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initiation

  • Voyage en franc-maçonnerie #2

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    Voici le deuxième épisode de « Voyage en franc-maçonnerie », petite web série tout à fait artisanale que j'ai le plaisir de vous proposer et que je continuerai à enrichir au gré des mes humeurs et de mes envies. N'hésitez pas en parler autour de vous et à la diffuser sur les réseaux sociaux si vous le souhaitez et si vous estimez qu'elle en vaut la peine. Evidemment, soyez indulgents car je n'ai ni les compétences d'un réalisateur ou d'un graphiste professionnel. Et encore moins celle d'un narrateur de documentaire.

  • Silence et travail maçonnique

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    churchill.jpg

    J'ai déjà brièvement abordé la question du silence en franc-maçonnerie sur ce blog. Je voudrais à nouveau y revenir pour regretter que le silence ne soit cantonné qu'au premier degré. Je suis pourtant certain que la franc-maçonnerie tirerait de grands avantages à prévoir de nouvelles périodes de silence imposé. Par silence, je n'entends pas l'absence de bruits ou de fracas. Je n'entends pas davantage l'absence de paroles car tout silence a vocation à être brisé. Je vise plutôt le silence de l'observateur qui devrait accompagner et favoriser la rencontre avec celui qui diffère de soi. Le silence est sensation, perception, échange. Univers intérieur et canal de communication. C'est le dialogue infraverbal de la loge au travail. Il lie chaque ouvrier du chantier. C'est non seulement celui de l'apprentissage mais aussi celui qui devrait rythmer le compagnonnage, la maîtrise, jusqu'aux multiples démarches susceptibles de les approfondir. Il faudrait ainsi pouvoir toujours garder présent à l'esprit ces propos de feu Daniel Beresniak (cf. Daniel Beresniak, Le silence, Detrad AVS, Paris, 2000) :

    « Dedans, c'est le chantier. Là on bâtit et on produit, on assemble, on ajuste. L'apprenti bâtisseur apprend à parler, c'est-à-dire à produire de la parole au lieu d'en reproduire. Il travaille sur lui-même et repère les idées reçues, comme il y est invité par le rappel fréquent des métaux à laisser à la porte du temple. Il vérifie et acquiert l'esprit de géométrie. Rappelons que la géométrie n'est pas seulement l'art du trait, mais surtout une modalité de savoir qui exclut le principe d'autorité : le statut de maître ne suffit pas pour qualifier le bien-fondé de son discours. Ce que dit le maître est à vérifier. »

    J'entends parfois des frères qui s'interrogent sur l'utilité de la franc-maçonnerie, qui la considèrent parfois comme une institution dépassée parce qu'elle ne répondrait plus à leurs attentes ou ne coïnciderait plus avec leurs obsessions (sociétales pour les uns, traditionnelles pour les autres). Ils seraient sans doute bien inspirés de prendre à nouveau la démarche initiatique au sérieux en observant à nouveau des temps de silence. Ces temps de silence les aideraient probablement à mesurer la distance qui les sépare encore de l'initié qu'ils aimeraient devenir un jour. Il y a tellement de choses à apprendre. Apprendre à faire silence pour mieux écouter ses interlocuteurs. Apprendre à faire confiance au rite en mettant d'abord un point d'honneur à le pratiquer sérieusement sans tomber non plus dans les fréquentes fautes de goût des pompes excessives (la valeur d'un rite ne dépend ni du nombre de bougies ni de la longueur des ouvertures, des fermetures et des différentes cérémonies). Le travail à accomplir est vaste. Aucun sujet ne peut être écarté a priori du travail de logeSi les francs-maçons entendent bien l'Art, ils pourront devenir des agents actifs et efficaces du lien social. Sans prosélytisme mais avec un optimisme raisonnable et raisonné. Sans céder non plus à la tentation du communiqué de presse creux auquel personne ou presque ne prête attention. Ils pourront oeuvrer dans la discrétion au rapprochement des individus qui, sans eux, resteraient à perpétuelle distance les uns des autres. Ce travail, complémentaire aux efforts nécessaires d'introspection, implique de la lucidité, donc en amont de l'observation et du silence. Observation et silence sont les deux ingrédients indispensables qui permettent d'aborder une situation nouvelle et de rassembler les différents éléments qui la composent. Ce travail implique de la solidarité, donc un peu de chaleur et de tolérance, c'est-à-dire de capacité à supporter celui dont on ne partage pas l'opinion.

    On peut trouver un exemple concret et saisissant de ce travail dans une intervention énergique du frère Winston Churchill devant la Chambre des Communes le 13 octobre 1943 (cf. HC Deb 13 octobre 1943 vol 392 cc920-1012). Le premier ministre britannique avait trouvé ce jour là les mots justes pour frapper les esprits et lutter contre la tentation de certains parlementaires de dissoudre le Parlement et de convoquer des élections nouvelles dans un contexte particulièrement difficile. L'issue de la guerre demeurait encore largement incertaine malgré la défaite de l'armée allemande, en février 1943, à Stalingrad. Churchill n'imaginait pas d'alternative à la victoire. Il en était déjà au stade de l'édification de la société démocratique d'après guerre, celle qui surgirait à coup sûr des ruines des champs de bataille et qui rassemblerait demain les ennemis d'hier. Et Churchill de prévenir solennellement les représentants britanniques, notamment les plus défaitistes, qu'il ne servirait à rien d'exiger des autres des progrès significatifs s'ils n'étaient pas en mesure d'en fournir eux-mêmes. Churchill les avait mis face à leurs responsabilités et à leur devoir d'exemplarité. A eux de prouver leur capacité de travailler ensemble à l'apaisement de la société britannique. A eux de conserver un minimum de sang-froid en pleine tempête. A eux de ne pas profiter des désordres de la guerre pour adopter des mesures économiques et sociales injustes. A eux d'apprendre à se respecter et à se parler au sein des Communes. Tel était le préalable indispensable pour que la voix du Parlement déborde de son enceinte et porte auprès de la population.

  • Le RER : une approche chrétienne de l'initiation maçonnique

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    1687844259.jpgAu dix-huitième siècle, une franc-maçonnerie particulière s'est développée. Non seulement chrétienne sociologiquement, comme d'ailleurs la franc-maçonnerie de ce temps, mais chrétienne doctrinalement. Cette franc-maçonnerie chrétienne a trouvé son expression la plus aboutie dans le régime écossais rectifié, système maçonnique qui s'est structuré lors de deux Convents (à Lyon en 1778 et à Wilhemsbad en 1782).

    Il faut rappeler que ce régime écossais rectifié (RER) n'était pas seulement un rite dans l'esprit de ses fondateurs. Il avait aussi originairement l'ambition de constituer un ordre maçonnique européen autonome divisé en neuf provinces administratives (d'où l'emploi du terme de « régime »). Ce qu'il n'a été que sur le papier.

    Le RER expose une doctrine chrétienne de l'initiation maçonnique dont les trois fondements se retrouvent aux chapitres 1 à 3 du livre de la Genèse.  

    Le RER s'inspire aussi directement des systèmes philosophico-religieux du martinezisme et du martinisme qu'il a tout simplement adaptés à la franc-maçonnerie.

    Voici les trois fondements du RER.

    1°) L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance divine, donc dans un état primitif glorieux, c'est-à-dire en présence immédiate et permanent de Dieu.

    2°) L'homme a chuté par sa libre volonté. Dans sa chute, il a perdu la ressemblance divine et n'en a conservé en lui que l'image. Cette image, déformée ou difforme, subsiste néanmoins en lui.

    3°) L'initiation maçonnique est un des moyens par lequel l'homme déchu va pouvoir travailler à faire coïncider l'image à la ressemblance et à restaurer la conformité de l'homme à Dieu.

    Ces trois fondements du RER sont d'ailleurs entièrement contenus dans l'une des trois maximes révélées au profane lors de son initiation au grade d'apprenti.

    « L'homme est l'image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître s'il la défigure lui-même ? »

    Vaste programme...

    On pourrait également exposer ces trois fondements en citant saint Paul qui écrit dans sa première épître aux Corinthiens (3, 9-17) :

    9 Car nous sommes ouvriers avec Dieu. Vous êtes le champ de Dieu, l'édifice de Dieu.
    10 Selon la grâce de Dieu qui m'a été donnée, j'ai, comme un sage architecte, posé le fondement, et un autre bâtit dessus. Seulement que chacun prenne garde comment il bâtit dessus.
    11 Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui est déjà posé, savoir Jésus-Christ.
    12 Si l'on bâtit sur ce fondement avec de l'or, de l'argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, du chaume,
    13 l'ouvrage de chacun sera manifesté; car le jour du Seigneur le fera connaître, parce qu'il va se révéler dans le feu, et le feu même éprouvera ce qu'est l'ouvrage de chacun.
    14 Si l'ouvrage que l'on aura bâti dessus subsiste, on recevra une récompense ;
    15 si l'ouvrage de quelqu'un est consumé, il perdra sa récompense; lui pourtant sera sauvé, mais comme au travers du feu.
    16 Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous?
    17 Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira; car le temple de Dieu est saint, et c'est ce que vous êtes vous-mêmes.

    Il découle de ces fondements essentiels les deux autres maximes sur lesquelles doit méditer l'apprenti franc-maçon initié au RER.

    « Celui qui rougit de la religion, de la vertu, et de ses frères, est indigne de l'estime et de l'amitié des maçons. »

    « Le maçon dont le cœur ne s'ouvre point au besoin et aux malheurs des autres hommes, est un monstre dans la société des Frères. »

    Qu'est-ce que ça signifie ? Que le franc-maçon ne doit pas se contenter de professer les valeurs chrétiennes. Qu'il ne doit pas se satisfaire de travailler sur lui-même pour retrouver en lui l'image divine. Il doit également passer de la profession à l'exercice concret des valeurs chrétiennes par la pratique religieuse. Il ne doit donc pas « rougir de la religion et de la vertu ». Il doit donc pratiquer les quatre vertus cardinales de justice, de tempérance, de prudence et de force. Il doit également fortifier en lui les trois vertus théologales de foi, charité et d'espérance et parachever l'ensemble par la bienfaisance envers tous les êtres humains.

    Les références éclairant la doctrine de l'Ordre rectifié sont nombreuses. Il est impossible de toutes les citer. Je ferai donc ici l'économie de l'article 1er relatif aux devoirs du maçon envers Dieu et la Religion qui est plutôt corsé (les plus curieux chercheront). Je me contenterai ici de citer cet extrait de l'article 9 relatif aux devoirs envers l'Ordre.

    « Si les leçons que l'Ordre t'adresse, pour te faciliter le chemin de la vérité et du bonheur, se gravent profondément dans ton âme docile et ouverte aux impressions de la vertu ; si les maximes salutaires, qui marqueront pour ainsi dire chaque pas que tu feras dans la carrière maçonnique, deviennent tes propres principes et la règle invariable de tes actions; ô mon Frère, quelle sera notre joie ! tu accompliras ta sublime destinée, tu recouvreras cette ressemblance divine, qui fut le partage de l'homme dans son état d'innocence, qui est le but du Christianisme, et dont l'initiation maçonnique fait son objet principal. Tu redeviendras la créature chérie du Ciel : ses bénédictions fécondes s'arrêteront sur toi; et méritant le titre glorieux de sage, toujours libre, heureux et constant, tu marcheras sur cette terre l'égal des rois, le bienfaiteur des hommes, et le modèle de tes Frères »

    Tout ceci explique pourquoi le RER est un rite maçonnique qui s'inscrit dans le cadre de l'Illuminisme (la Verklärung) et non de l'esprit des Lumières (l'Auflklärung).

    Pour la Verkärung, la lumière brille déjà dans le coeur des hommes. C'est le retour vers l'unité de l'homme et de Dieu ; unité qui existait avant la Chute. L'initiation maçonnique, dans la perspective de l'illuminisme, est régressive.

    Pour l'Aufklärung au contraire, la lumière résulte de l'exercice par les hommes de leur entendement ou de leur raison. Elle implique l'idée de progrès, de dépassement et une approche évolutive de la tradition. L'initiation maçonnique, dans la perspective des Lumières, est progressive.

    C'est la raison pour laquelle, à titre personnel, je n'ai jamais pu adhérer au RER en dehors d'une pratique occasionnelle lors de visites. En effet, ses exigences religieuses m'ont toujours paru bien trop agressives pour ma conscience de franc-maçon attaché à l'esprit des Lumières et à la Modernité. Et puis, il y a une autre raison. Politique celle-ci. Le RER est un rite qui m'a toujours paru profondément réactionnaire (je ne dis pas conservateur). Réactionnaire dans le sens où il montre que pour bien vivre au présent une spiritualité maçonnique, seule une tradition pure et inaltérable est gage d'avenir. Et cette tradition passe par une doctrine religieuse particulière, par une vision religieuse (donc non sécularisée) de l'homme et de la société.

    Bref, le RER est l'expression d'une franc-maçonnerie tout à fait singulière qui implique un parcours particulier fondé sur des postulats ou des articles de foi ou encore des exigences qui, à mon humble avis, ne peuvent que rebuter les francs-maçons attachés à la liberté d'esprit et de recherche et à l'universel. C'est pourquoi je pense qu'une pratique trop rigoureuse de ce rite, sans réflexion ou sans esprit critique, peut aboutir, si l'on n'y prend garde, à des dérives de type sectaire ou intégriste.

    Fort heureusement, je n'oublie pas que le RER est aujourd'hui pratiqué avec des intensités variables. Cela est si vrai que même le Grand Orient de France, obédience pourtant plus qu'à demi-détachée de la tradition chrétienne, abrite désormais plusieurs loges du régime rectifié.

    Pour terminer cette note, je voudrais citer ici ces quelques mots de Rocherius Eques a Vera Luce, ancien Grand Prieur de Neustrie. 

    « Dans un monde de facilité matérielle, où l’opulence peut côtoyer la détresse la plus profonde, où le pouvoir de l’humanité sur la nature confine à l’hégémonie totale, l’Ordre propose que, dans l’ombre, mais au cœur de ce monde, des valeurs séculaires persistent et s’expriment. L’idéal est lointain, et nul d’entre nous, en conscience, ne peut prétendre s’en être approché : tant mieux car tant que nous sentirons notre insuffisance et notre éloignement du principe, alors nous serons de vrais chevaliers. Mais à condition que cette prise de conscience soit l’aiguillon de notre combat spirituel, de la virilité morale et métaphysique qui nous fera toujours préférer le doute à la certitude, la question à la réponse, la révolte à la satisfaction, dès lors que quelques bornes fondamentales balisent notre chemin et nourrissent notre ferveur : notre foi chrétienne, l’espérance du salut, et l’amour des autres hommes. »

    Si mon chemin initiatique en franc-maçonnerie n'est pas du tout borné de la même manière que celui de ce dignitaire du RER, j'ai malgré tout le sentiment qu'il peut le rejoindre en maints endroits.

    1666595917.jpgEn écrivant cette note, je me suis souvenu d'un débat auquel j'avais assisté lors d'une visite d'une loge rectifiée de la GLTSO. L'ordre du jour appelait l'initiation de deux profanes. L'un était de confession chrétienne (catholique). L'autre était de confession musulmane. Problème car pour être initié au RER, il faut être de confession chrétienne. Et de rappeler cet extrait de la formule des engagements des apprentis : « Moi, N.., N.. (prononçant ses noms de baptême et civil), je promets sur le Saint Evangile, en présence du Grand Architecte de l'Univers, et je m'engage sur ma parole d'honneur, devant cette respectable assemblée, d'être fidèle à la sainte religion chrétienne (...) » Or comment être fidèle à une religion qui n'est pas la sienne ? Dès lors, pour certains tenants de la tradition présents dans cette loge, il fallait à tout prix savoir si le profane de religion musulmane était bien disposé à faire sienne les valeurs chrétiennes du rite, à devenir chrétien, sans quoi son initiation devait être repoussée. Je me souviens que pour contourner l'obstacle, le vénérable, homme intelligent et pragmatique, avait fait un merveilleux tour de passe-passe digne du meilleur des jésuites. Comme il était hors question de demander à ce profane de devenir chrétien pour ne pas le heurter, il avait été donc décidé d'en faire un homme de « culture chrétienne » car né en France, de nationalité française et finalement prêt à embrasser des valeurs que l'on retrouve aussi dans sa religion. Eh oui... dur dur d'être au RER !
  • Une loge au travail

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    Une loge, pour moi, est un lieu initiatique où l'on peut parler de tout à la condition de ne jamais oublier les devoirs de fraternité, d'écoute et de tolérance mutuelle. Le travail maçonnique est favorisé par le rituel dont le respect scrupuleux protège le franc-maçon de tous les excès possibles. Il est cet outil qui lui permet de concilier la pensée et l'action. Il repose sur les symboles et les valeurs. Il révèle toute sa pénétrante beauté dans la maîtrise du geste et du verbe. Le rituel instaure une discipline librement consentie, encourage la prise de parole construite et favorise l'écoute active. Avec un rituel bien compris et bien exécuté, on peut évoquer tous les sujets sans problème.

    Longtemps j'ai cru que l'amélioration de soi pour améliorer le monde était un principe petit-bourgeois destiné à détourner le franc-maçon de toutes les luttes d'émancipation. Il m'arrive encore de le penser quand j'entends les pseudo-sages, les fétichistes des symboles et les gardiens obsessionnels de la tradition immuable prônant dogmatiquement la séparation hermétique de la franc-maçonnerie et de la Cité. Mais les phraseurs, les révolutionnaires de salon, parfois si remuants et si bavards en loge, dans les congrès ou les convents, sont des repoussoirs tout aussi efficaces que les premiers. L'exigeante vérité se situe donc évidemment entre ces deux extrêmes où les sophistes ont fait leurs nids depuis longtemps. 

    Il me revient en mémoire cet extrait d'un ouvrage du frère Francisco Ferrer y Gardia. Le pédagogue libertaire écrit (cf. L'Escuela Moderna, 1912, rééd. Junar, 1976, Madrid, p. 86) :

    « Nous, nous ne craignons pas de le dire : nous voulons faire des hommes capables d’évoluer sans cesse, capable de détruire, de renouveler sans cesse les milieux et de se renouveler eux-mêmes, des hommes dont l’indépendance intellectuelle sera la  force suprême, qui ne seront jamais attachés à rien, toujours prêts à accepter le meilleur, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre des vies multiples en une seule vie. La société craint de tels hommes : il ne faut pas attendre d'elle qu'elle soutienne jamais une éducation capable de les produire. » 

    J'ai connu un vénérable d'un atelier de la Grande Loge de France qui, sans être libertaire comme Ferrer, croyait, lui aussi, dans les vertus éducatives et notamment dans la capacité des loges à être la matrice du développement personnel de ses membres. Il avait ainsi mis en oeuvre une méthode de tenue à la fois originale et exigeante dont je conserve un souvenir émerveillé bien des années après. Quel que soit le sujet principal abordé en tenue - symbolique, philosophique, historique, social - il incitait les frères de sa loge à plancher en trois étapes distinctes.

    La première étape consistait pour un ou deux frères à introduire séparément ou ensemble le sujet sous forme d'un questionnement n'excédant pas cinq à dix minutes. Il s'agissait de présenter le thème et de formuler les questions les plus évidentes et les plus immédiates. L'homme, à fois citoyen et frère, confronté à une problématique qu'il ne connaît pas, doit apprendre à faire usage de sa raison.

    La deuxième étape consistait ensuite pour un ou deux frères à analyser séparément ou ensemble le sujet en tant que tel, de le vulgariser et d'en envisager sommairement les prolongements possibles pendant vingt minutes au maximum. Généralement, cette partie était dévolue aux frères qui maîtrisaient bien le sujet, soit parce que celui-ci entrait dans le cadre d'une pratique professionnelle, soit parce qu'il constituait déjà pour eux un centre d'intérêt ou une passion depuis longtemps. La difficulté résidait dans le fait de ne pas parler en spécialiste mais de se mettre à la portée des colonnes.

    La troisième étape consistait enfin pour un ou deux frères à envisager séparément ou ensemble le sujet sous l'angle maçonnique pendant cinq à dix minutes. Il ne s'agissait pas de conclure mais d'ouvrir le sujet et voir en quoi il pouvait avoir un impact sur le franc-maçon à la fois dans sa vie citoyenne et dans sa démarche initiatique. Il était possible de faire allusion aux valeurs et à l'éthique maçonniques, au rituel et au symbolisme.

    Ce schéma, bien entendu, pouvait toujours faire l'objet de légères adaptations en fonction du sujet traité mais, généralement, le principe de la réflexion ternaire était conservé. L'ensemble des prises de parole ne devait pas excéder une quarantaine de minutes pour que les colonnes puissent s'exprimer à leur tour et enrichir le débat. Pour prendre une exemple, voici une convocation que j'ai conservée. Il s'agissait de traiter le thème « Homme et Bioéthique ».

    GLDF, Francisco Ferrer, Travail, Rite, Coopération, ternaire, progrès, initiation, visite, souvenir

    Ces tenues étaient très belles, très denses et riches et se prolongeaient par des agapes qui s'achevaient souvent aux petites heures de la nuit. Comme on peut s'en douter, ces tenues exigeaient une préparation certaine et une discipline rare. C'était excellent et formateur. D'une part parce que les frères devaient se documenter (à l'époque internet n'existait pas). D'autre part parce qu'ils devaient apprendre à travailler ensemble et à confronter leurs points de vue pour être les architectes de l'ordre du jour et éviter ainsi les temps morts, les redondances et les erreurs. Je me souviens que les apprentis et les compagnons travaillaient aussi sur un schéma ternaire pour la préparation de leurs travaux d'augmentation de salaire. Je me souviens en particulier d'un banquet de la Saint-Jean d'Hiver auquel j'avais été associé et dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

    Il va sans dire qu'une telle méthode est contraignante et qu'il faut toute la force d'entrainement et de conviction du vénérable pour la mettre en oeuvre. Celui-ci y était pourtant parvenu pendant tout son triennat. Il y consacrait beaucoup de temps et une énergie peu commune. Quand un thème était annoncé, le vénérable s'arrangeait toujours pour distribuer, longtemps à l'avance, des documents et des bibliographies afin de permettre à chacun de préparer la tenue à son rythme et selon ses envies. Néanmoins cette méthode de travail ne lui a pas survécu. La loge est rentrée progressivement dans le rang. Ce qui, je m'en souviens, avait rassuré le conseiller fédéral de l'époque. Le vénérable descendant n'avait pas reçu des félicitations de l'apparatchik local, loin s'en faut, alors qu'il avait pourtant permis aux frères de sa loge d'expérimenter toutes les potentialités d'un atelier au travail.