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intelligence

  • Rite et Liberté

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    Une petite histoire. A l'époque, j'étais apprenti et j'en étais, je crois, à ma deuxième ou troisième tenue. Mes parrains, de vieux routiers de la maçonnerie, s'étaient assis derrière moi, peut-être pour observer mes mouvements d'humeur, plus probablement pour anticiper les questions dont je les assommais en salle humide à l'issue de chaque réunion.

    J'avais observé que nombre de frères de ma loge mère se "signaient" avant de déposer leurs oboles dans le tronc de la Veuve, c'est-à-dire qu'ils avaient pris le pli de faire le signe par équerre, niveau et perpendiculaire avant de déposer une pièce, un bouton, un billet ou, pour les plus distraits d'entre eux, une proposition. Apprenti sans expérience, que pouvais-je faire d'autre sinon me conformer à ce que je voyais ? Je me signais donc avant de déposer à mon tour ma participation au tronc de la Veuve.

    Lorsque les travaux furent achevés, je retrouvai mes parrains déjà attablés. Et cette fois-ci, les rôles furent inversés. C'est moi qui fus questionné. Pourquoi as-tu fait le signe d'ordre avant de déposer ton obole dans le tronc de la Veuve ? Pourquoi as-tu cédé devant ce que tu as vu et qui, de surcroît, est une utilisation abusive du signe d'ordre ? Et si chacun s'était mis à sautiller sur place et à faire des youyous avant de déposer une pièce, l'aurais-tu fait aussi ?… Que pouvais-je répondre ? Je compris immédiatement où ils voulaient en venir. Ils souhaitaient me piquer au vif et toucher mon orgueil. Et ils y sont parvenus. Moi qui posais d'ordinaire toutes les questions, qui, parfois, me montrais un peu sarcastique lorsque les réponses n'arrivaient pas rapidement, j'étais cette fois placé devant l'incapacité de répondre, incapacité que je reprochais, certes gentiment, à mes deux vieux parrains. J'étais pris, si je puis dire, en flagrant délit de mimétisme. Mais de mimétisme le plus bête qui soit. Le mimétisme qui se contente de reproduire sans se poser de questions.

    Plus tard, mais beaucoup plus tard, je compris l'autre aspect des questions qui me furent posées ce soir là. Pourquoi avais-je été esclave de la forme ? Pourquoi a-t-il fallu que je fasse le signe alors qu'il eût été si simple de déposer une pièce dans le tronc sans avoir recours à une gestuelle qui, dans ce contexte là, était dépourvue de signification et presque une faute de goût ? Je compris ce que mes maîtres avaient attendu en vain que je leur réponde : que l'initié est celui qui, un jour indéterminé, n'aura plus besoin des formes ou du formalisme parce qu'il s'en sera affranchi.
    Bref, que m'avaient enseigné mes parrains ? Qu'il n'était pas interdit de pratiquer un rite maçonnique avec un peu d'intelligence.