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histoire

  • Nerval, Dumas, Gautier et les autres

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    alexandre dumas,gérard de nerval,isidore taylor,joseph boulmier,alexandre massolTrente janvier 1855, par une froide journée, Gérard de Nerval est conduit au cimetière par ses amis et la foule de ses admirateurs. Comme le relève le poète Joseph Boulmier dans la nécrologie publiée dans Le Franc-Maçon, la revue de François Dechevaux-Dumesnil (Le Franc-Maçon, 1855, p.64-66) :

    « L’art, la littérature, l’amitié, avaient été fidèles au rendez-vous funèbre. Illustres et inconnus suivaient pêle-mêle le convoi ; car tous aimaient, admiraient, pleuraient ce noble et bon Gérard, qui disait il y a quelques jours : Mon père, digne vieillard, âgé de quatre-vingt-huit ans, n’a conservé d’amour, de foi et d’enthousiasme que pour la Franc-Maçonnerie. Interprète de la douleur commune, M. Francis Wey a prononcé sur la tombe du mort un simple et touchant discours, que le devoir des grands journaux était de reproduire ; ce qu’ils n’ont pas fait. Louis Jourdan a eu plus de mémoire ; il a parlé du poète et de son enterrement. Nous y avons vu Louis Jourdan, Labédollière, Achille Jubinal et Théophile Gautier, dont l’admirable feuilleton attira la foule des bons cœurs à la Morgue, à Notre-Dame, et au cimetière du Père-Lachaise (...) »

    Et Boulmier de préciser un peu plus loin :

    « Dechevaux-Dumesnil, nous faisait remarquer dans cette légion d’élite, dans ce monde de l’intelligence universelle, les frères Taylor, Alexandre Dumas, Cari Elshoëct, Louis Ulbacli, Ernest Legouvé, Fiorentino, Paul Bocage, Auguste Maquet, le bibliophile Jacob et l’auteur d’un nouveau livre, les Ressuscites, Henri Delaage, Auguste Luchet, Schœffer, Allyre Bureau, Nadar, Vallon, et vingt autres. Quelques femmes, nous disait-il, prient, et elles seules, avec un bien petit nombre d’hommes, ont l’air triste et grave. Néanmoins, ajoutait notre ami, parmi ce monde qui tient un peu de l’étudiant par la mise et la tenue excentriques, le baron Taylor était grave et digne, Henri Delaage profondément ému , et jusqu’au bord de la fosse Théophile Gautier a eu les yeux noyés de larmes. »

    Inévitablement ce genre de témoignage alimente les spéculations sur l'appartenance maçonnique des protagonistes. Depuis la remarquable étude de Georges-Henri Luquet, qui semble toujours faire autorité, il est communément admis que Gérard de Nerval n'a jamais été initié (G.-H.Luquet, Gérard de Nerval et la Franc-Maçonnerie, Mercure de France, 1er mai 1955, p. 77 et suivantes). Luquet indique :

    « Il est normal que chez un romancier l'imagination tienne une place plus ou moins importante, même lorsqu'il parle de lui. Mais elle a pris chez Gérard à divers moment un caractère nettement pathologique. Il sera donc instructif de mettre en parallèle chronologique ses déclarations sur sa qualité de franc-maçon et ses périodes de folie. »

    De cette mise en parallèle érudite, Luquet en conclut que les contradictions et les incohérences de Gérard de Nerval ne permettent pas d'établir l'appartenance maçonnique de l'écrivain bien que celui-ci fût effectivement fils de franc-maçon. Luquet montre aussi que les écrits maçonniques de Nerval résultent d'emprunts plus ou moins bien digérés d'ouvrages du dix-huitième siècle, spécialement du type adonhiramite. Autre argument, que Luquet ne mentionne pas curieusement alors qu'il paraît bien plus décisif qu'une étude approfondie de la correspondance de l'écrivain, est qu'il n'existe aucune preuve établissant l'initiation de Gérard de Nerval.

    On est peu ou prou confronté au même problème pour Alexandre Dumas. Joseph Boulmier affirme la qualité maçonnique de l'auteur (officiel) des Trois Mousquetaires en se référant à la seule remarque de son rédacteur en chef. Ce qui, reconnaissons-le, est un peu court. Là non plus, il n'existe aucun document établissant avec certitude l'initiation de Dumas si ce n'est l'affirmation de l'historien Giuseppe Leti selon laquelle Dumas aurait été initié un petit peu plus tard au sein de la loge napolitaine Fede Italica en 1862 en compagnie de Pantaleo, l'aumonier de Garibadi, et du juriste Luigi Zuppetta (G. Leti, Carboneria e massoneria nel Risorgimento italiano : saggio di critica storica, 1925, rééd. A. Forni, 1966, p. 249). Il est un fait que cette loge a bel et bien existé. Elle a été fondée le 18 août 1861 et a été démolie le 23 juillet 1877 par le Grand Orient d'Italie (cf. C. Miccinelli et C. Animato, Il conte di Montecristo, favola alchemica e massonica vendetta, ediz. Mediterranee, Roma, 1991, p.40).

    Le chercheur est donc placé face à des dates incohérentes et des témoignages suspects. Ainsi Théophile Gautier a été déclaré maçon sur les seules affirmations des historiens André Lebey et Eugen Lennhoff (cf. Daniel Ligou, Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, Paris, 1991) sans que des éléments objectifs, tels que des diplômes maçonniques ou des procès-verbaux de tenues, puissent l'attester avec certitude.

    Mais attention ! Le XIXe siècle recèle d'innombrables pièges. La vie maçonnique de l'époque ne s'embarrassait guère de formalités administratives même si elles n'étaient pas absentes. Il était en effet relativement facile pour un homme, même jouissant d'une certaine notoriété, d'être initié à la franc-maçonnerie dans une relative confidentialité. Nous parlons de Nerval, Dumas, Gautier et d'autres parce qu'ils sont aujourd'hui des monuments de la littérature française alors que leurs contemporains ne savaient évidemment pas si la postérité retiendrait leurs noms. Ils étaient au fond comme tous les anonymes ayant travaillé la pierre brute, c'est-à-dire tributaires du soin fort variable accordé par les loges à la conservation de leurs archives.

    Il faut donc se méfier de ces époques lointaines. On a peut-être le tort de les considérer avec nos yeux de francs-maçons du XXIe siècle aux itinéraires bien balisés par les formulaires obédientiels, les diplômes ou les cartes d'identité. Souvenons-nous ainsi d'Alexandre Massol - ou Marie-Alexandre pour citer son prénom complet - dont l'initiation avait été mise en doute de son vivant parce qu'il avait été dans l'incapacité d'en apporter les preuves matérielles. Et que dire alors de Joseph Boulmier - Joseph-Désiré de son vrai prénom - celui qui a rendu compte de l'enterrement de Gérard de Nerval le 30 janvier 1855 ? Si ce poète a laissé quelques traces aujourd'hui oubliées (cf. Emile Meulien, Histoire de la ville et du canton de Tournus, éd. Miège, Tournus, 1892, p.233), s'il lui est arrivé de voir dans l'Union des Poètes, dont il était devenu sociétaire en 1857, une « impérissable franc-maçonnerie de l'imagination » (cf. Bulletin de l'Union des Poètes, n°34 et 35, 1857, p.84), on ne sait rien en revanche de sa vie maçonnique. Même le quotidien Le XIXe siècle, pourtant ordinairement bavard sur la vie maçonnique de son temps, n'a fait qu'une allusion timide au décès de Boulmier pour uniquement révéler qu'il avait inspiré à Jules Vallès, un autre franc-maçon, le personnage de Boulimier dans sa trilogie Jacques Vingtras (cf. Le XIXe siècle, édition du 30 mars 1885). Peut-on en conclure que Boulmier ne fut pas maçon, lui qui a pourtant écrit pour la revue de Dechevaux-Dumesnil ?

    Le 30 janvier 1855, de « vrais-faux maçons », accompagnés de frères dont la qualité ne fait aucun doute, se sont donc recueillis, au cimetière parisien du Père Lachaise, autour d'une fosse où a été ensevelie la dépouille d'un hypothétique enfant d'Hiram. Tous réunis par l'art, la littérature et l'amitié.

  • Riandey : le retour

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    detend.jpg

    Il semble que le frère Vadabus ait été surpris par ma note sur Charles Riandey. Il s'est ainsi fendu d'un droit de réponse plutôt gentil. Je vous invite à le lire.

    Je maintiens évidemment tout ce que j'ai écrit parce que ma note était rédigée en des termes mesurés. De toute façon, Riandey est mort il y a maintenant un peu plus de quarante ans. Il ne peut donc plus se défendre. C'est pourquoi je trouve cette mise en cause post-mortem assez dérisoire, d'autant plus qu'elle vient en appui d'un raisonnement plus large visant en réalité à faire aujourd'hui le procès des instances dirigeantes de la Grande Loge de France (je n'en discute pas le bien-fondé car je partage globalement l'analyse décapante de Vadabus).

    Mais s'en prendre à Charles Riandey mort me fait songer à ces professeurs de vertu qui, hier, reprochaient à François Mitterrand, déjà très amoindri et en fin de règne, l'épisode (archiconnu) de la francisque. Je me souviens de la colère de Pierre Péan qui se désolait de l'instrumentalisation politique faite de son livre Une jeunesse française.

    Qu'il me soit juste permis de relever que tout ce qu'on retrouve sur l'antisémitisme de Riandey est pour l'instant réduit à une seule phrase glanée sur d'autres sites avec d'ailleurs la même erreur « S. Moerschel » au lieu de « G. Moerschel ». Je me souviens pas qu'il ait été fait référence à la déclaration de Riandey dans le livre de Cornevin cité dans ma note. Cornevin mentionne pourtant des extraits de déclaration d'autres maçons interpelés. Simple oubli de sa part ou ignorance du rôle que joua Riandey dans la maçonnerie d'après guerre ?  Je ne sais pas.

    Riandey a-t-il dénoncé nommément des juifs et des francs-maçons ? Est-il établi que des hommes sont morts par sa faute ? A-t-il participé activement à des mouvements de collaboration ? A-t-il été poursuivi après la Libération ?

    Je ne suis nullement effrayé à l'idée qu'on me le démontre par l'affirmative mais je tiens néanmoins à ce qu'il lui soit fait justice de l'entièreté de son parcours sous l'Occupation. Riandey a été résistant dès 1943. Il a été arrêté en 1944. Il a donc bien fait partie des 25700 nouveaux internés à Buchenwald rien que pour l'année 43/44. Pour un soi-disant « résistant de la 25ème heure », ce n'est tout de même pas anodin. D'autres résistants sur le tard ont fait l'économie des camps.

    Si donc quelqu'un possède une copie du procès-verbal d'audition de Riandey, je serais heureux de pouvoir le consulter. Il est possible qu'on y découvre des choses gratinées. En même temps, il devait être difficile de se sentir à l'aise lorsqu'on était à portée de baffes d'un agent de la Gestapo.

    Un dernier point. Jean-Pierre Bacot m'a écrit pour m'informer d'un article sur l'histoire de la GLNF dans lequel l'antisémitisme de Riandey a été abordé. Je signale que cet article est publié dans un numéro spécial de Critica Masonica qu'il présentera en avant-première au prochain salon du livre maçonnique de Paris.

  • Et si le 24 juin 1717 n'avait pas existé ?

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    Anthony Sayer, George Payne, Jean-Théophile Désaguliers, Roger Dachez, Andrew Prescott, Daniel Ligou, Richard Berman, Grande Bretagne, France, Europe, Franc-Maçonnerie, Histoire, Recherche, Origines, Mythe, 1717Les francs-maçons du monde entier, notamment les Britanniques, s'apprêtent à fêter l'an prochain le tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Il est en effet communément admis que quatre loges londoniennes se sont réunies en 1716 à l'auberge du Pommier (Apple-Tree Tavern), dans la Charles Street, à Covent-Garden dans le but, d'une part, de fonder ensemble et pour un temps limité (pro tempore) une Grande Loge et, d'autre part, de se placer à court terme sous l'autorité d'un même grand maître. Il est également communément admis que ces loges fondatrices ont tenu, le 24 juin 1717, la première assemblée annuelle de la Grande Loge et la première fête d'Ordre à l'auberge de l'Oie et le Gril (The Goose and Gridiron Tavern) située à St. Paul's Church-Yard. Avant le dîner, les frères choisirent de porter Anthony Sayer à la Grande Maîtrise et désignèrent les Grand Officiers de la Grande Loge. De provisoire la Grande Loge de Londres devint alors permanente. 

    Et si cet événement n'avait jamais eu lieu ? C'est ce que l'historien Roger Dachez indique sur son blog. De retour de Cambridge, il écrit :

    « Les conférences apportent parfois leur lot de surprises, de « scoops ». La conférence de clôture, présentée par le Pr Andrew Prescott, contenait une révélation de ce genre, assez bouleversante en cette année de célébration d’un tricentenaire : le 24 juin 1717…n’a sans doute jamais eu lieu ! »

    Pourtant s'agit-il vraiment d'une surprise ou d'un scoop ? A vrai dire non car beaucoup d'historiens avaient déjà des doutes depuis longtemps. Mais avant d'en venir au vif du sujet, je voudrais faire une toute petite remarque. Comme Roger Dachez est volontiers sévère à l'égard de la maçonnologie française, il ne me paraît pas inutile de signaler d'abord ce propos du professeur Richard Andrew Berman qui, de son côté, n'est pas spécialement tendre envers la maçonnologie britannique (cf. Freemasonry Today, n°35, automne 2016, revue de la Grande Loge Unie d'Angleterre, p. 61) :

    « Unfortunately there are only a few academic historians in England who consider Freemasonry a bona fide subject. It is quite different in continental Europe and the US, for example, where Freemasonry is not only studied academically but also benefits from dedicated lecturers and professors. I hope I can help to turn the tide in Britain. »

    ligou.jpgEt de souligner ensuite que la recherche universitaire française dans le domaine de la franc-maçonnerie en général et de ses origines en particulier est très loin d'être indigente même s'il n'est pas toujours évident pour les chercheurs français de consulter les sources anglaises. Je ne pense d'ailleurs pas être injurieux envers les chercheurs britanniques en disant qu'ils peuvent éprouver, de leur côté, des difficultés à consulter et à comprendre les archives maçonniques françaises rédigées dans notre langue du dix-huitième siècle.

    Ceci dit, revenons-en à la problématique du 24 juin 1717. Je voudrais rappeler ici cette observation du regretté Daniel Ligou (Les Constitutions d'Anderson, introduction, traduction et notes de Daniel Ligou, Edimaf, Paris, 1990, p. 43) :

    « Le gros reproche que nous ferions à notre pasteur est donc son silence sur le XVIIe et les débuts du XVIIIe siècle. Anderson - qui devait pourtant être renseigné, ou qui aurait pu se renseigner - est vraiment trop discret. Discrétion qui a permis les meilleures (ou les pires !) hypothèqes sur le passage de l'opératif au spéculatif. Si Anderson avait parlé, bien des problèmes qui sont pour nous de faux problèmes n'auraient pas été posés. Mais pourquoi n'a-t-il pas parlé ? »

    Certes, on peut objecter que Daniel Ligou visait expressément ici la théorie de la transition plus que la réunion du 24 juin 1717 en tant que telle (Ligou ne remet d'ailleurs pas en cause son existence, op.cit., p. 19). Néanmoins, je pense qu'il avait fait preuve d'une certaine perspicacité en relevant le curieux silence du pasteur Anderson sur la franc-maçonnerie du début du dix-huitième siècle, c'est-à-dire sur la période 1701-1723. Comment ne pas s'étonner non plus de ne rien savoir du charpentier Jacob Lamball et du capitaine Joseph Elliot qui furent pourtant tous deux les premiers Grands Surveillants de la Grande Loge ?

    En fait, il faut attendre l'édition de 1738 pour que le pasteur Anderson, déjà malade, fasse enfin référence à cette tenue de fondation de la Grande Loge de Londres. Dans une thèse soutenue en 2010 à l'Université d'Exeter (Grande Bretagne) et intitulée The Architects of the Eighteenth Century - English Freemasonry, 1720-1740, le professeur Richard Andrew Berman est revenu sur le 24 juin 1717. L'universitaire n'a pas réfuté l'existence de la réunion du 24 juin 1717 mais il a toutefois remarqué que le pasteur James Anderson l'avait évoquée tardivement dans un but précis. Il s'agissait de montrer que les loges londoniennes avaient résolu, dès 1717, de choisir dans leur sein un grand maître dans l'attente de placer un aristocrate à leur tête. Il écrit (p. 196):

    « Anderson’s 1738 Constitutions stated that Grand Lodge was formed on 24 June 1717. The members of four lodges had convened at the Apple Tree tavern, each being known by the name of the tavern at which it met: the Apple Tree in Charles Street, Covent Garden; the Goose & Gridiron in St. Paul’s Churchyard; the Crown in Parker’s Lane, near Drury Lane; and the Rummer & Grapes in Channel Row, Westminster. Anderson wrote that these founding lodges resolved to choose a Grand Master from their own number « until they should have the Honour of a noble brother at their Head ». Given Montagu’s acceptance of the role in 1721, Anderson’s account may be correct; equally, his record of events may have offered a retrospective rationale and justification for Desaguliers and Folkes having persuaded Montagu to take the position. »

    berman.jpgLe duc John de Montagu fut en effet le premier aristocrate à présider la Grande Loge de Londres après les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers. Et c'est cet aristocrate qui commanda à Anderson les Constitutions de l'Ordre. La mention de la réunion du 24 juin 1717 poursuivait donc un objectif d'affirmation et de pérennisation de la jeune franc-maçonnerie dans la vie sociale et politique anglaise. Un message à usage interne en somme.

    Richard Berman précise cependant en note de bas de page que les archives des francs-maçons contemporains de l'événement sont muettes à ce sujet et qu'il n'existe aucune preuve matérielle de l'événement. 

    « It is not possible to verify the statement independently. However, there is no obvious reason for Anderson to have lied over a matter that would have been within the relatively recent experience of many in the relevant lodges. Nonetheless, other (albeit limited) contemporary records, for example, Stukeley, Family Memoirs, are silent on the issue. »

    Les plus vieilles sources documentaires de la « maçonnerie spéculative officielle » datent de 1723. Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut donc supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Or, comme je l'ai déjà montré, les critiques de l'édition de 1738 se sont principalement focalisées sur l'article premier des obligations et pas sur la naissance de la Grande Loge de Londres.

    Durant des décennies, les historiens de la franc-maçonnerie ont donc pris acte des affirmations de James Anderson sans chercher à les remettre en cause. Pourtant, si ces auteurs avaient pris le temps de lire attentivement les textes fondateurs, notamment leurs versions successives, ils auraient pu être éventuellement saisis d'un doute. Quand on prend par exemple la version des Constitutions d'Anderson telles que La Tierce les a traduites et diffusées auprès des loges françaises en 1743, on ne peut qu'être frappé par les différences relatives à l'histoire mythique de l'Ordre. La Tierce fait l'impasse sur la tenue du 24 juin 1717, qu'il ne semble manifestement pas connaître, pour se concentrer essentiellement, et avec force détails, sur la vie de la franc-maçonnerie sous la Rome antique. Ce qui, reconnaissons-le, est pour le moins paradoxal : pourquoi La Tierce a-t-il longuement évoqué de prétendus faits ayant eu lieu il y a 2000 ans ? Pourquoi est-il resté silencieux sur un événement fondateur vieux d'une vingtaine d'années ? Pourtant La Tierce avait eu des contacts avec la maçonnerie anglaise et fréquenté la loge A l'enseigne du duc de Lorraine à l'orient de Londres (cf. Georg Franz Burkhard, Annalen der Loge zur Einigkeit, 1842, Frankfurt am Main, 1842, p.8).

    2226946352.jpgIl n'y a donc pas à proprement parler de « surprise » ou de « scoop ». Le ver était déjà dans le fruit si je puis dire. En effet, en l'absence de preuves matérielles, on devait de toute façon considérer la réalité de l'événement avec prudence. Et ce d'autant plus que la presse anglaise de l'époque n'en avait jamais fait état. Richard Berman montre en effet que la presse anglaise n'a commencé à s'intéresser à la franc-maçonnerie qu'à partir de 1721. Les journaux ont fini par être intrigués par cette mystérieuse confrérie rassemblant des aristocrates et des gentlemen dans des tavernes du centre de Londres. Il cite notamment l'édition du 1er juillet 1721 du Weekly Journal or Saturday's Post qui relate la visite du Duc de Montagu à une réunion maçonnique à Stationers' Hall. La « couverture médiatique » de la franc-maçonnerie est donc née en 1721. Depuis, la presse n'a jamais cessé de s'y intéresser au point d'en faire l'un de ses marronniers favoris.

    Il semble aujourd'hui que le professeur Andrew Prescott ait apporté aux chercheurs du monde entier de nouveaux éléments sur le 24 juin 1717. J'attends donc avec impatience que Roger Dachez fasse le compte rendu de la conférence de l'universitaire écossais.

    ___________________

    Le 24 juin 1717 selon les Constitutions d'Anderson (édition de 1738)

    « Le Roi George Ier entra dans Londres le 20 Sept. 1714. Et après que la Rebellion fut terminée A. D. 1716, les quelques Loges de Londres se trouvant elles-mêmes négligées par Sir Christopher Wren, pensèrent qu’il était bon de s’unir et d’avoir un Grand Maître comme Centre d’Union et d’Harmonie, voici les Loges qui se réunirent,
    1. At the Goose and Gridiron (A l’oie et le Gril) Brasserie à St. Paul's Church-Yard.
    2. At the Crown (A la Couronne) Brasserie à Parker's Lane près de Drury Lane.
    3. At the Apple-Tree (Au Pommier) Taverne sur Charles-street, Covent-Garden.
    4. At the Rummer and Grape (A la Coupe et au Raisin) Taverne sur Channel-Row, Westminster.
    Celles-ci et quelques autres anciens Frères se réunirent à la dite Apple-Tree, et ayant porté en chaire le plus ancien Maître Maçon (aujourd’hui Maître de Loge) ils constituèrent eux-mêmes une Grande Loge pro Tempore en Due Forme, et dans les meilleurs délais, ranimèrent la Conférence Trimestrielle des Officiers de Loges (appelée GRANDE LOGE), décidèrent de tenir l’Assemblée Annuelle et Fête et ensuite de choisir un Grand Maître parmi eux, jusqu’à ce qu’ils aient l’Honneur d’avoir un Frère Noble à leur tête.
    En conséquence, le Jour de la Saint Jean-Baptiste, la 3ème année du roi George Ier A. D. 1717, l’Assemblée et Fête des Maçons Francs et Acceptés était tenue à la pré-citée Brasserie Goose and Gridiron.
    Avant le dîner, le plus ancien Maître (aujourd’hui Maître de Loge) en chaire, proposa une liste de Candidats appropriés ; et les Frères élirent à une majorité de mains levées M. Anthony Sayer, Gentleman, Grand Maître des Maçons (M. Jacob Lamball, Charpentier, Capt. Joseph Elliot, Grands Surveillants) qui fut dans les meilleurs délais investi avec les Insignes de l’Office et du Pouvoir par le dit plus ancien Maître, et installé, fut félicité par l’Assemblée qui lui rendit l’Hommage.
    Sayer, Grand Maître, commanda aux Maîtres et Surveillants des Loges de se réunir avec les Grands Officiers chaque Trimestre en Conférence, à l’Endroit qu’il leur désignera dans la convocation envoyée par le Tuileur. »

  • GLDF : un souvenir de « La Belle Epoque »

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    3951201225.jpgLa caricature ci-contre représente deux francs-maçons en train d'effectuer l'attouchement de maître. Elle a été publiée en janvier 1901 dans la revue antimaçonnique A bas les Tyrans ! de Paul Copin-Albancelli et Louis Dasté. On y voit à droite Henri Brisson, à l'époque candidat à la présidence de la Chambre des députés. Henri Brisson n'est pas un inconnu pour les lecteurs réguliers de ce blog puisque j'en avais déjà parlé. Il était même au centre des préoccupations des antimaçons de l'époque qui étaient persuadés qu'il avait effectué le signe de détresse à la tribune de la Chambre pour sauver le gouvernement Waldeck Rousseau en 1899. A gauche, on y voit un homme de couleur noire caricaturé de façon raciste (style « Y a bon banania »). Il s'agit d'Hégésippe Jean Légitimus (1868-1944) député socialiste de la Guadeloupe. Il fut le premier noir à siéger dans une assemblée parlementaire française depuis Jean-Baptiste Belley (1747-1805). Et pour la petite histoire, il est l'arrière-grand-père de l'acteur Pascal Légitimus.

    Pour Louis Dasté, il s'agissait de jeter le ridicule sur la gestuelle maçonnique et le discrédit sur les deux députés. Le militant antimaçon s'y était employé en étalant son racisme et son antisémitisme obsessionnels (une prose que le mouvement Civitas ne désavouerait pas aujourd'hui).

    « Telle est la liturgie maçonnique pour le grade de maître. C'est en épelant des mots hébreux (...) et en se livrant à une gymnastique aussi parfaitement absurde que les cérémonies des sorciers nègres, que les soi-disant libres-penseurs des loges se préparent à gouverner la France (...). »

    Il m'a paru utile de diffuser cette caricature car Brisson et Légitimus appartenaient tous deux à la Grande Loge de France. C'était en effet un temps où cette obédience était fortement impliquée dans la réflexion sociale et n'hésitait pas à intervenir dans les débats profanes au risque de s'attirer les foudres des réactionnaires. Aujourd'hui, la Grande Loge de France fait mine de ne pas s'en souvenir et semble obnubilée à l'idée de reconstruire son histoire. Je connais des frères de la Grande Loge qui en sont très affectés. Ça ne signifie pas qu'ils veulent nécessairement une obédience engagée dans les débats politiques et sociaux comme à « La Belle Epoque », mais qu'ils en ont assez des prétentions de la Grande Loge à vouloir incarner une maçonnerie d'élite et régulière au sens anglo-saxon.

    Cette caricature vient donc en appui d'un texte très intéressant publié sur le blog de La Maçonne dont je vous recommande la lecture (même si, personnellement, j'ai quelques doutes sur l'influence qu'il prête au Suprême Conseil de France) :

    « (...) La GLDF pole essentiellement spiritualiste et humaniste encore une fable véhiculée par les dignitaires de l’obédience. De fait la GLDF des premières années fut considérée plus progressiste sur le plan des idées et des comportements sociétaux que le GODF. Il est donc faux de prétendre que la GLDF est le reflet d’une obédience uniquement spiritualiste (dont on se demande ce que cela veut dire sans autre précision), et humaniste ce qu’elle a toujours été, elle fut également dès son origine, et il n’y a pas si longtemps sociétale, ce que les nouveaux dignitaires semblent oublier tellement ils ont le souci de se démarquer du GODF (...) »