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histoire

  • Guénon le mystificateur

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    3725397149.jpgJe souhaiterais vous recommander la visite du site de Marc Labouret que j'ai découvert récemment et plus particulièrement la lecture de trois articles consacrés à René Guénon (cf. les liens en bas de la présente note).

    Dans l'article intitulé Guénon et la Franc-Maçonnerie, Marc Labouret écrit :

    « Fera-t-on le tri, dans les œuvres de Guénon relatives à la Franc-maçonnerie, entre les rares passages qui méritent peut-être le respect et le magma d’erreurs et de tromperies ? Il est plus expédient de négliger le tout. Son expérience réduite, sa documentation tronquée, le tissu d’erreurs qui constitue tout son discours sur la franc-maçonnerie, sur son histoire comme sur sa symbolique, le disqualifient complètement à ce sujet. »

    C'est vrai qu'un tel tri ne serait pas inutile. Des auteurs ont d'ailleurs commencé à le faire, comme Jean van Win par exemple, dont le livre, Contre Guénon, publié en 2010, est à avoir dans sa bibliothèque.

    Bref, Marc Labouret est parvenu à faire une petite synthèse élégante des incongruités du «guénonisme» qui exercent toujours un étrange magistère moral sur certains francs-maçons. Marc Labouret démonte les affirmations martelées obsessionnellement par le « pape de la tradition primordiale et de la transmission ininterrompue » en utilisant pour cela des comparaisons astucieuses et ironiques.

    « Guénon semble ignorer qu’un symbole prend sens parmi ceux qui l’entourent dans un même cadre cohérent. C’est aussi vrai des symboles maçonniques que des symboles hindous, musulmans ou jivaro. On peut trouver des parentés entre tout et n'importe quoi, c'est comme de dire qu'il y a chez les Beatles des notes qu'on a déjà entendues chez Bach. C'est à l'évidence une trace incontestable de la transmission initiatique. »

    Labouret souligne donc les connaissances approximatives de Guénon dans le domaine de la symbolique et de l'histoire. Il montre que le guénonisme, sous ses apparences inoffensives, est tout simplement une idéologie d'extrême droite, profondément réactionnaire et anti-moderne qui a su fédérer autour d'elle un noyau de dévots actifs.

    Je vous laisse découvrir ce site magnifiquement réalisé qui aborde évidemment plein d'autres sujets. Il est à mettre dans vos favoris.

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    Articles de Marc Labouret

    Avec ou sans Guénon (15 juillet 2017)

    Guénon et la Franc-Maçonnerie (31 juillet 2017)

    Guénon l'idéologue ou Philippulus le prophète (24 août 2017)

    Billets du blog 3,5,7 et plus

    René Guénon l'anti-moderne (19 octobre 2015)

    L'idéologie politique de René Guénon (21 octobre 2015)

    L'idéologie guénonienne appliquée à la franc-maçonnerie (1er décembre 2015)

    Critica Masonica. Extrême droite et ésotérisme (6 mars 2016)

  • Cyrille Bissette, « l'ardent missionnaire de l'union et de la liberté »

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    bissette.jpgUne délégation du Grand Orient de France et de la fédération française de l'Ordre maçonnique mixte international le Droit Humain s'est rendue au Panthéon, à Paris, pour rendre hommage au frère Victor Schoelcher (1804-1893) à l'occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. L'occasion, pour moi, de rendre hommage au frère Cyrille Charles Bissette (1795-1858), cet autre abolitionniste injustement oublié. 

    Ce personnage a pourtant joué un rôle majeur dans le combat contre l'esclavage. Il l'a d'ailleurs payé au prix fort dès 1823 lorsqu'il a été condamné à être marqué au fer rouge pour avoir diffusé des écrits séditieux en Martinique et notamment un petit livre intitulé De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises.

    Dans les années 1830, après s'être installé à Paris, Cyrille Bissette créa la « Société des hommes de couleur » et « Revue des Colonies, fers de lance du combat abolitionniste. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que Bissette fut à l’avant-garde du combat abolitionniste, bien avant Victor Schoelcher qui, lui, au tout départ de son engagement, était hostile à l’émancipation immédiate. Schoelcher considérait que les noirs et mulâtres n'étaient pas mûrs pour la liberté immédiate. Et de se référer au chaos politique en Haïti à l'appui de sa position (Haïti arracha son indépendance en 1804). Son opinion évoluera cependant relativement vite.

    Dans le tome 2 de Colonies étrangères et Haïti : résultats de l'émancipation anglaise (1843), Schoelcher dénonce en des termes vigoureux la passivité des citoyens haïtiens (p.213) :

    « Je veux montrer [au lecteur] l'île d'Haiti telle qu'elle est misérable, souffrante, avilie mais n'ignorant rien de son mal, aspirant à des temps meilleurs et ne s'abandonnant pas dans sa détresse, comme l'ont dit les partisans de l'esclavage, à l'insouciance d'un sauvage hébété. Plusieurs de ses enfants écoutent, épient les échos de la civilisation européenne en gémissant de la dégradation actuelle de leur patrie. Sur ce point on n'a rien à leur apprendre et ils marcheront avec rapidité vers un but de perfectionnement connu et bien fixé par eux, le jour où l'activité nationale ne sera plus volontairement étouffée par un gouvernement parricide. Toutefois, on a droit de leur faire un grave reproche, ils ne réagissent pas avec assez d'énergie contre le mal. Ils cèdent trop au milieu énervant dans lequel ils vivent. Ils protestent, mais ils restent passifs.

    L'initiative de l'éducation publique, sur la grande échelle ou elle devrait être, ne peut appartenir, nous le savons, qu'au pouvoir; mais, jusqu'à ce qu'il en vienne un qui agisse, n'est-ce pas aux hommes intelligents à le remplacer dans les limites du possible? La misère est immense, générale, et doit paralyser les hautes études, mais peut-elle interdire une charité toute spirituelle qui ne demande aucun sacrifice pécuniaire? Ceux-là qui voient où on les mène, s'épouvantent de l'immobilité de la nation, et eux-mêmes demeurent immobiles, comme s'ils ne pouvaient juger que les vices politiques et moraux de la masse sont les fruits de sa grossière ignorance. Ne devraient-ils pas se dévouer pour éclairer leurs frères, former sur toute la surface de la république des associations, à l'instar de celles d'Europe, pour l'instruction du peuple, travailler enfin à se perfectionner en commun ? Non, ils n'y songent pas, nul ici n'ose s'occuper directement de la chose publique. Ils ont trouvé des souscriptions pour satisfaire la passion des théâtres de société qui vient de s'emparer d'eux, et ils n'en trouvent pas pour fonder un journal quotidien (...) »

    Victor Schoelcher a même eu des propos peu indulgents au sujet des francs-maçons de l'île :

    « [Les Haïtiens] trouvent des fonds pour se bâtir des loges de francs-maçons, et ils n'en trouvent pas pour faire construire un hôpital aux lépreux qui traînent leurs incurables douleurs dans les rues, comme à la Martinique et à la Jamaïque! Pourquoi ne sort-il rien de cette franc-maçonnerie dont ils sont puérilement occupés ? Il n'est pas de petite ville qui ne possède sa loge. Les curés se font recevoir maçons, tout le monde est maçon mais la franc-maçonnerie haïtienne n'est point une association de frères qui veuillent travailler au bonheur commun, c'est une réunion d'hommes qui s'amusent à des simagrées bonnes pour les enfants, ou qui fraternisent dans de joyeux festins. On doit le dire, sans crainte de passer pour trop sévère, la jeunesse éclairée d'Haïti manque à ses devoirs. Elle aussi elle a été atteinte du grand mal, elle est frappée d'inaction. On ne lui voit pas cette ardeur généreuse, cet actif besoin de se dévouer, qui ennoblissent les âmes encore pures de l'égoïsme de l'expérience. Elle ne tend pas la main au peuple, elle ne rend pas aux pauvres ce que le hasard de la naissance lui a donné à elle-même, elle ne s'utilise pas, et tout son patriotisme consiste à être bien fermement décidé à mourir plutôt que de souffrir le joug de quelqu'étranger que ce soit. C'est du patriotisme expectant (...) Il est temps, il est temps d'effacer la honte d'Haïti. »

    cyrille bissette,victor schoelcher,esclavage,franc-maçonnerie,antilles,politiques,histoireLes deux tomes de ce livre, précédés de l'ouvrage Des Colonies françaises (1842), ont suscité la vive réprobation de Bissette qui sait parfaitement que la république haïtienne est obligée, depuis 1825, de payer de très lourds dédommagements à la France suite à l'expulsion des propriétaires de plantations. Dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher intitulé : Des colonies françaises (1843), puis dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher sur Haïti (1844), Cyrille Bissette étrille les prétentions de Victor Schoelcher qu'il accuse de ne rien connaître de l'histoire des Antilles en général et d'Haïti en particulier. Bissette s'étonne ainsi que Schoelcher tente maladroitement de se référer à des rapports de force politique inexistants depuis l'indépendance haïtienne. Et de rappeler qu'il n'existe en Haïti ni parti noir ni faction jaune (parti mulâtre) mais des citoyens haïtiens libres et égaux. Dès la première page de sa première réfutation, Bissette donne le ton :

    « Il semblera étrange qu'un homme de race noire qui réclame l'abolition de l'esclavage, qui s'est voué au triomphe de cette sainte cause, vienne réfuter le livre d'un homme qui demande comme lui l'abolition de l'esclavage. Mais le livre même de M. Schœlcher explique cette apparente contradiction. Plus un homme se dit votre ami, plus sa voix acquiert d'autorité lorsqu'il accuse ceux qu'il prétend défendre : telle est la position que s'est faite M. Schœlcher , et voilà pourquoi j'ai entrepris de réfuter son livre. Ce n'est pas, bien entendu, le principe de l'abolition que j'attaque dans ce livre. Ce que je réfute ce sont les erreurs dans lesquelles l'auteur s'est complu en signalant comme amis des noirs, ceux-là même qui se sont montrés leurs plus grands ennemis ; la critique injuste qu'il a faite de la conduite des mulâtres envers les noirs ; son appréciation malveillante de leurs principes et de leur moralité ; enfin, la mauvaise tendance de ce livre fait pour diviser les noirs et les mulâtres.»

    Pour Bissette, Schoelcher fait en réalité étalage de ses préjugés de petit européen donneur de leçons, à la fois paternaliste et méprisant. L'abolitionnisme de Schoelcher lui apparaît comme une manoeuvre politique destinée à exciter les rivalités entre mulâtres et noirs pour le plus grand bénéfice des colons. Cyrille Bissette écrit (p. 83) :

    « Alors les noirs, devenus libres, liront-ils le livre de M. Schoelcher ? Ils y trouveront écrit en toutes lettres ce discours des blancs. Habilement excités par les colons appuyés du libre de M. Schoelcher, les noirs se sépareront-ils des mulâtres, et le règne des blancs continuera-t-il, même après l'abolition de l'esclavage. Ceux qui ne connaissent pas les colonies et qui ne voient qu'un côté de la question, trouvent que le livre de M. Schoelcher est de nature à faire du bien. Nous plaignons leur imprévoyance. Pour nous, l'avenir nous préoccupe bien plus que le présent, et tous ceux qui connaissent comme nous les colonies françaises, les rivalités des deux castes blanches et de couleur, condamnent avec nous le livre de M. Schoelcher comme une oeuvre de discorde dans l'avenir. Telle est la portée de ce livre, que les colons n'ont pas critiqué et qu'ils se garderont bien de critiquer, parce que à leurs yeux aujourd'hui l'abolition de l'esclavage n'est plus une question, et, comme de deux maux il faut choisir le moindre, ils acceptent l'abolition de l'esclavage avec le livre de M. Schoelcher, de M. Schoelcher qui veut l'abolition de l'esclavage, qu'ils ne veulent pas eux colons, mais qui leur assure plus tard un moyen d'influence qu'ils sauront employer pour maintenir leur domination.»

    Bissette ne dit mot sur les jugements de Schoelcher à l'égard de la franc-maçonnerie. Ce silence est-il volontaire ? Nul ne le sait. Il est toutefois possible que Bissette n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Schoelcher comme Schoelcher n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Bissette. Et puis la franc-maçonnerie n'était pas au centre de leurs divergences. J'ai néanmoins la faiblesse de penser que Bissette n'a pas jugé opportun de discuter ce point là. La prose de Schoelcher se suffit à elle-même. Elle montre que Schoelcher, en réalité, n'a jamais rien compris à la franc-maçonnerie et qu'il y est entré essentiellement pour des raisons politiques via la Charbonnerie et les associations républicaines hostiles au retour des Bourbons. Il a été initié au sein de la loge Les Amis de la Vérité qui était à l'époque un atelier très fortement politisé, pour ne pas dire ouvertement révolutionnaire (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie au XIXe siècle, Tome 1, éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 136 et suivantes).

    En tout cas, Schoelcher semble ne manifester aucun intérêt particulier pour les rites et usages maçonniques qu'il réduit à des « simagrées bonnes pour des enfants » même si son propos vise ici expressément la franc-maçonnerie haïtienne. Il ne paraît pas non plus accorder le moindre crédit aux tenues à l'issue desquelles on fraternise « dans de joyeux festins ». Schoelcher a d'ailleurs cessé toute activité maçonnique en 1844 lorsqu'il a été expéditivement radié par la chambre symbolique du Grand Orient de France - oui, radié ! - en compagnie de dix-sept autres frères de la loge parisienne La Clémente Amitié pour s'être opposé à la révision des statuts généraux de l'obédience et avoir soutenu le Vénérable Bègue-Clavel (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 230)... 

    Cyrille Bissette, au contraire, était un franc-maçon accompli. Initié le 4 juillet 1828 au sein de la loge Les Trinosophes à l'orient de Paris (Grand Orient de France), l'une des plus brillantes de l'époque (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 118), il a atteint le trentième degré du rite écossais ancien et accepté. Il a également fréquenté tout au long de sa vie divers ateliers tant en métropole que dans les Antilles sans avoir cherché pour autant à jouer un rôle maçonnique de premier plan. Enfin il semble être resté franc-maçon jusqu'à son passage à l'orient éternel.

    On connaît la suite. Le 27 avril 1848, un décret a aboli l'esclavage dans les colonies. Victor Schoelcher a présidé la commission chargée de son élaboration. Son travail est incontestable mais il n'aurait pu aboutir sans le soutien du gouvernement provisoire où siégeaient plusieurs francs-maçons aujourd'hui bien oubliés : Adolphe Crémieux, Louis-Antoine Garnier-Pagès, Alexandre Ledru-Rollin ou encore Ferdinand Flocon (Louis Blanc, lui, sera initié plus tard, en exil, en 1854). Cependant, en Martinique, c'est bien une rébellion  qui a mis un terme à l'esclavage. Le décret d'abolition devait entrer en vigueur dans les deux mois de sa promulgation. Or, lassés d'attendre, les citoyens de la ville de Saint-Pierre se sont soulevés. Le gouverneur de la Martinique a alors proclamé l'abolition immédiate de l'esclavage le 23 mai 1848 pour éviter un bain de sang.

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    L'abolition officielle de l'esclavage n'a pas pour autant dissuadé Cyrille Bissette de poursuivre son combat politique. Les divergences avec Schoelcher étaient profondes. La mise en oeuvre du décret a été très laborieuse à cause notamment de la résistance des propriétaires de plantations. En mars 1849, Cyrille Bissette a présenté sa candidature aux élections législatives. Il a mené une campagne de terrain et s'est adressé à toutes les composantes de la population martiniquaise. Il est parvenu à faire un joli coup en obtenant le ralliement d'Auguste Pécoul, un représentant des békés (descendants de colons) qui a accepté de devenir son colistier. Bissette, soutenu par les blancs, les mulâtres et les noirs, a été largement élu député de la Martinique en juin 1849 face à Victor Schoelcher. Ce dernier a été néanmoins élu député de la Guadeloupe (sous la deuxième République, on pouvait se présenter à la députation dans plusieurs circonscriptions en même temps).

    Il faut dire également que Cyrille Bissette avait été soutenu par les loges martiniquaises qu'il a pris soin de visiter lors de la campagne électorale. On retrouve ainsi sa trace, en mars 1849,  lors du banquet qui a fait suite à l'installation de la loge L'Union n°115 à l'orient de Saint-Pierre (Martinique, Suprême Conseil de France). Une santé a été portée « au très cher et très respectable frère Bissette, chevalier kadosh, au martyr de la liberté, à l'ardent missionnaire de l'Union et de la Liberté. »

    Comment se fait-il que Cyrille Bissette soit tombé dans l'oubli ?

    Il y a plusieurs hypothèses. Aucune n'est véritablement crédible. La plus sérieuse postule que Cyrille Bissette aurait été en quelque sorte disqualifié par l'historiographie républicaine à cause de son ralliement au second Empire. Ça parait très excessif. Certes, la mère de Bissette était la soeur adultérine de l'impératrice Joséphine de Beauharnais mais l'infidélité du grand-père naturel de Bissette n'a certainement pas contribué à forger une proximité familiale avec le clan Bonaparte. D'ailleurs Bonaparte n'a-t-il pas rétabli l'esclavage aboli sous la Révolution française ? Qui plus est, Cyrille Bissette s'est retiré de la vie publique immédiatement après le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Si Bissette n'est pas devenu un proscrit, comme Schoelcher, Hugo, Ledru-Rollin et d'autres, il n'a pas été non plus un courtisan de Louis-Napoléon. Il s'est éteint, dans l'anonymat, le 22 janvier 1858.

  • Du rassemblement au Père Lachaise

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    ob_842f51_ob-62585d-godf-1er-mai.jpgLa « traditionnelle » manifestation du Père Lachaise étant annoncée sur de nombreux blogs maçonniques, je vais donc en profiter pour rappeler quelques notes écrites sur le sujet.

    Cette manifestation, il faut le redire, repose sur une lecture romantique de la Commune de Paris. Elle entretient une mythologie, de nature essentiellement politique, destinée à faire croire que la franc-maçonnerie tout entière aurait soutenu les insurgés. Ce qui est évidemment faux.

    La Commune de Paris était à l'origine un mouvement communal qui réclamait pour la Capitale un statut similaire aux autres communes françaises, notamment le droit pour les parisiens de pouvoir élire librement un conseil municipal. Puis, elle est devenue très vite un mouvement patriotique de refus de la défaite face à la Prusse avant d'être subvertie par des éléments révolutionnaires d'extrême gauche qui l'ont entraînée dans une impasse politique à l'issue tragique.

     

  • Nerval, Dumas, Gautier et les autres

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    alexandre dumas,gérard de nerval,isidore taylor,joseph boulmier,alexandre massolTrente janvier 1855, par une froide journée, Gérard de Nerval est conduit au cimetière par ses amis et la foule de ses admirateurs. Comme le relève le poète Joseph Boulmier dans la nécrologie publiée dans Le Franc-Maçon, la revue de François Dechevaux-Dumesnil (Le Franc-Maçon, 1855, p.64-66) :

    « L’art, la littérature, l’amitié, avaient été fidèles au rendez-vous funèbre. Illustres et inconnus suivaient pêle-mêle le convoi ; car tous aimaient, admiraient, pleuraient ce noble et bon Gérard, qui disait il y a quelques jours : Mon père, digne vieillard, âgé de quatre-vingt-huit ans, n’a conservé d’amour, de foi et d’enthousiasme que pour la Franc-Maçonnerie. Interprète de la douleur commune, M. Francis Wey a prononcé sur la tombe du mort un simple et touchant discours, que le devoir des grands journaux était de reproduire ; ce qu’ils n’ont pas fait. Louis Jourdan a eu plus de mémoire ; il a parlé du poète et de son enterrement. Nous y avons vu Louis Jourdan, Labédollière, Achille Jubinal et Théophile Gautier, dont l’admirable feuilleton attira la foule des bons cœurs à la Morgue, à Notre-Dame, et au cimetière du Père-Lachaise (...) »

    Et Boulmier de préciser un peu plus loin :

    « Dechevaux-Dumesnil, nous faisait remarquer dans cette légion d’élite, dans ce monde de l’intelligence universelle, les frères Taylor, Alexandre Dumas, Cari Elshoëct, Louis Ulbacli, Ernest Legouvé, Fiorentino, Paul Bocage, Auguste Maquet, le bibliophile Jacob et l’auteur d’un nouveau livre, les Ressuscites, Henri Delaage, Auguste Luchet, Schœffer, Allyre Bureau, Nadar, Vallon, et vingt autres. Quelques femmes, nous disait-il, prient, et elles seules, avec un bien petit nombre d’hommes, ont l’air triste et grave. Néanmoins, ajoutait notre ami, parmi ce monde qui tient un peu de l’étudiant par la mise et la tenue excentriques, le baron Taylor était grave et digne, Henri Delaage profondément ému , et jusqu’au bord de la fosse Théophile Gautier a eu les yeux noyés de larmes. »

    Inévitablement ce genre de témoignage alimente les spéculations sur l'appartenance maçonnique des protagonistes. Depuis la remarquable étude de Georges-Henri Luquet, qui semble toujours faire autorité, il est communément admis que Gérard de Nerval n'a jamais été initié (G.-H.Luquet, Gérard de Nerval et la Franc-Maçonnerie, Mercure de France, 1er mai 1955, p. 77 et suivantes). Luquet indique :

    « Il est normal que chez un romancier l'imagination tienne une place plus ou moins importante, même lorsqu'il parle de lui. Mais elle a pris chez Gérard à divers moment un caractère nettement pathologique. Il sera donc instructif de mettre en parallèle chronologique ses déclarations sur sa qualité de franc-maçon et ses périodes de folie. »

    De cette mise en parallèle érudite, Luquet en conclut que les contradictions et les incohérences de Gérard de Nerval ne permettent pas d'établir l'appartenance maçonnique de l'écrivain bien que celui-ci fût effectivement fils de franc-maçon. Luquet montre aussi que les écrits maçonniques de Nerval résultent d'emprunts plus ou moins bien digérés d'ouvrages du dix-huitième siècle, spécialement du type adonhiramite. Autre argument, que Luquet ne mentionne pas curieusement alors qu'il paraît bien plus décisif qu'une étude approfondie de la correspondance de l'écrivain, est qu'il n'existe aucune preuve établissant l'initiation de Gérard de Nerval.

    On est peu ou prou confronté au même problème pour Alexandre Dumas. Joseph Boulmier affirme la qualité maçonnique de l'auteur (officiel) des Trois Mousquetaires en se référant à la seule remarque de son rédacteur en chef. Ce qui, reconnaissons-le, est un peu court. Là non plus, il n'existe aucun document établissant avec certitude l'initiation de Dumas si ce n'est l'affirmation de l'historien Giuseppe Leti selon laquelle Dumas aurait été initié un petit peu plus tard au sein de la loge napolitaine Fede Italica en 1862 en compagnie de Pantaleo, l'aumonier de Garibadi, et du juriste Luigi Zuppetta (G. Leti, Carboneria e massoneria nel Risorgimento italiano : saggio di critica storica, 1925, rééd. A. Forni, 1966, p. 249). Il est un fait que cette loge a bel et bien existé. Elle a été fondée le 18 août 1861 et a été démolie le 23 juillet 1877 par le Grand Orient d'Italie (cf. C. Miccinelli et C. Animato, Il conte di Montecristo, favola alchemica e massonica vendetta, ediz. Mediterranee, Roma, 1991, p.40).

    Le chercheur est donc placé face à des dates incohérentes et des témoignages suspects. Ainsi Théophile Gautier a été déclaré maçon sur les seules affirmations des historiens André Lebey et Eugen Lennhoff (cf. Daniel Ligou, Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, Paris, 1991) sans que des éléments objectifs, tels que des diplômes maçonniques ou des procès-verbaux de tenues, puissent l'attester avec certitude.

    Mais attention ! Le XIXe siècle recèle d'innombrables pièges. La vie maçonnique de l'époque ne s'embarrassait guère de formalités administratives même si elles n'étaient pas absentes. Il était en effet relativement facile pour un homme, même jouissant d'une certaine notoriété, d'être initié à la franc-maçonnerie dans une relative confidentialité. Nous parlons de Nerval, Dumas, Gautier et d'autres parce qu'ils sont aujourd'hui des monuments de la littérature française alors que leurs contemporains ne savaient évidemment pas si la postérité retiendrait leurs noms. Ils étaient au fond comme tous les anonymes ayant travaillé la pierre brute, c'est-à-dire tributaires du soin fort variable accordé par les loges à la conservation de leurs archives.

    Il faut donc se méfier de ces époques lointaines. On a peut-être le tort de les considérer avec nos yeux de francs-maçons du XXIe siècle aux itinéraires bien balisés par les formulaires obédientiels, les diplômes ou les cartes d'identité. Souvenons-nous ainsi d'Alexandre Massol - ou Marie-Alexandre pour citer son prénom complet - dont l'initiation avait été mise en doute de son vivant parce qu'il avait été dans l'incapacité d'en apporter les preuves matérielles. Et que dire alors de Joseph Boulmier - Joseph-Désiré de son vrai prénom - celui qui a rendu compte de l'enterrement de Gérard de Nerval le 30 janvier 1855 ? Si ce poète a laissé quelques traces aujourd'hui oubliées (cf. Emile Meulien, Histoire de la ville et du canton de Tournus, éd. Miège, Tournus, 1892, p.233), s'il lui est arrivé de voir dans l'Union des Poètes, dont il était devenu sociétaire en 1857, une « impérissable franc-maçonnerie de l'imagination » (cf. Bulletin de l'Union des Poètes, n°34 et 35, 1857, p.84), on ne sait rien en revanche de sa vie maçonnique. Même le quotidien Le XIXe siècle, pourtant ordinairement bavard sur la vie maçonnique de son temps, n'a fait qu'une allusion timide au décès de Boulmier pour uniquement révéler qu'il avait inspiré à Jules Vallès, un autre franc-maçon, le personnage de Boulimier dans sa trilogie Jacques Vingtras (cf. Le XIXe siècle, édition du 30 mars 1885). Peut-on en conclure que Boulmier ne fut pas maçon, lui qui a pourtant écrit pour la revue de Dechevaux-Dumesnil ?

    Le 30 janvier 1855, de « vrais-faux maçons », accompagnés de frères dont la qualité ne fait aucun doute, se sont donc recueillis, au cimetière parisien du Père Lachaise, autour d'une fosse où a été ensevelie la dépouille d'un hypothétique enfant d'Hiram. Tous réunis par l'art, la littérature et l'amitié.