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  • La querelle des Anciens et des Modernes selon Richard Berman

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    Laurence Dermott.jpgDans une de mes notes précédentes, j'ai fait référence à un article consacré à l'historien Richard (Ric) Berman publié dans le dernier numéro de Freemasonry Today (n°35), la revue officielle de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Je voudrais à présent revenir sur le fond de ses propos qui éclairent sous un jour nouveau la fameuse querelle des Anciens et des Modernes. L'auteur y a d'ailleurs consacré un livre qui, sauf erreur ou omission de ma part, n'a pas encore fait l'objet d'une traduction en français (Ric Berman, Schism, The Battle that forged Freemasonry, Sussex Academic Press, 2013-2014, passim). Je rappelle que cette querelle s'est soldée par un schisme profond au sein de la franc-maçonnerie anglaise. Ce schisme a duré soixante deux ans, de 1751 à 1813. La réconciliation entre la Grande Loge des Anciens et la Grande Loge des Modernes a donné naissance à la Grande Loge Unie d'Angleterre que nous connaissons aujourd'hui.

    Cette querelle est relativement peu connue des francs-maçons français qui la réduisent souvent à des divergences religieuses. C'est aussi mon cas. J'ai toujours eu ainsi une inclination naturelle et une sympathie spontanée à l'égard du latidudinarisme des Modernes qui m'a souvent paru comme une préfiguration de la liberté de conscience telle qu'elle a été proclamée, un siècle plus tard, par le Grand Orient de Belgique en 1871 et par le Grand Orient de France en 1877. En revanche, j'ai toujours eu du mal avec le théisme des Anciens. Je n'ai pas fondamentalement changé d'opinion et de vision des choses mais je dois quand même reconnaître que les analyses de Berman m'ont permis de comprendre ce schisme de manière beaucoup plus large en considérant cette fois les classes sociales auxquelles appartenaient les premiers francs-maçons.

    Que dit Berman ? Que la franc-maçonnerie anglaise a connu en son sein une sorte de lutte des classes sous l'effet conjugué de l'industrialisation croissante de l'Angleterre et du phénomène d'exode rural. Cette révolution industrielle et cet exode rural ont poussé vers les villes de nombreuses personnes de condition modeste. Un certain nombre d'entre elles a rejoint les loges maçonniques, notamment à Londres, pour participer à cette forme originale de sociabilité et se construire une vie nouvelle. Les aristocrates anglais ont été donc obligés de composer avec l'émergence d'une classe moyenne ou d'une petite bourgeoisie au sein des ateliers (commerçants, artisans, employés, professions libérales, etc.). La coexistence a été compliquée, voire conflictuelle.

    A l'industrialisation et à l'exode rural, Bergman ajoute un troisième phénomène : l'immigration économique. Ce fut notamment le cas des Irlandais. Bergman rappelle que la venue des Irlandais en Angleterre, notamment à Londres, a été problématique à bien des égards. Ces derniers, de religion catholique romaine, ont été souvent victimes de xénophobie et de racisme de la part de la population anglaise. Les Irlandais étaient perçus comme des sous-hommes. Ils étaient souvent caricaturés sous des traits simiesques. Richard Bergman souligne que la franc-maçonnerie anglaise, miroir de la société, ne fut hélas pas insensible à ce sentiment anti-Irlandais. D'où des tensions sociales, politiques et religieuses en son sein.

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    Le travail de Richard Berman permet de mieux comprendre le personnage de Laurence Dermott (1720-1791) que je vois désormais sous un tout autre angle. Ce jeune Irlandais, venu s'installer en Angleterre pour ses affaires en 1748, a fréquenté dans un premier temps une loge londonienne pour très vite s'en détacher et rejoindre une loge dissidente formée par des membres de la diaspora irlandaise et, peut-être, des gens de « basse extraction sociale » que les gentlemen de la capitale répugnaient à côtoyer en loge. Au lieu de faire profil bas et de vivre honteusement une « maçonnerie de déclassés », Laurence Dermott a compris que la meilleure des défenses était l'attaque. Il a eu le génie de jeter les bases d'une obédience concurrente à la Grande Loge d'Angleterre et de l'appeler « Grande Loge d'Angleterre des Anciens » (Antient Grand Lodge of England) pour mieux souligner son antériorité et donc sa supériorité sur la Grande Loge d'Angleterre de 1717 désormais qualifiée de « Moderne » par dérision. Les « Modernes » veulent-ils jouer les arbitres des élégances maçonniques ? Qu'à cela ne tienne ! Dermott s'est évertué à démontrer que ces dernier étaient en réalité en rupture avec les « anciens devoirs » (old charges) formant l'assise de la véritable franc-maçonnerie. Dermott ne leur a rien laissé passer. Il a pris soin de contester frontalement tous les leurs usages pour en substituer de nouveaux (ex : inversion des colonnes J et B, des mots de passe, des marches, etc.).

    Laurence Dermott a exposé et théorisé son combat maçonnique dans Ahiman Rezon (1751). Il est difficile de comprendre cet ouvrage en faisant abstraction du contexte social et politique. Laurence Dermott s'est engagé dans un débat violent sur la légitimité maçonnique. Autrement dit, ce que les Modernes ont exprimé sur un plan maçonnique (discrimination dans les admissions, absence de démocratie dans les loges, préjugés sociaux et politiques, etc.), les Anciens se sont empressés de le contester énergiquement, parfois même avec agressivité. Dermott est donc parvenu à renverser habilement le sentiment élitaire au profit de la dissidence. Pour le dire encore autrement, Dermott est parvenu à affirmer la légitimité maçonnique de la classe moyenne et à l'opposer frontalement aux classes sociales dominantes qui formaient alors la maçonnerie moderne (aristocratie et grande bourgeoisie anglaises). Dès 1751, grâce à Ahiman Razon, Laurence Dermott est arrivé à fédérer de nombreuses loges dissidentes sur tout le territoire anglais : une trentaine de loges en 1753 ; une quarantaine en 1754 et plus de deux cents loges dans les années 1780 ! C'est la raison pour laquelle Ahiman Rezon est un livre déroutant. Dermott y critique certes le latitudinarisme des Modernes mais il y défend aussi la démocratie au sein des loges, notamment au travers de la libre élection des officiers (sujet sensible et important qui, je le rappelle, a abouti en France à la fondation du Grand Orient en 1773). 

    Comment expliquer le succès rapide et durable des Anciens sur les Modernes ? Selon Richard Berman, ce succès doit beaucoup d'une part à l'ingéniosité de ses membres et surtout à leur capacité de se projeter dans une dimension réellement universelle. La Grande Loge des Anciens a su par exemple profiter de la dynamique de l'empire britannique. Elle a ainsi favorisé les contacts entre les frères, même les plus éloignés, par un moyen très simple : le diplôme maçonnique utilisé comme moyen de reconnaissance et donc de passeport. Cet instrument de voyage a notamment permis de tisser et maintenir des contacts, par exemple avec les frères irlandais installés en Amérique du Nord. Petit à petit, le tissus relationnel de la Grande Loge des Anciens s'est élargi à d'autres régions du monde alors que la Grande Loge des Modernes, sûre de son importance et obsédée par le maintien de ses prérogatives, s'est au contraire embourbée dans une bureaucratie interne et dans des préjugés de classe.

    Le succès de la Grande Loge des Anciens tient d'autre part au fait que cette obédience a beaucoup encouragé la solidarité économique et sociale entre ses membres. Laurence Dermott, par exemple, accordait énormément d'importance à la charité et à la capacité des loges de lever des fonds et de mutualiser leurs moyens pour venir au secours des frères dans le besoin. Il est évident que cette manière d'envisager le travail maçonnique a exercé un certain attrait sur les frères les plus fragiles ou sur ceux qui ont vu dans la franc-maçonnerie le moyen de s'élever socialement. La Grande Loge des Anciens a ainsi permis d'offrir un cadre aux aspirations d'un nombre croissant de francs-maçons. Ceci dit, il ne faudrait pas en déduire que la Grande Loge des Anciens formait « une sorte d'obédience prolétarienne » ou un club d'entraide. Ce serait évidemment caricatural. La réalité est infiniment plus subtil. Les enjeux politiques n'étaient évidemment pas absents. En effet, dès 1756, les aristocraties irlandaise et écossaise ont investi la Grande Loge des Anciens, trop heureuses sans doute de pouvoir faire contrepoids à l'aristocratie anglaise. Les nobles irlandais et écossais ont ainsi favorisé les liens fraternels officiels entre la Grande Loge des Anciens, la Grande Loge d'Irlande (1725) et la Grande Loge d'Ecosse (1736). L'isolement de la Grande Loge des Modernes est devenu devenu à peu près complet en 1773.

    949407037.jpgCe schisme a eu un impact considérable sur le devenir de la franc-maçonnerie outre-Manche. En 1813, lorsque les deux tendances se sont réconciliées, la nouvelle alliance s'est naturellement faite au profit de la majorité issue de la Grande Loge des Anciens. On retrouve en effet dans les pratiques maçonniques actuelles de la Grande Loge Unie d'Angleterre certaines axes fondamentaux des Anciens : une rigidité doctrinale qui n'exclut pas certains accommodements et une pratique développée de la charité sous forme d'aides financières et logistiques à de nombreuses œuvres de bienfaisance. Pour autant, deux cent trois ans après la grande réconciliation, la « lutte des classes » subsiste bel et bien au sein de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Pour Richard Berman, elle se perçoit notamment dans le caractère hétérogène de la franc-maçonnerie britannique. Il indique (cf. Freemasonry Today, op.cit., p. 61) :

    « There is a very broad base of members, but some lodges continue to be elitist while others are far more accessible and more middling in their membership. It's a picture of society. » (Il y a une base très large de membres, mais certaines loges continuent d'être élitistes pendant que d'autres sont plus accessibles et plus mélangées dans leur composition. C'est une image de la société).

    En ce tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative, le travail original de Richard Berman permet à la Grande Loge Unie d'Angleterre de gratter les plaies de son identité. 

    Je précise que Richard Berman est titulaire pour 2016 des conférences prestoniennes (« prestonian lecturers »). Ces conférences ont lieu, chaque année, sous l'égide de la Grande Loge Unie d'Angleterre. William Preston (1742-1818) avait prévu une disposition testamentaire en faveur de la Grande Loge Unie d'Angleterre subordonnant l'envoi en possession de son legs à l'organisation annuelle de conférences destinées à parfaire l'éducation maçonnique des frères.

  • L'initiation de Mrs Beaton et de Mrs St Leger est-elle un mythe maçonnique ?

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    Après avoir évoqué Elizabeth St. Leger, je voudrais parler à présent du cas particulier d'une autre femme qui fut initiée, elle aussi, à la FM dans des circonstances similaires au XVIIIe siècle. Son aventure est brièvement racontée par le topographe John Chambers, auteur d'une Histoire générale du Comté de Norfolk en deux volumes, publiée en 1829 (1).

    Chambers rappelle tout d'abord que la FM est publiquement apparue dans la ville de Norwich en 1724 et que le premier maître fut le F Prideaux, fils du doyen de Norwich (2). Il indique ensuite qu'une tenue importante a eu lieu en 1819 à l'occasion d'une visite du duc de Sussex. Puis enfin, en note de bas de page, Chambers indique :

    "Died, in St. John's Maddermarket, Norwich, July 1802, aged 85, Mrs. Beaton, a native of Wales. She was commonly called the freemason, from the circumstance of her having contrived to conceal herself one evening of the wainscotting  of a lodge room, where she learned the secret, the knowledge of which thousands of her sex have in vain to arrive at. She was, in many respects, a very singular character, of which one proof adduced is, that the secret of the freemasons died with her." (3)

    Je traduis ce passage ainsi :

    "Décès de Mme Beaton, originaire du Pays de Galles, âgée de 85 ans, en juillet 1802, Quartier Maddermarket de St. Jean, à Norwich. Elle a été communément appelé "la franc-maçon" (4), parce qu'elle trouva le moyen de se cacher un soir derrière le lambris d'une salle de la loge, où elle apprit le secret et la connaissance que des milliers d'autres femmes ont cherché à percer en vain. Elle était, à bien des égards, d'un caractère très singulier, dont l'une des preuves fut qu'elle emporta le secret de la franc-maçonnerie avec elle dans la tombe."

    Il est frappant de retrouver pour Mrs Beaton une trame assez similaire à celle employée pour Mrs St. Leger :

    • Une femme, curieuse comme toutes les autres femmes, et donc désireuse de percer les mystères de la FM, espionne les travaux d'une L (la curiosité féminine n'est évidemment pas un jugement de valeur de ma part mais très exactement ce que ces histoires suggèrent).
    • Elle est découverte.
    • Elle est initiée.
    • Elle vécut longtemps (plus de 80 ans, ce qui est remarquable pour l'époque) entourée, dit-on, du respect des FF, et elle mourut fidèle au serment prêté, emportant avec elle les secrets dans sa tombe.

    Il y a cependant quelques différences notables :

    • Mrs St Leger est de la noblesse irlandaise et d'une famille connue ; on ne sait rien en revanche de la vie de Mrs Beaton si ce n'est qu'elle est morte en 1802 à l'âge de 85 ans (5). On peut supposer malgré tout que cette dernière est issue d'un milieu aristocratique.
    • L'année de l'initiation de Mrs St. Leger est incertaine (on la situe aux alentours 1710-1712) ; celle de Mrs Beaton est inconnue.
    • Les circonstances précises qui ont conduit à l'initiation de Mrs St. Leger sont bien connues et ont été étudiées ;  on ne sait rien des circonstances de l'initiation de Mrs Beaton en dehors du résumé sommaire de John Chambers (6)
    • Il existe un célèbre portrait de Mrs St. Leger, portant un tablier maçonnique et au signe de fidélité du compagnon. Ce qui ne semble pas être le cas de Mrs Beaton (en tout cas, je n'en ai pas trouvé).

    En février 2015, le F Roger Dachez est revenu sur l'histoire singulière de Mrs St Leger qu'il a qualifiée de hapax, c'est-à-dire de fait unique et sans suite. Le parcours tout aussi atypique de Mrs Beaton tendrait donc à relativiser le hapax sauf à considérer que l'initiation de la dame de Norwich ne s'est jamais produite. Ce qui n'est pas une hypothèse à exclure. On pourrait même aller plus loin et se demander si Elizabeth St. Leger a bien été reçue en FM dans la L de son père, le vicomte de Doneraile. En effet, dans quelle mesure ne sommes-nous pas confrontés à des récits imaginaires ?

    Premièrement, il est curieux de constater autant de similitudes dans les circonstances ayant abouti à l'initiation de l'une et de l'autre. Ces deux histoires, en fin de compte, ne présentent pas les femmes à leur avantage. Elles montrent que les femmes sont entrées en L par effraction, comme des voleuses ou des espionnes, guidées par la curiosité et, surtout, par la volonté de satisfaire un besoin personnel de percer les secrets de l'Ordre maçonnique traditionnellement réservés aux seuls hommes. Il y a donc dans les similitudes de ces récits quelque chose qui relève du mythe, c'est-à-dire un désir de transmettre ce même message latent reproductible à l'infini. John Chambers exprime bien cette idée lorsqu'il écrit que Mrs Beaton reçut les secrets et les connaissances que des "milliers d'autres femmes" ont tenté de percer en vain. 

    Deuxièmement, il y a une étrange communauté de destin entre les deux personnages : Mrs St. Leger est morte à l'âge 80 ans, Mrs Beaton à 85 ans. Cette situation n'est pas banale compte tenu de l'espérance de vie moyenne au XVIIIe siècle qui, je le précise, était inférieure à 30 ans aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Le nombre quatre-vingts, selon la Bible, symbolise le cours de la vie humaine. "Les jours de nos années s'élèvent à soixante-dix ans, Et, pour les plus robustes, à quatre-vingts ans; Et l'orgueil qu'ils en tirent n'est que peine et misère, Car il passe vite, et nous nous envolons" (Psaume 90:10). Cette huitième décennie signifie donc que les deux femmes ont atteint un âge canonique, sinon dans les faits, du moins dans le principe. C'est un peu, au fond, comme dans les contes. Ne dit-on pas que les héros vécurent heureux et longtemps et qu'ils eurent beaucoup d'enfants ? Ici c'est un peu pareil. Les deux femmes vécurent longtemps, heureuses, et entourées du respect des FF.

    Troisièmement enfin, ces deux femmes sont passées à la postérité pour avoir été, parait-il, les premières à avoir été initiées en F∴M∴. Pourtant, ni l'une ni l'autre n'ont laissé de traces remarquables et empiriquement observables de leur présence en loge en dehors du respect dont les FF∴, dit-on, les ont entourées. Par "traces remarquables et empiriquement observables", je n'entends pas spécialement de preuves d'une quelconque action de leur part en vue de la promotion de la femme en FM, mais plutôt de simples témoignages de contemporains sur leurs faits et gestes en L. En d'autres termes, il est frappant de constater qu'on ne sait quasiment rien de leur parcours maçonnique respectif. J'ai par exemple beaucoup de peine à croire que Mrs St. Leger ait de son vivant si peu attiré l'attention des autorités maçonniques de son époque alors qu'elle est pourtant réputée avoir eu soixante ans de vie maçonnique environ, du moins si l'on s'en réfère à l'histoire officielle.  Soixante ans de vie maçonnique, n'est-ce pas considérable et exceptionnel ? Ça l'est au XXIe siècle. Alors pensez ce qu'il pouvait en être au XVIIIe siècle ! Et que dire de cette Mrs Beaton dont l'existence n'est mentionnée qu'à titre anecdotique dans un livre rédigé par un obscur topographe anglais il y a bientôt deux cents ans ?

    Par conséquent, il est légitime de se poser la question de la réalité de l'initiation de ces deux femmes. Entendons-nous bien. Je ne nie pas la réalité historique des deux personnages. Les deux ont probablement existé. En revanche, ont-elles vraiment été reçues en L comme on le prétend traditionnellement ? (7) Là, j'avoue avoir quelques sérieux doutes eu égard aux invraisemblances de ces deux parcours demeurés longtemps dans l'oubli et redécouverts bien des années plus tard par les historiens (8).

    ____________

    (1) John Chambers, A General History of County of Norfolk, éd. John Stacy, London, 1829.

    (2) Un doyen est un prêtre coordinateur de plusieurs paroisses. Il est chargé de présenter tout nouveau curé à ses paroissiens. Il convient de préciser que l'Eglise anglicane a autorisé le mariage des prêtres en 1549. Le doyen en question s'appelait Humphrey Prideaux (1648-1724). Il a eu un seul fils  Edmund Prideaux (1693-1745) qui fut donc le premier maître de la loge de Norwich (c'est ainsi que l'on appelait les vénérables).

    (3) John Chambers, Ibid., p. 1304

    (4) La traduction est bien "la franc-maçon" et non "la franc-maçonne". En effet, l'absence d'accord entre l'article défini et le substantif permet de mieux souligner l'étrangeté de cette situation pour l'époque et donc de comprendre le sobriquet dont Mrs Beaton fut affublée.

    (5) Mrs Beaton serait donc née en... 1717. Tiens tiens... cette année ne vous rappelle-t-elle rien ?

    (6) Voy. Arthur Edward Waide, A New Encyclopedia of freemasonry, vol. 1, New York, 1921, p.18 Waide le dit bien : "How she became a freemason in view of this incident I do not pretend to explain, but she is said to have passed by this title among the people about her" (Comment est-elle devenue franc-maçon ? Je n'ai pas la prétention de l'expliquer, mais elle est passée pour tel parmi les gens de son entourage).

    (7)  Même le célèbre portrait de Mrs St Leger Aldworth en tablier ne dissipe pas les doutes à son sujet car la gravure daterait de 1811, soit environ trois décennies après la date présumée de sa mort. Cette gravure semble être une reproduction d'un tableau plus ancien mais je n'ai pas trouvé d'information sur sa date et son auteur. La GL provinciale de Munster est muette à ce sujet. Il existe également une peinture à l'huile s'inspirant du portrait initial mais qui date de 1877. En outre la loge de Doneraile où la jeune femme aurait été initiée ne semble pas avoir fait l'objet d'une immatriculation sur les registres de la GL d'Irlande avant 1791. Il n'y a pas d'archives concernant les activités des ateliers irlandais les plus anciens. En 1791, la GL d'Irlande (elle-même fondée en 1725) lui attribua le n°44 (aujourd'hui elle porte le n°150). Néanmoins, cette L fut considérée comme un atelier existant depuis des temps immémoriaux (ben voyons...).

    (8) Edward Conder, The Honorable Miss, St Leger and Freemasonry, et WJ Chetwode Crawley, Supplementary Note on the Lady Freemason, Ars Quatuor Coronatorum, volume 8, 1895 L Quatuor Coronati n°2076, O de Londres. Quant à Mrs Beaton, elle ne semble pas avoir suscité de recherches particulières, du moins à ma connaissance.

  • Elizabeth St Leger ou comment une femme devint homme par l'initiation

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    elizabeth st leger,initiation,femmes,mixité,irlande,histoire,roger dachezLe 21 février, le F Roger Dachez est revenu sur son blog sur l'initiation de Mrs Elizabeth St Léger, la première femme à avoir été initiée aux mystères maçonniques aux alentours de 1710-1712. Roger Dachez tire deux principales réflexions de ce précédent demeuré sans suite en Grande Bretagne (du moins dans le cadre de la maçonnerie prétendument "régulière").

    La première réflexion, écrit-il, c'est que "jamais Elizabeth St Leger n’a posé la moindre revendication au sujet de  la "libération" des femmes". Alors quelle pouvait-être bien la signification de l'initiation de cette jeune fille au début du XVIIIe siècle ?

    Je pense pour ma part qu'il n'y a aucun message particulier lié à cette initiation fortuite, donc imprévue. Une jeune femme, à peine sortie de l'adolescence, surprend une loge réunie au sein du château familial. Elle est alors initiée sur le champ pour qu'elle puisse prêter serment à son tour de ne jamais rien graver ni buriner au sujet des mystères de l'ordre maçonnique. C'est du pragmatisme pur et simple. On agrège au groupe celle qui pourrait divulguer ce qu'elle a vu et entendu. Comment expliquer que cette initiation ait été possible ? Comment se fait-il surtout qu'Elizabeth St Léger ait pu demeurer jusqu'à la fin de sa longue vie membre d'une L nonobstant les règlements maçonniques et en particulier les Constitutions d'Anderson qui, on le sait, excluaient les femmes de l'initiation maçonnique ? J'ai une réponse qui vaut ce qu'elle vaut mais qui, après tout, n'est pas plus absurde qu'une autre.

    Je vais vous raconter une petite histoire que l'on se transmet dans ma famille. Il y a fort longtemps, ma grand-mère (ou mon arrière-grand-mère je ne sais plus) avait reçu à dîner le chanoine et archiprêtre de la cathédrale d'Uzès (Gard). Comme elle savait que celui-ci avait un solide appétit, elle avait mis bien sûr les petits plats dans les grands pour contenter le saint-homme. Elle lui avait notamment préparé un succulent gigot. Or, au moment de lui en servir une tranche, elle se rendit compte avec horreur que c'était le vendredi saint ! Le chanoine la rassura. Il bénit alors le plat en ces termes : "Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, viande, je te baptise poisson." Et tout le monde put alors se régaler.

    Bien que la comparaison puisse manquer d'élégance, je pense néanmoins que le Vicomte Doneraile fit à sa fille ce que le bon chanoine fit au gigot. Elizabeth St Leger fut baptisée garçon comme la viande fut baptisée poisson. En d'autres termes, Elizabeth St Leger est devenue symboliquement homme parce des circonstances particulières exigeaient que la L prenne à son sujet une décision urgente. Il n'y avait donc aucune raison, par la suite, de défaire ce qui avait été décidée.

    Pour le reste, il est évidemment impossible, à mon sens, d'attribuer à l'initiation de la jeune aristocrate la moindre valeur émancipatrice pour la femme. Comment Mrs St Leger aurait-elle pu revendiquer quoi que soit à une époque où la femme était placée sous la tutelle économique, juridique et sociale de l'homme ? Comment aurait-elle pu même concevoir un renversement ou un rééquilibrage possible du patriarcat ? Au XVIIIe siècle, la femme n'était pas un sujet de droit, même en Irlande. Elle était entièrement soumise à la volonté de son père ou, quand elle était épouse, à celle de son mari. 

    La deuxième réflexion du F Dachez à propos de cet épisode singulier de l'histoire maçonnique est que "les FF n’ont alors pas estimé que l’initiation d’une femme fût "ontologiquement" impensable". Je ne suis pas sûr que l'on puisse présenter les choses sous un angle aussi élaboré. D'ailleurs l'histoire ne dit pas qu'il y a eu un débat à ce sujet. De toute façon, s'il y en a eu un, nous n'en connaissons pas le contenu. Nous savons simplement le contexte : une L∴ assemblée surprise par une jeune profane bien née (1). Et le résultat : l'initiation de la petite curieuse. Le F∴ Dachez souligne bien le fait que les FF∴ avaient été confrontés à "un cas extrême" (sic). Ce cas n'avait donc pas vocation à se répéter. Cela signifie donc que les FF∴ de la L du Vicomte Doneraile ont agi tout simplement de manière pragmatique. Leurs contemporains des autres LL n'ont d'ailleurs tiré de cette affaire aucun enseignement sur la légitimité possible d'une présence féminine en franc-maçonnerie. Il n'y a donc eu aucun acte fondateur dans ce qui s'apparentait, au fond, à un fait divers exceptionnel. Je ne pense même pas que l'on puisse y voir des paradoxes.

    C'est ce qui explique que la légitimité de l'initiation des femmes - que je ne remets nullement en cause dans son principe (est-il besoin de le souligner ?) - s'est posée, beaucoup plus tard à la fin du XIXe siècle, à un autre niveau, c'est-à-dire non pas sur un plan strictement maçonnique, mais sur le plan profane de l'égalité des droits. Ce qui est certes infiniment respectable, mais n'est tout de même pas la même chose. Les femmes ont donc voulu faire comme les hommes. Elles ont voulu les imiter. Elles ont voulu porter le tablier comme elles ont voulu par la suite porter le pantalon. Elles se sont appropriées, petit à petit, de revendication en revendication, un patrimoine symbolique et un environnement initiatique qui ne leur étaient pas originairement destinés quoi qu'on en dise aujourd'hui.   

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    (1) On peut raisonnablement douter que la décision eût été identique si la curieuse avait été une simple domestique au service du Vicomte...