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  • Alberto Bachelet Martinez ou le désir de liberté et de justice

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    bachelet.jpgQuelques mots sur le frère Alberto Bachelet Martinez (1923-1974), général de brigade de l'armée de l'air chilienne, décédé dans une prison de Santiago où il avait subi la torture comme tous ses compagnons d'infortune. Dans sa cellule, ce proche du président Salvador Allende a appris son exclusion de la Grande Loge du Chili après vingt-huit ans d'appartenance. Bachelet a alors écrit une lettre au vénérable de sa loge en décembre 1973 :

    « Cette exclusion a été un arrachement douloureux (...) Vénérable Maître, ce qui m'est arrivé ces derniers mois n'était pas pour vous un mystère. Cependant, dans les moments les plus difficiles, aucun frère (...) n'a essayé de tendre la main au frère déchu et à sa famille. C'est de la lâcheté morale. Vous, Vénérable Maître, vous avez oublié les principes de fraternité et de solidarité avec ceux qui en ont besoin. »

    Et d'ajouter :

    « Vous avez eu à tuer le frère Bachelet, parce qu'il travaillait à côté du frère Allende, parce qu'il était fidèle comme un frère et un ami, parce qu'il était fidèle à la Constitution, parce qu'il était loyal envers le peuple, parce qu'il était juste et conforme à ses principes, les mêmes qui sont contenus dans les trois degrés de la Maçonnerie. »

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    Le 19 octobre 1973, le général Bachelet a écrit une lettre émouvante à son fils Alberto, aujourd'hui décédé, qui demeurait à l'époque en Australie. Bien qu'usé par les mauvais traitements, Bachelet a eu la force d'exprimer non seulement sa confiance en l'Homme mais aussi sa sidération devant la violence de ces militaires qu'il avait pourtant côtoyés durant toute sa carrière ou dont il avait participé à la formation.

    « Après une longue période, peut-être un millier d'années, c'est la première lettre que je t'écris. Dites mille ans, comme tu pourrais dire dix mille ou cent mille (...) Quand on a subi l'expérience de l'oppression, de la détention au secret pendant une longue période, quand on a essuyé des accusations infondées formulées par de vrais criminels, quand on a subi les trahisons de gens que l'on pensait être ses amis, alors on ne pense plus, mais on se dit que quelque chose ne va pas, que le monde est fou. Je suis cassé de l'intérieur, mais dans ces moments où je suis moralement disloqué, je n'ai jamais su haïr personne. J'ai toujours pensé que l'être humain est l'être le plus merveilleux de cette création et qu'il doit être respecté en tant que tel (...) »

    Le 11 mars 1974, la veille de sa mort, il a adressé ces quelques mots à Angela Jeria son épouse :

    « (...) Mon désir est de vous voir, d'être avec vous, de regarder dans le vide, l'horizon libre (...) l'homme cesse d'être un loup pour l'homme lorsque la liberté, l'égalité et la justice sociale deviennent des faits concrets (...) »

    Dans la nuit du 11 au 12 mars 1974, le général Bachelet a été extrait une nouvelle fois de sa cellule. Ses geôliers lui ont mis une cagoule sur la tête et l'ont contraint à rester debout sans bouger pendant des heures sous peine de recevoir une balle dans les jambes. Son coeur, déjà fragile, a fini par lâcher.

    Je ne voudrais pas que l'on croie que je veuille faire dans cette note le procès des frères de la Grande Loge du Chili. Certains ont été très courageux. D'autres pas. Certains ont peut-être été de belles crapules. Mais ce qui est sûr, c'est que la plupart d'entre eux ont pu sauver leur peau et maintenir au Chili les activités maçonniques dans un contexte difficile et incertain. D'autres frères, en revanche, n'ont pas eu d'autre choix que l'exil.

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    Non, j'aimerais que cette petite évocation du général Bachelet soit plutôt perçue comme une marque d'espoir et de confiance dans l'avenir. En effet, en 2013, la Grande Loge du Chili a courageusement reconnu que l'exclusion du général Bachelet de ses rangs avait été injuste et infondée. Elle l'a donc symboliquement réintégré en son sein en lui conférant à titre posthume le statut de membre honoraire.

    Le 18 octobre 2014, Mme Michelle Bachelet Jeria, présidente de la République du Chili, est d'ailleurs venue assister au convent de la Grande Loge du Chili au cours duquel un vibrant hommage a été rendu à son père, un peu plus de quarante ans après sa tragique disparition. Devant la Grande Loge assemblée, elle est ainsi revenue avec humour et tendresse sur les circonstances particulières qui avaient amené son père à entrer en maçonnerie en 1945 à l'âge de 22 ans :

    « Mon grand-père maternel fut un franc-maçon très actif. Quand mon père est allé demander la main de ma mère, mon grand-père maternel lui a alors dit, « écoute, entre d'abord en franc-maçonnerie, puis tu négocieras ». Et la vérité est que mon père fut non seulement très amoureux de ma mère mais aussi de la franc-maçonnerie, un lieu où il a fait toute sa vie, un endroit qu'il aimait, où il était très engagé et où il a développé sa personnalité (...) »

    augusto pinochet; franc-maçonnerie,chili,alberto bachelet,pardon,humanisme,souvenir,michelle bachelet,salvador allendeJe voudrais profiter de l'évocation du général Bachelet Martinez pour faire une mise au point sur le sinistre général Augusto Pinochet Ugarte dont l'appartenance maçonnique est souvent mise en exergue pour mieux souligner la tragédie du coup d'Etat du 11 septembre 1973 fomenté contre un autre maçon, le président Salvador Allende Gossens. Pourtant, la réalité est bien plus triviale. Certes, Pinochet a bien été initié au sein de la loge Victoria n°15, orient de San Bernardo, de la Grande Loge du Chili le 28 mai 1941 à l'âge de 25 ans, peut-être sur les recommandations d'Osvaldo Hiriart Corvalán son beau-père, mais son passage en loge a été anecdotique. Augusto Pinochet n'a pas dépassé le grade de compagnon. Sa loge l'a radié le 24 octobre 1942 parce qu'il ne payait pas sa cotisation et n'assistait jamais aux tenues. Autant dire que Pinochet n'a jamais rien compris à la franc-maçonnerie. Les valeurs maçonniques lui sont demeurées parfaitement étrangères. Il est donc parfaitement incongru de comparer le parcours maçonnique éclair de Pinochet aux trente-huit ans de maçonnerie active de Salvador Allende, fils et petit-fils de maçon valparaisien, ou aux vingt-huit ans de maçonnerie active d'Alberto Bachelet.
  • Adieu Humanisme !

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    Humanisme, Gaël Brustier, Alexandre Dorna, extrême, revuesSi vous avez aimé Marc Riglet, vous allez adorer Alexandre Dorna, coordinateur du dernier dossier de la revue Humanisme intitulé : « Les limites de l'extrême ». Pourtant, tout avait bien commencé. Un rapide parcours des articles laissait présager de belles choses. Et puis patatras ! La présentation du dossier faite par l'universitaire Alexandre Dorna a soudainement tout gâché. Voici ce qu'on peut lire en page 21 :

    « Le concept de populisme est détourné de son sens originel. En France, en quelques années, il est réservé à des idées des partis d'extrême droite. Il ne peut être alors utilisé par la gauche. Aussitôt, le populisme est déclaré comme un mode politique à droite, quasi fasciste. La classe politique, toutes tendances confondues, fait de la sécurité la clé de voûte de la lutte contre le terrorisme. Le ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve consacre une bonne partie de ses discours à l'autoritarisme sécuritaire. Le gouvernement « socialiste » de Hollande et Valls évoque les dérives conspirationnistes avec des incantations dont il faut se méfier. Ce tournant enveloppe la trahison de la gauche et du socialisme avec des promesses non tenues et des déclarations d'amour aux entreprises capitalistes. A cela s'ajoute la capitulation devant le grand capital sur l'autel des hauts-fourneaux de Florange et la fermeture d'Alstom. Et politiquement, l'ultime rupture avec le credo socialiste est là quand François Hollande, fait la proposition d'inscrire dans la Constitution « l'état d'urgence » ainsi que la déchéance de nationalité pour les binationaux, c'est à l'évidence la honte de trop. »

    Quoi que l'on pense de l'action du Président de la République et du Premier ministre actuels, comment ne pas s'interroger sur l'utilité d'un tel réquisitoire dans une revue maçonnique ? Je ne vois pas en quoi cela renforce les arguments du professeur Dorna qui donne plutôt l'impression d'user de sa casquette d'universitaire pour instrumentaliser Humanisme et se livrer à un mesquin règlement de compte politique. Ça me paraît d'autant plus incongru que nous sommes à quelques mois à peine de l'élection présidentielle. Alors j'ai cherché à en savoir plus sur l'auteur. Je me suis ainsi rendu compte que M. Alexandre Dorna n'est pas qu'un simple intellectuel. Il est aussi un homme politiquement engagé qui a siégé dans les instances du très révolutionnaire Parti Radical de Gauche (PRG) où l'on compte des personnages aussi considérables que M. Jean-Michel Baylet ou Mme Sylvie Pinel, candidate depuis peu à l'élection présidentielle.

    J'ai trouvé assez comique de lire sous la plume d'un ancien responsable du PRG que le gouvernement « socialiste » (les guillemets sont de l'auteur) se complaisait dans des incantations dont il fallait se méfier (lesquelles mon Dieu ?) ou, pis encore, dans l'autoritarisme sécuritaire comme si la France avait soudainement tourné le dos aux liberté publiques. Pourtant, que n'aurait-on pas entendu si l'exécutif n'avait pas réagi énergiquement après les attentats de 2015 ? N'est-il pas savoureux de voir un radical utiliser une terminologie fleurant le bon le marxisme-léninisme pour accuser le gouvernement socialiste d'avoir trahi la gauche, fait des déclarations d'amour aux entreprises capitalistes et capitulé devant le grand capital ? Les ouvriers de Florange, qui ont pu conserver leurs emplois malgré la fermeture des hauts-fourneaux, apprécieront sans doute les leçons indignées du professeur Dorna. Ce qui est sûr, c'est que si le gouvernement n'avait pas agi suite à la mobilisation des salariés d'Arcelor-Mittal, ces derniers auraient fait l'objet d'un licenciement économique. Et je ne prends pas de grands risques en disant qu'ils auraient pu attendre longtemps avant que M. Dorna leur trouve du boulot. Idem du site historique d'Alstom à Besançon dont l'avenir paraît s'éclaircir grâce aux pressions de l'Etat. Il me semble que l'on peut tout de même en faire crédit à l'exécutif sans être pour autant un béni oui-oui du gouvernement.

    Quant aux tergiversations de l'exécutif sur la déchéance de la nationalité et sur le projet avorté d'inscription de l'état d'urgence dans la Constitution, il faut évidemment les replacer dans le contexte de forte émotion qui avait alors submergé le pays. Le chef de l'Etat a probablement cru pouvoir lancer un signal fort à ce moment là, lui que les médias accusent quasi-quotidiennement d'indécision. Comment lui reprocher après coup d'avoir oeuvré en faveur de la sécurité intérieure et extérieure du pays ? Où est l'autoritarisme au juste ? J'observe que le Président de la République ne s'est pas entêté quand il a compris qu'il ne pourrait pas rassembler une majorité des 2/3 des sénateurs et de députés pour modifier la Constitution.

    Et que dire de cet autre jugement de valeur du professeur Dorna (cf. p.22) ?

    « Hollande, en médiocre apprenti psychologue, attribue l'avancée du populisme à « la peur » en faisant abstraction de la crise et des conditions matérielles de la réalité. »

    Cela revient donc à dire que le président de la République - désigné dédaigneusement par son seul patronyme - est déconnecté de la réalité. Je trouve caricatural d'affirmer que le Président de la République considère que le populisme ne résulte pas non plus des difficultés économiques et sociales ! Autant carrément le traiter de nigaud.

    Bref, vous l'aurez compris, les jugements de valeur du professeur Dorna m'ont prodigieusement agacé. C'est comme si, de mon côté, je reprochais à M. Alexandre Dorna, président de l'institut d'études radicales, et à ses amis politiques de se réclamer d'un courant de pensée qui a cru pouvoir se servir, il y a 25 ans, des ambitions débridées de M. Bernard Tapie pour s'extirper de la marginalité groupusculaire à laquelle la fin mouvementée de la troisième République l'avait inexorablement condamné.

    C'est comme si je reprochais également à M. Alexandre Dorna et à ses amis politiques d'avoir soutenu M. Jean-Pierre Chevènement en 2002, donc d'avoir contribué non seulement à la dispersion de l'électorat de gauche mais aussi à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle.

    C'est comme si je reprochais à M. Alexandre Dorna et ses amis politiques leur militantisme souverainiste, au sein du comité Valmy, contre la construction d'une Europe fédérale pourtant si nécessaire dans ce monde multipolaire composé de grands blocs. 

    Enfin, c'est comme si reprochais à M. Alexandre Dorna et à ses amis politiques d'avoir espéré en 2007 une renaissance du radicalisme autour de François Bayrou, pourtant catholique pratiquant. J'observe d'ailleurs qu'une partie de la fantomatique « Union des Républicains Radicaux»  est allée grossir les rangs de deux cabines téléphoniques (« Les Progressistes » et « La Gauche Moderne ») animées respectivement par deux individus - M. Eric Besson et M. Jean-Marie Bockel - qui ont cyniquement trahi leurs engagements et leur parti politique pour quémander et obtenir de MM. Sarkozy et Fillon un portefeuille ministériel. Est-ce que là on peut dire, pour reprendre les mots du professeur Dorna, que c'est à l'évidence « la honte de trop » ?

    Dans ces conditions, il est difficile de ne pas avoir la sensation désagréable que la revue Humanisme prend ses lecteurs pour des imbéciles en se présentant comme ouverte à tous les horizons intellectuels alors qu'elle exprime essentiellement, de numéro en numéro, les obsessions d'un courant républicain décliniste, laïciste, eurosceptique, méfiant envers la diversité culturelle qu'il réduit au communautarisme et au « politiquement correct », nostalgique de la grandeur d'une France fantasmée. Je me demande ce qui reste de maçonnique dans ce patchwork idéologique qui phagocyte quasiment toute la revue...

    Je voudrais aussi adresser une mention spéciale à l'article de M. Gaël Brustier qui affirme, sans rire, que M. Manuel Valls, « hybride de petit père Combes et de Paul Wolfowitz » se rapproche du néoconservatisme américain. Et d'accuser le « vallsisme » d'utiliser les mots de la République contre l'idéal républicain (p. 41) ! Quel dommage alors que son article partait bien ! Je me demande quelle peut bien être la valeur de cette étiquette de néoconservateur collée sur le dos du Premier ministre par quelqu'un qui, au cours des dix dernières années, a successivement émargé au RPR, au MDC et au PS. Désolé, mais je me méfie beaucoup des leçons de psychologie ou de philosophie politique dispensées par des girouettes.

    Un dernier mot sur Humanisme. En décembre, je dois normalement renouveler mon abonnement. Cependant je ne le ferai pas. Celles et ceux qui lisent régulièrement ce blog savent que je n'en partage pas la ligne éditoriale. En page 4, on peut lire cet avertissement écrit en tout petit :

    « Destinée à l'information, la revue Humanisme n'est pas un document officiel du Grand Orient de France. Ses articles n'engagent en aucune manière, directe ou indirecte, la responsabilité de cette association ni n'impliquent de reconnaissance officielle de sa part. Ils expriment l'opinion de leurs auteurs et non pas nécessairement celle du Grand Orient de France. »

    Dont acte. Mais alors pourquoi cette revue est-elle présentée comme celle des francs-maçons du Grand Orient de France ? Pourquoi le directeur de la publication est-il le Grand Maître du Grand Orient de France ? Pourquoi le Conseil de l'Ordre y délègue-t-il trois de ses membres ? Je veux croire que les projets d'article sont lus attentivement par le comité de rédaction mais je dois constater, hélas, que celui-ci a pris l'habitude d'en valider certains sans prendre la précaution d'en expurger les passages inutilement polémiques, agressifs et bêtes. C'est dommage car, quoi qu'on en dise, ces articles, une fois publiés, engagent malheureusement le Grand Orient, précisément à cause de la présence de quatre membres de son exécutif dans l'organigramme de la revue.

    C'est la raison pour laquelle je fais partie de ceux qui considèrent qu'il est grand temps de passer à autre chose. Mais comme je n'ai pas la force d'entraînement nécessaire pour convaincre le plus grand nombre de mes frères, parce que j'ai aussi mieux à faire que de me battre contre le conformisme d'appareil, je me contenterai d'un désabonnement. Je suis cependant convaincu qu'il faudrait que le Grand Orient de France coupe structurellement les ponts avec Humanisme et laisse cette revue militante vivre sa vie en dehors de lui. L'obédience pourrait ainsi jeter utilement les bases d'une publication authentiquement maçonnique, c'est-à-dire d'une publication qui parle réellement des loges et de ceux qui, concrètement, font vivre quotidiennement la franc-maçonnerie du Grand Orient de France en métropole, en outre-mer et à l'étranger. 

    On peut rêver. C'est bientôt Noël.

  • Humanisme n°312 - Ardentes Lumières

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    ardentes.jpgJ'ai lu le dernier dossier de la revue Humanisme consacré aux Lumières. Les articles sont majoritairement très intéressants et de qualité. On y apprend plein de choses. J'ai notamment bien apprécié le portrait de Paul-Louis Courier, ce pamphlétaire du dix-neuvième siècle que je ne connaissais pas. L'entretien avec Serge Deruette sur l'abbé Jean Meslier, cette étonnante figure de l'athéisme, est également très instructive. Cependant, je ne peux m'empêcher d'émettre des réserves sur l'orientation générale du dossier que j'ai trouvée intellectuellement malhonnête. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi.

    Il est de coutume de désigner le dix-huitième siècle sous l'expression de « Siècle des Lumières ». Cette expression (ou cette étiquette) obéit peut-être à un souci de classification propre aux historiens et aux enseignants. Mais à mon humble avis, elle ne rend pas compte de la complexité de ce siècle. Surtout elle accrédite implicitement l'idée fausse que les siècles précédents étaient nécessairement ténébreux et arriérés et que, tout d'un coup, la philosophie de Kant, les réflexions de Condorcet, les révolutions américaine et française, etc., auraient extirpé les hommes de l'obscurantisme, de la superstition et du fanatisme en les amenant à se servir de leur entendement et en les guidant sur les chemins émancipateurs du progrès. Heureusement que les hommes n'ont pas attendu Kant pour avoir le courage de se servir de leur raison ! 

    Je trouve donc que cette approche de l'histoire en général et de l'histoire des idées en particulier, est absurde. Chaque siècle en effet contient sa part d'ombre et de lumière. La Renaissance française, période d'effervescence artistique et intellectuelle, fut par exemple contemporaine des violentes et abominables guerres de religion. Progrès et régression ont toujours cheminé ensemble. N'oublions jamais que les progrès vertigineux accomplis au vingtième siècle n'ont pas empêché l'apparition des totalitarismes et des massacres de masse. Les princes n'ont pas non plus attendu le dix-huitième siècle pour se piquer de philosophie. Faut-il par exemple rappeler les controverses des auteurs latins sur la philosophie (sapienta) comme source d'inspiration politique (cf. Quintilien, L'institution oratoire ; Cicéron, Traité des devoirs ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même) ?

    Comprenons-nous bien. Ce qui me dérange, ce n'est évidemment pas que l'on veuille défendre l'héritage des encyclopédistes, des philosophes ou de la Révolution, mais que l'on passe sous silence le fait que le dix-huitième siècle fut aussi celui de l'intolérance (cette période débuta en France par la répression impitoyable des protestants en Cévennes), du fanatisme (pensons à Jean Calas ou au Chevalier de La Barre), des faits divers transformés en superstitions et en grandes peurs (pensons à La Bête du Gévaudan) et de la doctrine du despotisme éclairé. Ce qui me dérange, ce n'est pas que l'on veuille célébrer l'ardente Aufklärung (les Lumières) mais que l'on oublie les lueurs intérieures de la Verklärung (l'illuminisme) alors que la franc-maçonnerie a été pourtant au coeur de ces courants divergents. Certains rites maçonniques d'ailleurs portent l'empreinte de l'illuminisme. Je pense au RER notamment. Ce rite connaît d'ailleurs un certain regain d'activité en France, y compris au sein du Grand Orient où je connais quelques antireligieux de loge bleue qui fréquentent son ordre intérieur pour des raisons de cordons et de préséances et qui, pour cela, font preuve d'une plasticité intellectuelle à toute épreuve (plasticité, c'est plus gentil qu'incohérence, mais ça revient au même).

    Ce qui me dérange, on l'aura compris, ce n'est pas que l'on fasse l'éloge de la modernité et que l'on veuille donner un second souffle aux Lumières, mais c'est que la revue Humanisme n'ait pas donné la possibilité à d'autres contributeurs de défendre des points de vue différents afin que le dossier soit au final plus équilibré et permette au lecteur de se faire librement son opinion. J'aurais aimé par exemple que la revue Humanisme ouvre ses pages à un intellectuel se réclamant de la post-modernité. Ce n'était pas insurmontable je pense. Au lieu de ça, le lecteur a droit à un article polémique et surtout méprisant de Marc Riglet (le coordonnateur du dossier !) qui étrille pèle-mêle et sans nuances Foucault, Lévi-Strauss, Morin, Touraine, Rosanvallon, Maffesoli, etc. (excusez du peu), lesquels sont présentés comme réactionnaires, c'est-à-dire comme les héritiers ou les continuateurs des anti-modernes d'hier, voire comme des imposteurs (la référence au livre de Sokal et Bricmont en conclusion permet de le sous-entendre). Je le regrette car je me souviens pour ma part d'un temps - oh ! pas si lointain - où Humanisme avait suffisamment de largeur d'esprit pour s'entretenir avec Edgar Morin respectueusement (cf. Humanisme n°203, mars 1992, p. 11 et suivantes). Vingt-quatre ans plus tard, je constate que ce respect fait cruellement défaut et que la pensée de Morin est ramenée dans la revue Humanisme à une citation décontextualisée. Ainsi réduite, la pensée de Morin peut être facilement caricaturée et qualifiée grossièrement de logorrhée creuse sur le fond, pâteuse sur la forme. Et que dire de Michel Maffesoli que Marc Riglet qualifie imprudemment de sociologue entre guillemets ? Pourquoi tant d'agressivité ? Pour ma part, je n'avais jamais entendu parler de Marc Riglet ou en tout cas je n'avais jamais fait attention à lui avant de lire ce numéro d'Humanisme. C'est sans doute parce que je suis un plouc de province inculte. Cette lacune est désormais comblée.

    Il y a quelques temps, j'avais analysé sur ce blog ce qui m'apparaissait être un malaise au sein du Grand Orient. Ce malaise concernait le discours d'appareil relatif à la laïcité que la rue Cadet relaie volontiers dans les médias sans se soucier le moins du monde de la réalité du Grand Orient comme si tous les francs-maçons de l'obédience partageaient les mêmes opinions sur tous les sujets. Pourtant, cette réalité là est infiniment plus complexe que les discours officiels qu'il faut adopter pour espérer guigner des fonctions nationales au sein de l'obédience. Je pense que l'on peut maintenant englober dans ce malaise la manière dont la ligne éditoriale de la revue Humanisme est construite. Je ne pense pas que les polémiques, les dénigrements, les éditoriaux enflammés ou encore les dessins censés éclairer petitement l'actualité, servent la cause de la revue Humanisme auprès des loges du Grand Orient de France. J'ai plutôt tendance à penser que cette dérive finira par définitivement la marginaliser. 

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    Humanisme n°312, août 2016, 9 € en offre découverte, à commander chez Conform Edition.

  • Humanisme n°311. Réinstituer la République

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    humanisme2016.jpgLe numéro 311 d'Humanisme publie un dossier intitulé : « Réinstituer la République ». Sans point d'interrogation. Rien que ça. En toute modestie. Une affirmation donc. Comme les mots ont un sens, j'en ai logiquement déduit que la République avait disparu en France. N'allez pas cependant en déduire que tout est bon à jeter dans ce dossier. Je n'ai pas dit ça. Une chose est sûre en tout cas, c'est que vous y trouverez les mêmes litanies sur la jeunesse, sur le déclin de l'école, des institutions républicaines, de la laïcité, de l'orthographe, etc., que cette revue nous ressert obsessionnellement sur tous les tons depuis des décennies. C'est donc du réchauffé à peine réactualisé. Bref, il s'agit une nouvelle fois d'un numéro très « franco-français », mais du genre « petit pays, petit esprit » recroquevillé sur ses certitudes, nostalgique de sa grandeur passée et désireux de retrouver la République perdue, celle des grands hommes et des grands projets.

    Je voudrais citer cette perle du rédacteur en chef que je trouve très révélatrice de ce « déclinisme » ambiant :

    « Que la République était belle sous l'Empire, disaient les déçus de la Troisième du nom qui l'avaient imaginée si harmonieuse. Or les citoyens pourront-ils seulement dire que la République était belle sous la Cinquième agonisante ? »

    DSC_0250.JPGSi je comprends bien, ça revient à dire que les déçus de la Troisième République (on ne sait pas lesquels) étaient nostalgiques du temps où ils étaient pourchassés sous Napoléon III. Et le rédacteur en chef d'établir un parallèle osée et incongrue avec la Cinquième République « agonisante » (sic). Donc, la conclusion manquante à ce syllogisme, c'est que l'Empire ou la Cinquième République, c'est au fond pareil (même si quelques lignes plus haut le rédacteur en chef nous assure du contraire dans son éditorial ! « Certes nous n'étouffons pas sous l'Empire » Ouf ! Nous l'avons échappé belle...). La conclusion implicite, c'est que les républicains auront toujours le sentiment d'être des cocus de l'histoire (exilés dans leur tête à défaut d'être réellement proscrits), un peu à l'image de ces citoyens qui se sentent systématiquement trahis par les hommes politiques en général et le gouvernement actuel en particulier. En d'autres termes, on retrouve la posture de l'opposant stérile qui voit toujours le verre à moitié vide, qui ne se satisfait jamais de rien et se noie dans les « y a qu'à, faut que ». Vous pensez que j'exagère ? Je ne le crois pas. J'en veux pour preuve ces deux dessins, publiés à la page 21, dont on peut se demander s'ils ont bien leur place dans une revue maçonnique d'une obédience qui prétend respecter la liberté de conscience de ses membres !

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    Mais à ce compte là, pourquoi ne pas aller plus loin dans la provocation en poussant ce raisonnement jusqu'à l'absurde ? En effet, si la République n'est belle que lorsqu'elle n'est pas, pourquoi ne pas alors préconiser une bonne petite dictature en France afin d'inciter les déçus de la République à revoir leurs fondamentaux ? Pourquoi ne pas s'arrêter non plus de respirer afin de mieux percevoir l'importance de l'oxygène ?

    Bref, je trouve que la revue Humanisme distille un état d'esprit pessimiste et inquiétant. D'abord parce qu'elle invite le lecteur à regarder toujours en arrière comme si tout avait été mieux avant. Ce qui, bien évidemment, est stupide. Ensuite parce qu'elle semble totalement déconnectée du monde qu'elle a la prétention d'analyser. En effet, à lire la prose aigrie de la plupart des contributeurs, on finirait par oublier que notre pays est une démocratie, dont les institutions ne fonctionnent pas aussi mal qu'on le prétend, et qui respecte les libertés publiques. Sur les 193 Etats membres de l'ONU, notre pays fait partie de la soixante-dizaine d'Etats démocratiques de la planète. Ce n'est quand même pas mal, non ? En tout cas, il y a pire ailleurs...

    Quand on voit la situation politique et économique des trois quarts de la planète, quand on constate l'extraordinaire souffrance quotidienne d'une majorité d'êtres humains, je me dis que la France, bien arrimée à l'Union européenne, a beaucoup de chance. Les Français cèdent un peu trop souvent à cette facilité de riches qui consiste à se plaindre de tout tout le temps. Quand on est pauvre, réduit à l'extrême nudité du besoin, on ne pense pas. On n'a pas le temps de se plaindre. On survit.

    Si donc on faisait l'effort de temps en temps de regarder autre chose que son nombril, on pourrait alors relativiser sa situation ou, du moins, la remettre en perspective de façon intelligente et mesurée. Il ne s'agit pas d'occulter les problèmes bien sûr (ils existent et sont nombreux), mais d'éviter qu'ils nous aveuglent et nous empêchent égoïstement de regarder ce qui se passe autour de nous à une plus grande échelle.

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    Humanisme, n°311, mai 2016, prix public : 9 €. Pour connaître les conditions d’abonnement, cliquez sur le site de Conform Edition.