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  • La mixité au Grand Orient de France

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    La blogueuse La Maçonne a consacré un article sur le désenchantement des soeurs du Grand Orient de France. Je voudrais aborder à mon tour ce sujet délicat et le traiter non pas à travers des exemples et des témoignages de tiers mais sur la base de mon expérience de franc-maçon actif du Grand Orient de France (GODF). J'ai été délégué de mon atelier lors du fameux convent de Vichy en 2010 aux termes duquel les loges ont obtenu la liberté d'initier des femmes et d'affilier des soeurs. J'ai suivi attentivement la plupart des débats et controverses qui l'ont précédé. J'ai donc la faiblesse de penser que mon approche du sujet peut présenter un intérêt. Cependant, je tiens à préciser que ce je vais dire n'est que le reflet de ma propre subjectivité. Je ne prétends nullement détenir la vérité mais exprimer plus simplement ma part de vérité. La présente note doit donc être considérée comme un simple témoignage.

    Pour traiter la question de présence féminine au sein du GODF, il est nécessaire de la débarrasser du vernis pseudo philosophique dont elle a été enveloppée et de la remettre dans son contexte. D'abord, il est important de relever que cette présence féminine ne résulte pas de l'irrépressible besoin de l'obédience de s'adjoindre le concours de la « moitié de l'humanité » pour être en phase avec ses valeurs pas plus que de répondre aux doléances particulières de francs-maçonnes errant dans les ténèbres dans l'attente que le GODF les accueille. Sinon l'ouverture aux femmes aurait été évidemment réalisée beaucoup plus tôt dans l'histoire de l'obédience. En réalité, l'ouverture du GODF aux femmes résulte de considérations beaucoup plus terre à terre. Dans les années 2000, le GODF, plus exactement son Conseil de l'Ordre, y a vu un moyen de conserver son leadership numérique au sein du paysage maçonnique français. A cette époque, le GODF était préoccupée par la montée en puissance de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) qui avait doublé ses effectifs en moins de 20 ans. C'est donc dans l'espoir de contrecarrer la progression de la GLNF que le Conseil de l'Ordre du GODF a commencé à prêter une oreille plus attentive aux revendications de quelques loges politisées et turbulentes très minoritaires sur l'accueil des soeurs et l'initiation des femmes. Ces revendications ont été tout simplement perçues comme une opportunité d'élargir le recrutement.

    Mais comment susciter cette ouverture pleine de promesses sans effaroucher les loges du GODF ? Comment y parvenir sans risquer une scission ? Comment l'obtenir sans inquiéter en retour les autres obédiences mixtes et féminines ? Il suffit de mettre en oeuvre conjointement les cinq stratégies suivantes.

    1°) Cultiver l'art du double discours. Le Conseil de l'Ordre excelle généralement dans ce genre d'exercice : fermeté officielle, respect du règlement général d'un côté ; souplesse officieuse, accommodements avec les règles de l'autre. Et lorsque les risques d'affrontements sont trop élevés, il botte en touche en refilant la patate chaude à la Chambre Suprême de Justice Maçonnique qui s'est ainsi retrouvée avec le pouvoir exorbitant d'interpréter le règlement général et d'empiéter sur les prérogatives du Convent. Pour ma part, je n'ai jamais vraiment cru en l'indépendance des juges de la CSJM et en leur capacité de rendre des arrêts ou des avis qui intéressent le devenir de l'obédience sans interférences de l'exécutif. Le Conseil de l'Ordre et la CSJM se réunissent rue Cadet. Une telle promiscuité géographique rend les contacts et les pressions inévitables. Par conséquent la CSJM a soutenu tout et son contraire. Et réciproquement comme l'aurait dit Pierre Dac. Au lieu de se déclarer incompétente, la CSJM a rendu des avis qui ont outrepassé ses missions et jeté le trouble. Elle s'est comportée comme une sorte de conseil constitutionnel qu'elle n'est pas.

    2°) Faire croire que la revendication de la mixité est celle de la base. Je me souviens que l'un des deux conseillers de l'Ordre de ma région avait reçu quelques vénérables à son domicile, dans le courant de l'été 2010, pour leur apporter la bonne parole. J'ai fait partie de ces invités. Pour quelle raison ? Je l'ignore. J'imagine que ma jeunesse m'avait automatiquement rangé dans la catégorie des pro-mixité. Ce que j'ai entendu lors de cette réunion a été hallucinant. C'était du style : « On ne peut pas aller contre le sens de l'histoire (...) Le GODF ne peut pas prôner des valeurs de tolérance et de liberté et continuer à refuser l'affiliation et l'initiation des femmes (...) Le GODF va être traîné devant les tribunaux et il sera condamné pour discrimination (...) Il y a des femmes qui veulent travailler dans une obédience comme la nôtre et non au DH ou à la GLFF (...) Nous devons inventer la maçonnerie du XXIe siècle (...) Nous devons tourner le dos au sexisme, au sentiment que nous pratiquons une sorte d'Apartheid etc. ». Je ne me souviens pas avoir reçu de consignes expresses du canari local mais son discours était néanmoins limpide : il vaut mieux un bon vote qu'un mauvais procès. A charge pour nous ensuite de « bien voter » et de se faire autour de nous les messagers de la volonté de l'exécutif. Il s'agissait aussi d'obtenir implicitement des délégués qu'ils votent selon leur ressenti et non en fonction de la volonté majoritaire de leurs loges. Bien évidemment, je me suis conformé au mandat impératif que j'avais reçu de ma loge, à savoir de ne pas voter en faveur de l'affiliation des soeurs et de l'initiation des femmes.

    3°) Faire croire que le Conseil de l'Ordre n'a aucune prise sur les propositions de modification du règlement général. Il est difficile d'affirmer que le Conseil de l'Ordre a appuyé la mixité au sein du GODF en raison du double discours permanent. On peut en effet partir du principe que l'ouverture désirée résulte d'une revendication de certaines loges. Seulement voilà, l'exécutif aurait pu facilement temporiser. La commission voeux et règlement aurait pu également choisir de ne pas retenir des demandes de modification en faveur de la mixité, considérant qu'elles avaient été rejetées les années précédentes. Au lieu de ça, le problème a resurgi chaque année ou presque, tel un serpent de mer. Le Conseil de l'Ordre n'a donc jamais vraiment cherché à calmer le jeu. La mixité est devenue rapidement une obsession récurrente. Elle est revenue systématiquement sur le tapis (de loge) et les frères ont dû se la coltiner jusqu'à la nausée. Il faut ajouter que le Conseil de l'Ordre a une capacité d'influence sur les voeux et les modifications réglementaires. Il lui est aisé d'en susciter de nouveaux en faisant croire qu'ils sont spontanés. Il n'est pas le seul d'ailleurs à agir ainsi. Même les commissions conventuelles ou permanentes n'hésitent pas à susciter des voeux et des modifications réglementaires comme en témoigne ce mail que j'ai reçu dans le courant de cette année (cliquez pour agrandir).

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    Pourtant il me semble que les seules propositions de modification qu'un atelier doit soutenir, sont celles qui ont été spontanément introduites dans le sac aux propositions par les frères de la loge, sans ingérence extérieure, puis votées après discussion.

    4°) Présenter le Conseil de l'Ordre comme le garant de l'unité du GODF. Aux mixistes et à leurs adversaires les outrances et les imprécations ; au Conseil de l'Ordre la voix de la raison, celle de l'entre-deux qui, seule, permet de sauver l'essentiel, c'est-à-dire l'unité de l'obédience. Dans les couloirs du Convent de Vichy, je peux vous dire que ça s'est agité. Je me rappelle d'un dialogue avec un jeune délégué très habile. Un véritable VRP aux arguments parfaitement rodés qui me rappelaient irrépressiblement le discours du canari local entendu quelques semaines plus tôt. Il tenait à peu près ce langage : « Il ne s'agit pas d'imposer la mixité mais de permettre aux loges qui le souhaitent de devenir mixtes (...) Chaque loge pourra conserver la maîtrise de son recrutement (...) Une loge strictement non mixte pourra le rester (...). » Ce qui revenait à soutenir que le GODF pouvait être non mixte tout en l'étant sans l'être... Comprenne qui pourra. 

    5°) Maîtriser l'ordre du jour du Convent. Je n'irai pas jusqu'à prétendre que l'ordre du jour a été modifié pour prendre les délégués par surprise. Honnêtement, je ne m'en souviens pas et je n'ai pas les éléments non plus pour juger. De toute façon, les minutes des débats du Convent ont perdu leur qualité d'antan. Plus ramassés aujourd'hui que par le passé, les actes du Convent peuvent être facilement expurgés de tout élément gênant d'autant plus qu'il n'y a pas de possibilité de contrôler le travail de retranscription. La seule chose que je peux attester en revanche, c'est bien la manière dont j'ai vécu les choses. Tout semble s'être décidé en fin d'après midi, voire en tout début de soirée. C'était un jeudi je crois. Nous avions passé l'après-midi entière à examiner des modifications réglementaires toutes plus inintéressantes les unes que les autres. Il y en avait plus d'une centaine. Les propositions étaient présentées par paquets de dix ou vingt (je ne sais plus) par le rapporteur de la commission voeux et règlements, lequel en préconisait soit l'adoption soit le rejet. Puis, il y avait les interventions au lutrin. Chaque fois une dizaine. Souvent pour ne rien dire. Puis on passait aux votes des délégués après les conclusions de l'orateur. Et ainsi de suite. Interminable. Une véritable torture car il faisait une chaleur à crever. Compte tenu du retard accumulé, il me semble que le président du Convent avait évoqué la possibilité de repousser la fin de l'examen des voeux et règlements au vendredi matin, à la fraîche, afin de permettre aux délégués d'examiner plus confortablement la modification réglementaire qui devait changer à tout jamais le GODF. C'est donc avec cette annonce en tête que nous avions fait la dernière pause de la journée. Il ne restait plus qu'un ou deux paquets de modifications réglementaires à examiner. Ça sentait la quille. Je me souviens que certains délégués, complètement fatigués, avaient d'ailleurs préféré retourner à leurs hôtels, considérant qu'ils avaient suffisamment donné durant la journée. Je me souviens donc avoir été complètement désarçonné lorsque j'ai constaté que la modification que tout le monde attendait pour le lendemain, a été finalement mise au vote en fin de journée. Les délégués l'ont votée comme des robots, sans se rendre compte que c'était LA modification qui avait fait tant parler. Il l'ont votée écrasés par la chaleur et la fatigue, pressés d'en finir, pressés d'aller prendre une douche et passer une bonne soirée entre frères dans les restaurants vichyssois. Puis, on a eu droit aux rapports des autres commissions dont celle chargée du développement durable qui n'intéresse quasiment personne. Le rapporteur choisi était - comme c'est étonnant ! - Olivia C., la soeur transsexuelle qui avait été l'une des causes de tout le bavardage subi pendant des années. Olivia est montée au lutrin. Elle a commencé son propos en confiant à l'assemblée son émotion de pouvoir s'exprimer en tant que soeur du GODF. Puis Olivia a fini d'endormir la salle sur le développement durable. Toute cette mise en scène avait été parfaitement orchestrée si bien que je suis reparti du Convent avec le sentiment d'un enfumage en règle.

    Il ne faut cependant pas croire que je conserve un mauvais souvenir de toute cette période même si, au fond de moi, je reste intimement persuadé que la mixité au GODF a plus été arrachée pour satisfaire des objectifs statistiques que réellement obtenue pour des raisons philosophiques. Elle a été arrachée aux termes d'une intense campagne interne et confortée par des pseudos arguments juridiques qui, de mon point de vue, ne tenaient absolument pas la route mais que la majorité n'a pas cherché à réfuter pour se ménager un peu de tranquillité. Bref, les jeux sont faits maintenant. Tout retour en arrière est impossible. Nous en sommes donc exactement à la situation rapportée par La Maçonne.

    1°) Sept ans après l'ouverture aux femmes, force est de constater qu'il n'y a pas eu l'afflux escompté de soeurs et de femmes profanes. Le GODF a gagné des membres certes mais à la marge car ces nouvelles adhésions compensent d'abord les départs (décès, démissions, affiliations vers d'autres obédiences) avant de constituer véritablement une augmentation significative d'effectifs. Les obédiences mixtes et féminines ont plutôt bien résisté malgré la décision du GODF. La GLNF, elle, a explosé en plein vol en 2011 anéantissant du même coup les craintes d'un dépassement.

    2°) Sept ans après, les soeurs peinent à faire leur place au GODF. Dans les loges qui les affilient, elles sont souvent des faire valoir, des gages pratiques de progressisme. On leur confie parfois des plateaux mais rares sont celles qui assument des responsabilités décisionnelles majeures. Ça viendra peut-être avec le temps. Pour ma part, je pense que les femmes au GODF resteront encore longtemps cantonnées à des rôles mineurs parce qu'on ne crée pas, en réalité, un état d'esprit de mixité dans une obédience qui ne l'a jamais connu et pratiqué depuis 1773. Il y faut plus qu'un vote. Il y faut une adhésion véritable qui n'existe pas. Le GODF n'est pas une obédience mixte comme le DH, la GLMU ou la GLMF.

    3°) Sept ans après, il n'y a pas eu de scission du GODF. Les loges masculines majoritaires semblent s'accommoder de la situation présente, persuadées d'avoir obtenu les garanties nécessaires au maintien de leurs spécificités. Jusqu'à quand ? Je vais prendre le risque d'un pronostic. Jusqu'au jour où certaines soeurs, aidées par certains frères, commenceront à agiter la parité pour réclamer des places dans les différentes instances en raison de leur seul sexe et à exiger l'accès aux travaux des loges strictement masculines. C'est là qu'on pourra mesurer vraiment ce qu'il reste de la liberté des loges masculines du GODF que le Conseil de l'Ordre prétend garantir. Je ne suis pas sûr qu'un tel compromis boiteux résiste longtemps. Après un séisme, il y a toujours des répliques. J'en veux pour preuve ce commentaire édifiant (pour ne pas dire plus) publié sous l'article de La Maçonne. On le doit à un certain Loaec (tiens tiens ça me rappelle le patronyme d'un ancien conseiller de l'Ordre...) :

    « (...) Les femmes au GODF ne « font pas la vaisselle » : nombre d'entre elles sont officiers de leur loge ou VM. Et les Juridictions de hauts grades sont désormais grandes ouvertes à leur venue…
    Certaines régions font de la résistance, notamment le sud-est: mais c'est aussi là que l'on trouve encore des frères pour déplorer la déchristianisation de la maçonnerie, le droit de vote des femmes, voire pour défendre les thèses du FN (...) » 

    Ainsi, résister à la mixité serait l'apanage de certaines régions maçonniques, notamment situées au sud de la Loire. Dans le sud, c'est connu, il y a beaucoup de maçons machistes et frontistes vivant dans la nostalgie d'une franc-maçonnerie chrétienne. Ce qui, bien entendu, n'existe pas au nord de la Loire où tous les francs-maçons sont absolument parfaits comme Loaec. On peut certes rire de cette étrange association de préjugés caricaturaux qui exprime une insupportable condescendance à l'égard des frères méridionaux du GODF. Pourtant, cette connerie sûre d'elle-même ne me fait pas rire du tout. J'y vois même en germes les procès d'intention que certains « frères » ne manqueront pas d'adresser demain à ceux qui s'opposeront à leur projet de faire de la mixité la norme obligatoire du travail maçonnique au sein du GODF.

  • De l'éparpillement obédientiel en France

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    obédience, structure, organisation, morcellement, France, franc-maçonnerie, GODF, GLDf, GLNF, DH, GLFF, GLMU, GLMF, LNF, OITAR, La France n'a pas connu un nombre important d'obédiences maçonniques pendant un longue période. La raison, à mon avis, tient au fait que les obédiences maçonniques résultaient d'une adaptation des loges à ces contraintes extérieures objectives.Elles étaient une réponse à ces contraintes. Voici quelques exemples de contraintes bien connues qui ont engendré de nouvelles formes d'organisations maçonniques.

    Contrainte extérieure   Adaptation des loges   Réponse obtenue
             
    Patrimonialisation de l'office de Vénérable et des loges   Grand Orient de France (1773)   Election libre et annuelle du Vénérable et des officiers
             
    Difficultés d'instaurer et de pérenniser un nouveau rite face à l'hégémonie du GODF
      Suprême Conseil de France (1804)   Pratique du rite écossais ancien et accepté
             
    Refus de l'initiation des femmes   Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain (1893)   Initiation des femmes et mixité
             
    Tutelle encombrante des hauts grades sur les loges symboliques   Grande Loge de France (1894)   Autonomie des loges symboliques
             
    Rupture avec la franc-maçonnerie dite régulière   Grande Loge Nationale Française (1913)   Régularité et reconnaissance internationale
             
    Loges d'adoption souchées sur les loges masculines   Grande Loge Féminine de France (1952)   Autonomie d'une maçonnerie spécifiquement féminine
             
    Isolement de la GLNF en France
      GLNF Opéra (1958)   Régularité et ouverture aux autres obédiences françaises

    Nous avons ci-dessus le paysage maçonnique français d'après guerre. On le constate, chaque obédience était la réponse à des contraintes bien précises. L'adaptation à ces contraintes et la réponse qui a été trouvée, a forgé l'identité et les pratiques de chaque obédience.

    On peut citer d'autres exemples équivalents. Ainsi, la Grande Loge Mixte Universelle (1973) résulte aussi de la volonté d'échapper à la tutelle des ateliers de hauts grades. L'Ordre Initiatique et Traditionnel de l'Art Royal (1974) résulte également de la volonté d'instaurer et de pérenniser un nouveau rite : le rite opératif et chevaleresque de Salomon. La Grande Loge de l'Alliance Maçonnique Française (2012) s'est constituée en vue d'obtenir la reconnaissance de la franc-maçonnerie anglo-saxonne et d'offrir une alternative à la Grande Loge Nationale Française. Cependant, cette capacité d'adaptation des loges n'explique pas tout et notamment l'émiettement continu de la franc-maçonnerie française en obédiences de plus en plus microscopiques et aux différences de plus en plus artificielles. Aujourd'hui, on a le sentiment d'une désorganisation croissante de la franc-maçonnerie française et d'un certain manque de cohésion.

    Comment peut-on expliquer la situation présente ?

    Je crois qu'on ne peut pas se satisfaire d'une approche essentiellement fonctionnaliste ou mécaniste. La psychologie joue sans doute aussi un rôle. En effet, j'ai l'impression aujourd'hui que fonder une obédience devient un idéal en soi. C'est comme si le fait de créer une structure nouvelle allait non seulement satisfaire les aspirations de ceux qui la rejoignent mais aussi gommer tous les problèmes observés ailleurs. Dans ce cadre, l'autre devient un allié. Il participe au même désir de fondation. Je vois en lui de la réciprocité. Grâce à lui, je vais me réaliser dans la nouvelle obédience ou dans la nouvelle loge. Sauf que l'euphorie ne dure qu'un temps. La réalité finit toujours par s'imposer. Pour exister dans une nouvelle structure, il faut savoir rentrer, de temps en temps, en opposition avec l'autre sinon on tombe dans une indifférenciation mortifère. C'est la raison pour laquelle les conflits peuvent devenir aussi forts et passionnés que les sentiments ayant présidé à la création de la nouvelle structure. Il suffit de songer par exemple aux problèmes qui secouent actuellement la Grande Loge de l'Alliance Maçonnique Française. Des contraintes finissent par surgir avec le risque finalement de favoriser un autre éparpillement. Je me demande donc si la création de nouvelles obédiences ne provient pas de l'incapacité des loges d'une part, à s'accommoder des contraintes inévitables de l'obédience et d'autre part, à y résister quand c'est nécessaire ou justifié.

    5c8e83c302b72365b8c488b182d26a71.jpgIl convient de remarquer également que la structuration de base de ces nouvelles obédiences se réalise souvent autour de leaders censés les protéger. C'est Pierre de Ribaucourt pour la Grande Loge Nationale Française Opéra, René Guilly pour la Loge Nationale Française, Jacques de Lapersonne pour l'Ordre Initiatique et Traditionnel de l'Art Royal, Paul Gourdot pour la Grande Loge Mixte de France ou, plus près de nous, Simon Giovannaï pour le Grand Orient Traditionnel de Méditerranée, Marcel Laurent pour la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité ou encore Alain Juillet pour la Grande Loge de l'Alliance Maçonnique Française.

    Corrélativement, les membres de ces obédiences semblent se comporter de façon régressive en se plaçant sous la protection de ces hommes providentiels incarnant la structure nouvelle. Régressive au sens où les membres perdent leur autonomie de jugement à l'égard du leader. Qui s'émeut, au sein de la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité, de voir l'épouse du Grand Maître en prendre la tête ? En général, plus l'obédience est petite, plus ses membres font tout prévenir l'intrusion de la réalité dans leurs fantasmes. Cela atteint parfois des sommets avec les obédiences égyptiennes qui passent souvent leur temps à s'exclure mutuellement à coup de filiations ou de patentes toutes plus rocambolesques les unes que les autres.

    Je note cependant que cette structuration de base autour du leader est également de plus en plus marquée dans les obédiences les plus importantes. Je suis en effet effaré de constater à quel point les francs-maçons de la Grande Loge Nationale Française semblent considérer que tous leurs problèmes passés sont résolus par la seule action de Jean-Pierre Servel soudainement paré de toutes les vertus alors que celui-ci a pourtant été aux côtés de François Stifani ! C'est la même chose au Grand Orient de France, mon obédience, où je suis chaque fois consterné de voir l'effervescence autour de l'élection du Grand Maître comme si c'était l'acmé de la vie obédientielle. Cette personnalisation excessive de l'obédience m'a toujours semblé baroque alors que son règlement général ne définit pas la fonction de Grand Maître ! Cela est assez paradoxal pour une obédience qui se présente volontiers comme à l'avant-garde républicaine... 

    Enfin, il y a peut-être autre chose à la base de ce manque de cohésion et de logique : la franc-maçonnerie a de moins en moins d'ennemis. Je m'explique. Une structure a souvent besoin d'ennemis pour assurer et maintenir sa cohésion. Elle mobilise ainsi plus facilement ses membres qui demeurent davantage en éveil et unis. Or aujourd'hui, force est de constater que la franc-maçonnerie est plutôt bien acceptée au sein de notre société démocratique, pluraliste et sécularisée. Personne ne réclame son interdiction à part, bien sûr, un seuil incompressible d'extrémistes politiques et religieux ou de paranoïaques du complot dont la capacité de nuisance semble limitée.

    De façon générale, la franc-maçonnerie prend moins de coups parce qu'elle s'est retirée depuis longtemps du forum. Elle a laissé le soin aux partis politiques, aux syndicats, au monde associatif, aux individus d'investir le champ du débat public et de la réaction immédiate aux événements du temps présent. L'énergie que les francs-maçons ont économisé en ne cherchant plus à répondre à leurs détracteurs, est désormais dépensée dans de consternantes querelles de personne ou de chapelle. C'est pourtant dans l'adversité et non dans le confort qu'on peut réellement éprouver la valeur et la solidité des obédiences.

  • Jean Baylot, l'anticommuniste

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    Jean Baylot (1897-1976) est passé à l'orient éternel il y a un tout petit peu plus de quarante ans. Il m'est donc impossible de ne pas consacrer une note à ce personnage singulier de l'histoire récente dont l'évolution intellectuelle est également étroitement liée aux soubresauts de la vie politique de notre pays. Je dis « histoire récente » car que représentent 40 ou 50 ans dans l'histoire de l'humanité ? Rien bien sûr. C'était donc il y a une minute à peine de notre présent.

    Regardons les photos ci-dessus. Elles proviennent respectivement du trombinoscope de l'Assemblée Nationale (à gauche) et de la préfecture de police de Paris (à droite). La première été probablement prise en 1958 ou 1959. On y voit un homme dégarni, avec de grosses lunettes sur le nez, l'air sévère ou martial. C'est Jean Baylot. Il devait donc avoir 62 ans environ. La seconde a été prise entre le 12 avril 1951 et le 12 juillet 1954 quand Baylot assumait les fonctions de préfet de police de Paris. Le moins qu'on puisse dire est que Baylot n'y apparaît pas sous un jour avenant.

    On imagine un homme plutôt froid, autoritaire et cassant mais il faut se méfier des apparences. Jean Bossu (1911-1985), qui fut initié en 1961 par Baylot au sein de la loge Marianne n°75 à l'orient de Maubeuge (Grande Loge Nationale Française), le présente de manière tout à fait différente. Baylot était à ses yeux l'homme le plus admirable qu'il ait connu, qui plus est d'une grande bonté et d'une bienfaisance discrète. Il n'en demeure pas moins que Jean Baylot a toujours traîné une réputation sulfureuse d'homme de réseaux de droite, voire d'extrême droite. Ce n'est pas tout à fait inexact mais il faut quand même se garder de tomber dans la caricature. La réalité est plus complexe et mérite d'être nuancée.

    Jean Baylot est issu d'un milieu modeste. Originaire de Pau, ce béarnais était le fils d'un tailleur et d'une tapissière. Après la première guerre mondiale où il servit comme engagé volontaire, Jean Baylot a été titularisé comme agent des PTT et s'engagea très vite dans le militantisme syndical au sein de la CGT en 1920. Il assuma la responsabilité de secrétaire général du syndical national des agents des PTT à partir de 1924. C'est au contact des réalités syndicales que Baylot s'est également confronté aux réalités politiques de la gauche française. Cette dernière s'était divisée après le congrès de Tours de 1920 aux termes duquel la majorité de la SFIO avait fait le choix de rejoindre la troisième internationale et de fonder par le Parti communiste français (PCF). Le congrès de Tours a eu d'importantes répercussion sur la destinée de la CGT qui s'est rangée rapidement derrière la ligne politique du PCF. Baylot, qui fut membre des jeunesses socialistes et de la SFIO, a vécu douloureusement cette scission retentissante. Il a alors renoncé très vite fin à ses activités syndicales au sein de la CGT pour se concentrer sur sa carrière et progresser au sein de l'administration des PTT. Il est ainsi devenu rédacteur principal, puis inspecteur et enfin chef de division.

    4269534018.jpgJean Baylot a rejoint très jeune la franc-maçonnerie, probablement parrainé par des francs-maçons rencontrés au cours de ses activités syndicales. Il a été initié le 2 août 1921, à 24 ans, au sein de la loge La Fraternité des Peuples à l'orient de Paris (Grand Orient de France). Il y a été reçu compagnon le 16 juillet 1922 et élevé maître le 11 juillet 1923. Il a rejoint ensuite la loge Les Amis de l'Humanité à l'orient de Paris Montrouge (Grand Orient de France) en 1937. Son parcours maçonnique a été régulier. Dans les années 1930, il intègre le Grand Collège des Rites, la juridiction de hauts grades souchée sur le Grand Orient. Il devient dix-huitième du rite écossais le 29 juillet 1932 au sein du chapitre Les Zélés Philanthropes de la Vallée de Paris ; puis trentième le 22 juin 1936 au sein du conseil philosophique La Clémente Amitié du camp de Paris et enfin trente-troisième, après la deuxième guerre mondiale, le 14 septembre 1946.

    La deuxième guerre mondiale justement. Elle a bouleversé la vie de Jean Baylot qui a été sans doute contraint de quitter les PTT où sa qualité maçonnique l'avait rendu indésirable. Est-ce la raison pour laquelle il a suivi les cours de l’Ecole supérieure du bois dont il est d'ailleurs sorti major de promotion en 1943 ? Je l'ignore. Une chose est certaine en tout cas, c'est que sa qualité maçonnique en a fait un paria et l'a évidemment poussé vers la résistance active. Il s'y est fait remarquer par sa bravoure. Ce qui lui a valu de nombreuses décorations (croix de guerre, médaille de la Résistance, Légion d'honneur).

    C'est à la Libération que sa carrière a pris une tout autre dimension. Il a été désigné préfet des Basses-Pyrénées (1944-1945), son département d'origine (actuellement connu sous le nom de Pyrénées Atlantiques), puis préfet de la Haute-Garonne (1946-1947). Il a été ensuite secrétaire général du ravitaillement auprès de la présidence du Conseil (14 juin 1947), préfet des Bouches-du-Rhône (14 février 1948), inspecteur général de la huitième région (4 janvier 1951), et enfin préfet de police de Paris, le 17 avril 1951. Une très brillante carrière de haut fonctionnaire accomplie en quelques années à peine.

    L'épreuve de la clandestinité au sein de la Résistance et les responsabilités assumées dans l'immédiate après guerre, ont mis à nouveau Jean Baylot en contact avec le mouvement communiste et l'ont renforcé dans ses craintes d'une insurrection, notamment lors des grandes grèves de 1947. Sa hantise ? Que la France devienne une démocratie populaire et un Etat satellite de l'URSS. Son obsession ? Contenir coûte que coûte le PCF, principale formation politique du pays, qui exerçait à l'époque une extraordinaire attirance sur la jeunesse et les intellectuels.

    Jean Baylot s'est donc particulièrement impliqué dans la lutte contre ce que l'on pourrait appeler le « communisme culturel ». Par exemple, à peine nommé préfet de police de Paris, il s'est opposé, en juillet 1951, à la représentation d'une pièce par la troupe théâtrale « Les pavés de Paris ». Cette pièce avait été créée à l'occasion du trentième anniversaire du PCF (Patricia Devaux, « Le théâtre communiste durant la guerre froide », revue d'histoire moderne et contemporaine, n°44-1, janvier-mars 1997, éd. Belin, Paris, p.90).

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    Jean Baylot a ainsi frayé avec le mouvement anticommuniste Paix et Liberté animé par le député radical-socialiste Jean-Paul David (1912-2007) et soutenu par les Etats-Unis d'Amérique. Cette organisation s'était assignée pour objectif de combattre le Mouvement de la Paix perçu comme une escroquerie morale des communistes spéculant politiquement sur le désir de paix des Français. C'était l'époque de la « colombe qui fait boum », affiche de propagande dont le but était de se moquer de la colombe de la paix dessinée par Pablo Picasso. Jean Baylot a été aussi le préfet qui a fait réprimer la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF pour s'opposer à la venue sur le sol français du général Ridgeway, commandant des forces américaines en Corée.

    Baylot s'était également rapproché d'individus d'extrême droite qui partageaient le même anticommunisme viscéral : l'abbé catholique traditionnaliste Ferdinand Renaud (1885-1965) ; l'amiral Gabriel Auphan (1894-1982) ; Simon Arbellot de Vacqueur (1897-1965), journaliste et écrivain monarchiste qui parraina avec Gabriel Jeantet le jeune François Mitterrand (1916-1996) en 1943 pour l'obtention de la fameuse francisque ; René Malliavin (1896-1970), le patron du journal pétainiste Rivarol et le chroniqueur Emile Grandjean (1888-1986) dont le nom de plume à Rivarol était Jean Pleyber  (Franck Tison, « Un abbé en politique : Ferdinand Renaud (1885-1965) », Revue historique, n° 604, octobre-décembre 1997, éd. Félix Alcan, Paris, p. 331).

    Devenu un personnage important de la quatrième République, Baylot a vu sa carrière brutalement interrompue par « l’affaire des fuites ».  Il avait été chargé par Léon Martinaud-Déplat (1899-1969), ministre de l'intérieur, d'enquêter sur les fuites du comité de défense nationale. Il a eu recours à cette occasion aux services de Jean Dides (1915-2004), commissaire principal du port de la Ville de Paris, membre des renseignements généraux, lié à l’extrême-droite. En juin 1954, François Mitterrand, nommé ministre de l'intérieur dans le gouvernement de Pierre Mendès-France, a appris que Baylot et Dides étaient en train d'enquêter sur lui. L'un et l'autre ont été aussitôt démis de leurs fonctions. Baylot a été mis en disponibilité, puis nommé préfet hors cadre, c'est-à-dire sans affectation.

    Cette situation nouvelle a incité Jean Baylot à faire de la politique. Il a été élu député de la dix-septième circonscription de la Seine en novembre 1958. De 1958 à 1962, il a siégé dans le groupe des « indépendants et paysans d'action sociale» (ancêtre du Centre National des Indépendants (CNI), formation politique très droite). Cependant, il ne s'est pas distingué à l'assemblée nationale par un activisme particulier. Député plutôt médiocre et absent, Baylot, logiquement, n'a pas été réélu.

    220px-Logogodf.pngC'est à la fin des années 1950 que notre homme s'est détourné du Grand Orient de France alors qu'il y avait assumé pourtant d'importantes responsabilités (dans cette décennie, il avait siégé au conseil de l'ordre et fut même désigné grand maître adjoint). Comment expliquer son départ en 1958-1959 ? Il m'est arrivé de lire que son départ du Grand Orient avait été motivé par son soutien à la loi Debré du 31 décembre 1959 relative aux établissements privés sous contrat. C'est possible mais très réducteur. Je crois que les raisons étaient bien plus profondes qu'une loi scolaire.

    La raison du départ de Jean Baylot de la rue Cadet était fondamentalement liée à son inquiétude de la montée en puissance des réseaux politiques d'extrême gauche ou, du moins, des réseaux favorables à l'union politique de tous les courants de gauche au sein de l'appareil du Grand Orient de France. Je crois qu'il pensait sincèrement que la rue Cadet avait fait l'objet d'une infiltration communiste massive et qu'il percevait donc cette situation non seulement comme un danger pour la France mais aussi pour la franc-maçonnerie.

    On peut certes sourire aujourd'hui de cette perception quelque peu paranoïaque du Grand Orient mais il faut se remettre malgré tout dans le contexte de la guerre froide. L'analyse de Baylot n'était peut-être pas aussi infondée qu'on pourrait le croire de prime abord. Je renvoie en effet à ce que j'ai pu écrire sur ce blog au sujet d'Alexandre Chevalier ou de Guy Mollet par exemple. Le parcours intellectuel de Chevalier et Mollet, bien que fort différents, rejoint néanmoins celui de Baylot sur le terrain de l'anticommunisme. Les trois ont été violemment critiqués au sein du Grand Orient. Ils ont été amenés à en partir d'eux-mêmes dans des conditions qui ne sont pas à l'honneur de l'obédience. Il est également facile de deviner que Jean Baylot a vécu les événements de 1968 avec anxiété comme s'ils annonçaient les plus grands dangers. Idem du programme commun liant le MRG, le PS et le PCF à partir de 1972. Enfin, je pense que si Baylot n'était pas mort en février 1976, il est très probable qu'il aurait été très inquiet de l'arrivée de ministres communistes au gouvernement en 1981. L'anticommunisme donc. Jusqu'au bout.

    La situation en Algérie n'a pas non plus arrangé les choses et a très certainement précipité son départ du Grand Orient. Jean Baylot était en effet un partisan déclaré de l'Algérie française alors que le Grand Orient était au contraire favorable à l'indépendance algérienne. Il faut d'ailleurs rappeler que le 14 juillet 1953, le préfet Jean Baylot a fait réprimer violemment une manifestation d'Algériens. Il y a quand même eu sept morts chez les manifestants ! Un carnage. Il est très probable que le souvenir de cet épisode sinistre a grandement contribué à sa marginalisation au sein du Grand Orient de France.

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    Jean Baylot était-il d'extrême droite ? Non évidemment. Il s'agissait d'un républicain intransigeant qui avait combattu le nazisme et fascisme et qui redoutait que le pays ne tombe un jour sous le joug de l'Union soviétique. C'est ce qui l'a conduit à se rapprocher de tous ceux qui partageaient cette crainte et donc de certaines personnalités d'extrême droite. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si Jean Baylot, une fois à la Grande Loge Nationale Française, a rejoint la Loge L'Europe Unie n°64 à Paris et fondé Marianne n°75 à Maubeuge. Ces deux titres distinctifs claquent comme deux manifestes politiques : la fin du rideau de fer avec l'union du vieux continent d'une part, et l'attachement à l'idéal républicain d'autre part.

    glnf-news.jpgPourquoi Jean Baylot a-t-il rejoint la GLNF ? Par pragmatisme, c'est-à-dire par souci de maintenir une attache avec les pays anglo-saxons, notamment avec les américains via la maçonnerie. Je crois que si la Grande Loge de France avait été reconnue en 1954 par la franc-maçonnerie régulière, Jean Baylot aurait rejoint l'obédience de la rue Puteaux. Je pense donc que la régularité maçonnique était avant tout pour Baylot un acte politique et le moyen d'ancrer la maçonnerie française à l'ouest. C'est la raison pour laquelle il s'y est fortement impliqué (il y est devenu Grand Maître provincial de la région Aquitaine, puis assistant Grand Maître).

    Cependant, j'aurais tort de réduire le départ de Baylot du Grand Orient aux seules considérations politiques même si elles sont fondamentales. Jean Baylot a évidemment évolué dans sa vie spirituelle. Il aimait aussi l'histoire maçonnique. C'était d'ailleurs un collectionneur de documents maçonniques de première importance. Un fonds maçonnique à la Bibliothèque Nationale porte son nom. En outre, il s'intéressait à la recherche ésotérique et avait entamé un cheminement au sein du régime écossais rectifié parallèlement à celui effectué au Grand Orient et au Grand Collège. Il a eu également des contacts avec la maçonnerie égyptienne et l'ordre martiniste. Ce n'est sans doute pas un hasard non plus si Jean Baylot a demandé à Marius Lepage, autre transfuge du Grand Orient, de préfacer son ouvrage polémique La Voie Substituée (1968). La loge n°190 de la GLNF porte le titre distinctif de Jean Baylot.

  • Jean Palou, l'homme pressé

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    palou1.jpgLa photographie ci-contre est celle de Jean Palou (1917-1967) que j'ai trouvée sur le blog de David Nadeau consacré au surréalisme et la loge maçonnique Thebah (Grande Loge de France). David Nadeau a d'ailleurs publié un article sur le sujet dans la dernière livraison des Chroniques d'Histoire Maçonniques (que, soit dit en passant, je n'ai toujours pas reçue).

    Sur cette photographie, on voit Palou, écrivain, historien, sociologue et professeur, prendre la pose, la main droite sur le chapiteau d'une colonnette de pierre. Vu le costume, cette photographie date probablement de la fin des années quarante ou du début des années cinquante au grand maximum. Jean Palou, visiblement, était de grande taille. A cette époque Jean Palou n'était pas encore franc-maçon.

    Je suis content de mettre enfin un visage sur ce nom que je connaissais, mais pour d'autres raisons que celles analysées par David Nadeau car, à ma grande honte, j'ignorais que Jean Palou avait été un compagnon de route du mouvement surréaliste et que certaines personnalités de ce mouvement littéraire avaient eu des liens étroits avec la franc-maçonnerie, plus particulièrement au sein de la loge Thebah (René Alleau, Elie-Charles Flamand, Bernard Roger, Guy-René Doumayrou, Roger Van Heck).

    Je connaissais Jean Palou parce que j'avais lu un article que Christiane Palou, son épouse, lui avait consacré dans Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (PUF, Paris, 3ème éd., 1991) publié sous la direction de Daniel Ligou. Cet article m'avait frappé. J'en retiens l'extrait suivant :

    « Jean Palou fut un historien d'une intégrité parfaite. Ses nombreux travaux, tant sur le plan maçonnique que métaphysique, l'attirèrent vers la Maçonnerie traditionnelle. Ce fut un Maçon qui se donna tout entier à son art. Elle lui apporta les plus grandes joies de sa vie. Tous les soirs, il était en loge. La Maçonnerie traditionnelle était pour lui transmission d'influence spirituelle. C'était son combat pour la condition humaine et sa finalité. Un Maçon athée, disait-il, est un homme qui ramenait la Maçonnerie au niveau d'une philosophie, c'est-à-dire d'une science humaine, fluctuante et bien limitée. Il n'y avait qu'un « Ordre », les Rites et les Obédiences étaient secondaires. Sa quête dans les diverses Obédiences en est la preuve. »

    Je passe sur les considérations, réelles ou supposées, de Jean Palou sur l'athéisme et sur la transmission d'influence spirituelle qui ne sont rien d'autre qu'une resucée de guénonisme (la loge Thebah avait accueilli un temps René Guénon au début du vingtième siècle). J'ai déjà montré l'inanité de ce préjugé qui consiste à réduire l'athéisme et le rationalisme à l'absence de toute vie spirituelle. Non, ce n'est pas ça qui m'a frappé dans cet article, mais bien le fait que la maçonnerie, aux dires de Christiane Palou, lui a apporté les plus grandes joies de sa vie et qu'il fut tous les soirs en loge. J'ai toujours trouvé que ce jugement était paradoxalement d'une étonnante dureté car, après tout, Jean Palou n'a été franc-maçon que sept ans. J'ai donc du mal à comprendre qu'on puisse réduire, là aussi, la vie d'un homme aux sept dernières années de sa vie et à sa seule appartenance maçonnique alors qu'il avaient plusieurs passions. 

    Il faut en effet rappeler que Jean Palou a une oeuvre aussi importante que diverse. Au sein des sociétés des études robespierristes ou d'histoire modernes, il a prononcé de très nombreuses conférences. Il a été aussi et surtout le grand spécialiste de l'histoire de la sorcellerie. Il a d'ailleurs produit pour l'O.R.T.F., en compagnie de Pierre Cardinal, une série d'émissions sur la sorcellerie dont une bonne partie a d'ailleurs été censurée par les autorités de l'époque. Jean Palou a également été attiré par la littérature et la poésie. Il a publié Les Histoires Extraordinaires et Les Nouvelles Histoires Extraordinaires, des anthologies du fantastique chez Casterman, Solitude de la Souffrance, un récit consacré aux souffrances des populations queyrassines durant les guerres de religion, une préface remarquée à une édition de Gaspard de la Nuit du poète Aloysius Bertrand. Jean Palou a été aussi un grand connaisseur de l'oeuvre d'Honoré de Balzac. Mais il est cependant vrai que la franc-maçonnerie a été l'une des grandes affaires de sa vie. Daniel Ligou a écrit d'ailleurs à ce sujet (Annales historiques de la Révolution française, n°193, juillet-septembre 1968, p. 424) :

    « C'est en 1947 qu'il aborda la pensée guénonienne qui, avec son irréductible rigueur, fut sa ligne de conduite, dans sa quête. Celle-ci le mena à la Maçonnerie initiatique, dont il gravit tous les échelons jusqu'au plus haut dans un laps de temps peu habituel de nos jours. Ce fut un homme d'une droiture exceptionnelle. Toute sa pensée d'homme, d'enseignant, d'historien, d'écrivain, ne s'est jamais incliné devant ce qu'il estimait ne pas être dans le juste chemin de la vérité. »

    Quel a été le parcours de Jean-Palou au sein de la franc-maçonnerie ? On va le voir : assez tardif, sinueux, mais d'une exceptionnelle densité.

    1960

    Jean Palou est initié en décembre à la Grande Loge de France au sein de la Loge Thebah. Il y reçoit les trois grades symboliques et y côtoie notamment des figures du mouvement surréaliste.

    1962

    Jean Palou intègre on octobre la commission d'histoire maçonnique de la Grande Loge de France.

    1963 

    Jean Palou s'affilie à la Loge La Grande Triade (Grande Loge de France) qui était la tête de pont des guénoniens au sein de cette obédience. En janvier, il est désigné délégué provincial du Grand Maître. Palou siège à la commission d'action maçonnique, puis à la commission des rituels de la Grande Loge au Convent de septembre 1963. En novembre, il s'affilie à la Loge La Rose écossaiseEn décembre, il rejoint le rite écossais rectifié au sein de la loge Les Amis Bienfaisants (la Grande Loge de France abrite quelques loges du RER).

    1964

    En février, il participe à la fondation d'une loge sauvage, Les Compagnons du Coeur, au rite écossais rectifié. Il y obtient le 4ème degré du rite écossais rectifié. Il en démissionnera deux mois plus tard ! De février à octobre, il entre en loge de perfection écossaise et devient 14ème du rite écossais ancien et accepté. Il publie La Franc-Maçonnerie aux éditions Payot. Un best-seller. En octobre, il obtient le 18ème degré du rite écossais ancien et accepté. Lors de la scission du Suprême Conseil de France, Jean Palou suit Charles Riandey et démissionne de la Grande Loge et du Suprême Conseil de France mais participe d'abord à la constitution d'une nouvelle obédience, la Grande Loge Française.

    1965

    En mars, Palou démissionne de la Grande Loge Française qui finira très vite par disparaître et sombrer dans l'oubli. En avril, il s'affilie à la Grande Loge Nationale Française. D'avril à décembre, il reçoit les autres grades écossais et devient 33ème au sein du Suprême Conseil pour la France fondé par Charles Riandey (au bout de cinq ans de maçonnerie donc !).

    1966

    Jean Palou, qui appartient à de nombreuses loges bleues et d'atelier de hauts grades, s'investit dans la vie de la GLNF et du Suprême Conseil pour la France. Connaissant sa passion pour l'histoire de la Perse, Charles Riandey lui confie, à partir du mois de février, l'organisation de la maçonnerie écossaise en Iran. Il y fonde des loges bleues et de hauts grades. 

    1967

    En janvier, Jean Palou s'affilie à la Loge La Fédération Universelle à l'orient de Paris du Grand Orient de France. En février, il est réintégré dans les 33 degrés du REAA par le Grand Commandeur Francis Viaud. En avril, Jean Palou décède. Il n'avait pas soixante ans. Il avait en préparation deux ouvrages qui resteront inachevés. Un sur les origines de la Grande Loge de Londres. Un autre sur les origines du grade de maître.

    Quel parcours étonnant tout de même ! Mais pourquoi donne-t-il l'impression d'avoir été chaotique et d'une incroyable dispersion ? Est-il possible d'en déterminer l'unité ou la logique profonde ? Pourquoi Jean Palou donne-t-il l'impression d'avoir été un homme pressé avalant goulûment les appartenances et les degrés maçonniques ? On a vu que Christiane Palou y a apporté une réponse : Jean Palou pensait, comme Marius Lepage, qu'il n'y avait qu'un « Ordre » et que les Rites et les Obédiences étaient secondaires. Je ne conteste pas cette explication mais elle me paraît insuffisante, comme si elle cachait une tout autre réalité.

    En effet, ce parcours frénétique me donne l'impression d'être celui d'un homme qui se savait de santé fragile avant même son entrée en maçonnerie. D'où peut-être cette volonté boulimique de connaître, de vivre, d'expérimenter et de réaliser en quelques années à peine ce que le maçon ordinaire met 30 à 40 ans à accomplir. Il y a dans cette instabilité épuisante et ces rencontres sans cesse renouvelées comme une façon de fuir en permanence la fin ultime ou, pour le dire autrement, de trouver dans la tradition maçonnique des explications métaphysiques au scandale de la mort afin de donner un sens à la vie.