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henri martineau

  • Stendhal, le franc-maçon entre parenthèses

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    Autant l'appartenance maçonnique de Balzac est sujette à caution, autant celle de Stendhal semble très probable bien que toujours discutée. L'intéressé la révèle d'ailleurs d'une façon très curieuse dans son Journal à la date du 20 août 1806 (Stendhal, Journal, tome 3, 1806-1810, éd. Le Divan, Paris, 1937, annoté par Henri Martineau, p.96) :

    « Barilli est bien loin du comique de bon ton de Martinelli, mais il a une voix bien plus forte.

    (Je lis avec beaucoup de plaisir l'Esprit des lois. J'ai été reçu franc-maçon vers le 3 août) (123 livres).

    Me voilà, je crois, au courant pour le théâtre en ajoutant que j'ai assisté au deuxième concert de Mme Catalani (parfait) et une fois à l'Opéra dans la loge de Martial, peu de jours après son arrivée. »

    Stendhal fait une brève allusion à son initiation maçonnique - entre parenthèses - alors que l'essentiel de son propos concerne ses sorties au théâtre ! Le moins que l'on puisse dire est que l'enthousiasme de l'auteur est contenu. Celui-ci paraît davantage préoccupé par les performances des acteurs que par son entrée dans l'ordre maçonnique. Un non événement en somme.

    On trouve une allusion tout à fait anecdotique à la franc-maçonnerie dans des notes de Stendhal rédigées pour lui-même ou pour ses rapports politiques au ministère des affaires étrangères (cf. Stendhal, Mélanges de politique et d'histoire, éd. Le Divan, Paris, 1933, p.316). Rien de bien transcendant ou qui puisse témoigner d'une réflexion particulière ou originale à ce sujet.

    Il est possible de déceler une allusion à la franc-maçonnerie dans ce passage du roman Le Rouge et le Noir  (chapitre 17) :

    « Un jour, madame de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari, l’ennemi de Julien.

    – Mais, madame, c’est aujourd’hui le dernier vendredi du mois, répondit cet homme d’un air singulier.

    – Allez, dit madame de Rênal.

    – Eh bien ! dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église autrefois, et récemment rendu au culte ; mais pour quoi faire ? voilà un de ces mystères que je n’ai jamais pu pénétrer.

    – C’est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit madame de Rênal ; les femmes n’y sont point admises : tout ce que j’en sais, c’est que tout le monde s’y tutoie. Par exemple, ce domestique va y trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché de s’entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton. Si vous tenez à savoir ce qu’on y fait, je demanderai des détails à M. de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique afin qu’un jour ils ne nous égorgent pas. » 

    Pour Serge Hutin (1929-1997), il s'agit d'une évidente allusion à la franc-maçonnerie. Daniel Ligou (1921-2013), lui, est plus mesuré et estime qu'il peut s'agir aussi de la société secrète des Chevaliers de la Foi (cf. Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, 3ème édition, Paris, 1991, p.1141). Dieter Diefenbach émet l'hypothèse qu'il puisse s'agir d'une congrégation catholique (cf. Stendhal und die Freimaurerei, Die literarische Bedeutung seiner Initiation, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 1991, pp. 79 et suivantes) dans la mesure où Le Régulateur du Maçon de 1801 était réticent à l'initiation des domestiques.

    En tout cas, l'appartenance maçonnique de Stendhal a pu être confirmée grâce aux recherches de MM. Georges Andrieux, Henri Martineau (1882-1958) et Francis Ambrière (1907-1990). On sait que l'écrivain a appartenu à la loge Sainte-Caroline à l'orient de Paris. L'un des officiers de cette loge, Martial Daru (1774-1827), était avec son frère Pierre (1767-1829) un des cousins et protecteurs de Stendhal qui le cite d'ailleurs par son prénom dans l'extrait du Journal. Son nom figure sur le tableau de cette loge en 1806-1807. J'ai cherché un article d'Henri Martineau à ce sujet qui aurait été publié dans Le Figaro du 6 octobre 1935. Je ne l'ai pas trouvé. La date, pourtant indiquée par l'auteur, semble donc inexacte.

    Dans l'édition du 1er septembre 1936, Le Journal des débats politiques et littéraires reprend servilement la thèse de M. Ambrière selon laquelle Stendhal a rejoint la franc-maçonnerie pour des motifs intéressés (cf. Francis Ambrière, La Loge de Stendhal, in Mercure de France, n°922, 1er septembre 1936, p. 299 et suivantes).

    « Dans un article du Mercure de France, M. Francis Ambrière donne à son tour d'intéressants détails sur l'activité maçonnique de Stendhal. Il est incontestable (sic) que Beyle, pauvre, ambitieux, s'était fait maçon par opportunisme (sic). C'était l'époque où les loges, désorganisées par la Révolution française, trouvaient dans la faveur impériale un renouveau de prestige. La loge Sainte-Caroline avait pour vénérable d'honneur Cambacérès, archichancelier d'Empire. Et le premier diacre était Martial Daru, ami de Stendhal, dont la présence explique à la fois pourquoi Beyle eut l'idée de s'inscrire à cette loge et pourquoi d'illustres personnages consentirent à faire 'bon accueil à ce jeune homme sans fortune et sans situation. M. Francis Ambrière montre que sa qualité de franc-maçon a certainement favorisé la carrière de Stendhal. Quand, avec la chute de l'Empire, disparaît la loge Sainte-Caroline, la chance de Stendhal s'épanouit également. Et le père de julien Sorel retombe dans des ennuis d'argent qui ne le quitteront plus. »

    En réalité, Ambrière affirme plus qu'il ne démontre. Il prête des intentions à Stendhal que ce dernier n'a en réalité jamais explicitées. Ambrière finit d'ailleurs par le reconnaître (Mercure de France, n°922, op. cit., p.306):

    « Faute de loisir comme faute de conviction, la science maçonnique de Stendhal a donc dû rester assez courte. »

    Les vrais opportunistes sont généralement plus constants. Peut-être saura-t-on un jour ce que furent les véritables motivations de Stendhal ? En attendant, il est tout aussi légitime de voir dans cette initiation la volonté de Stendhal de respecter une tradition familiale. Il faut en effet rappeler que Chérubin Beyle, son père, fut aussi franc-maçon. Il faut également souligner que Stendhal, membre du corps diplomatique, a beaucoup voyagé en Europe. Ce qui n'a sans doute pas favorisé son assiduité en loge.

    J'ai une petite interprétation à proposer. Elle est sans doute un peu tirée par les cheveux mais j'ai la faiblesse de croire qu'elle n'est pas totalement dépourvue de valeur. Je veux croire que Stendhal ait été initié aux mystères maçonniques mais exactement tel qu'il l'a relaté dans son Journal. C'est-à-dire sans passion particulière. Un peu comme on accomplirait une formalité administrative ou comme on paierait un impôt de 123 livres.

    L'écrivain semble avoir vécu son admission dans la franc-maçonnerie comme un temps de l'existence mis entre parenthèses. Stendhal interrompt ses considérations sur le théâtre pour dire quelque chose qui n'a pas de rapport direct avec son sujet. A moins, bien sûr, qu'il ait inconsciemment assimilé l'initiation maçonnique à un spectacle. Stendhal donne en effet l'impression d'être allé en loge comme il s'est rendu au théâtre. Pour se distraire. Il est donc fort possible qu'il n'ait tout simplement pas trouvé le « spectacle maçonnique » à son goût.