l'avenir d'un grand nombre de jeunes sans formation, de travailleurs sans travail, alors nous ne devons pas nous étonner de voir surgir des solutions radicales et extrémistes.

    Mais dans ce cas, ne nous trompons pas de cible. Ce qui est à dénoncer, c'est plus un dysfonctionnement de notre société qui détruit les hommes qu'une tradition religieuse qui attire sur elle les espoirs de ceux qui n'attendent plus rien de la politique.

    La laïcité a un prix, c'est celui de la justice, de l'égalité des chances et de la fraternité. Si une société ne peut plus payer ce prix, elle ne doit pas s'étonner de voir resurgir des extrémistes de tous ordres (...)"

    J'ai oublié de vous préciser une chose importante. Cette planche d'une très grande lucidité a été écrite et présentée il y a déjà vingt ans...

     

  • Le franc-maçon face aux préjugés

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    J'ai appris l'existence d'un appel d'intellectuels publié dans Mediapart en faveur d'un "front de libération des textes religieux" (sic). Je voudrais en citer ici ce long extrait que je trouve particulièrement éclairant. J'évoquerai ensuite une histoire qui m'est arrivé un jour durant des agapes fraternelles.

    "Cette violence faite aux humains est permise par la violence qui est faite aux textes eux-mêmes. Il ne s’agit pas pour nous de rentrer dans une vision « textuellement correcte » qui ferait croire qu’ils sont exempts de toute violence : apparus dans des contextes de violences, ils en sont remplis. Comme ils sont riches d’appels à l’amour, la non-violence, la transformation radicale par la rencontre avec l’autre insupportablement différent. Ces textes sont complexes, contradictoires, ne donnent pas leur sens comme une évidence, nous présentent d’abord des débats et des questions plutôt que des certitudes et des réponses (...) Pour lire les textes, il faut commencer par enlever les lunettes que nous portons tous : lunettes de nos façons actuelles de nous représenter le monde qui ne sont pas celles de l’époque des textes, lunettes de la tradition, de la position sociale, du genre, de l’orientation sexuelle… A chaque lecture, il faut renouveler l’effort de la distanciation, de la médiation que permettent les outils du savoir qui en ouvrent le sens. Le judaïsme, l’islam et le christianisme ont émergé dans des contextes historiques particuliers et ont été façonnés par les rapports sociaux internes et externes : tout cela reste trop souvent ignoré et on sacralise des événements et des formulations largement dépendantes des contingences historiques."

    Le constat émis par ces spécialistes tombe sous le sens et je croyais, bien naïvement je l'avoue, qu'il serait largement partagé dans les milieux maçonniques où l'on sait que les textes, quelle qu'en soit la nature, peuvent avoir plusieurs niveaux de lecture et doivent être contextualisés parce qu'ils portent aussi l'empreinte des époques qui les ont vu naître. On appelle cela le libre examen ou, si l'on préfère, la libre interprétation qui permet non seulement de conserver de la distance par rapport aux textes mais aussi de mener des réflexions souvent fécondes.

    Et c'est là que j'en viens à mon histoire. Vous avez certainement déjà rencontré, un jour, un de ces frères à la fraternité ostentatoire, jovial, volubile, tactile même, au tutoiement facile et appuyé, qui enveloppe toutes ses paroles de miel et qui vous considère comme si vous étiez un de ses plus vieux amis. N'avez-vous jamais remarqué qu'il suffit souvent d'exprimer tranquillement des idées différentes des siennes pour que son masque tombe et révèle une personnalité bien moins attachante qu'il n'y paraissait de prime abord ? Je suis persuadé qu'il vous est arrivé, au moins une fois, de croiser son chemin.

    Bref, sans trop savoir pourquoi, la conversation s'est brusquement focalisée sur l'actualité en général et sur l'actualité de l'islam en particulier. Le visage de mon interlocuteur s'est soudainement assombri. Son rire, qui ponctuait chacune de ses phrases, a alors laissé la place aux propos emphatiques et alarmistes sur l'islamisme politique. Toutes mes tentatives de modérer ses ardeurs se sont heurtées à une fin de non recevoir. Selon lui, j'étais le pauvre ignorant angélique qui s'obstinait à ne pas vouloir voir que l'islam était consubstantiellement criminogène et une religion de la soumission. Assez rapidement, je me suis rendu compte que ce brave frère confondait allègrement islam, islamisme, barbus, arabes, terrorisme, etc., et qu'il avait la fâcheuse propension à me parler avec condescendance, comme si j'étais le dernier des idiots.

    Mais qu'il est fastidieux d'argumenter face à quelqu'un qui, pour couper court à tout dialogue, se prévaut d'un parcours universitaire ! Devais-je lui opposer, de mon côté et de façon tout aussi ridicule, mes onze années d''études supérieures ? Devais-je lui rappeler que le Coran a été écrit au 7e siècle de notre ère, au Moyen Orient, et plus particulièrement dans la péninsule arabique, et qu'il porte évidemment les marques de cette époque reculée ? Devais-je aborder timidement la diversité des sensibilités islamiques ? Devais-je insister sur d'autres textes sacrés (La Bible, le Nouveau Testament par exemple) qui contiennent aussi leur part de violence et qui ont permis de justifier des guerres religieuses et des visions théocratiques du monde ? Je m'y suis essayé certes, mais sans prolonger l'exercice outre mesure, car j'ai très vite constaté que mon point de vue était systématiquement caricaturé et perçu comme une laborieuse tentative de justification des exactions commises au Mali, en Syrie ou ailleurs dans le monde au nom d'Allah et de Mahomet. Pour mon bouillonnant interlocuteur, expliquer, nuancer, modérer, remettre en perspective, analyser, c'était nécessairement excuser et, pis encore, c'était épouser la cause des bourreaux !

    Je n'étais pourtant pas au café du commerce, je vous le jure, mais à des agapes fraternelles qui égayent ordinairement l'après tenue. A moins que le cours inattendu de cette conversation m'ait transporté, à mon insu, au zinc de ces troquets où l'on refait bruyamment le monde à coup de "yaka" et de "fokon". Alors je sais ce que vous vous dites peut-être : "on ne peut pas généraliser", "ce sont des choses qui arrivent", "les maçons ne sont après tout que des hommes", "il faut passer la truelle sur ce genre de non-événement", etc. Il est en effet tellement plus confortable de ne pas voir ces dérives comportementales plutôt que d'y mettre bon ordre. Après tout, la situation aurait pu être pire qu'elle ne le fut. Rendez-vous compte ! J'aurais pu être franc-maçon, de culture ou de pratique musulmane, basané, pas très couleur locale... J'aurais donc pu être maladroitement dénigré au plus profond de mon être par ce frère sous les yeux des autres convives. Je l'ai échappé belle...

    Cette conversation animée m'a rappelé en tout cas le regretté Bruno Etienne qui connaissait parfaitement l'islam et la franc-maçonnerie. Lui aussi se désolait de ces caricatures et de ce racisme larvé qui ont tendance à se lover de plus en plus dans certaines discussions en salle humide ou dans des lieux soi-disant éclairés. Au-delà des motivations propres à chacun, Bruno Etienne aimait dire que le franc-maçon était un clerc laïque, un agent du lien social qui devait prendre joyeusement à bras le corps la complexité du monde afin de rapprocher les hommes et les points de vue autant que possible. Seulement voilà, comment le franc-maçon pourrait-il mener à bien sa mission si, ballotté par l'actualité, il s'abandonne à la facilité des préjugés ?