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initiation

  • Silence et travail maçonnique

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    J'ai déjà brièvement abordé la question du silence en franc-maçonnerie sur ce blog. Je voudrais à nouveau y revenir pour regretter que le silence ne soit cantonné qu'au premier degré. Je suis pourtant certain que la franc-maçonnerie tirerait de grands avantages à prévoir de nouvelles périodes de silence imposé. Par silence, je n'entends pas l'absence de bruits ou de fracas. Je n'entends pas davantage l'absence de paroles car tout silence a vocation à être brisé. Je vise plutôt le silence de l'observateur qui devrait accompagner et favoriser la rencontre avec celui qui diffère de soi. Le silence est sensation, perception, échange. Univers intérieur et canal de communication. C'est le dialogue infraverbal de la loge au travail. Il lie chaque ouvrier du chantier. C'est non seulement celui de l'apprentissage mais aussi celui qui devrait rythmer le compagnonnage, la maîtrise, jusqu'aux multiples démarches susceptibles de les approfondir. Il faudrait ainsi pouvoir toujours garder présent à l'esprit ces propos de feu Daniel Beresniak (cf. Daniel Beresniak, Le silence, Detrad AVS, Paris, 2000) :

    « Dedans, c'est le chantier. Là on bâtit et on produit, on assemble, on ajuste. L'apprenti bâtisseur apprend à parler, c'est-à-dire à produire de la parole au lieu d'en reproduire. Il travaille sur lui-même et repère les idées reçues, comme il y est invité par le rappel fréquent des métaux à laisser à la porte du temple. Il vérifie et acquiert l'esprit de géométrie. Rappelons que la géométrie n'est pas seulement l'art du trait, mais surtout une modalité de savoir qui exclut le principe d'autorité : le statut de maître ne suffit pas pour qualifier le bien-fondé de son discours. Ce que dit le maître est à vérifier. »

    J'entends parfois des frères qui s'interrogent sur l'utilité de la franc-maçonnerie, qui la considèrent parfois comme une institution dépassée parce qu'elle ne répondrait plus à leurs attentes ou ne coïnciderait plus avec leurs obsessions (sociétales pour les uns, traditionnelles pour les autres). Ils seraient sans doute bien inspirés de prendre à nouveau la démarche initiatique au sérieux en observant à nouveau des temps de silence. Ces temps de silence les aideraient probablement à mesurer la distance qui les sépare encore de l'initié qu'ils aimeraient devenir un jour. Il y a tellement de choses à apprendre. Apprendre à faire silence pour mieux écouter ses interlocuteurs. Apprendre à faire confiance au rite en mettant d'abord un point d'honneur à le pratiquer sérieusement sans tomber non plus dans les fréquentes fautes de goût des pompes excessives (la valeur d'un rite ne dépend ni du nombre de bougies ni de la longueur des ouvertures, des fermetures et des différentes cérémonies). Le travail à accomplir est vaste. Aucun sujet ne peut être écarté a priori du travail de logeSi les francs-maçons entendent bien l'Art, ils pourront devenir des agents actifs et efficaces du lien social. Sans prosélytisme mais avec un optimisme raisonnable et raisonné. Sans céder non plus à la tentation du communiqué de presse creux auquel personne ou presque ne prête attention. Ils pourront oeuvrer dans la discrétion au rapprochement des individus qui, sans eux, resteraient à perpétuelle distance les uns des autres. Ce travail, complémentaire aux efforts nécessaires d'introspection, implique de la lucidité, donc en amont de l'observation et du silence. Observation et silence sont les deux ingrédients indispensables qui permettent d'aborder une situation nouvelle et de rassembler les différents éléments qui la composent. Ce travail implique de la solidarité, donc un peu de chaleur et de tolérance, c'est-à-dire de capacité à supporter celui dont on ne partage pas l'opinion.

    On peut trouver un exemple concret et saisissant de ce travail dans une intervention énergique du frère Winston Churchill devant la Chambre des Communes le 13 octobre 1943 (cf. HC Deb 13 octobre 1943 vol 392 cc920-1012). Le premier ministre britannique avait trouvé ce jour là les mots justes pour frapper les esprits et lutter contre la tentation de certains parlementaires de dissoudre le Parlement et de convoquer des élections nouvelles dans un contexte particulièrement difficile. L'issue de la guerre demeurait encore largement incertaine malgré la défaite de l'armée allemande, en février 1943, à Stalingrad. Churchill n'imaginait pas d'alternative à la victoire. Il en était déjà au stade de l'édification de la société démocratique d'après guerre, celle qui surgirait à coup sûr des ruines des champs de bataille et qui rassemblerait demain les ennemis d'hier. Et Churchill de prévenir solennellement les représentants britanniques, notamment les plus défaitistes, qu'il ne servirait à rien d'exiger des autres des progrès significatifs s'ils n'étaient pas en mesure d'en fournir eux-mêmes. Churchill les avait mis face à leurs responsabilités et à leur devoir d'exemplarité. A eux de prouver leur capacité de travailler ensemble à l'apaisement de la société britannique. A eux de conserver un minimum de sang-froid en pleine tempête. A eux de ne pas profiter des désordres de la guerre pour adopter des mesures économiques et sociales injustes. A eux d'apprendre à se respecter et à se parler au sein des Communes. Tel était le préalable indispensable pour que la voix du Parlement déborde de son enceinte et porte auprès de la population.

  • Le RER : une approche chrétienne de l'initiation maçonnique

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    1687844259.jpgAu dix-huitième siècle, une franc-maçonnerie particulière s'est développée. Non seulement chrétienne sociologiquement, comme d'ailleurs la franc-maçonnerie de ce temps, mais chrétienne doctrinalement. Cette franc-maçonnerie chrétienne a trouvé son expression la plus aboutie dans le régime écossais rectifié, système maçonnique qui s'est structuré lors de deux Convents (à Lyon en 1778 et à Wilhemsbad en 1782).

    Il faut rappeler que ce régime écossais rectifié (RER) n'était pas seulement un rite dans l'esprit de ses fondateurs. Il avait aussi originairement l'ambition de constituer un ordre maçonnique européen autonome divisé en neuf provinces administratives (d'où l'emploi du terme de « régime »). Ce qu'il n'a été que sur le papier.

    Le RER expose une doctrine chrétienne de l'initiation maçonnique dont les trois fondements se retrouvent aux chapitres 1 à 3 du livre de la Genèse.  

    Le RER s'inspire aussi directement des systèmes philosophico-religieux du martinezisme et du martinisme qu'il a tout simplement adaptés à la franc-maçonnerie.

    Voici les trois fondements du RER.

    1°) L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance divine, donc dans un état primitif glorieux, c'est-à-dire en présence immédiate et permanent de Dieu.

    2°) L'homme a chuté par sa libre volonté. Dans sa chute, il a perdu la ressemblance divine et n'en a conservé en lui que l'image. Cette image, déformée ou difforme, subsiste néanmoins en lui.

    3°) L'initiation maçonnique est un des moyens par lequel l'homme déchu va pouvoir travailler à faire coïncider l'image à la ressemblance et à restaurer la conformité de l'homme à Dieu.

    Ces trois fondements du RER sont d'ailleurs entièrement contenus dans l'une des trois maximes révélées au profane lors de son initiation au grade d'apprenti.

    « L'homme est l'image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître s'il la défigure lui-même ? »

    Vaste programme...

    On pourrait également exposer ces trois fondements en citant saint Paul qui écrit dans sa première épître aux Corinthiens (3, 9-17) :

    9 Car nous sommes ouvriers avec Dieu. Vous êtes le champ de Dieu, l'édifice de Dieu.
    10 Selon la grâce de Dieu qui m'a été donnée, j'ai, comme un sage architecte, posé le fondement, et un autre bâtit dessus. Seulement que chacun prenne garde comment il bâtit dessus.
    11 Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui est déjà posé, savoir Jésus-Christ.
    12 Si l'on bâtit sur ce fondement avec de l'or, de l'argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, du chaume,
    13 l'ouvrage de chacun sera manifesté; car le jour du Seigneur le fera connaître, parce qu'il va se révéler dans le feu, et le feu même éprouvera ce qu'est l'ouvrage de chacun.
    14 Si l'ouvrage que l'on aura bâti dessus subsiste, on recevra une récompense ;
    15 si l'ouvrage de quelqu'un est consumé, il perdra sa récompense; lui pourtant sera sauvé, mais comme au travers du feu.
    16 Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous?
    17 Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira; car le temple de Dieu est saint, et c'est ce que vous êtes vous-mêmes.

    Il découle de ces fondements essentiels les deux autres maximes sur lesquelles doit méditer l'apprenti franc-maçon initié au RER.

    « Celui qui rougit de la religion, de la vertu, et de ses frères, est indigne de l'estime et de l'amitié des maçons. »

    « Le maçon dont le cœur ne s'ouvre point au besoin et aux malheurs des autres hommes, est un monstre dans la société des Frères. »

    Qu'est-ce que ça signifie ? Que le franc-maçon ne doit pas se contenter de professer les valeurs chrétiennes. Qu'il ne doit pas se satisfaire de travailler sur lui-même pour retrouver en lui l'image divine. Il doit également passer de la profession à l'exercice concret des valeurs chrétiennes par la pratique religieuse. Il ne doit donc pas « rougir de la religion et de la vertu ». Il doit donc pratiquer les quatre vertus cardinales de justice, de tempérance, de prudence et de force. Il doit également fortifier en lui les trois vertus théologales de foi, charité et d'espérance et parachever l'ensemble par la bienfaisance envers tous les êtres humains.

    Les références éclairant la doctrine de l'Ordre rectifié sont nombreuses. Il est impossible de toutes les citer. Je ferai donc ici l'économie de l'article 1er relatif aux devoirs du maçon envers Dieu et la Religion qui est plutôt corsé (les plus curieux chercheront). Je me contenterai ici de citer cet extrait de l'article 9 relatif aux devoirs envers l'Ordre.

    « Si les leçons que l'Ordre t'adresse, pour te faciliter le chemin de la vérité et du bonheur, se gravent profondément dans ton âme docile et ouverte aux impressions de la vertu ; si les maximes salutaires, qui marqueront pour ainsi dire chaque pas que tu feras dans la carrière maçonnique, deviennent tes propres principes et la règle invariable de tes actions; ô mon Frère, quelle sera notre joie ! tu accompliras ta sublime destinée, tu recouvreras cette ressemblance divine, qui fut le partage de l'homme dans son état d'innocence, qui est le but du Christianisme, et dont l'initiation maçonnique fait son objet principal. Tu redeviendras la créature chérie du Ciel : ses bénédictions fécondes s'arrêteront sur toi; et méritant le titre glorieux de sage, toujours libre, heureux et constant, tu marcheras sur cette terre l'égal des rois, le bienfaiteur des hommes, et le modèle de tes Frères »

    Tout ceci explique pourquoi le RER est un rite maçonnique qui s'inscrit dans le cadre de l'Illuminisme (la Verklärung) et non de l'esprit des Lumières (l'Auflklärung).

    Pour la Verkärung, la lumière brille déjà dans le coeur des hommes. C'est le retour vers l'unité de l'homme et de Dieu ; unité qui existait avant la Chute. L'initiation maçonnique, dans la perspective de l'illuminisme, est régressive.

    Pour l'Aufklärung au contraire, la lumière résulte de l'exercice par les hommes de leur entendement ou de leur raison. Elle implique l'idée de progrès, de dépassement et une approche évolutive de la tradition. L'initiation maçonnique, dans la perspective des Lumières, est progressive.

    C'est la raison pour laquelle, à titre personnel, je n'ai jamais pu adhérer au RER en dehors d'une pratique occasionnelle lors de visites. En effet, ses exigences religieuses m'ont toujours paru bien trop agressives pour ma conscience de franc-maçon attaché à l'esprit des Lumières et à la Modernité. Et puis, il y a une autre raison. Politique celle-ci. Le RER est un rite qui m'a toujours paru profondément réactionnaire (je ne dis pas conservateur). Réactionnaire dans le sens où il montre que pour bien vivre au présent une spiritualité maçonnique, seule une tradition pure et inaltérable est gage d'avenir. Et cette tradition passe par une doctrine religieuse particulière, par une vision religieuse (donc non sécularisée) de l'homme et de la société.

    Bref, le RER est l'expression d'une franc-maçonnerie tout à fait singulière qui implique un parcours particulier fondé sur des postulats ou des articles de foi ou encore des exigences qui, à mon humble avis, ne peuvent que rebuter les francs-maçons attachés à la liberté d'esprit et de recherche et à l'universel. C'est pourquoi je pense qu'une pratique trop rigoureuse de ce rite, sans réflexion ou sans esprit critique, peut aboutir, si l'on n'y prend garde, à des dérives de type sectaire ou intégriste.

    Fort heureusement, je n'oublie pas que le RER est aujourd'hui pratiqué avec des intensités variables. Cela est si vrai que même le Grand Orient de France, obédience pourtant plus qu'à demi-détachée de la tradition chrétienne, abrite désormais plusieurs loges du régime rectifié.

    Pour terminer cette note, je voudrais citer ici ces quelques mots de Rocherius Eques a Vera Luce, ancien Grand Prieur de Neustrie. 

    « Dans un monde de facilité matérielle, où l’opulence peut côtoyer la détresse la plus profonde, où le pouvoir de l’humanité sur la nature confine à l’hégémonie totale, l’Ordre propose que, dans l’ombre, mais au cœur de ce monde, des valeurs séculaires persistent et s’expriment. L’idéal est lointain, et nul d’entre nous, en conscience, ne peut prétendre s’en être approché : tant mieux car tant que nous sentirons notre insuffisance et notre éloignement du principe, alors nous serons de vrais chevaliers. Mais à condition que cette prise de conscience soit l’aiguillon de notre combat spirituel, de la virilité morale et métaphysique qui nous fera toujours préférer le doute à la certitude, la question à la réponse, la révolte à la satisfaction, dès lors que quelques bornes fondamentales balisent notre chemin et nourrissent notre ferveur : notre foi chrétienne, l’espérance du salut, et l’amour des autres hommes. »

    Si mon chemin initiatique en franc-maçonnerie n'est pas du tout borné de la même manière que celui de ce dignitaire du RER, j'ai malgré tout le sentiment qu'il peut le rejoindre en maints endroits.

    1666595917.jpgEn écrivant cette note, je me suis souvenu d'un débat auquel j'avais assisté lors d'une visite d'une loge rectifiée de la GLTSO. L'ordre du jour appelait l'initiation de deux profanes. L'un était de confession chrétienne (catholique). L'autre était de confession musulmane. Problème car pour être initié au RER, il faut être de confession chrétienne. Et de rappeler cet extrait de la formule des engagements des apprentis : « Moi, N.., N.. (prononçant ses noms de baptême et civil), je promets sur le Saint Evangile, en présence du Grand Architecte de l'Univers, et je m'engage sur ma parole d'honneur, devant cette respectable assemblée, d'être fidèle à la sainte religion chrétienne (...) » Or comment être fidèle à une religion qui n'est pas la sienne ? Dès lors, pour certains tenants de la tradition présents dans cette loge, il fallait à tout prix savoir si le profane de religion musulmane était bien disposé à faire sienne les valeurs chrétiennes du rite, à devenir chrétien, sans quoi son initiation devait être repoussée. Je me souviens que pour contourner l'obstacle, le vénérable, homme intelligent et pragmatique, avait fait un merveilleux tour de passe-passe digne du meilleur des jésuites. Comme il était hors question de demander à ce profane de devenir chrétien pour ne pas le heurter, il avait été donc décidé d'en faire un homme de « culture chrétienne » car né en France, de nationalité française et finalement prêt à embrasser des valeurs que l'on retrouve aussi dans sa religion. Eh oui... dur dur d'être au RER !
  • Une loge au travail

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    Une loge, pour moi, est un lieu initiatique où l'on peut parler de tout à la condition de ne jamais oublier les devoirs de fraternité, d'écoute et de tolérance mutuelle. Le travail maçonnique est favorisé par le rituel dont le respect scrupuleux protège le franc-maçon de tous les excès possibles. Il est cet outil qui lui permet de concilier la pensée et l'action. Il repose sur les symboles et les valeurs. Il révèle toute sa pénétrante beauté dans la maîtrise du geste et du verbe. Le rituel instaure une discipline librement consentie, encourage la prise de parole construite et favorise l'écoute active. Avec un rituel bien compris et bien exécuté, on peut évoquer tous les sujets sans problème.

    Longtemps j'ai cru que l'amélioration de soi pour améliorer le monde était un principe petit-bourgeois destiné à détourner le franc-maçon de toutes les luttes d'émancipation. Il m'arrive encore de le penser quand j'entends les pseudo-sages, les fétichistes des symboles et les gardiens obsessionnels de la tradition immuable prônant dogmatiquement la séparation hermétique de la franc-maçonnerie et de la Cité. Mais les phraseurs, les révolutionnaires de salon, parfois si remuants et si bavards en loge, dans les congrès ou les convents, sont des repoussoirs tout aussi efficaces que les premiers. L'exigeante vérité se situe donc évidemment entre ces deux extrêmes où les sophistes ont fait leurs nids depuis longtemps. 

    Il me revient en mémoire cet extrait d'un ouvrage du frère Francisco Ferrer y Gardia. Le pédagogue libertaire écrit (cf. L'Escuela Moderna, 1912, rééd. Junar, 1976, Madrid, p. 86) :

    « Nous, nous ne craignons pas de le dire : nous voulons faire des hommes capables d’évoluer sans cesse, capable de détruire, de renouveler sans cesse les milieux et de se renouveler eux-mêmes, des hommes dont l’indépendance intellectuelle sera la  force suprême, qui ne seront jamais attachés à rien, toujours prêts à accepter le meilleur, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre des vies multiples en une seule vie. La société craint de tels hommes : il ne faut pas attendre d'elle qu'elle soutienne jamais une éducation capable de les produire. » 

    J'ai connu un vénérable d'un atelier de la Grande Loge de France qui, sans être libertaire comme Ferrer, croyait, lui aussi, dans les vertus éducatives et notamment dans la capacité des loges à être la matrice du développement personnel de ses membres. Il avait ainsi mis en oeuvre une méthode de tenue à la fois originale et exigeante dont je conserve un souvenir émerveillé bien des années après. Quel que soit le sujet principal abordé en tenue - symbolique, philosophique, historique, social - il incitait les frères de sa loge à plancher en trois étapes distinctes.

    La première étape consistait pour un ou deux frères à introduire séparément ou ensemble le sujet sous forme d'un questionnement n'excédant pas cinq à dix minutes. Il s'agissait de présenter le thème et de formuler les questions les plus évidentes et les plus immédiates. L'homme, à fois citoyen et frère, confronté à une problématique qu'il ne connaît pas, doit apprendre à faire usage de sa raison.

    La deuxième étape consistait ensuite pour un ou deux frères à analyser séparément ou ensemble le sujet en tant que tel, de le vulgariser et d'en envisager sommairement les prolongements possibles pendant vingt minutes au maximum. Généralement, cette partie était dévolue aux frères qui maîtrisaient bien le sujet, soit parce que celui-ci entrait dans le cadre d'une pratique professionnelle, soit parce qu'il constituait déjà pour eux un centre d'intérêt ou une passion depuis longtemps. La difficulté résidait dans le fait de ne pas parler en spécialiste mais de se mettre à la portée des colonnes.

    La troisième étape consistait enfin pour un ou deux frères à envisager séparément ou ensemble le sujet sous l'angle maçonnique pendant cinq à dix minutes. Il ne s'agissait pas de conclure mais d'ouvrir le sujet et voir en quoi il pouvait avoir un impact sur le franc-maçon à la fois dans sa vie citoyenne et dans sa démarche initiatique. Il était possible de faire allusion aux valeurs et à l'éthique maçonniques, au rituel et au symbolisme.

    Ce schéma, bien entendu, pouvait toujours faire l'objet de légères adaptations en fonction du sujet traité mais, généralement, le principe de la réflexion ternaire était conservé. L'ensemble des prises de parole ne devait pas excéder une quarantaine de minutes pour que les colonnes puissent s'exprimer à leur tour et enrichir le débat. Pour prendre une exemple, voici une convocation que j'ai conservée. Il s'agissait de traiter le thème « Homme et Bioéthique ».

    GLDF, Francisco Ferrer, Travail, Rite, Coopération, ternaire, progrès, initiation, visite, souvenir

    Ces tenues étaient très belles, très denses et riches et se prolongeaient par des agapes qui s'achevaient souvent aux petites heures de la nuit. Comme on peut s'en douter, ces tenues exigeaient une préparation certaine et une discipline rare. C'était excellent et formateur. D'une part parce que les frères devaient se documenter (à l'époque internet n'existait pas). D'autre part parce qu'ils devaient apprendre à travailler ensemble et à confronter leurs points de vue pour être les architectes de l'ordre du jour et éviter ainsi les temps morts, les redondances et les erreurs. Je me souviens que les apprentis et les compagnons travaillaient aussi sur un schéma ternaire pour la préparation de leurs travaux d'augmentation de salaire. Je me souviens en particulier d'un banquet de la Saint-Jean d'Hiver auquel j'avais été associé et dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

    Il va sans dire qu'une telle méthode est contraignante et qu'il faut toute la force d'entrainement et de conviction du vénérable pour la mettre en oeuvre. Celui-ci y était pourtant parvenu pendant tout son triennat. Il y consacrait beaucoup de temps et une énergie peu commune. Quand un thème était annoncé, le vénérable s'arrangeait toujours pour distribuer, longtemps à l'avance, des documents et des bibliographies afin de permettre à chacun de préparer la tenue à son rythme et selon ses envies. Néanmoins cette méthode de travail ne lui a pas survécu. La loge est rentrée progressivement dans le rang. Ce qui, je m'en souviens, avait rassuré le conseiller fédéral de l'époque. Le vénérable descendant n'avait pas reçu des félicitations de l'apparatchik local, loin s'en faut, alors qu'il avait pourtant permis aux frères de sa loge d'expérimenter toutes les potentialités d'un atelier au travail.

  • Franc-Maçonnerie, soumission et liberté

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    qui frappe.jpgLa note que j'ai consacrée à mon parcours chaotique dans les ordres de sagesse du rite français a suscité quelques réactions chez les abonnés de mon infolettre. Le frère M.N., trente-deuxième du rite écossais ancien et accepté, m'a ainsi écrit un sympathique courrier électronique dans lequel il m'a fait part de sa démission, en décembre dernier, du Suprême Conseil souché sur le Grand Orient de France. Il m'a autorisé à publier sa lettre de démission. Je l'en remercie bien fraternellement car il doit être difficile de mettre un terme à un parcours de près de vingt-six ans dans les hauts grades écossais.

    Je ne me prononcerai pas sur les divergences dont ce frère fait état dans sa lettre. Je n'ai pas les moyens d'en juger. C'est son histoire. C'est son ressenti. Je retiens ici simplement l'analyse qu'il fait d'un système qu'il qualifie de tyrannique parce que fondé sur la soumission volontaire. Ce frère donne incontestablement matière à penser sur les rapports complexes que nous pouvons avoir avec la hiérarchie maçonnique, notamment quand elle nous confronte à des propos ou à des comportements que nous réprouvons dans notre for intérieur ou lorsqu'elle nous fait croiser le chemin de cons flamboyants et enrubannésCe que ce frère décrit peut en réalité s'appliquer à toute hiérarchie humaine car la franc-maçonnerie, quel que soit le rite concerné, n'a évidemment pas l'apanage de ces dysfonctionnements. Ça ne l'exonère pas pour autant de toute responsabilité. N'ambitionne-t-elle pas en effet d'être le centre de l'union ? N'offre-t-elle pas un cadre et des outils pour s'améliorer soi-même ? Il est toujours douloureux de découvrir que les actes, parfois, ne coïncident pas avec les hautes pensées.
     
    Dans les ordres de sagesse du rite français, je dois cependant dire que je n'ai jamais ressenti de pressions hiérarchiques particulières, peut-être parce que je n'ai jamais été dans une disposition d'esprit qui consistait à conserver un silence prudent dans l'espoir d'obtenir une augmentation de salaire ou une responsabilité particulière. Peut-être aussi parce que le Grand Chapitre Général est structurellement moins pyramidal et plus bordélique dans son organisation que le Suprême Conseil et que bon an, mal an, chaque frère a vocation à obtenir le quatrième ordre s'il est un minimum assidu et constant. Car il faut bien des quatrièmes ordres pour que les chapitres fonctionnent et se pérennisent.
     
    En revanche, je me suis heurté frontalement, comme ce frère, à l'imbécillité sûre d'elle-même, celle qui consiste à ériger la médiocrité en norme du travail maçonnique, celle qui interdit toute remise en cause, toute discussion qui n'aurait pas fait l'objet d'un contrôle préalable ; celle qui, par exemple, a conduit un ancien Très Sage à m'asséner brutalement des leçons de fraternité et de liberté de conscience alors qu'il a été probablement le pire président d'atelier que j'ai croisé de ma vie maçonnique, incapable d'ouvrir et de fermer correctement les travaux, donnant chaque fois l'impression de découvrir le rituel, élevant le je m'en foutisme à des sommets vertigineux ; un frère qui, en matière de liberté de conscience, était sans doute bien mieux placé que moi puisqu'il avait fréquenté, paraît-il, l'ordre intérieur du très chrétien régime écossais rectifié... J'ai appris par la suite qu'il fallait avoir été Très Sage pour espérer obtenir un jour le cinquième ordre... Tout finit par s'expliquer quand on vous donne la première lettre et que vous êtes en mesure de dire la seconde...
     
    Bref, je ne peux m'empêcher de songer à ce propos de feu Jean Mourgues, ancien Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites, que j'ai déjà eu l'occasion de citer sur ce blog :
     
    « Les grades maçonniques ne sont que des fictions dont les plus vaniteux ne savent à quoi elles les engagent. »
     
    255114976.jpgCe que disait Mourgues était vrai mais insuffisant toutefois car le problème est que les plus vaniteux sont souvent les plus bruyants et les plus entreprenants. Comme les cons de Michel Audiard, ils osent tout et c'est à cela qu'on les reconnaît. Ils pourrissent le système de l'intérieur parce qu'ils savent exploiter habilement la lâcheté de ceux qui sont à la franc-maçonnerie ce que les fidèles sont à l'Église, notamment quand ces derniers, au moment de s'apprêter à recevoir l'eucharistie, pratiquent le rite de la paix annoncé ainsi par le curé (je souligne) :
     
    « Seigneur Jésus Christ, tu as dit à tes Apôtres : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » ; ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église ; pour que ta volonté s'accomplisse, donne-lui toujours cette paix, et conduis-la vers l'unité parfaite, toi qui règnes pour les siècles des siècles. »
     
    Les fidèles se donnent ensuite la paix. Ils peuvent alors communier le coeur léger et l'esprit tranquille puisque seule la foi de l'assemblée compte. Eh bien on est dans le même registre quand certains frères disent en croyant bien faire : « Tu seras peut-être déçu par les francs-maçons mais jamais par la franc-maçonnerie. » Ils pensent préserver la paix de l'institution et exalter la foi maçonnique de cette façon sans voir le travail de sape des vaniteux, des pleurnicheurs et des emmerdeurs. Ainsi lorsque j'ai confié à un des membres de mon chapitre ma décision d'en démissionner, celui-ci m'a juste conseillé de me raviser et de jouer plutôt la stratégie du pourrissement et d'une paix hypocrite, considérant que les choses allaient finir par s'arranger tôt ou tard... Quand on dit ça, c'est qu'il est temps de partir.
     
    Je n'ai absolument pas d'amertume contrairement à ce que l'on pourrait croire. Je peux donc rassurer ceux qui se sont inquiétés de mon moral. Je vais très bien. Je continue simplement mon bonhomme de chemin au sein de la franc-maçonnerie symbolique où tout se joue et où l'essentiel se transmet. Je n'ai pas senti non plus la moindre acrimonie dans la lettre du frère M.N. Lui aussi a fait le choix de se cantonner désormais à la loge bleue. Je crois que nous nous rejoignons, lui et moi, dans l'idée que la franc-maçonnerie n'est belle que si on la considère avec sérieux, humour et gentillesse. Ces trois qualités là sont indispensables car elles ennoblissent les coeurs et rendent les hommes libres.
     
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  • Fred Zeller, l'engagé

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    CPB76054591.jpegEn parcourant un vieux numéro de Logos, périodique du Grand Orient de Belgique, je suis tombé sur cette citation de Fred Zeller (1912-2003) :

    « La qualité de maçons au GODF implique un certain comportement dans la vie et aussi certains choix. Si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences où l'on ne cherche à résoudre aucun problème, où l'on ne se pose aucune question, où l'on ne veut pas entendre parler politique en loge, mais où l'on se contente de se retrouver régulièrement à des agapes fraternelles, où l'on se raconte des gaudrioles en rêvant des étoiles. »

    Si j'en crois l'article de Logos, cette citation serait extraite du dernier ouvrage de Fred Zeller écrit au soir de sa vie (Fred Zeller, Témoin du siècle, de Blum à Trotsky au Grand Orient de France, Grasset, Paris, 2000). Je n'ai pas lu l'ouvrage. Je ne saurais donc l'attester. J'observe simplement que cet illustre frère a éprouvé le besoin de se pencher à deux reprises sur son parcours politique, philosophique et intellectuel puisqu'il avait déjà publié, en 1976, chez Robert Laffont une autobiographie intitulée Trois Points, c'est tout (que j'ai eue l'opportunité de lire, elle). Ce qui, à mon humble avis, en dit long sur la fascination que Zeller devait éprouver pour lui-même.

    Je voudrais revenir sur cette citation qui exprime non seulement la doxa officielle du GODF mais aussi la qualité normative de maçon de l'obédience. Toutes deux se retrouvent ainsi réduites à un certain comportement et à certains choix que Zeller ne parvient cependant à déterminer – et encore en des termes très généraux – que par rapport à d'autres obédiences qu'il évite hypocritement de nommer. Tout cela serait bien inoffensif s'il ne s'agissait que d'une opinion exprimée à titre individuel par un ancien Grand Maître du GODF. Seulement voilà, il n'en est rien. Zeller n'était pas qu'un ancien dignitaire de la rue Cadet. Il fut aussi un homme politique, nourri un temps aux mamelles du trotskisme, idéologie qui favorise « l'esprit binaire » chez ceux qui en sont frappés. L'esprit binaire consiste à diviser le monde en deux camps irréductiblement opposés et que l'on peut décliner à l'infini : les bons d'un côté, les méchants de l'autre ; les exploités et les exploiteurs ; les progressistes et les conservateurs ; les libéraux et les réguliers, etc. Celui qui perçoit le monde de façon binaire a toujours le sentiment d'appartenir au camp du bien. Il est généralement inapte à la nuance et au compromis, car, au fond, la vie se résume pour lui à une lutte incessante qu'il faut absolument gagner. On est avec lui ou contre lui. Il n'y a pas de position médiane possible.

    Je ne dis pas cela par méchanceté ou volonté polémique – on l'aura compris – mais parce que cet esprit binaire transparaît de la citation de Zeller : « si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences (...) ». Ce qui, en d'autres termes, équivaut à dire que s'il se trouve au sein du GODF des francs-maçons en désaccord avec cette ligne de conduite (et j'en suis !), ces derniers doivent se taire ou quitter l'obédience pour trouver asile ailleurs, dans d'autres structures maçonniques où l'on ne fait que raconter des plaisanteries légères et bouffer. Le raisonnement, exprimé de cette manière, apparaît dans toute sa dimension grotesque. Et pourtant, c'est bien celui qui est à l'oeuvre depuis bientôt cinquante ans au sein du GODF. Ce n'est pas un hasard si à partir de la grande maîtrise de Fred Zeller, en 1971, on assisté à une extériorisation croissante et souvent incontrôlée de l'obédience, à une personnalisation de plus en plus marquée du pouvoir exécutif au détriment de la collégialité statutaire, à une insupportable caporalisation des loges, et, parfois, à une politisation intempestive. C'est ce phénomène dangereux que feu le professeur Bruno Etienne appelait « la profanisation du GODF ».

    Pourquoi dangereux ? Parce que ce qui est en cause, c'est la spécificité maçonnique. L'ordre maçonnique est avant toute chose symbolique et initiatique. Son activité centrale, sa raison d'être, consiste à pratiquer des initiations et à transmettre le patrimoine intellectuel, symbolique et philosophique des rites maçonniques. La mission de la franc-maçonnerie est d'offrir un creuset pour que des hommes de cultures, de religions, d'opinions politiques différentes, puissent librement et discrètement travailler, fraterniser et progresser ensemble afin de construire une humanité meilleure et plus éclairée. Ça ne veut pas dire, bien entendu, que les activités maçonniques doivent se limiter à la réflexion sur le symbole et l'initiation. La réflexion sociale est légitime en loge ! Car la loge est dans la Cité. Mais, comme le rappelait un frère belge dans une planche :

    « (…) ce qui fait que la Maçonnerie n'est pas un Rotary, une association de dames patronnesses, un centre d'action laïque, l'Armée du Salut, un Panthéon imaginaire composé de toutes les gloires qui ne furent pas maçons, la caisse d'entraide sociale de la police, un club de joueurs de boules ou un comité organisateur de soupers boudin/compote – activité au demeurant fort honorable – c'est avant tout la réflexion sur le symbole et l'initiation. »

    Il y a mille façons d'être un bon franc-maçon comme il y a mille façons de raconter des gaudrioles et rêver aux étoiles. En étant un bon père, un bon copain, un bon voisin par exemple. En étant quelqu'un en qui on peut compter ; en étant quelqu'un qui n'hésite pas à recadrer celui qui, au cours d'une conversation, dit des méchancetés, des conneries, fait preuve d'intolérance, de racisme, de négation de l'autre. En étant quelqu'un qui combat la violence et accorde du poids à la discussion et au compromis ; quelqu'un qui peut s'engager aussi, s'il en éprouve toutefois le désir, sous diverses formes et en fonction de ses goûts et de sa philosophie ; quelqu'un qui sait que l'homme est divers et multicolore ; quelqu'un qui n'a pas besoin de se sentir chapeauté par les communiqués de presse du Conseil de l'Ordre de son obédience parce qu'il sait se servir de son entendement.

    obédience, GOB, France, Belgique, GODF, peintre, Fred Zeller, Engagement, réflexion,franc-maçonnerie, initiation, J'en reviens à Fred Zeller pour conclure. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, j'ai une immense tendresse pour cet homme que je n'ai pourtant jamais rencontré. Quelle vie ! J'avais d'ailleurs emprunté Trois points c'est tout dans la bibliothèque d'un ami de mon père. En 1989. Je n'avais pas dix-sept ans. Je lui dois donc d'une certaine manière mes premiers émois maçonniques. Son livre m'a mis sur la voie (et quelle voie !). Je me souviens par exemple de ma jubilation de voir la carte d'identité maçonnique de Marceau Pivert (un des mentors politiques de Fred Zeller) au musée du GODF en août 1990. Mais, fort heureusement, j'ai très vite su me défaire de ces reliques, comprenant à mon rythme que la maçonnerie était en réalité un vaste continent à découvrir, bien plus vaste en tout cas que le neuvième arrondissement de Paris. Zeller était en outre artiste peintre. J'ai appris depuis qu'en maçonnerie, il y avait pas mal de « pintaïres » (peintres, en occitan-provençal), c'est-à-dire, au sens figuré, de poseurs, de professionnels de l'affichage, de caméléons aux prétentions diverses (artistiques, politiques, sociales, philosophiques, etc.).

  • Le silence de l'apprenti

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    silence,apprenti,initiation,franc-maçon,progressivité,réflexion,riteLe symbole est un moment de liberté pure de la pensée, l’un des moments les plus personnels qui soit. Or, le symbole est souvent écrasé par la tyrannie des mots. C’est peut-être pour cela qu’on exige le silence de l’apprenti, d’une part, parce qu’il ne connaît rien des usages de la maçonnerie et de sa loge, et qu’il a tout à découvrir ; d’autre part, parce que le silence qu’il doit conserver quelques mois est le mode de formation de l’intime conviction à partir de laquelle il saura déjà, même inconsciemment, s’il se sent capable de poursuivre cette quête toute sa vie.

    Dans la plupart des cas, les apprentis s’efforcent sincèrement de témoigner leur attachement au modèle de l’homme parfait vers lequel ils veulent tendre. Balourds comme la lourde bonne volonté qu'ils affichent. Ils se plaisent à relever les incohérences et les défauts chez les Maîtres sans penser aux leurs. Et quand certains d'entre eux sont entrepris par des Maîtres en rupture qui tentent de les associer à leurs propres désespérances, ils sont entraînés dans ce défaut qui consistent à s’ériger en juges implacables des actions des autres.

    Souvent, les apprentis croient que la langue de bois maçonnique - celle qui permet à beaucoup d’étaler une sagesse qu’ils ne détiennent pas - est ce qu’on attend finalement d’eux. A peine sortis du silence pour présenter une planche, ils se précipitent dans les bouquins dans lesquels sont consignées des définitions arbitraires des symboles. On leur a pourtant dit : « Ici tout est symbole ». Ils répondent dans les faits « ici tout est norme ». Et, de temps en temps, certains errent comme des âmes en peine dans les limbes internautiques en appelant au secours : « Aidez-moi ! Je dois réaliser un travail personnel pour ma loge et, si possible, rédigez-le à ma place ! ».

    Je suis d’autant plus à l’aise pour parler de ces choses-là que j’ai été cet apprenti qui, comme la plupart de ses congénères, est passé à côté de son apprentissage. Je me souviens que toute question devait nécessairement recevoir une réponse. Oui, je me souviens que j’étais assez peu indulgent à l’égard de mes vieux maîtres et de leurs tours de passe-passe (« médite et tu comprendras »). Avec le recul, ils avaient raison de me répondre qu’ils n’avaient pas de réponses à mes questions et qu’à chaque jour suffit sa peine. C’était à moi d’aller au-delà de cette méfiance systématique à l’égard de ce tout ce qui ne m’apparaissait pas immédiatement évident. Mais il aurait fallu que j’en fusse conscient sur la colonne du nord. Avant de me laisser submerger par le « et pourquoi ceci ? Et pourquoi cela ? Et pourquoi le vénérable fait ceci et pas cela ? A quoi ça sert ? Hein, dis-moi toi qui sais etc. », j’aurais dû me donner le temps d’un silence, d’un grand round d’observation, pour être simplement un témoin attentif de ce qui était fait et dit en loge.

  • Le Grand Architecte de l'Univers

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    stainedglass_masonic_compasses.jpgIl y a quelques années, j'ai eu le grand plaisir de compulser des vieux tracés de travaux d'une loge nîmoise fondée en 1784. Je me souviens en particulier du compte-rendu d'un banquet rituel. Dans le procès-verbal, on rappelle à un moment donné que le Vénérable Maître a demandé au Grand Architecte de l'Univers (G∴A∴D∴L'U∴) de bénir le repas.

    Je suis désolé de jouer le couillon de service, mais "bénir" suppose l'action du divin, pas du hasard ou de je ne sais quel autre concept. Il n'y a rien de surprenant. Au XVIIIème siècle, il y avait autour du G∴A∴D∴L'U∴ un consensus. Dans l'esprit des maçons, il s'agissait de Dieu.

    Attention ! n'allons pas en déduire qu'il s'agissait d'un choix idéologique mûrement réfléchi et assumé. La société française de cette époque n'était pas aussi sécularisée qu'aujourd'hui. Dieu ou l'image de Dieu accompagnait les hommes tout au long de leur vie : du berceau (baptême) à la tombe (extrême onction). Pour le dire autrement, le G∴A∴D∴L'U∴ ou Dieu, ça allait de soi.

    Revenons aux Constitutions d'Anderson, ce texte fondateur de la maçonnerie spéculative. Dans la partie réglementaire, l'article premier fait expressément référence à Dieu et à la Religion. Si vous lisez bien le contenu de cette disposition, jamais vous n'y verrez une remise en cause de Dieu, principe transcendant. Par contre, là où vous distinguerez un net infléchissement, c'est sur la notion de religion.

    « […] Mais quoique dans les temps anciens, les maçons fussent obligés, dans chaque pays d’être de la religion de ce pays ou nation, quelle qu’elle fût, aujourd’hui, il a été considéré plus commode de les astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être des hommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité quelles que soient les dénominations ou croyances religieuses qui aident à les distinguer, par suite de quoi, la maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance. »

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceLa modernité andersonienne ne réside donc pas dans une interprétation floue du concept du G∴A∴D∴L'U∴ qui le réduirait à des approches qu'il n'a jamais eues (ex : le hasard ou je ne sais quel idéal) mais dans une « approche pluraliste et universaliste » du divin (théisme, déisme, panthéisme). Cette modernité réside simplement dans le refus que le G∴A∴D∴L'U∴ soit organiquement apparentée à une religion donnée. Ce qui n'est pas la même chose. La modernité andersonienne est d'ailleurs magnifiquement résumée dans l'épitaphe gravée en français, en grec, en hiéroglyphes égyptiens et en sanscrit sur l'imposant mausolée du F∴ Eugène Goblet d'Alviella (ancien T∴P∴S∴G∴C∴ du Suprême Conseil de Belgique) : « L'être unique a plus d'un nom ». Il est possible d'admirer ce mausolée au cimetière de Court-Saint-Etienne (Belgique)

    Autrement dit, les Constitutions d'Anderson ne remettent pas en cause la notion de Dieu ou d'un ordre monadologique quelconque ou encore d'un principe premier créateur de toute chose. C'est la raison pour laquelle la réaction des Anciens ne s'est pas faite attendre, en Grande Bretagne, avec Laurence Dermott, en France, avec Andrew Ramsay et un peu plus tard Joseph de Maistre. Que proposaient-ils si ce n'est l'inféodation de la maçonnerie à la religion (catholique) ?

    Les Constitutions de 1723 n'ont été qu'une étape. Il me paraît évident qu'elles étaient annonciatrices de changements profonds résultant non seulement de l'évolution des moeurs et des mentalités mais aussi des effets d'un cléricalisme intransigeant (cf. les nombreuses bulles pontificales d'excommunication de l'Ordre maçonnique). A partir du moment où on légitime qu'il y a plusieurs chemins possibles pour approcher l'idée du divin, on légitime aussi la liberté de conscience, et donc la contestation de l'existence du divin. Dès l'instant où le cléricalisme s'insinue dans toutes les sphères de la société, notamment au niveau politique, et se manifeste par son intolérance et son fanatisme, il génère inévitablement le rejet, l'anticléricalisme et le besoin de sécularisation de l'espace social. La franc-maçonnerie a donc exprimé ce besoin irrépressible de liberté de conscience et cette volonté d'émancipation des hommes à l'égard de la religion, notamment en Europe, et plus particulièrement dans les pays à forte tradition catholique romaine. Cette évolution doctrinale, bien sûr, s'est faite progressivement pour aboutir aux importantes réformes de 1872 (en Belgique sous la grande maîtrise du F∴ Auguste Couvreur) et 1877 (en France sous la présidence du F∴ Antoine de Saint-Jean) en faveur de la liberté absolue de conscience et à la suppression de l'invocation obligatoire « à la gloire du Grand Architecte de l'Univers » (A∴L∴G∴D∴G∴A∴D∴L'U∴). Il est apparu que le besoin de tolérance exigeait que cette invocation fût facultative et laissée à la discrétion de chaque loge. Les réformes de 1872 et 1877 n'ont donc pas soudainement surgi du néant et elles ont une signification précise.

    « A la gloire du Grand Architecte de l'Univers ». Il est intéressant de revenir sur cette invocation car les mots ont un sens. Que signifie la gloire ? Assurément pas la célébrité ou la renommée. Mais tout simplement 1) les splendeurs de la manifestation divine et l’irrépressible admiration qu’elle suscite ; 2) les hommages rendus par les créatures à leur Créateur. Le terme de « gloire » est d’ailleurs utilisée abondamment en théologie et en gnoséologie. Et les expressions sont nombreuses. Ne parle-t-on pas de « Trône de gloire » pour désigner la majesté divine ? Ne dit-on pas que le Christ sculpté les bras ouverts sur les frontons des églises est « en gloire » ? Le « séjour de gloire » n’est-il pas une autre manière de désigner le paradis perdu mais néanmoins promis aux croyants ? N’appelle-t-on pas « gloire » les rayons divergents d’un triangle représentant la sainte Trinité ?

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceIl est donc inutile de chercher midi à quatorze heures. Le G∴A∴D∴L'U∴ c'est Dieu selon la terminologie du métier. Si le G∴A∴D∴L'U∴ avait été un symbole que chacun pouvait interpréter à sa guise, alors il est bien évident qu'il aurait été complètement absurde, tant pour le G∴O∴ de Belgique que pour le G∴O∴ de France, de le rendre facultatif. Certains francs-maçons soutiennent cette position. Ils évacuent ainsi le contexte historique et la signification réelle de la formule pour mieux accréditer l'idée, au fond, que la suppression de la référence obligatoire au G∴A∴D∴L'U∴ est l'expression d'un matérialisme athée, d'une intolérance à l'égard du sentiment religieux et d'une volonté de détruire la tradition maçonnique. J'ai déjà montré que ce n'était évidemment pas le cas et que l'évolution doctrinale des GG∴OO∴ belge et français a été confortée par la bêtise crasse et les outrances d'une maçonnerie anglo-saxonne radicalement incapable de comprendre le fait maçonnique en dehors d'elle-même (les considérations politiques n'ayant pas été non plus absentes). Je n'y reviendrai donc pas ici.

    Aujourd'hui il est important de se rendre compte que nous vivons, en Belgique et en France du moins, sur une approche « fourre-tout » du G∴A∴D∴L'U∴. Cette approche est certes respectable, je ne dis pas le contraire, mais il faut juste se rappeler qu'elle n'est apparue qu'à la fin du XIXème et au XXème siècle, notamment avec les travaux des FF∴ Oswald Wirth et de Jean Corneloup (il y en a d'autres bien sûr). Les deux que j'ai cités ont contribué à populariser une vision relativiste du G∴A∴D∴L'U∴ pour transformer la formule en symbole et faire ainsi habilement coïncider la tradition maçonnique avec les scrupules de conscience des uns et des autres. Le but est noble et vise la recherche de la tolérance la plus large. 

    Pour ma part, je n'ai aucun problème avec le G∴A∴D∴L'U∴. Ma loge de rite français a choisi de ne pas s'y référer précisément parce qu'elle en connait l'histoire et la signification. Elle appartient de surcroît au G∴O∴D∴F∴ qui se refuse à toute affirmation dogmatique et laisse le soin à chaque franc-maçon de se déterminer librement par rapport à toutes les questions métaphysiques. La qualité de nos travaux ne s'en ressent pas. Nous n'en sommes pas moins réguliers puisque nous respectons nos règles de travail. C'est en tout cas notre spécificité de L∴ qui, je l'admets, peut très bien ne pas convenir à d'autres. Il m'est cependant arrivé maintes fois de visiter des LL∴ où le G∴A∴D∴L'U∴ faisait partie du paysage sans que cela m'ait posé le moindre problème de conscience alors que je suis pourtant, croyez-moi, un athée convaincu.

    3006625972.jpgEn effet, Dieu ou l'idée de Dieu ne me dérange pas. Je conçois tout à fait que la démarche maçonnique puisse envisager la transcendance en fonction d'un corpus symbolique largement emprunté à la Bible. En revanche la croyance obligatoire en Dieu et en sa volonté révélée érigée en pré-requis de l'initiation maçonnique me révulse comme me révulsent ces individus qui se convertissent à la maçonnerie comme d'autres se convertissent à une confession religieuse. Généralement, ces derniers prennent tout au pied de la lettre. Ils découvrent un rite et sont incapables d'en sortir. Ils n'envisagent pas d'autres conceptions que la leur. Tout se réduit à leur approche étriquée et exclusive du sacré. En maçonnerie, ils projettent leur rapport magique et primitif à la transcendance. Ils croient au troc qui consiste à amadouer le divin, souvent représenté de façon anthropomorphique, par de mesquines prières comme si leur petite vie d'initiés méritait je ne sais quelle considération particulière.

    Enfin, lire la Bible ou ouvrir les travaux de loge en présence de ce livre sacré, ne suppose pas que l'on croit littéralement en ce qu'il recèle. C'est un témoignage de l'esprit humain qui en vaut d'autres (c'est d'ailleurs la raison pour laquelle la Bible n'a jamais été exclusive dans les ateliers). Pour s'en persuader, il suffit de prendre un autre exemple. Ainsi, lire et comprendre un mythe gréco-latin n'implique pas chez le lecteur une adhésion ou une croyance en l'existence de Zeus et de toute sa smala olympienne. Pourtant, il fut une époque où les êtres humains pensaient différemment et croyaient réellement en l'existence de ces dieux fantasques et versatiles.

  • Sociabilité maçonnique, sociabilité des tavernes

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    3294218.jpgDéfinir la maçonnerie spéculative, c'est revenir au texte fondateur : les Constitutions d'Anderson. Celles-ci énoncent clairement que la franc-maçonnerie est le centre de l'union et permet de nouer une amitié sincère entre des personnes qui, sans elle, seraient restées perpétuellement étrangères.

    L'originalité profonde de la maçonnerie spéculative réside dans l'idée simple que les hommes sont faits pour se rencontrer et fraterniser. Et que cette rencontre, pour porter ses fruits, doit s'effectuer par delà les clivages qui les séparent d'ordinaire. Ces premières rencontres ont eu lieu dans les tavernes, c'est-à-dire dans les lieux de sociabilité les plus basiques, dans ces pièces ouvertes aux hommes de passage qui venaient écluser quelques bocs de bière tout en parlant des étoiles.

    Les rites sont apparus rapidement mais, originellement, ils étaient réduits à la portion congrue. On traçait un tableau sur le sol, on échangeait des mots de reconnaissance et on partait ensemble sur les chemins sinueux de la confrontation des points de vue. "L'esprit de pub" en somme avec quelque chose de singulier en plus. D'ailleurs, ce qui est amusant, c'est que dans les Constitutions, on trouve une injonction à la sobriété en matière de boisson et de nourriture lorsque la loge est fermée : "Vous pouvez jouir d'innocents plaisirs, vous traitant réciproquement suivant vos Moyens, mais en évitant tout excès et en n'incitant pas un Frère à manger ou à boire plus qu'il n'en a envie (...)". On venait en franc-maçonnerie pour expédier les affaires courantes de la Loge et l'on y entendait des interventions, des poèmes, des lectures diverses, des embryons de ce que nous appelons aujourd'hui des planches ou des morceaux d'architecture.

    J'aime ce tableau représentant la réception du poète écossais Robert Burns au sein de la loge Canongate Kilwinning n°2 en 1787. Il est exposé, paraît-il, au musée de la Grande Loge d'Ecosse à Edimbourg. Il s'agit d'une scène imaginaire car les historiens ont établi qu'elle n'a jamais eu lieu. Cependant, le plus important n'est pas là mais dans le comportement général des participants. On peut observer un certain relâchement qui évoque plus une arrière-salle de taverne où l'on mange, boit, fume et joue, qu'à une réunion de loge maçonnique telle qu'on peut la concevoir et la vivre aujourd'hui. D'ailleurs, il existe une autre version de ce tableau exposée cette fois aux Galeries Nationales d'Ecosse à Edimbourg (National Galleries Scotland) où le peintre a visiblement gommé cette impression de joyeux désordre.

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    Je ne sais pas si ces deux versions sont l'oeuvre du F∴ William Stewart Watson et si elles ont été peintes toutes les deux en 1846. En tout cas, si j'ai trouvé facilement des informations sur les origines du tableau exposé aux Galeries Nationales d'Ecosse, je n'ai pas trouvé en revanche d'informations précises sur le tableau exposé au musée de la G∴L∴ d'Ecosse. Et rien sur les différences manifestes entre les deux tableaux (j'ai sans doute mal cherché). J'ai toutefois l'impression que l'on confond les deux versions.