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  • L'Académie de la Connaissance Maçonnique

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    certifié.jpgJe ne vais pas revenir ici sur l'excellent article du frère Emerek le Fol à propos de l'Académie de la Connaissance Maçonnique instituée pour les francs-maçons de la Loge Nationale Française et de la Loge Nationale Mixte Française. Je comprends tout a fait que cette structure suscite à la fois des interrogations et des inquiétudes. Cette académie au nom pompeux donne en effet l'impression de réduire l'initiation maçonnique à une procédure de certification ou à une validation des acquis de l'expérience. La bibliographie imposée, partielle et surtout partiale, s'apparente également à de la vente forcée même si l'Académie précise que la procédure de certification est fondée sur le volontariat. Ouf ! Il reste cependant à déterminer si, dans les faits, le volontarisme ne va pas se transformer insidieusement en forte incitation. Quoi qu'il en soit, nous allons assister sous peu à l'émergence de « francs-maçons certifiés ». Cependant, on peut dire avec un peu d'ironie que le projet de cette académie s'inscrit dans le prolongement d'une activité maçonnique traditionnelle car la remise de médailles et de diplômes est aussi vieille que la franc-maçonnerie. Dès le dix-huitième siècle, certains frères entreprenants et malins l'avaient bien compris et su en faire commerce.

    Je vais plutôt tenter ici d'élargir le sujet. « L'Académie de la Connaissance Maçonnique » dit en effet s'inspirer d'expériences anglaises et américaines comparables. Or, elle se garde bien d'expliquer le rôle et les missions de ces structures anglo-saxonnes qui font office en quelque sorte de centres de formation permanente. Il faut donc expliquer l'origine de ces structures et rappeler notamment que la franc-maçonnerie, en Grande Bretagne aux Etats-Unis et dans d'autres pays anglo-saxons, est en crise profonde en dépit des apparences. Les loges, dans leur grande majorité, ne parviennent pas à retenir leurs membres. De nombreux frères se plaignent du manque de formation maçonnique. Au rite d'York par exemple (majoritaire aux Etats-Unis), les loges travaillent ordinairement au grade de maître. Donc, les frères passent les trois grades symboliques très rapidement, parfois même le même jour, pour des raisons structurelles : les nouveaux membres servent non seulement à compenser les démissionnaires ou les absents mais aussi à empêcher la mise en sommeil des loges (et encore, ce n'est pas toujours le cas). En outre, les loges se réunissent moins fréquemment qu'en France. Pratiquer la franc-maçonnerie outre-Manche et outre-Atlantique, c'est donc d'abord exécuter impeccablement par coeur le rituel (sans compter le soutien aux oeuvres de bienfaisance). Le temps d'instruction, c'est le temps consacré à l'apprentissage du texte ; c'est le temps consacré à la maîtrise des déplacements en loge ; c'est le temps consacré à l'agencement des différentes cérémonies, à l'exécution parfaite des signes, mots et attouchements, etc.

    Or, apprendre un texte n'est pas forcément le comprendre. Et c'est encore moins l'interpréter et conserver une distance critique vis-à-vis de lui. Quand on est dans la reproduction à l'identique de ce qui se fait depuis toujours, quand on est dans la conservation obsessionnelle des formes, il est difficile de se sentir pleinement à l'aise et libre dans sa démarche spirituelle. Il suffit de lire les blogs de nos frères américains pour se rendre compte que cette façon de pratiquer la franc-maçonnerie est peu satisfaisante. Beaucoup se plaignent de devoir répéter et transmettre sans comprendre la logique des choses. Beaucoup doivent se contenter des explications sommaires de quelques maîtres grincheux. C'est donc pour favoriser l'exégèse des rituels, la lecture comparée des textes, leur mise en perspective, l'étude de l'histoire maçonnique, des symboles et des traditions - bref ce que recouvre en gros la maçonnologie - que des formations maçonniques ont été mises en place non seulement aux Etats-Unis mais aussi en Grande Bretagne. Ces formations ont été créées le plus souvent avec le soutien de Grandes Loges pressées de trouver enfin la solution miracle à l'érosion continue de leurs effectifs. Le but de ces formations est de répondre à l'insatisfaction croissante des frères. C'est la raison pour laquelle, en France, de telles structures n'ont aucun sens puisque les loges sont censées effectuer ce travail d'explication et d'analyse par le biais des surveillants et de l'expert. D'ailleurs les américains ont un qualificatif pour désigner ce travail : c'est le travail maçonnique « à l'européenne ». 

    En revanche, là où les maçons hexagonaux auraient des choses à apprendre des frères américains et britanniques, c'est évidemment sur l'agencement et l'exécution des cérémonies. En France, nous lisons majoritairement le rituel. Nous n'apprenons quasiment rien par coeur. Donc, nous retenons très peu. Dès lors, les usages se perdent souvent parce qu'ils ne sont pas suffisamment répétés et intégrés. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les cérémonies d'un même grade peuvent varier sensiblement au sein d'un même atelier d'un vénérable à l'autre. Certains vénérables choisissent d'ajouter unilatéralement tel ou tel détail pour combler l'indigence de rituels rédigés par d'obscurs hiérarques. D'autres préfèrent au contraire retrancher certaines pratiques jugées désuètes, parfois expéditivement, si bien qu'il n'y a plus de permanence rituelle. Le plus souvent, on improvise et on tâtonne en pleine cérémonie parce qu'on n'a pas suffisamment répété. Le maître des cérémonies de mon atelier a une belle formule qui résume beaucoup de choses :

    « Quand je ne sais plus où j'en suis, je tourne, je tourne, je continue à tourner et je cherche les yeux du vénérable ; à un moment donné, je comprends qu'il faut s'arrêter là.»

    En fait, en France, chaque loge fait sa bouillie dans son coin pour le meilleur et pour le pire. Il ne faut surtout pas croire que les loges d'obédiences dites « traditionnelles » s'en sortent forcément mieux. J'en ai vu certaines écrasées par le poids d'un rituel bien trop lourd pour elles. De façon générale, le niveau d'exécution des cérémonies maçonniques en France est assez moyen pour ne pas dire médiocre. Et je ne prétends surtout pas être au-dessus du niveau moyen. J'ai cependant maçonné longtemps en Belgique. Je peux donc vous dire d'expérience qu'une initiation chez nos voisins est autrement plus impressionnante qu'en France. Ce n'est pas parce que les maçons belges sont supérieurs aux maçons français ; c'est parce que les maçons belges travaillent et répètent plus sérieusement que les maçons français. Les frères et les soeurs belges préparent les cérémonies. Ils lisent le rituel comme nous mais ils n'hésitent pas à pratiquer de temps en temps le par coeur si les nécessités particulières d'une cérémonie l'exigent (ex : obscurité du temple, questions/réponses entre l'expert et le couvreur, etc.). Ils sont attentifs à la tenue vestimentaire, à la solennité des formes, à l'esthétique du moment. Ils font l'effort de venir aux répétitions qui n'ont pas lieu dans le désordre trente minutes avant l'ouverture des travaux. ll n'y a pas de secret. Juste du travail, un peu de rigueur et de la considération pour ce qui est à accomplir.

    En guise de conclusion et pour sourire un peu, je vais donner un filon aux marchands du temple. Il y a un créneau à prendre en France mais dans le domaine de la scénographie maçonnique. Avis aux petits malins ! Vous pourriez ainsi créer une « Académie de la Connaissance Maçonnique Pratique des Rites » et proposer aux loges des formations - à des tarifs fraternels bien sûr ! - visant à les accompagner dans l'exécution des tenues et des différentes cérémonies. Des comédiens, des metteurs en scène, des musiciens, des ingénieurs du son et de la lumière pourraient leur venir utilement en aide. Une procédure de certification ISO 9001 pourrait même être envisagée. Allez vite enregistrer le nom à l'I.N.P.I. avant que quelqu'un d'autre n'en profite !

  • Le Plan Universités de la Grande Loge Unie d'Angleterre

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    Les obédiences françaises s'interrogent depuis longtemps sur les moyens de rendre la franc-maçonnerie plus attractive auprès des jeunes gens. Elles ont organisé cette année au moins deux manifestations : un colloque sur la jeunesse, à Paris, à l'initiative de la Grande Loge de France et de la Grande Loge Féminine de France et un rassemblement de jeunes maçons à Montpellier sous l'égide du Grand Orient de France. Toutefois, ces manifestations ne semblent pas avoir rencontré le succès escompté. L'âge moyen du franc-maçon français avoisine toujours les 55-60 ans. Bien qu'il y ait toujours eu des jeunes gens initiés en franc-maçonnerie (j'ai été dans ce cas), ces derniers restent très minoritaires. Faut-il s'en désoler ? Très franchement, je n'en sais rien. En tout cas, ça n'a jamais été pour moi une source de préoccupation particulière, probablement parce que j'ai toujours été convaincu que l'initiation à la franc-maçonnerie était fondamentalement le résultat d'une démarche personnelle. L'âge n'a rien à y voir même s'il peut être un critère dans le choix souverain des loges. 

    grande bretagne,glua,jeunesse,franc-maçonnerie,loges,universitésCeci dit, il me paraît intéressant de signaler ici la manière dont la franc-maçonnerie britannique agit vis-à-vis de la jeunesse. En effet, confrontée elle aussi à un vieillissement de ses effectifs, la Grande Loge Unie d'Angleterre a lancé le Plan Universités (Universities Scheme). De quoi s'agit-il ? Il s'agit d'un réseau de loges universitaires, c'est-à-dire de loges qui recrutent ordinairement dans le milieu de l'enseignement supérieur. Ce réseau est présidé par Sir David Wootton, assistant Grand Maître, ancien lord-maire de Londres et avocat dans le profane.

    Le Plan Universités est inspiré de l'expérience de deux loges implantées dans des villes universitaires prestigieuses depuis près de deux cents ans : la loge Apollo Lodge University n°357 fondée en 1818 à l'orient d'Oxford et la loge Isaac Newton University Lodge n°1161 fondée en 1861 à l'orient de Cambridge. Ces deux loges ont initié plusieurs milliers de jeunes hommes à la franc-maçonnerie. Le Plan Universités a donc pour objectif de favoriser l'accès des étudiants à la franc-maçonnerie. Depuis son lancement en 2005, ce plan regroupe une soixantaine de loges basées essentiellement en Angleterre, au Pays de Galles et en Afrique du sud (la Grande Loge Unie d'Angleterre y possède un district). 

    En voici la liste plutôt impressionnante :

    Pour toutes les universités et écoles d'enseignement supérieur de Londres

    • University of London Lodge N°. 2033
    • Rahere Lodge N°. 2546
    • Lodge of Honor and Generosity No. 165
    • Phoenix Lodge No. 173
    • Ravensbourne Royal Arch Chapter No. 1601
    • Duke of Cornwall Lodge No. 1839
    • University of London Lodge No. 2033
    • Aesculapius Lodge No. 2410
    • University of Durham Lodge No. 3030
    • Trinity College Dublin Lodge No. 3153
    • Lodge of Good Fellowship No. 3655
    • Gray's Inn Lodge No. 4938
    • Old Johnian Lodge No. 5282
    • St Cecilia Lodge No. 6190
    • Tetragon Lodge No. 6302

    Université Anglia Ruskin 

    • Boswells Lodge No. 7759

    Université de Brighton

    • Brighton & Hove Civic Lodge No. 5223

    Université Brunel

    • Ruislip St. Martin's Lodge No. 9125

    Université de Buckingham

    • Grenville Lodge No. 1787

    Buckinghamshire Université Nouvelle

    • Marlow Lodge No. 2752

    Université Christ Roi de Canterbury, Université du Kent  et Université de Greenwich

    • St Augustine Lodge No. 972
    • The Pentangle Lodge No. 1174

    Universide Chichester

    • Lodge of Union No. 38

    Université d'Essex

    • Ostrea Lodge No. 8209

    Université de Hertfordshire

    • Salisbury Union Lodge No. 767

    Université d'Oxford

    • Apollo University Lodge No. 357
    • Oxford and Cambridge Lodge No. 1118

    Université Oxford Brookes 

    • Blockley Lodge No. 6345

    Université de Portsmouth

    • Domus Dei Lodge No. 5151

    Université de Reading

    • Grey Friars Lodge No. 1101

    Université de Southampton

    • Southampton University Lodge No. 7022

    Université du Surrey

    • Onslow Lodge No. 2234
    • Woodside Lodge No. 6441

    Université du Sussex

    • Brighton & Hove Civic Lodge No. 5223

    Université de Winchester

    • William of Wykeham Lodge No. 1883

    Université de Cambridge

    • Isaac Newton University Lodge No. 859
    • Alma Mater Lodge No. 1492
    • Oxford and Cambridge Lodge No. 1118

    Université d'East Anglia

    • Bowers Lodge No. 4865

    Université de Bolton

    • Goulburn Menturia Lodge No. 3478

    Université de Chester

    • University Lodge of Chester No. 4477

    Université de Lancaster

    • City of Lancaster Lodge No. 281

    Université de Liverpool

    • University Lodge of Liverpool No. 4274

    Université de Manchester

    • Old Mancunians' with Mount Sinai Lodge No. 3140
    • De Montfort University
    • Castle of Leicester Lodge No. 7767

    Université de Derby

    • Hartington Lodge No. 1085
    • Phoenix Lodge of Saint Ann No. 1235

    Université de Leicester

    • Wyggeston Lodge No. 3448

    Université Lincoln

    • St Hugh Lodge No. 1386

    Université Loughborough 

    • Lodge of Science and Art No. 8429

    Université de Nottingham

    • Daybrook Lodge No. 5522

    Université du Staffordshire

    • Universities Lodge of Staffordshire No. 9907

    Université de Birmingham et Coventry

    • University of Birmingham Lodge No. 5628

    Université de Bangor

    • St David's Lodge No. 384

    Université de Cardiff

    • Universities Lodge, Cardiff No. 5461

    Universités et établissements d'enseignement supérieur d'Afrique du Sud

    • Singleton Lodge No. 8399
    • President Lodge No. 8053
    • Golden West Lodge No. 6689
    • University Lodge of the West Indies No. 7128
    • Universitas Lodge No. 9917


    david wootton, grande bretagne,glua,jeunesse,franc-maçonnerie,loges,universitésOn retrouve dans ces loges non seulement des étudiants, des membres des universités (corps enseignant, personnel administratif), des anciens étudiants, mais aussi des maçons exerçant autres professions. Certaines de ces loges sont liées historiquement aux universités. D'autres ne le sont pas mais font l'effort d'ouvrir leurs colonnes aux jeunes. 
    La Grande Loge Unie d'Angleterre applique des règles spécifiques aux loges de ce réseau. Ainsi, tous les francs-maçons âgés de moins de 25 ans bénéficient d'une cotisation réduite de moitié. Le but est de rendre la franc-maçonnerie accessible aux plus jeunes.

    Je suis dans l'incapacité de dire si le Plan Universités de la Grande Loge Unie d'Angleterre est une réussite ou pas. Il est en effet difficile d'en mesurer l'impact concret sur la vie maçonnique en Angleterre et en Afrique du sud. Les informations manquent. Ce plan témoigne en tout cas d'un esprit de club et de réseautage que les francs-maçons français réprouvent généralement, considérant que la franc-maçonnerie est essentiellement un ordre initiatique, ésotérique et traditionnel. Il convient également de remarquer que le recrutement de la Grande Loge Unie d'Angleterre est assez réducteur car tous les jeunes hommes ne fréquentent évidemment pas l'enseignement supérieur. J'imagine que si de nombreux jeunes universitaires sont initiés dans les loges anglo-saxonnes, ils doivent être tout aussi nombreux à en démissionner. En effet, comment susciter et entretenir le sentiment d'appartenance maçonnique quand toutes ces loges se réunissent en moyenne quatre à six fois par an et uniquement pour procéder à des installations de collège ou à des cérémonies ?

    Quelles que soient les critiques que l'on peut faire au sujet de cette action entreprise par la Grande Loge Unie d'Angleterre, comment ne pas être malgré tout admiratif devant le volontarisme et le pragmatisme de nos frères d'outre-Manche ? En France, les dignitaires des obédiences maçonniques parlent de la jeunesse comme d'une abstraction. Attirer les jeunes dans les loges est un objectif qu'ils évoquent prudemment pour ne pas être taxés de prosélytisme. En outre, les loges françaises sont généralement réticentes à l'égard de ces recrutements ciblés qui ressemblent à des objectifs marketing. Parler par exemple de la possibilité d'instaurer une capitation différenciée en fonction de l'âge est souvent un sujet de crispations. Au Grand Orient de France, nombreux sont les frères qui considèrent que la capitation différenciée en fonction de l'âge ou des moyens financiers serait de nature à introduire une rupture de l'égalité de traitement entre les membres de l'obédience (je le pense aussi). Au final, les obédiences françaises sont condamnées à ne rien faire.

    De l'autre côté de la Manche au contraire, la franc-maçonnerie anglo-saxonne ne s'embarrasse guère de grandes discussions théoriques sur la jeunesse. Elle agit. Peut-être de façon critiquable mais elle agit. Elle s'est ainsi donnée les moyens de ses ambitions. De manière tout à fait pragmatique, elle a échafaudé une stratégie particulière : un réseau de loges qui pratique la capitation différenciée. Cependant, le pragmatisme et l'action ne font pas tout car le travail maçonnique, tel qu'il se conçoit en Grande Bretagne, est fort différent de ce qu'il est en France. Réduit essentiellement aux cérémonies, le travail dans les loges britanniques doit probablement apparaître bien ennuyeux pour des jeunes initiés qui débutent dans la vie et qui ont sans doute bien d'autres préoccupations en tête que les usages maçonniques.

  • Et si le 24 juin 1717 n'avait pas existé ?

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    Anthony Sayer, George Payne, Jean-Théophile Désaguliers, Roger Dachez, Andrew Prescott, Daniel Ligou, Richard Berman, Grande Bretagne, France, Europe, Franc-Maçonnerie, Histoire, Recherche, Origines, Mythe, 1717Les francs-maçons du monde entier, notamment les Britanniques, s'apprêtent à fêter l'an prochain le tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Il est en effet communément admis que quatre loges londoniennes se sont réunies en 1716 à l'auberge du Pommier (Apple-Tree Tavern), dans la Charles Street, à Covent-Garden dans le but, d'une part, de fonder ensemble et pour un temps limité (pro tempore) une Grande Loge et, d'autre part, de se placer à court terme sous l'autorité d'un même grand maître. Il est également communément admis que ces loges fondatrices ont tenu, le 24 juin 1717, la première assemblée annuelle de la Grande Loge et la première fête d'Ordre à l'auberge de l'Oie et le Gril (The Goose and Gridiron Tavern) située à St. Paul's Church-Yard. Avant le dîner, les frères choisirent de porter Anthony Sayer à la Grande Maîtrise et désignèrent les Grand Officiers de la Grande Loge. De provisoire la Grande Loge de Londres devint alors permanente. 

    Et si cet événement n'avait jamais eu lieu ? C'est ce que l'historien Roger Dachez indique sur son blog. De retour de Cambridge, il écrit :

    « Les conférences apportent parfois leur lot de surprises, de « scoops ». La conférence de clôture, présentée par le Pr Andrew Prescott, contenait une révélation de ce genre, assez bouleversante en cette année de célébration d’un tricentenaire : le 24 juin 1717…n’a sans doute jamais eu lieu ! »

    Pourtant s'agit-il vraiment d'une surprise ou d'un scoop ? A vrai dire non car beaucoup d'historiens avaient déjà des doutes depuis longtemps. Mais avant d'en venir au vif du sujet, je voudrais faire une toute petite remarque. Comme Roger Dachez est volontiers sévère à l'égard de la maçonnologie française, il ne me paraît pas inutile de signaler d'abord ce propos du professeur Richard Andrew Berman qui, de son côté, n'est pas spécialement tendre envers la maçonnologie britannique (cf. Freemasonry Today, n°35, automne 2016, revue de la Grande Loge Unie d'Angleterre, p. 61) :

    « Unfortunately there are only a few academic historians in England who consider Freemasonry a bona fide subject. It is quite different in continental Europe and the US, for example, where Freemasonry is not only studied academically but also benefits from dedicated lecturers and professors. I hope I can help to turn the tide in Britain. »

    ligou.jpgEt de souligner ensuite que la recherche universitaire française dans le domaine de la franc-maçonnerie en général et de ses origines en particulier est très loin d'être indigente même s'il n'est pas toujours évident pour les chercheurs français de consulter les sources anglaises. Je ne pense d'ailleurs pas être injurieux envers les chercheurs britanniques en disant qu'ils peuvent éprouver, de leur côté, des difficultés à consulter et à comprendre les archives maçonniques françaises rédigées dans notre langue du dix-huitième siècle.

    Ceci dit, revenons-en à la problématique du 24 juin 1717. Je voudrais rappeler ici cette observation du regretté Daniel Ligou (Les Constitutions d'Anderson, introduction, traduction et notes de Daniel Ligou, Edimaf, Paris, 1990, p. 43) :

    « Le gros reproche que nous ferions à notre pasteur est donc son silence sur le XVIIe et les débuts du XVIIIe siècle. Anderson - qui devait pourtant être renseigné, ou qui aurait pu se renseigner - est vraiment trop discret. Discrétion qui a permis les meilleures (ou les pires !) hypothèses sur le passage de l'opératif au spéculatif. Si Anderson avait parlé, bien des problèmes qui sont pour nous de faux problèmes n'auraient pas été posés. Mais pourquoi n'a-t-il pas parlé ? »

    Certes, on peut objecter que Daniel Ligou visait expressément ici la théorie de la transition plus que la réunion du 24 juin 1717 en tant que telle (Ligou ne remet d'ailleurs pas en cause son existence, op.cit., p. 19). Néanmoins, je pense qu'il avait fait preuve d'une certaine perspicacité en relevant le curieux silence du pasteur Anderson sur la franc-maçonnerie du début du dix-huitième siècle, c'est-à-dire sur la période 1701-1723. Comment ne pas s'étonner non plus de ne rien savoir du charpentier Jacob Lamball et du capitaine Joseph Elliot qui furent pourtant tous deux les premiers Grands Surveillants de la Grande Loge ?

    En fait, il faut attendre l'édition de 1738 pour que le pasteur Anderson, déjà malade, fasse enfin référence à cette tenue de fondation de la Grande Loge de Londres. Dans une thèse soutenue en 2010 à l'Université d'Exeter (Grande Bretagne) et intitulée The Architects of the Eighteenth Century - English Freemasonry, 1720-1740, le professeur Richard Andrew Berman est revenu sur le 24 juin 1717. L'universitaire n'a pas réfuté l'existence de la réunion du 24 juin 1717 mais il a toutefois remarqué que le pasteur James Anderson l'avait évoquée tardivement dans un but précis. Il s'agissait de montrer que les loges londoniennes avaient résolu, dès 1717, de choisir dans leur sein un grand maître dans l'attente de placer un aristocrate à leur tête. Il écrit (p. 196):

    « Anderson’s 1738 Constitutions stated that Grand Lodge was formed on 24 June 1717. The members of four lodges had convened at the Apple Tree tavern, each being known by the name of the tavern at which it met: the Apple Tree in Charles Street, Covent Garden; the Goose & Gridiron in St. Paul’s Churchyard; the Crown in Parker’s Lane, near Drury Lane; and the Rummer & Grapes in Channel Row, Westminster. Anderson wrote that these founding lodges resolved to choose a Grand Master from their own number « until they should have the Honour of a noble brother at their Head ». Given Montagu’s acceptance of the role in 1721, Anderson’s account may be correct; equally, his record of events may have offered a retrospective rationale and justification for Desaguliers and Folkes having persuaded Montagu to take the position. »

    berman.jpgLe duc John de Montagu fut en effet le premier aristocrate à présider la Grande Loge de Londres après les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers. Et c'est cet aristocrate qui commanda à Anderson les Constitutions de l'Ordre. La mention de la réunion du 24 juin 1717 poursuivait donc un objectif d'affirmation et de pérennisation de la jeune franc-maçonnerie dans la vie sociale et politique anglaise. Un message à usage interne en somme.

    Richard Berman précise cependant en note de bas de page que les archives des francs-maçons contemporains de l'événement sont muettes à ce sujet et qu'il n'existe aucune preuve matérielle de l'événement. 

    « It is not possible to verify the statement independently. However, there is no obvious reason for Anderson to have lied over a matter that would have been within the relatively recent experience of many in the relevant lodges. Nonetheless, other (albeit limited) contemporary records, for example, Stukeley, Family Memoirs, are silent on the issue. »

    Les plus vieilles sources documentaires de la « maçonnerie spéculative officielle » datent de 1723. Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut aussi supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Or, comme je l'ai déjà montré, les critiques de l'édition de 1738 se sont principalement focalisées sur l'article premier des obligations et pas sur la naissance de la Grande Loge de Londres. 

    Durant des décennies, les historiens de la franc-maçonnerie ont donc pris acte des affirmations de James Anderson sans chercher à les remettre en cause. Pourtant, si ces auteurs avaient pris le temps de lire attentivement les textes fondateurs, notamment leurs versions successives, ils auraient pu être éventuellement saisis d'un doute. Quand on prend par exemple la version des Constitutions d'Anderson telles que La Tierce les a traduites et diffusées auprès des loges françaises en 1743, on ne peut qu'être frappé par les différences relatives à l'histoire mythique de l'Ordre. La Tierce fait l'impasse sur la tenue du 24 juin 1717, qu'il ne semble manifestement pas connaître, pour se concentrer essentiellement, et avec force détails, sur la vie de la franc-maçonnerie sous la Rome antique. Ce qui, reconnaissons-le, est pour le moins paradoxal : pourquoi La Tierce a-t-il longuement évoqué de prétendus faits ayant eu lieu il y a 2000 ans ? Pourquoi est-il resté silencieux sur un événement fondateur vieux d'une vingtaine d'années ? Pourtant La Tierce avait eu des contacts avec la maçonnerie anglaise et fréquenté la loge A l'enseigne du duc de Lorraine à l'orient de Londres (cf. Georg Franz Burkhard, Annalen der Loge zur Einigkeit, 1842, Frankfurt am Main, 1842, p.8).

    2226946352.jpgIl n'y a donc pas à proprement parler de « surprise » ou de « scoop ». Le ver était déjà dans le fruit si je puis dire. En effet, en l'absence de preuves matérielles, on devait de toute façon considérer la réalité de l'événement avec prudence. Et ce d'autant plus que la presse anglaise de l'époque n'en avait jamais fait état. Richard Berman montre en effet que la presse anglaise n'a commencé à s'intéresser à la franc-maçonnerie qu'à partir de 1721. Les journaux ont fini par être intrigués par cette mystérieuse confrérie rassemblant des aristocrates et des gentlemen dans des tavernes du centre de Londres. Il cite notamment l'édition du 1er juillet 1721 du Weekly Journal or Saturday's Post qui relate la visite du Duc de Montagu à une réunion maçonnique à Stationers' Hall. La « couverture médiatique » de la franc-maçonnerie est donc née en 1721. Depuis, la presse n'a jamais cessé de s'y intéresser au point d'en faire l'un de ses marronniers favoris.

    Il semble aujourd'hui que le professeur Andrew Prescott ait apporté aux chercheurs du monde entier de nouveaux éléments sur le 24 juin 1717. J'attends donc avec impatience que Roger Dachez fasse le compte rendu de la conférence de l'universitaire écossais.

    ___________________

    Le 24 juin 1717 selon les Constitutions d'Anderson (édition de 1738)

    « Le Roi George Ier entra dans Londres le 20 Sept. 1714. Et après que la Rebellion fut terminée A. D. 1716, les quelques Loges de Londres se trouvant elles-mêmes négligées par Sir Christopher Wren, pensèrent qu’il était bon de s’unir et d’avoir un Grand Maître comme Centre d’Union et d’Harmonie, voici les Loges qui se réunirent,
    1. At the Goose and Gridiron (A l’oie et le Gril) Brasserie à St. Paul's Church-Yard.
    2. At the Crown (A la Couronne) Brasserie à Parker's Lane près de Drury Lane.
    3. At the Apple-Tree (Au Pommier) Taverne sur Charles-street, Covent-Garden.
    4. At the Rummer and Grape (A la Coupe et au Raisin) Taverne sur Channel-Row, Westminster.
    Celles-ci et quelques autres anciens Frères se réunirent à la dite Apple-Tree, et ayant porté en chaire le plus ancien Maître Maçon (aujourd’hui Maître de Loge) ils constituèrent eux-mêmes une Grande Loge pro Tempore en Due Forme, et dans les meilleurs délais, ranimèrent la Conférence Trimestrielle des Officiers de Loges (appelée GRANDE LOGE), décidèrent de tenir l’Assemblée Annuelle et Fête et ensuite de choisir un Grand Maître parmi eux, jusqu’à ce qu’ils aient l’Honneur d’avoir un Frère Noble à leur tête.
    En conséquence, le Jour de la Saint Jean-Baptiste, la 3ème année du roi George Ier A. D. 1717, l’Assemblée et Fête des Maçons Francs et Acceptés était tenue à la pré-citée Brasserie Goose and Gridiron.
    Avant le dîner, le plus ancien Maître (aujourd’hui Maître de Loge) en chaire, proposa une liste de Candidats appropriés ; et les Frères élirent à une majorité de mains levées M. Anthony Sayer, Gentleman, Grand Maître des Maçons (M. Jacob Lamball, Charpentier, Capt. Joseph Elliot, Grands Surveillants) qui fut dans les meilleurs délais investi avec les Insignes de l’Office et du Pouvoir par le dit plus ancien Maître, et installé, fut félicité par l’Assemblée qui lui rendit l’Hommage.
    Sayer, Grand Maître, commanda aux Maîtres et Surveillants des Loges de se réunir avec les Grands Officiers chaque Trimestre en Conférence, à l’Endroit qu’il leur désignera dans la convocation envoyée par le Tuileur. »

  • A vendre !

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    Le local des loges de la petite ville de Bishop Auckland (16200 habitants), dans le comté de Durham (Angleterre), est à vendre moyennant le prix de 140 000 £ soit une contre-valeur de 165 750 €. L'agence immobilière chargée de négocier la vente indique que le masonic hall date de 1965. La superficie totale avoisine les 665 m². Avis aux amateurs.

    Ce bâtiment abrite deux loges bleues, un chapitre de l'arche royale, deux loges de la maçonnerie de la Marque et une commanderie de chevaliers templiers. Soit six structures au total. Ce qui n'est vraiment pas beaucoup pour un bâtiment de cette importance.

    Les raisons de cette vente ne sont pas précisées. Cependant, comment ne pas songer aux propos de l'ancien Grand Maître de la Grande Loge du Kansas ? En novembre dernier, lors de la conférence mondiale des Grandes Loges régulières à Los Angeles, celui-ci précisait que la baisse constante des effectifs maçonniques poussait de plus en plus de Grandes Loges à se séparer de bâtiments qu'elles étaient dans l'incapacité financière d'entretenir, de mettre aux normes et de conserver.

    « (...) le déclin constant des adhésions depuis 1957 a clairement conduit les grandes loges à assumer le pire (…) Il est indéniable que la confrérie s’est fait plaisir au cours du 20ème siècle avec la construction de somptueux temples et autres installations, affirmant la Maçonnerie d’une façon beaucoup plus manifeste que par le passé (ce qui constitue probablement un autre virage doctrinal en soi). Comme il devenait plus visible, l’ordre a pris d’importants engagements philanthropiques, ce qui avait l’avantage concomitant de renforcer la position de la Franc-maçonnerie parmi les profanes. Supporter ces dépenses exigeait une croissance constante des adhésions (…) »

    Il est vrai que cette vente concerne la franc-maçonnerie anglaise. Ce faisant, le constat formulé pour l'Amérique du nord peut très bien aussi s'appliquer à la Grande Bretagne et plus particulièrement à l'Angleterre. J'ai en effet indiqué récemment que la Grande Loge Unie d'Angleterre avait mis en place un groupe chargé de réfléchir sur les moyens d'endiguer la chute de ses effectifs. J'ai relevé que la province maçonnique de Durham comprenait au total une trentaine de bâtiments ! Certes, tous ne sont peut-être pas la propriété des loges ou de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Tous ne sont pas non plus d'une superficie équivalente à celui de Bishop Auckland mais c'est dire quand même la pression financière que doit exercer ce parc immobilier conséquent, surtout si la maçonnerie anglaise est confrontée à une chute constante de ses effectifs.