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henri brisson

  • GLDF : un souvenir de « La Belle Epoque »

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    3951201225.jpgLa caricature ci-contre représente deux francs-maçons en train d'effectuer l'attouchement de maître. Elle a été publiée en janvier 1901 dans la revue antimaçonnique A bas les Tyrans ! de Paul Copin-Albancelli et Louis Dasté. On y voit à droite Henri Brisson, à l'époque candidat à la présidence de la Chambre des députés. Henri Brisson n'est pas un inconnu pour les lecteurs réguliers de ce blog puisque j'en avais déjà parlé. Il était même au centre des préoccupations des antimaçons de l'époque qui étaient persuadés qu'il avait effectué le signe de détresse à la tribune de la Chambre pour sauver le gouvernement Waldeck Rousseau en 1899. A gauche, on y voit un homme de couleur noire caricaturé de façon raciste (style « Y a bon banania »). Il s'agit d'Hégésippe Jean Légitimus (1868-1944) député socialiste de la Guadeloupe. Il fut le premier noir à siéger dans une assemblée parlementaire française depuis Jean-Baptiste Belley (1747-1805). Et pour la petite histoire, il est l'arrière-grand-père de l'acteur Pascal Légitimus.

    Pour Louis Dasté, il s'agissait de jeter le ridicule sur la gestuelle maçonnique et le discrédit sur les deux députés. Le militant antimaçon s'y était employé en étalant son racisme et son antisémitisme obsessionnels (une prose que le mouvement Civitas ne désavouerait pas aujourd'hui).

    « Telle est la liturgie maçonnique pour le grade de maître. C'est en épelant des mots hébreux (...) et en se livrant à une gymnastique aussi parfaitement absurde que les cérémonies des sorciers nègres, que les soi-disant libres-penseurs des loges se préparent à gouverner la France (...). »

    Il m'a paru utile de diffuser cette caricature car Brisson et Légitimus appartenaient tous deux à la Grande Loge de France. C'était en effet un temps où cette obédience était fortement impliquée dans la réflexion sociale et n'hésitait pas à intervenir dans les débats profanes au risque de s'attirer les foudres des réactionnaires. Aujourd'hui, la Grande Loge de France fait mine de ne pas s'en souvenir et semble obnubilée à l'idée de reconstruire son histoire. Je connais des frères de la Grande Loge qui en sont très affectés. Ça ne signifie pas qu'ils veulent nécessairement une obédience engagée dans les débats politiques et sociaux comme à « La Belle Epoque », mais qu'ils en ont assez des prétentions de la Grande Loge à vouloir incarner une maçonnerie d'élite et régulière au sens anglo-saxon.

    Cette caricature vient donc en appui d'un texte très intéressant publié sur le blog de La Maçonne dont je vous recommande la lecture (même si, personnellement, j'ai quelques doutes sur l'influence qu'il prête au Suprême Conseil de France) :

    « (...) La GLDF pole essentiellement spiritualiste et humaniste encore une fable véhiculée par les dignitaires de l’obédience. De fait la GLDF des premières années fut considérée plus progressiste sur le plan des idées et des comportements sociétaux que le GODF. Il est donc faux de prétendre que la GLDF est le reflet d’une obédience uniquement spiritualiste (dont on se demande ce que cela veut dire sans autre précision), et humaniste ce qu’elle a toujours été, elle fut également dès son origine, et il n’y a pas si longtemps sociétale, ce que les nouveaux dignitaires semblent oublier tellement ils ont le souci de se démarquer du GODF (...) »

  • Alexandre Massol, le réformateur

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    Massol.jpgVoici l'une des rares représentations de Marie Alexandre Massol dit Alexandre Massol (1805-1875). Je l'ai trouvée en feuilletant le premier tome de l'ouvrage de Charles Cousin, Racontars illustrés d'un vieux collectionneur (Libraire de L'Art, Paris, 1887). Cousin écrit :

    « Ceux qui l'ont connu seront heureux de retrouver ici sa vivante image. La Franc-Maçonnerie porte encore le deuil de Massol. »

    Alexandre Massol  est aujourd'hui largement tombé dans l'oubli. Pourtant, sa pensée philosophique a exercé une influence déterminante et durable sur le Grand Orient de France.

    Il fut le fondateur du journal hebdomadaire La Morale Indépendante avec Henri Brisson. Alexandre Massol considérait que le bien, le mal, le juste et l'injuste pouvaient se concevoir en dehors de tout enseignement théologique ou de toute révélation religieuse. Pour Massol, l'homme est un être libre et responsable. L'homme veut être respecté. Or pour être respecté, il doit respecter son prochain. C'est au fond l'affirmation du précepte maçonnique :

    « Ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît. Fais lui ce que tu voudrais qu'il te fît. »

    Le respect de la personne humaine est donc au fondement même de la conscience, du droit et du devoir. Par conséquent, tout ce qui favorise et accroît le respect est bien. Tout ce qui le défavorise et l'atténue est mal. Le respect implique donc la réciprocité des sentiments et une volonté de coexistence harmonieuse.

    Ce débat, apparemment théorique, a pourtant eu des conséquences pratiques considérables. En effet, si la morale ne présuppose pas l'existence de Dieu, alors il est impossible de prétendre que les agnostiques et les athées en sont dépourvus. Or, c'est bien ce que de nombreuses loges prétendaient au dix-neuvième siècle pour leur refuser l'initiation maçonnique. Au nom des anciennes obligations, les francs-maçons ne pouvaient pas admettre les athées stupides et les libertins irréligieux.

    La Morale Indépendante a ouvert de nouvelles perspectives à la franc-maçonnerie. Elle a conduit les réformateurs de l'Ordre maçonnique à agir autour de Massol pour promouvoir la liberté de conscience. Au sein du Grand Orient de France, la controverse a successivement abouti aux réformes constitutionnelles de 1854, 1865 et de 1877. Cette controverse s'est étalée sur une vingtaine d'années. Massol n'en a pas vu l'issue puisqu'il est passé à l'orient éternel en 1875.

    Massol est également parvenu à convaincre le Grand Orient de France de préserver son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique et à refuser le cadeau empoisonné du pouvoir impérial : la personnalité morale.  Au dix-neuvième siècle, il n'y avait pas de cadre juridique pour les associations. Elles étaient toutes des associations de fait. Leurs activités étaient surveillées étroitement par la police. Pour bénéficier d'un statut juridique avantageux, le Grand Orient aurait pu demander aux pouvoirs publics le statut d'association de bienfaisance reconnue d'utilité publique. Ce statut lui aurait ainsi permis d'obtenir la personnalité morale. Il lui aurait conféré la possibilité d'emprunter. Cependant, ce statut aurait également placé le Grand Orient directement sous la tutelle de l'Etat. En 1863, sentant le piège, Massol est parvenu à convaincre les délégués des loges de refuser cette proposition.

    Alexandre Massol a donc profondément contribué à changer la doctrine du Grand Orient de France. Il a su aussi en défendre le caractère initiatique et l'indépendance vis-à-vis du pouvoir impérial. En revanche, les conservateurs de l'obédience ont voulu maintenir les anciennes obligations (croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme) tout en prônant la transformation du Grand Orient en société de bienfaisance à la fois pour des raisons financières et pour plaire à Napoléon III.

    On comprend que l'action de Massol lui ait valu des haines tenaces de la part de ceux qui refusaient toute évolution de l'obédience. Ces derniers ont d'ailleurs tenté de s'en débarrasser en mettant en doute la réalité de son initiation maçonnique. Il n'en existerait en effet aucune trace documentaire (Massol aurait été initié à Marseille ou dans sa région aux alentours de 1838). Les adversaires de Massol ont dû cependant reculer devant le soutien marqué des loges. Massol, qui fut aussi l'un des exécuteurs testamentaires du frère Pierre-Joseph Proudhon, jouissait d'une très grande popularité parmi les francs-maçons du Grand Orient de France.

    Pourtant aujourd'hui, tout le monde (ou presque) a oublié Alexandre Massol au sein du Grand Orient alors qu'il y a pourtant joué un rôle absolument considérable. Ce n'est pas un jugement de valeur de ma part mais bien un constat. En effet, et sauf erreur de ma part, je ne crois pas qu'il existe une seule loge du Grand Orient qui ait pris pour titre distinctif le nom d'Alexandre Massol. Je ne suis pas sûr non plus que l'on ait donné le nom de Massol à l'un des temples de la rue Cadet. Ce qui - il faut le reconnaître - est pour le moins regrettable. Gageons que cet oubli soit un jour réparé.

  • Le légendaire signe de détresse d'Henri Brisson

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    brisson.jpgLa prétendue influence politique de la Franc-Maçonnerie a toujours fait couler beaucoup d'encre, notamment dans les milieux d'extrême droite ordinairement réceptifs aux théories complotistes. On cite souvent à titre d'exemple l'intervention du frère Henri Brisson à la tribune de l'Assemblée Nationale le 26 juin 1899. Le député radical y aurait fait le célèbre « signe de détresse ». Il aurait donc devant ses collègues 1°) croisé les doigts, paumes vers l’avant, tendu les bras au-dessus de sa tête, face vers le ciel, 2°) renversé son corps en arrière et 3°) lancé un tonitruant « À moi les enfants de la Veuve ! ».

    Grâce à ce signe et à cet appel, Henri Brisson aurait ainsi obtenu le ralliement de tous les députés francs-maçons présents dans l'hémicycle et sauvé le ministère Waldeck-Rousseau. Le problème, c'est que Brisson n'a jamais agi de la sorte sauf bien entendu dans l'imagination fertile des antimaçons toujours à la recherche du détail qui accréditerait l'existence du grand complot des loges. Voici ce que le député Henri Brisson a réellement déclaré devant la Chambre :

    « Je demande à la Chambre la permission de lui dire en deux mots pourquoi je ne m'abstiens pas.

    Après les catastrophes redoutables auxquelles nous avons assisté il y a vingt-neuf ans et qu'on rappelait tout à l'heure, j'ai été le premier à proposer l'amnistie. Mais alors nous ne rusions ni avec les hommes, ni avec les choses,ni avec les mots.

    Proposer l'amnistie, ce n'était pas proposer seulement de faire rentrer certains citoyens dans la cité, c'était proposer l'oubli des drames et des tragédies de la guerre civile, l'oubli des haines et des rancunes. Notre but était d'éteindre par la générosité et par la bonté les cendres encore brûlantes de la guerre civile et de fonder, sur le sol renouvelé, la République rêvée.

    Cette République, presque tous les républicains qui sont montés la tribune, nous accordent qu'il y a lieu de la défendre. La question est de savoir si, pour défendre la République, on va faire une majorité par ici (la droite), c'est-à-dire avec ceux qui ont passé trente ans à esayer de la détruire, ou si on la fera avec tous les braves républicains qui siègent de l'autre côté.

    Quant à moi, je n'hésite pas : le gouvernement promet de défendre la République, je lui donne mon vote, et j'invite tous ceux sur lesquels je puis avoir quelque influence à voter, je ne dis pas pour le gouvernement, mais pour la République. »

    On le constate. Pas de signe de détresse. Pas d'appel théâtral aux enfants de la Veuve. Mais une phrase finalement bien anodine qui laisse plutôt entrevoir les intenses négociations qui ont eu lieu au sein des différents groupes politiques républicains dans un contexte de crise politique aiguë : « (...) et j'invite tous ceux sur lesquels je puis avoir quelque influence à voter, je ne dis pas pour le gouvernement, mais pour la République. » Dans l'esprit des antimaçons, l'influence revendiquée par Brisson s'est donc transformée en appel subliminal aux députés francs-maçons. Puis, l'appel subliminal est devenu à son tour signe de détresse. Comme quoi, les légendes tiennent à peu de choses... 

    Il faut se souvenir que le ministère Waldeck-Rousseau était né dans la douleur en juin 1899. En effet, les modérés craignaient fortement la présence du socialiste Alexandre Millerand au sein du gouvernement. Les socialistes quant à eux, contestaient la présence au ministère de la Guerre du Général Gaston de Gallifet, le fusilleur de la Commune. Quelques mois plus tôt, le 23 février 1899 exactement, lors des obsèques du président Emile Loubet, Paul Déroulède et les nationalistes avaient fomenté un putsch contre la République qui avait lamentablement échoué. L'affaire Dreyfus n'en finissait pas non plus de défrayer la chronique. Bref, l'atmosphère politique était extrêmement tendue.

    Henri Brisson, dont l'appartenance maçonnique était de notoriété publique, n'aurait évidemment jamais pris le risque de se comporter de façon aussi grotesque devant la représentation nationale. Henri Brisson était pragmatique. En homme politique averti, il voulait que le centre-gauche et la gauche s'unissent et évitent de se perdre dans des querelles oiseuses sur les personnes de Gallifet et de Millerand. L'objectif primordial était à ses yeux la défense de la République face aux nationalistes et aux cléricaux de droite.