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histoire

  • 1717 et la « stratégie Steve Jobs »

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    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommersL'année 2017 s'achève bientôt et avec elle, les commémorations du tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Ce tricentenaire a notamment été marqué, on le sait, par une remise en cause de ses fondements même puisque l'historiographie maçonnique anglo-saxonne a connu de nouveaux développements annoncés par Roger Dachez en octobre 2016. Je m'étais permis d'ailleurs d'en relativiser la portée

    La dernière livraison des Chroniques d'Histoire Maçonnique fait justement le point sur ces nouveaux développements. Cécile Révauger a ainsi consacré une contribution aux travaux de recherches d'Andrew Prescott et de Susan Mitchell Sommers. Ces travaux sont fondés d'une part, sur une étude attentive des mémoires de William Stukeley et d'autre part, sur une analyse d'un manuscrit appartenant aux archives privés de la loge Antiquity n°2 à l'orient de Londres (cf. « L'émergence de la Grande Loge d'Angleterre », Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°80, été automne 2017, pp. 19 et suivantes). Il ressort de cette contribution que la Grande Loge d'Angleterre, selon Prescott et Sommers, n'aurait pas vu le jour au cours de l'année 1717 mais en 1721. Le pasteur James Anderson aurait modifié la datation dans l'édition des Constitutions de 1738 probablement à la demande de la Grande Loge d'Angleterre. Cette falsification des dates aurait permis à plusieurs de ses membres (Anthony Sayer notamment) de demander une aide financière et à la Grande Loge d'Angleterre de revendiquer une ancienneté plus grande que les Grandes Loges d'Ecosse et d'Irlande. 

    Je n'ai pour ma part rien relevé de décisif dans la fort intéressante contribution de Révauger qui puisse invalider avec certitude d'une part, la réunion de quatre loges londoniennes, en 1716, à l'Auberge du Pommier (Apple Tree Tavern) et leur décision de se constituer en Grande Loge pro tempore (pour un temps limité) ; et d'autre part, leur réunion, un an plus tard, le 24 juin 1717, à l'auberge l'Oie et le Grill (At the Groose and the Gridiron) pour pérenniser ladite Grande Loge et porter Anthony Sayer à sa tête. Cécile Révauger signale à cet égard que Prescott et Sommers ne sont pas parvenus à identifier précisément l'auberge The Apple Tree et qu'en l'absence de toute documentation à son sujet, ils doutent de son existence même (cf « L'émergence de la Grande Loge... », op.cit., p.24). Est-ce si étonnant de se heurter à de telles difficultés de localisation alors que le centre de Londres a été entièrement détruit en 1666 et qu'en Angleterre, noblesse et gentry, ont ensemble refusé tout document fiscal cadastral ? Le mot « cadastre », emprunté au français, n’est d'ailleurs apparu qu’en 1804 dans l’Oxford English Dictionary. (cf. Mireille Touzery, « Cadastres en Europe à l'époque moderne. Modèles continentaux et absence en Angleterre », in De l'estime au cadastre en Europe - L'époque moderne, actes colloque des 4 et 5 décembre 2003, IGPDE, 2007). En France, l’histoire du cadastre est liée au renforcement de l’État face aux volontés contraires des conservateurs et des citoyens-propriétaires. La Grande-Bretagne, au contraire, n’a pas voulu se doter de cet instrument qu'Adam Smith estimait, en 1776, plus nuisible qu’utile au contribuable (cf. Adam Smith, La Richesse des Nations, Livre V, Chapitre 2). Quant aux fonds de commerce, aux noms commerciaux, ils ont toujours été extrêmement changeants. Les registres du commerce n'existaient pas, rendant quasiment impossible toute traçabilité.

    Il n'est pas non plus a priori anormal de constater l'absence de documents d'époque confirmant cette période de gestation (1716-1721). Après tout, cette communauté maçonnique embryonnaire de quelques dizaines d'individus a fort bien pu passer inaperçue à Londres pendant quatre à six ans et pratiquer une tradition essentiellement orale dans le but de protéger les secrets de la franc-maçonnerie jusqu'à ce que la Grande Loge décide finalement de s'extérioriser en organisant, chaque année, deux processions maçonniques publiques à partir de 1721 et d'édicter les minutes de ses travaux à partir de  1723. Considérons les serments au grade d'apprenti tels qu'ils sont repris dans la plupart des rites. Peut-on véritablement s'étonner de cette absence d'archives ou de sources documentaires quand le nouvel entré en loge promet ou jure de ne rien graver, buriner, tracer ou sculpter ?

    Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut aussi supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Ces contemporains auraient sans doute également dénoncé la supercherie d'Anthony Sayer si celui-ci avait effectivement usurpé le titre de premier Grand Maître de la Grande Loge et revendiqué une fausse ancienneté d'appartenance dans le simple but d'obtenir une aide financière de l'obédience. La vénalité présumée de Sayer me paraît aussi grotesque que celle que l'on prête à Anderson. Elle semble s'inscrire dans une volonté d'amoindrissement du rôle respectif de ces deux personnages. En présentant Sayer et Anderson comme des hommes intéressés ou aux ordres, on jette implicitement le discrédit sur les conditions de fondation de la franc-maçonnerie spéculative dite des modernes et on conforte a posteriori une histoire au service de la maçonnerie spéculative dite des anciens attachée au théisme, c'est-à-dire à la révélation divine gravée dans le marbre des landmarks. Enfin, j'ai l'impression que les historiens, obnubilés par ces problèmes de dates et d'absence de sources documentaires, ont fini par perdre de vue ce qu'Anderson a dit du 24 juin 1717. Et qu'a-t-il dit ? Que les frères francs-maçons décidèrent ce jour là de choisir un Grand Maître parmi eux jusqu'à ce qu'il aient l'honneur d'avoir un frère noble à leur tête, c'est-à-dire jusqu'à ce que la jeune Grande Loge puisse se trouver un protecteur et espérer ainsi pérenniser ses activités. Ils trouvèrent ce frère noble dans la personne du duc John de Montagu, quatre ans plus tard, après avoir eu, comme Grands Maîtres, les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers et à nouveau George Payne. D'où l'éclat particulier de la reconnaissance de Montagu par la Grande Loge le 24 juin 1721, événement semble-t-il relaté par la presse londonienne de l'époque.

    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommersJe n'aborderai pas ici toutes les querelles dynastiques entre jacobites, stuartistes et hanovriens, non que j'en conteste la prégnance ou les influences sur les premières décennies de la jeune maçonnerie anglaise mais plutôt parce que mes connaissances, sur ce point, sont assez limitées et que je n'ai jamais vraiment eu le goût de m'y aventurer. Il faut dire qu'il est si facile de s'y perdre ! Je pense néanmoins qu'on leur accorde ordinairement trop de place. J'ai sans doute grand tort de le penser. Je voudrais simplement apporter un tempérament à l'analyse de Cécile Révauger lorsqu'elle semble réduire l'article deux des Constitutions d'Anderson à une condamnation implicite des notions tory d'obéissance passive au Souverain (cf. « L'émergence de la Grande Loge... », op. cit., pp. 27 et 28). En effet, je ne pense pas qu'il faille y voir une adhésion aux thèses de John Locke contenues dans son deuxième traité de gouvernement selon lesquelles le peuple a le droit de se rebeller contre le Souverain si celui-ci s'est placé dans un état de guerre contre lui en violant le contrat par lequel il s'est engagé à respecter son droit fondamental à la liberté et à la propriété. Car ce que le protestant John Locke avait défendu en 1690, l'anglican Thomas Hobbes l'avait déjà exposé en 1642 dans son ouvrage Le Citoyen (De Cive). En effet, Hobbes, qui passe abusivement pour le théoricien du despotisme, probablement à cause d'une lecture superficielle du Leviathan (1651), est en réalité le théoricien de la vie du citoyen obéissant aux lois faites pour assurer sa protection. Le citoyen a des droits et des devoirs que le Souverain, arbitre et garant, est à même d'apprécier et de faire respecter. Thomas Hobbes a été l'un des premiers à défendre l'idée que le Souverain ne peut obliger le citoyen à faire quelque chose qui compromettrait son existence sous peine d'aller au-delà de ses pouvoirs et de ses devoirs. Le contrat social a été établi pour que les hommes puissent vivre en paix. Le citoyen dispose donc du droit inaliénable de défendre sa vie et de résister, même contre le Souverain, si ce dernier veut la mettre en danger. A certains égards, Hobbes a fondé un droit de résistance et presque un droit de rébellion pour peu que le Souverain veuille imposer au citoyen de risquer sa vie quand ce dernier ne l'admet pas. Il faut rappeler que Thomas Hobbes avait pourtant défendu le roi Charles Ier contre les prétentions du Parlement au début des années 1640 et qu'il fut contraint de s'exiler onze ans en France à cause de cela. 

    Bref, le magistère que l'oeuvre de Hobbes a exercé sur la politique outre-Manche a sans doute été bien plus important et décisif que celui de Locke car Hobbes fut celui qui pensa résoudre les querelles religieuses en attribuant dans la personne du Souverain des prérogatives temporelles et spirituelles (cf. la gravure du frontispice du Leviathan ci-dessus où le Souverain au corps constitué d'individus formant les intérêts particuliers, tient dans une main l'épée et dans l'autre la crosse épiscopale). Il n'est pas inutile de rappeler que la reine d'Angleterre est toujours à l'heure actuelle chef de l'Etat et chef de l'église d'Angleterre et que la Grande Loge Unie d'Angleterre, elle-même, a toujours eu des relations privilégiées avec l'église d'Angleterre bien que celles-ci se soient distendues depuis une trentaine d'années.

    Les travaux de Prescott et Sommers marquent probablement une nouvelle étape de la compréhension des origines de la franc-maçonnerie en Angleterre. Je rejoins cependant Révauger quand elle dit que les thèses de Prescott et Sommers ne font que confirmer l'intuition de plusieurs historiens qui, contrairement à eux, n'étaient pas parvenus à réunir des preuves à l'appui de leurs travaux. Sur le fond, on peut se demander si cela change grand-chose. Les doutes se cristallisent en effet sur une petite période de quatre à six ans. J'ai donc un peu l'impression que l'on a cédé, en ce tricentenaire de la franc-maçonnerie, à la stratégie de feu Steve Jobs, le génial fondateur d'Apple et as mondialement reconnu du marketing, pour qui un détail ou une petite fonction supplémentaire d'un Iphone ou d'un Ipad devenait soudainement « révolutionnaire ». Cet habile procédé, qui donnait une large place à la révélation sensationnelle, devait susciter chez le consommateur un désir irrésistible de se le procurer (à des tarifs, eux, bien moins révolutionnaires). Avec les thèses de Prescott et Sommers, je trouve qu'on est peu dans la même stratégie. Des détails, certes importants j'en conviens, mais des détails tout de même, sont soudainement montés en épingle et présentés comme un véritablement bouleversement de l'histoire maçonnique. Ce qui paraît somme toute bien exagéré.

    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommers, John Locke, duc de Montagu, James Anderson, George Payne, Jean-Théophile Désaguliers, Cécile Révauger, Andrew Prescoot, Susan Mitchell Sommers, Angleterre, 1717, 1721, tricentenaire, franc-maçonnerieJe signale à mes lecteurs la sortie du numéro 80 des Chroniques d'Histoire Maçonnique consacré au tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie. Cette revue est celle de l'Institut d'Etudes et de Recherches Maçonniques (IDERM) et elle est éditée par Conform Edition où vous pouvez vous la procurer, voire vous y abonner, à un prix très démocratique. Ceux qui me lisent régulièrement, savent que j'apprécie cette petite revue qui propose, deux fois l'an, des études diverses sur l'histoire maçonnique. 

    Vous trouverez dans ce numéro, outre l'étude de Cécile Révauger, trois autres contributions remarquables.

    Pascal Dupuy, « Les royaumes de France et d'Angleterre en 1717 : regards croisés ».

    Roger Dachez, « Les premiers pas de la franc-maçonnerie française : retour sur les premières loges de Paris ».

    Philippe Langlet, « Les Constitutions de 1723 et leurs traduction en français ».

  • Guénon le mystificateur

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    3725397149.jpgJe souhaiterais vous recommander la visite du site de Marc Labouret que j'ai découvert récemment et plus particulièrement la lecture de trois articles consacrés à René Guénon (cf. les liens en bas de la présente note).

    Dans l'article intitulé Guénon et la Franc-Maçonnerie, Marc Labouret écrit :

    « Fera-t-on le tri, dans les œuvres de Guénon relatives à la Franc-maçonnerie, entre les rares passages qui méritent peut-être le respect et le magma d’erreurs et de tromperies ? Il est plus expédient de négliger le tout. Son expérience réduite, sa documentation tronquée, le tissu d’erreurs qui constitue tout son discours sur la franc-maçonnerie, sur son histoire comme sur sa symbolique, le disqualifient complètement à ce sujet. »

    C'est vrai qu'un tel tri ne serait pas inutile. Des auteurs ont d'ailleurs commencé à le faire, comme Jean van Win par exemple, dont le livre, Contre Guénon, publié en 2010, est à avoir dans sa bibliothèque.

    Bref, Marc Labouret est parvenu à faire une petite synthèse élégante des incongruités du «guénonisme» qui exercent toujours un étrange magistère moral sur certains francs-maçons. Marc Labouret démonte les affirmations martelées obsessionnellement par le « pape de la tradition primordiale et de la transmission ininterrompue » en utilisant pour cela des comparaisons astucieuses et ironiques.

    « Guénon semble ignorer qu’un symbole prend sens parmi ceux qui l’entourent dans un même cadre cohérent. C’est aussi vrai des symboles maçonniques que des symboles hindous, musulmans ou jivaro. On peut trouver des parentés entre tout et n'importe quoi, c'est comme de dire qu'il y a chez les Beatles des notes qu'on a déjà entendues chez Bach. C'est à l'évidence une trace incontestable de la transmission initiatique. »

    Labouret souligne donc les connaissances approximatives de Guénon dans le domaine de la symbolique et de l'histoire. Il montre que le guénonisme, sous ses apparences inoffensives, est tout simplement une idéologie d'extrême droite, profondément réactionnaire et anti-moderne qui a su fédérer autour d'elle un noyau de dévots actifs.

    Je vous laisse découvrir ce site magnifiquement réalisé qui aborde évidemment plein d'autres sujets. Il est à mettre dans vos favoris.

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    Articles de Marc Labouret

    Avec ou sans Guénon (15 juillet 2017)

    Guénon et la Franc-Maçonnerie (31 juillet 2017)

    Guénon l'idéologue ou Philippulus le prophète (24 août 2017)

    Billets du blog 3,5,7 et plus

    René Guénon l'anti-moderne (19 octobre 2015)

    L'idéologie politique de René Guénon (21 octobre 2015)

    L'idéologie guénonienne appliquée à la franc-maçonnerie (1er décembre 2015)

    Critica Masonica. Extrême droite et ésotérisme (6 mars 2016)

  • Cyrille Bissette, « l'ardent missionnaire de l'union et de la liberté »

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    bissette.jpgUne délégation du Grand Orient de France et de la fédération française de l'Ordre maçonnique mixte international le Droit Humain s'est rendue au Panthéon, à Paris, pour rendre hommage au frère Victor Schoelcher (1804-1893) à l'occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. L'occasion, pour moi, de rendre hommage au frère Cyrille Charles Bissette (1795-1858), cet autre abolitionniste injustement oublié. 

    Ce personnage a pourtant joué un rôle majeur dans le combat contre l'esclavage. Il l'a d'ailleurs payé au prix fort dès 1823 lorsqu'il a été condamné à être marqué au fer rouge pour avoir diffusé des écrits séditieux en Martinique et notamment un petit livre intitulé De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises.

    Dans les années 1830, après s'être installé à Paris, Cyrille Bissette créa la « Société des hommes de couleur » et « Revue des Colonies, fers de lance du combat abolitionniste. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que Bissette fut à l’avant-garde du combat abolitionniste, bien avant Victor Schoelcher qui, lui, au tout départ de son engagement, était hostile à l’émancipation immédiate. Schoelcher considérait que les noirs et mulâtres n'étaient pas mûrs pour la liberté immédiate. Et de se référer au chaos politique en Haïti à l'appui de sa position (Haïti arracha son indépendance en 1804). Son opinion évoluera cependant relativement vite.

    Dans le tome 2 de Colonies étrangères et Haïti : résultats de l'émancipation anglaise (1843), Schoelcher dénonce en des termes vigoureux la passivité des citoyens haïtiens (p.213) :

    « Je veux montrer [au lecteur] l'île d'Haiti telle qu'elle est misérable, souffrante, avilie mais n'ignorant rien de son mal, aspirant à des temps meilleurs et ne s'abandonnant pas dans sa détresse, comme l'ont dit les partisans de l'esclavage, à l'insouciance d'un sauvage hébété. Plusieurs de ses enfants écoutent, épient les échos de la civilisation européenne en gémissant de la dégradation actuelle de leur patrie. Sur ce point on n'a rien à leur apprendre et ils marcheront avec rapidité vers un but de perfectionnement connu et bien fixé par eux, le jour où l'activité nationale ne sera plus volontairement étouffée par un gouvernement parricide. Toutefois, on a droit de leur faire un grave reproche, ils ne réagissent pas avec assez d'énergie contre le mal. Ils cèdent trop au milieu énervant dans lequel ils vivent. Ils protestent, mais ils restent passifs.

    L'initiative de l'éducation publique, sur la grande échelle ou elle devrait être, ne peut appartenir, nous le savons, qu'au pouvoir; mais, jusqu'à ce qu'il en vienne un qui agisse, n'est-ce pas aux hommes intelligents à le remplacer dans les limites du possible? La misère est immense, générale, et doit paralyser les hautes études, mais peut-elle interdire une charité toute spirituelle qui ne demande aucun sacrifice pécuniaire? Ceux-là qui voient où on les mène, s'épouvantent de l'immobilité de la nation, et eux-mêmes demeurent immobiles, comme s'ils ne pouvaient juger que les vices politiques et moraux de la masse sont les fruits de sa grossière ignorance. Ne devraient-ils pas se dévouer pour éclairer leurs frères, former sur toute la surface de la république des associations, à l'instar de celles d'Europe, pour l'instruction du peuple, travailler enfin à se perfectionner en commun ? Non, ils n'y songent pas, nul ici n'ose s'occuper directement de la chose publique. Ils ont trouvé des souscriptions pour satisfaire la passion des théâtres de société qui vient de s'emparer d'eux, et ils n'en trouvent pas pour fonder un journal quotidien (...) »

    Victor Schoelcher a même eu des propos peu indulgents au sujet des francs-maçons de l'île :

    « [Les Haïtiens] trouvent des fonds pour se bâtir des loges de francs-maçons, et ils n'en trouvent pas pour faire construire un hôpital aux lépreux qui traînent leurs incurables douleurs dans les rues, comme à la Martinique et à la Jamaïque! Pourquoi ne sort-il rien de cette franc-maçonnerie dont ils sont puérilement occupés ? Il n'est pas de petite ville qui ne possède sa loge. Les curés se font recevoir maçons, tout le monde est maçon mais la franc-maçonnerie haïtienne n'est point une association de frères qui veuillent travailler au bonheur commun, c'est une réunion d'hommes qui s'amusent à des simagrées bonnes pour les enfants, ou qui fraternisent dans de joyeux festins. On doit le dire, sans crainte de passer pour trop sévère, la jeunesse éclairée d'Haïti manque à ses devoirs. Elle aussi elle a été atteinte du grand mal, elle est frappée d'inaction. On ne lui voit pas cette ardeur généreuse, cet actif besoin de se dévouer, qui ennoblissent les âmes encore pures de l'égoïsme de l'expérience. Elle ne tend pas la main au peuple, elle ne rend pas aux pauvres ce que le hasard de la naissance lui a donné à elle-même, elle ne s'utilise pas, et tout son patriotisme consiste à être bien fermement décidé à mourir plutôt que de souffrir le joug de quelqu'étranger que ce soit. C'est du patriotisme expectant (...) Il est temps, il est temps d'effacer la honte d'Haïti. »

    cyrille bissette,victor schoelcher,esclavage,franc-maçonnerie,antilles,politiques,histoireLes deux tomes de ce livre, précédés de l'ouvrage Des Colonies françaises (1842), ont suscité la vive réprobation de Bissette qui sait parfaitement que la république haïtienne est obligée, depuis 1825, de payer de très lourds dédommagements à la France suite à l'expulsion des propriétaires de plantations. Dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher intitulé : Des colonies françaises (1843), puis dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher sur Haïti (1844), Cyrille Bissette étrille les prétentions de Victor Schoelcher qu'il accuse de ne rien connaître de l'histoire des Antilles en général et d'Haïti en particulier. Bissette s'étonne ainsi que Schoelcher tente maladroitement de se référer à des rapports de force politique inexistants depuis l'indépendance haïtienne. Et de rappeler qu'il n'existe en Haïti ni parti noir ni faction jaune (parti mulâtre) mais des citoyens haïtiens libres et égaux. Dès la première page de sa première réfutation, Bissette donne le ton :

    « Il semblera étrange qu'un homme de race noire qui réclame l'abolition de l'esclavage, qui s'est voué au triomphe de cette sainte cause, vienne réfuter le livre d'un homme qui demande comme lui l'abolition de l'esclavage. Mais le livre même de M. Schœlcher explique cette apparente contradiction. Plus un homme se dit votre ami, plus sa voix acquiert d'autorité lorsqu'il accuse ceux qu'il prétend défendre : telle est la position que s'est faite M. Schœlcher , et voilà pourquoi j'ai entrepris de réfuter son livre. Ce n'est pas, bien entendu, le principe de l'abolition que j'attaque dans ce livre. Ce que je réfute ce sont les erreurs dans lesquelles l'auteur s'est complu en signalant comme amis des noirs, ceux-là même qui se sont montrés leurs plus grands ennemis ; la critique injuste qu'il a faite de la conduite des mulâtres envers les noirs ; son appréciation malveillante de leurs principes et de leur moralité ; enfin, la mauvaise tendance de ce livre fait pour diviser les noirs et les mulâtres.»

    Pour Bissette, Schoelcher fait en réalité étalage de ses préjugés de petit européen donneur de leçons, à la fois paternaliste et méprisant. L'abolitionnisme de Schoelcher lui apparaît comme une manoeuvre politique destinée à exciter les rivalités entre mulâtres et noirs pour le plus grand bénéfice des colons. Cyrille Bissette écrit (p. 83) :

    « Alors les noirs, devenus libres, liront-ils le livre de M. Schoelcher ? Ils y trouveront écrit en toutes lettres ce discours des blancs. Habilement excités par les colons appuyés du libre de M. Schoelcher, les noirs se sépareront-ils des mulâtres, et le règne des blancs continuera-t-il, même après l'abolition de l'esclavage. Ceux qui ne connaissent pas les colonies et qui ne voient qu'un côté de la question, trouvent que le livre de M. Schoelcher est de nature à faire du bien. Nous plaignons leur imprévoyance. Pour nous, l'avenir nous préoccupe bien plus que le présent, et tous ceux qui connaissent comme nous les colonies françaises, les rivalités des deux castes blanches et de couleur, condamnent avec nous le livre de M. Schoelcher comme une oeuvre de discorde dans l'avenir. Telle est la portée de ce livre, que les colons n'ont pas critiqué et qu'ils se garderont bien de critiquer, parce que à leurs yeux aujourd'hui l'abolition de l'esclavage n'est plus une question, et, comme de deux maux il faut choisir le moindre, ils acceptent l'abolition de l'esclavage avec le livre de M. Schoelcher, de M. Schoelcher qui veut l'abolition de l'esclavage, qu'ils ne veulent pas eux colons, mais qui leur assure plus tard un moyen d'influence qu'ils sauront employer pour maintenir leur domination.»

    Bissette ne dit mot sur les jugements de Schoelcher à l'égard de la franc-maçonnerie. Ce silence est-il volontaire ? Nul ne le sait. Il est toutefois possible que Bissette n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Schoelcher comme Schoelcher n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Bissette. Et puis la franc-maçonnerie n'était pas au centre de leurs divergences. J'ai néanmoins la faiblesse de penser que Bissette n'a pas jugé opportun de discuter ce point là. La prose de Schoelcher se suffit à elle-même. Elle montre que Schoelcher, en réalité, n'a jamais rien compris à la franc-maçonnerie et qu'il y est entré essentiellement pour des raisons politiques via la Charbonnerie et les associations républicaines hostiles au retour des Bourbons. Il a été initié au sein de la loge Les Amis de la Vérité qui était à l'époque un atelier très fortement politisé, pour ne pas dire ouvertement révolutionnaire (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie au XIXe siècle, Tome 1, éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 136 et suivantes).

    En tout cas, Schoelcher semble ne manifester aucun intérêt particulier pour les rites et usages maçonniques qu'il réduit à des « simagrées bonnes pour des enfants » même si son propos vise ici expressément la franc-maçonnerie haïtienne. Il ne paraît pas non plus accorder le moindre crédit aux tenues à l'issue desquelles on fraternise « dans de joyeux festins ». Schoelcher a d'ailleurs cessé toute activité maçonnique en 1844 lorsqu'il a été expéditivement radié par la chambre symbolique du Grand Orient de France - oui, radié ! - en compagnie de dix-sept autres frères de la loge parisienne La Clémente Amitié pour s'être opposé à la révision des statuts généraux de l'obédience et avoir soutenu le Vénérable Bègue-Clavel (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 230)... 

    Cyrille Bissette, au contraire, était un franc-maçon accompli. Initié le 4 juillet 1828 au sein de la loge Les Trinosophes à l'orient de Paris (Grand Orient de France), l'une des plus brillantes de l'époque (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 118), il a atteint le trentième degré du rite écossais ancien et accepté. Il a également fréquenté tout au long de sa vie divers ateliers tant en métropole que dans les Antilles sans avoir cherché pour autant à jouer un rôle maçonnique de premier plan. Enfin il semble être resté franc-maçon jusqu'à son passage à l'orient éternel.

    On connaît la suite. Le 27 avril 1848, un décret a aboli l'esclavage dans les colonies. Victor Schoelcher a présidé la commission chargée de son élaboration. Son travail est incontestable mais il n'aurait pu aboutir sans le soutien du gouvernement provisoire où siégeaient plusieurs francs-maçons aujourd'hui bien oubliés : Adolphe Crémieux, Louis-Antoine Garnier-Pagès, Alexandre Ledru-Rollin ou encore Ferdinand Flocon (Louis Blanc, lui, sera initié plus tard, en exil, en 1854). Cependant, en Martinique, c'est bien une rébellion  qui a mis un terme à l'esclavage. Le décret d'abolition devait entrer en vigueur dans les deux mois de sa promulgation. Or, lassés d'attendre, les citoyens de la ville de Saint-Pierre se sont soulevés. Le gouverneur de la Martinique a alors proclamé l'abolition immédiate de l'esclavage le 23 mai 1848 pour éviter un bain de sang.

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    L'abolition officielle de l'esclavage n'a pas pour autant dissuadé Cyrille Bissette de poursuivre son combat politique. Les divergences avec Schoelcher étaient profondes. La mise en oeuvre du décret a été très laborieuse à cause notamment de la résistance des propriétaires de plantations. En mars 1849, Cyrille Bissette a présenté sa candidature aux élections législatives. Il a mené une campagne de terrain et s'est adressé à toutes les composantes de la population martiniquaise. Il est parvenu à faire un joli coup en obtenant le ralliement d'Auguste Pécoul, un représentant des békés (descendants de colons) qui a accepté de devenir son colistier. Bissette, soutenu par les blancs, les mulâtres et les noirs, a été largement élu député de la Martinique en juin 1849 face à Victor Schoelcher. Ce dernier a été néanmoins élu député de la Guadeloupe (sous la deuxième République, on pouvait se présenter à la députation dans plusieurs circonscriptions en même temps).

    Il faut dire également que Cyrille Bissette avait été soutenu par les loges martiniquaises qu'il a pris soin de visiter lors de la campagne électorale. On retrouve ainsi sa trace, en mars 1849,  lors du banquet qui a fait suite à l'installation de la loge L'Union n°115 à l'orient de Saint-Pierre (Martinique, Suprême Conseil de France). Une santé a été portée « au très cher et très respectable frère Bissette, chevalier kadosh, au martyr de la liberté, à l'ardent missionnaire de l'Union et de la Liberté. »

    Comment se fait-il que Cyrille Bissette soit tombé dans l'oubli ?

    Il y a plusieurs hypothèses. Aucune n'est véritablement crédible. La plus sérieuse postule que Cyrille Bissette aurait été en quelque sorte disqualifié par l'historiographie républicaine à cause de son ralliement au second Empire. Ça parait très excessif. Certes, la mère de Bissette était la soeur adultérine de l'impératrice Joséphine de Beauharnais mais l'infidélité du grand-père naturel de Bissette n'a certainement pas contribué à forger une proximité familiale avec le clan Bonaparte. D'ailleurs Bonaparte n'a-t-il pas rétabli l'esclavage aboli sous la Révolution française ? Qui plus est, Cyrille Bissette s'est retiré de la vie publique immédiatement après le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Si Bissette n'est pas devenu un proscrit, comme Schoelcher, Hugo, Ledru-Rollin et d'autres, il n'a pas été non plus un courtisan de Louis-Napoléon. Il s'est éteint, dans l'anonymat, le 22 janvier 1858.

  • Du rassemblement au Père Lachaise

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    ob_842f51_ob-62585d-godf-1er-mai.jpgLa « traditionnelle » manifestation du Père Lachaise étant annoncée sur de nombreux blogs maçonniques, je vais donc en profiter pour rappeler quelques notes écrites sur le sujet.

    Cette manifestation, il faut le redire, repose sur une lecture romantique de la Commune de Paris. Elle entretient une mythologie, de nature essentiellement politique, destinée à faire croire que la franc-maçonnerie tout entière aurait soutenu les insurgés. Ce qui est évidemment faux.

    La Commune de Paris était à l'origine un mouvement communal qui réclamait pour la Capitale un statut similaire aux autres communes françaises, notamment le droit pour les parisiens de pouvoir élire librement un conseil municipal. Puis, elle est devenue très vite un mouvement patriotique de refus de la défaite face à la Prusse avant d'être subvertie par des éléments révolutionnaires d'extrême gauche qui l'ont entraînée dans une impasse politique à l'issue tragique.